LES PROMESSES FAITES A ABRAHAM
Abraham demeurait depuis quelque temps à Haran lorsque Dieu lui dit : « Sors de ton pays , de ta parenté et de la maison de ton père , et viens au f)ays que je te montrerai. Je ferai sortir de toi un grand peuple; je te bénirai; je rendrai ton nom célèbre, et tu seras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et tous les peuples de la terre seront bénis en toiK »
C'était un grand sacrifice que Dieu demandait à Abraham : la sainte Ecriture, en accumulant les pénibles circonstances, veut en faire ressortir le mérite.
« Sors de ton pays, quitte ta famille, abandonne le toit paternel. » Et comme pour rendre l'épreuve plus difficile, Dieu ne précise même pas, pour le
' Gen. XII, 1-3. Ces paroles ne contiennent pas toutes les révélations que Dieu fit à Abraliam. Il dut, par exemple , lui révéler encore, mais probablement plus tard, que c'était vers Chanaan (ju'il devait diri{,'er ses pas. Nous voyons, en effet, qu'Abraham prit le chemin de ce pays.
moment , l'endroiL vers lequel AlDraliam doit se diriger : « Va, dit -il, au pays que je te montrerai K »
Aux grands sacrifices faits généreusement pour Dieu sont promises de magnifiques récompenses. Si Abraham tranche, sans y regarder, dans le vif des racines qui attachent son cœur à la famille et à la terre natale, il sera béni, son nom sera célébré, et fous les peuples seront bénis en lui. « Je te bénirai; je rendrai ton nom célèbre . et tu seras une bénédiction. »
Remarquons en passant l'analogie saisissante qui existe entre la vocation d'Abraham et la vocation de ceux qui se sentent intérieurement poussés à quitter le monde pour le service de Dieu. Le sacrifice du religieux a d'ordinaire les mêmes motifs que celui d'Abraham. C'est un besoin impérieux, pour certaines âmes particulièrement avides de perfection, que d'échapper aux vulgarités de la vie, aux embarras et aux séductions du monde.
Abraham était entouré d'un monde polythéiste. Les Sémites fidèles aux vieilles traditions formaient une imperceptible minorité, que décimait le mauvais exemple. La famille d'Abraham n'avait point été totalement préservée. Tharé lui-même entrait quelquefois dans les temples païens et prenait part aux cérémonies. Pour échapper complètement à de funestes influences , il fallait donc qu'Abraham s'ar-
' On peut remarquer un fait analogue au chap. sxii de la Genèse, verset 2, quand Dieu commande au même Abraham d'immoler son fils : « Prends maintenant ton /ils, ton fils unique, celui qui t'est si cher; prends Isaac, et tu l'offriras en Tholocauste. »
rachat aux siens. Ce sont de tels sacrifices que Dieu demande souvent à ceux qu'il appelle à son service. L'Eglise, dans tous les temps, a exigé ces renoncements et cette abnégation de la j^art de ses enfants privilégiés. Le même Dieu qui parlait à Abraham a dit dans l'Evangile : Qui non renuntiat omnibus quse possidef , non polest meus esse discipulus^ . Mais aussi quelle n'est point la récompense d'un si généreux sacrifice! « Celui, ajoute le Maître, celui qui pour mon nom aui'a quitté maison, frère, sœur, père, mère, épouse, enfants, propriétés, retrouvera le centuple et possédera la vie éternelle'-. » Correspondance admirable de la Genèse et de l'Evangile !
Le grand intérêt du xii" chapitre de la Genèse est celui qui s'attache aux promesses , récompenses des renoncements et des sacrifices. Entrons dans leur explication.
«. Je ferai de toi un grand peuple. »
L'idée que présente d'abord à l'esprit le qualificatif grand , Sna, est une idée de nombre ; la postérité d'Abraham doit se multiplier merveilleusement. Que tel soit le sens de grand, c'est ce que prouvent les textes où cette promesse est répétée d'abord à Abraham, puis à Isaac et à Jacob. Leur postérité y est comparée aux grains de poussière de la terre, aux sables des mers et aux étoiles du firmament.
L'histoire justifie cette interprétation, puisque non seulement Abraham est devenu, par son fils Ismaël, le père des Arabes; par Céthura, le père
* Luc. XIV, 33.
» Malth. XIX, 29.
des Madianites et des Sabéens; par son petit-fils Esaû, le père des Iduméens; par Isaac, le père des Juifs; mais encore par Jésus-Christ, le père de tous les chrétiens.
Toutefois il s'agit surtout ici de la grandeur morale d'Israël. Le qualificatif hébreu n"», muUus, abundans, convenait mieux que H'Im , magnii.s , pour exprimer exclusivement l'idée d'un peuple immense ; et si le dernier adjectif a été préféré , c'est que la grandeur des fils d'Abraham consiste surtout dans la gloire d'avoir été la souche d'un peuple préservé de l'idolâtrie, l'aïeul de rois immortels, de prophètes incomparables, enfin d'avoir donné naissance, selon la chair, à Jésus -Christ sauveur du monde. N'est-ce pas avec raison que le psalmiste a dit d'un tel peuple : Non fecit t aliter omni nationi^ ?
« Je te bénirai..., tu seras une bénédiction. » La Vulgate a traduit : Benedicam tihi..., erisque benedictus. Le texte hébreu est plus énergique. Il porte : a Sois bénédiction, » ~3^z n\-i", esto henedictio; c'est-à-dire tu deviendras comme la bénédiction céleste incarnée sur la terre, comme un riche foyer d'où la grâce rayonnera jusqu'aux extrémités du monde, comme une source de salut qui s'épanchera sur l'universalité des hommes. Abraham est évidemment ici la figure môme de Jésus -Christ : et ce qui est dit du patriarche ne doit être pleinement réalisé que dans la personne del'Homme-Dieu.
» Ps. CXLVII, 20.
La preuve qu'il ne s'agit plus ici d'une bénédiction limitée à la multiplication de la race, comme celle du Crescile et mulliplicnmini , adressée à nos premiers parents \ c'est la suite même du texte. (( Je rendrai ton nom célèbre. »
Sans doute le nom dWbraliam, nomen tuum, ""rw, exprime ici la personne entière de ce patriarche, et la phrase : Je rendrai ton nom célèbre, équivaut à celle-ci : Je te rendrai célèbre ; mais il nous semble que ce n'est pas sans dessein que le nom même d'Abraham est mentionné. D'abord, le nom d'Abraham , considéré dans son étymologie , est à lui seul une prophétie. Ce saint patriarche s'appelait Abram, c'est-à-dire Pater excelsus, di2n, père privilégié , élevé au-dessus des autres pères. Dieu ajouta plus tard aux deux termes dont le mot Abram est composé un troisième terme, p2n, qui signifie multitude, multitudo hominum ; en sorte que le nom d'Abraham devait signifier: Père élevé d'une multitude de peuples^, et résumer à lui seul toute la promesse.
Ces mots : Je rendrai ton nom célèbre, expriment donc implicitement cette autre idée : « Ton nom rappellera dans tous les âges et chez tous les peuples la promesse solennelle qui t'est faite de devenir père de nombreuses multitudes. » Est-ce que le nom d'Abraham n'est pas devenu un des plus fameux dont les peuples ont conservé la mémoire ? Ceux-là môme qui ignorent la religion (ju'il rappelle , con-
' Gen. I, 22.
' Gen. XVII, 5 et seqq.
naissent ce nom révéré. Le fils de Sirac a dit : (( Abraham a été le père illustre d'une multitude de nations, et il ne s'est trouvé personne de semblable à lui dans la gloire ^ » Saint Paul, dans sa lettre aux Romains et dans l'Epître aux Hébreux, consacre au père des croyants un éloge qui est dans les mémoires chrétiennes ^
Merveilleux sont les récits des auteurs païens sur Abraham. L'historien Josèphe, qui fait cette remarque , nous a conservé les fragments précieux où le patriarche a été célébré ^ Inutile d'invoquer ici le Coran et les Arabes, qui le placent à la tête de leurs ancêtres. Le lecteur le voit, la prophétie s'est accomplie à la lettre et magnifiquement.
« Je veux bénir ceux qui te béniront et maudire ceux qui te maudiront. »
C'est ici que se manifeste d'une manière éclatante la grandeur du rôle d'Abraham dans l'œuvre de la rédemption. Quel est-il donc celui qui commandera, pour ainsi dire, aux affections de Dieu? Sans doute Abraham nous apparaît un grand serviteur de Jéhovah, instrument de ses desseins, entouré de ses protections ; Abraham est le dépositaire et le conservateur des divines promesses; le Verbe éternel doit s'unir un jour personnellement au sang même de ce patriarche et lui emprunter la chair visible dont il se revêtira. Mais tout cela suffit -il à expliquer ces engagements singuliers d'un amour étrange envers
* Eccli. XLiv, 20.
' Rom. IV ; Ilebr. xi , 8-12.
^ Jos. A.J. I, vu; cf. Euseb. Prœpar. Evang. 1. IX.
Abraham , celle alliance offensive et défensive avec un homme faillible après loiiL, el dont les sentiments peuvent sV'garer?Que Dieu dise à Abraham : « Je veux le proléger, le combler des marques de mon amitié, » cela se conçoit; mais qu'il ajoute : « Je veux aimer tes amis, et épouser non seulement tes afFeclions, mais aussi les inimitiés. Je veux bénir ceux qui te bénironl et maudire ceux qui te maudiront. » Voilà ce qu'il serait difficile de comprendre si Abraham élail considéré simplement comme un homme et non pas comme un type du Messie, auquel se rapporlent en définitive ces paroles.
Plus que les grands serviteurs de Dieu et plus qu'un saint, Abraham portera bonheur aux siens et à tous ceux qui vénéreront en lui l'ancêtre du Christ. Ceux, au contraire, qui méconnaîtront en sa personne la sainteté et la justice de Dieu éprouveront les rigueurs célestes.
Lot, neveu d'Abraham, est l'objet des désirs criminels des habitants de Sodome et de Gomorrhe : Sodome et Gomorrhe sont détruites par le feu du ciel. Ismaël est exclu de l'alliance contractée avec les enfants d'Abraham; mais Abraham intercède pour lui, et Ismaël est quand même béni de Dieu. Cinq rois viennent d'être ballus par quatre aulres plus puissants; Loi , avec tout ce qu'il possède est au pouvoir des vainqueurs : Abraham avec une poignée d'hommes les met en fuite, délivre Lot, et enlève leur butin. Toutes les populations voisines sont alors saisies de crainte, dit ri"]crihire, et demeurent pénétrées d'un saint respect pour Abraham.
Bientôt ses descendants se multiplient et deviennent un peuple ; ils conquièrent un riche royaume ; leurs rois sont puissants et redoutés^ et jusqu'au milieu des châtiments divins qu'ils s'attirent par leurs infidélités, ils éprouvent Teffet singulier des miséricordes de Dieu. Par un bonheur bien rare au temps des guerres d'extermination qui, dans l'antiquité, anéantissaient des nations entières avec leurs capitales, Israël tant de fois vaincu n'est jamais exterminé. Il rebâtit Jérusalem et son temple. Il survit à ses oppresseurs, qui sans exception ont été frappés et détruits. Aujourd'hui encore les Juifs , indéracinables partout , ne sont pas arrivés au terme de leurs destinées : a Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai ceux qui te maudiront. »
Dieu continue : « En toi seront bénis tous les peuples de la terre. »
Ces mots renferment la partie la plus significative et la plus importante , comme aussi la plus attaquée de la prophétie.
Les promesses avaient eu jusque-là pour objet un bonheur terrestre, une gloire humaine, la richesse, la renommée, etc. Elles étaient faites en des termes tellement compréhensifs , qu'ils exprimaient le bonheur humain complet et en épuisaient l'idée. La nouvelle bénédiction est d'un ordre différent et se rapporte à des biens spirituels. On s'en convaincra en pesant les mots du texte , et en cherchant dans les faits historiques leur éclaircissement.
De plus les promesses de Dieu n'offrent ^^lus ici le caractère vague et indéterminé des premières
prophéties. Il n'y a pas à se demander à qui doit s'appliquer la bénédiction que le Ciel veut communiquer par rintermédiaire d'Abraham. La prophétie le dit nettement : à ton /es les familles de In (erre. n"^~Nn rrinsuaSD, omîtes fnmUiœ terrœ, Tracxi cp-Aal T?,; yvîç; ou mieux encore, selon les passages de la même promesse répétée plus loin , yixn "la Sd , xxvxa Ta â'OvT) T'?;; yïî;. omnes mitiones terrœ, à toute la terre : Dieu promet donc l'Evangile !
On a voulu restreindre la bénédiction aux peuples voisins d'Abraham, c'est-à-dire à tous les peuples de Ghanaan. Mais qui ne voit que cette restriction fait violence au texte ? Outre que le pays de Ghanaan n'est pas la terre entière, l'expression aii;, eOvY) , nationes, a toujours désigné les Gentils, c'està-dire toutes les nations païennes, qui couvraient alors le monde. Ajoutez qu'entendue dans le sens restreint, la prophétie tombe à faux : quelques chapitres plus loin , Dieu déclare à Abraham , en lui parlant du pays de Ghanaan, que tous ses habitants en seront chassés ou exterminés. Ge ne sont pas là les bénédictions promises.
La prophétie ne peut être entendue dans un sens restreint. Son originalité et sa force consistent dans l'extension, la catholicité de la faveur qu'elle promet *. Quiconque appartient à une famille
* La tradition tout entière confirme ee caractère des promesses faites à Abraham. Tous les livres saints s'accordent à étendre le règne de Dieu à toute la terre, et David en particulier reproduit presque textuellement notre prophétie lorsqu'il s'écrie : El henedicentur in ipso omnes trihus terrœ, (Ps. lxxi, 17.) C'est l'opi-
humaine, porte l'image de Dieu et possède une âme, est appelé à participer à cette bénédiction.
Il convenait que Dieu montrât au premier âge du monde l'universalité du plan de la rédemption , afm que l'égoïsme national d'un peuple ne pût revendiquer exclusivement à son profit la tendresse miséricordieuse du Père commun. Il convenait surtout que Dieu montrât, au moment où il séparait la famille d'Abraham des autres familles de l'humanité, qu'il se proposait le salut de tous, et que le privilège d'une famille ne serait qu'un moyen pour tous d'arriver à la rédemption.
Ainsi apparaît de nouveau l'unité du genre humain dans la fraternité universelle des hommes faits à l'image de Dieu. Le mot hébreu r^'rz'^, familia, nous offre cette unité sous la belle image d'une immense parenté composée de toutes les familles.
Tous les hommes ont été maudits en Adam , tous les hommes seront affranchis de la malédiction en Abraham. En maudissant la terre, n--N, ferra, Dieu avait maudit ses habitants, et pour montrer qu'il veut les pardonner tous, que l'universelle malédiction sera levée, l'Écriture se sert du même mot que Dieu a employé au jour du châtiment : .-•21n, terra.
Cette bénédiction fait ressouvenir encore de la punition dont Dieu avait frappé les hommes au pied de la tour de Babel^ L'humanité, qui, dans le plan
nion formelle do Théodoret, qui a dit du Roi-Psalmistc à l'occasion du texte cité : 'EvxaOGa t?,; ueç\ xbv 'A6paà(i xal tov 'Icraax v.a. tov laxciê è7raYY£)iac è(AVTi[i.ôv£y(je.
' Gen. XI.
primitif de Dieu, devait être harmonieusement unie, avait été profondément divisée; une barrière avait séparé Thomme de l'homme, barrière plus difficile à franclùr que les dislances , plus large que les fleuves, plus élevée que les montagnes : cette barrière était la diversité des langues *. La bénédiction d'Abraham vient adoucir la rigueur de cette séparation. Principe fécond d'unité , elle étendra ses effets jusque sur le langage, non pour en détruire la diversité, mais pour la réduire. Trois langues seront toujours connues dans le monde : ce sont les langues qui furent inscrites sur la croix au moment où le Christ réconciliait la terre avec le ciel, c'està-dire le grec, l'hébreu et le latin. L'humanité brisée retrouvera un jour dans la connaissance plus ou moins répandue de ces trois langues un principe d'union en Abraham et en Jésus -Christ.
Cette parole ; Je miiudirai ceux qui te maudiront, n'ôte rien à l'efficacité ni à l'universalité de la bénédiction. Il demeure vrai de dire que cette bénédiction est offerte à tous, puisque nul homme n'en
' On a tenté ot on tente encore crélablir une langue universelle au moyen de laquelle, pres(jue sans étude et sans cfTort, les peuples communiqueraient entre eux. On n'y a point réussi. Chaque peuple a un génie qui le diiTércncie, et ce génie s'incarne dans la langue. Or quand les groupes humains se sont éloignés les uns des autres, ils ont modifié leurs langues conformément à leurs intérêts et à leurs préoccupations particulières. La Bible a signalé le fait de la corrélation de la diversité du langage avec la dispersion des groupes humains. C'est en vain que l'orgueil de Babylone luttait contre la loi divine d'après laquelle l'humanité se partage en peuples divers, comme chacjue nation se partage en familles distinctes. Dieu confondit cet orgueil en précipitant la confusion des langues.
est exclu que par sa faute. Les prophètes mettent souvent cette vérité en lumière. Dans la prophétie se trouve renfermée l'histoire du monde, et la malédiction dont il est ici question est uniquement celle qui a frappé dans tous les temps les ennemis de Dieu et de FÉglise. C'est en vertu de la promesse : Je maudirai ceux qui te maudiront, que les vains projets des méchants ont été anéantis avec leurs auteurs. Par ce côté encore, la prophétie d'Ahraham se rapporte à celle qui a été faite aux premiers parents; elle rappelle ces paroles : Ipse conteret caput tuum.
L'Éo-lise n'a jamais été sans ennemis; elle a vu les impies s'élever contre elle à toutes les époques, mais, dans sa force tranquille et impérissable, elle n'a pu concevoir de craintes pour elle-même. Si elle a gémi, c'est sur le malheur de ceux qui l'ont attaquée, car elle peut compter le nombre de ses triomphes par le nombre de ses combats. D'ailleurs , généreuse dans ses victoires . elle relève les vaincus , elle les adopte , s'ils veulent s'y prêter, et elle admet ces nouveaux enfants à partager toutes ses gloires.
Les rationalistes, en prétendant que les promesses faites à Abraham ne visent que des bénédictions temporelles, oublient que Dieu a ordonné au patriarche de quitter un pays beaucoup plus opulent que celui où il l'appellait. La magnificence des paroles de la promesse , leur solennité , durent éveiller en Abraham dautres espérances que celle de devenir riche et puissant. En commandant à son
serviteur de s'expatrier, Dieu avait pour but de le soustraire aux séductions de Fidolàtrie, et de contracter avec lui et sa race une alliance spirituelle. C'était, après la rupture de l'Eden, un rapprochement définitif du Créateur et de la créature, un commencement de rédemption, une préparation à l'afFranchissement complet. L'alliance et la promesse avaient un môme but, un même caractère. Par conséquent, limiter les effets de la promesse à une bénédiction purement temporelle, c'est méconnaître également la nature de l'alliance et la portée de la prophétie.
Dom Calmet a observé avec raison qu'il n'y a rien dans la fortune temporelle d'Abraham qui soit à la hauteur des promesses et y réponde parfaitement, quelle que soit l'idée que l'on se fasse de sa richesse. « Que l'on parcoure, dit-il, toute la vie d'Abraham, y trouvera-t-on des biens temporels qui aient de la proportion avec de si grandes promesses ? Ces faveurs regardaient un autre temps, une autre vie, d'autres biens; et c'est ce qui prouve le caractère de la foi d'Abraham, qui ne s'est jamais démentie, à quelque épreuve que Dieu l'ait exposé. »
Les patriarches avaient conscience que les biens promis étaient des félicités incomparablement supérieures à celles des autres nations. La nature de ces biens et leur extension ne leur étaient pas complètement dévoilées. Il y avait là pour eux un grand mystère : ils avaient confiance que Dieu se réservait de l'expliquer plus tard. Il est à croire qu'Abraham avait déjà sur ce mystère de grandes lumières. Dieu
n'avait -il pas dit : « Est-ce que je puis tenir secret devant Abraham ce que j'ai résolu de faire ^? »
On aurait tort cependant de supposer que la foi à la délivrance du mal moral a commencé seulement avec Abraham. C'est dans l'attente d'une rédemption illimitée que Lamech avait autrefois donné à son fils le nom de Noé, délivr^tnce ou consolation. Noé , à son tour, avait promis à Sem un bonheur qu'il n'est pas permis de restreindre à des jouissances d'un ordre inférieur. Abraham dut comprendre aussi qu'un de ses descendants serait le rédempteur promis à Adam et réaliserait les triomphes et les victoires prédites sur le serpent; que la terre bénie où Dieu lui commandait d'aller verrait s'accomplir des merveilles de salut pour l'humanité.
Il n'en faut pas douter, il était de tradition constante que le vieux serpent de l'Eden serait un jour broyé sous le pied d'un sauveur. Les patriarches le croyaient; cette foi, qui a laissé des traces chez les autres nations , se retrouve au fond des mythologies païennes. Platon en avait le pressentiment. Il n'est pas à supposer que les promesses aient eu un objet différent de celui de cette attente. Les bénédictions spirituelles percent sous les bénédictions temporelles : Dieu voulait que ces dernières, aux yeux du peuple juif, fussent le symbole des premières. L'affranchissement du mal moral était l'objet principal des promesses. C'est le témoignage du Christ lui-même qu'Abraham « a vu le jour du
* Gen. xviii , 17.
Messie », c'est-à-dire l'économie de la rédemption. Peut-être même le Rédempteur lui avail -il été montré étendu sur la croix , dans la personne d'Isaac sur le bûcher du Moriali ' .
Enfin le simple bon sens nous fait comprendre qu'il ne s'agit pas ici de bénédictions purement temporelles. Gomment la race d'Abraham aurait-elle pu déverser la richesse matérielle et la gloire humaine sur tous les peuples de la terre? Ce que le monde entier doit à la Judée, c'est l'Evangile.
De toutes ces raisons , nous concluons que la prophétie a pour objet une bénédiction spirituelle, et que celte bénédiction annoncée était la rédemption au sens chrétien.
Les promesses ainsi interprétées laissent encore subsister de profonds mystères. Comment la bénédiction se répandra-t-elle sur le genre humain? Nous ne savons qu'une chose : cette bénédiction suppose dans ceux qui y participeront l'union, par la foi, avec Sem et Abraham. Adorer le Dieu d'Abraham, s'unir à lui dans la foi était facile à ses descendants; mais comment les peuples païens pourront-ils remplir cette condition? La réponse à cette question repose, à ce moment de l'histoire, dans l'oml^re du mystère. La lumière prophétique n'est qu'à son aurore et ne blanchit encore que le sommet des collines.
' C'est l"opinion d'Origcne, de saint Jean Chrysostomc, de saint Augustin et des autres Pères. Elle repose sur plusieurs passages de saint Paul, notamment Gai. m, 2 et seqq.; Rom. i, 17 ; ni, 22 et seqq.; I Cor. xv, 14, 17 ; Eph. ii, 8.