CHAPITRE IV
Le pays promis à Abraham et à sa race était habité par des peuples que la Bible appelle Chananéens. On croit que ces descendants de Cham s'étaient d'abord fixés sur les rives du golfe Persique et en Babvlonie, et qu'ils en furent expulsés par les Elamites, à la suite de l'invasion dont nous avons parlé plus haut'. Dans leurs migrations, les uns s'étaient avancés vers l'ouest, jusque sur les bords de la Méditerranée. Là, donnant carrière à leurs goûts de commerçants et de navigateurs, ils devinrent illustres sous le nom de Phéniciens ou de Sidoniens. Les autres occupèrent, à l'ouest du Jourdain, le pays qui devait un jour porter le nom de Palestine, et que l'Egypte, déjà organisée en empire , regardait comme une annexe de ses possessions ^ Les Chananéens expul-
' Les traditions arabes supposent que les populations chananéennes furent expulsées à la suite d'une querelle avec un roi de Babylone , de la dynastie de Nemrod (de Perceval. Hist. des Arabes avant l'islamisme, t, I). Hérodote pense que les Chananéens quittèrent la Babvlonie à la suite de tremblements de terre.
- Ceci ressort d'un Papyrus hiératique du musée de Berlin traduit par Chabas et des fameuses tablettes découvertes eu 1887 à
sèrent les peuple? (pii habitaient alors la Palestine, comme les Hébreux devaient un jour les déposséder eux-mêmes ^
Les découvertes modernes s'accordent avec la Bible pour placer cet événement vers l'an 2 200 avant Jésus- Christs
Les envahisseurs se fractionnèrent en petits peuples indépendants et bientôt hostiles entre eux. On sait qu'ils se firent des guerres acharnées, se disputant
Tell-el-Amarna (ancienne Khoutnaton , en Egypte), contenant la correspondance adressée aux rois d'Egypte Aménophis III et Aménophis IV, par les rois de Chaldée et d'Assyrie (xv* siècle avant. J.-C"). Dans une des lettres, Burralnu-ias, l'oi de Karadunias (Chaldée), se plaint au pharaon que ses gens ont été arrêtés et massacrés dans le pays de Kinahhi (Chanaan). « Le pays de Kinahhi, dit-il, est ton pays; si un prince m'a fait du tort dans ton pays, tu dois le forcer de rendre l'argent qu'il a volé. Quant à ceux qui ont tué mes gens, fais-les mettre à mort et que le sang versé retombe sur eux ; autrement il ne pourra plus être question de correspondance entre nous, et tu n'entendras plus parler de moi. » (Winckler, Thontafelfund von El-Amarna , n" 8; Ilalévy, Correspondance d' Aménophis III, dans le Journal asiatique, sept.oct. 1890.) On voit toutefois, par une autre lettre de Burraburias, que les Chananéens n'hésitaient pas à entreprendre au besoin des campagnes contre l'Egypte. L'épisode de Chodorlahomor et l'usage de l'écriture cunéiforme dans la correspondance des princes chananéens trouvée à Tell-ol-Amarna , prouvent que les rois de Baliylonc avaient, antérieurement à l'Egypte, exercé une domination sur la Palestine.
* La Palestine n'était pas déserte quand les Chananéens y entrèrent. Des villes étaient déjà fondées et les campagnes habitées par une nombreuse population, que les nouveaux venus exterminèrent et forcèrent à émigrcr en grande partie. Le reste de cette population subsistait encore au moment où les Israélites firent, à leur tour, la concpiêtc du pays. Parmi les noms que la Bible leur donne, plusieurs indiquent des hommes de haute stature et de grande force. On les a identifiés avec les Réphaïni.
' Lenormant, Ilist. anc. de l'Orient, t. VI, p. 116 et suiv.
un puits, une source, une vallée, un canton, un clos de palmiers, dans le désert. Quelques chefs plus puissants cherchèrent de temps à autre à asseoir leur domination sur leurs voisins et à constituer un Etat prépondérant. La Bible a gardé l'écho lointain de ces rivalités '. Deux peuplades affirmèrent leur supériorité : les Phéniciens . que leur commerce rendit puissants et riches, et les Ethéens, la plus nombreuse et la plus guerrière des nations chananéennes '.
Comme religion, les Sidoniens et les Chananéens pratiquaient un polythéisme particulièrement licencieux et un culte sanguinaire; les orgies et la prostitution y revêtaient un caractère sacré. Les sacrifices humains étaient fréquents. Dans certaines circonstances, Baal. le grand dieu, exigeait l'immolation d'un enfant premier -né. On brûlait vifs ces petites créatures, dont on couvrait les cris de douleur par le chant et les instruments de musique. Astarté , la grande déesse , moins cruelle , semblet-il, se montrait moins exigeante que Bel ou Baal, son époux ; elle acceptait d'être honorée par des mutilations et des débauches. La terreur était le
* La correspondance de Tell-el-Amarna confirme étonnamment les récits de la Bible. Les rivalités des Chananéens entre eux y sont nettement mentionnées.
^ Ce sont probablement les Héthéens qui , sous le nom de Pasteurs ou d"Hyksos, envahirent la vallée du Nil. où ils s'installèrent en maîtres après avoir culbuté les dynasties nationales. Les autres tribus chananéennes sont connues : la Bible les nomme les Jébuséens, les Amorrhéens, les Gergéséens, les Hévéens, les Aracéens et les Sinéens.
caractère de cette religion qui versait le sang pour honorer les dieux. Nonobstant, les cultes phéniciens et chananéens devaient plus tard exercer une grande attraction sur Israël, et nous aurons occasion d'en constater la funeste influence'.
Telles étaient les populations avec lesquelles Abraham allait entrer en contact. La vie retirée et solitaire du nomade, et surtout une foi inébranlable en des promesses souvent renouvelées, préservèrent le patriarche et sa famille de la contagion idolâtrique.
Des plaines de Sichem, où il s'arrêta un instant après avoir quitté Haran, il descendit à Béthel*. Mais une famine l'obligea bientôt à s'éloigner ; il alla jusqu'en Egypte^. On sait comment il y devint
* Nous avons traité ce sujet dans le volume les Prophètes d'Israël, quatre siècles de lutte contre l'idolâtrie, chapitres préliminaires.
* Gen. XII.
^ Dès la XIP dynastie, A^ers 2380 avant J.-C, les riverains du Delta voyaient déjà arriver dans leurs villes tantôt des individus isolés, tantôt des bandes entières (jui, chassés de la Syrie et de l'Asie, leur terre natale, par la misère ou par les révolutions, imploraient un asile à l'ombre du trône du pharaon. On voit peints, sur les murs des hypogées, leurs chefs se présentant tantôt au prince du nome, tantôt au pharaon lui-même, afin de se concilier sa bienveillance; ils offrent du fard vert, de la poudre d'antimoine ou des chevreaux, et le pharaon, pour éterniser la mémoire de* leur visite, consignait la scène en peinture aux murailles de son tombeau. Comme les Egyptiens, les émigrants asiatiques ont sur ces tableaux l'arc, la javeline, la hache, la massue; ils sont vêtus de longues robes ou de pagnes étroits. Tout en marchant, l'un d'eux joue d'une sorte de lyre. La plupart des objets qu'ils portent avec eux témoignent d'une civilisation avancée, égale à celle de l'Egypte. ( ChampoUion , Monuments de l'Egypte, pp. 361 et 362.)
l'objet des faveurs du pharaon : c'est comblé de richesses qu'il regagna la Palestine. Les riches pâturages de la vallée de Mambré, près d'Hébron, le séduisirent par leur abondance , et il planta sa tente dans ce pays alors occupé par les Héthéens.
Abraham demeurait depuis quelque temps à Mambré, quand deux événements merveilleux, ménagés par la Providence , lui montrèrent manifestement que le Seigneur suivait chacun de ses pas et continuait à le combler de ses bénédictions.
Chodorlahomor, le Kudur-Lagamer des inscriptions cunéiformes, roi d'une partie de la Mésopotamie, qui était tombée, comme nous l'avons dit, au pouvoir des Elamites, venait de se mettre en campagne. Le roi de Sodome et les autres princes de la Pentapole lui refusaient le tribut qu'ils avaient jusque-là payé aux rois de Chaldée. Le prince élamite avait pour alliés le roi de Sennaar ou de la Babylonie, le roi dEllassar et celui des Goïm^ La défaite des Ghananéens fut complète ; deux de leurs rois sur cinq restèrent parmi les morts. Les
' EUIassar doit être identifiée avec Larsa, ville de Babylonie. (Schrader, die Keilinschriften, p. 13b.) Le mot Guïm correspond aussi à un nom de ville. Il signifie Gentils, nations, ce qui a fait croire quU désignait des peuplades sans territoire fixe, vivant dans la basse Mésopotamie. D'autres soutiennent que le mot Goïni correspond au mot assyrien Guti, terme qui désigne le territoire nord de la Babylonie (Lenormant, Langues primitives de la Chaldée, p. 376). Josué parle d'un roi de Goïm, près de Galgal (xii, 23), ou plutôt, selon les Septante, d'un roi des nations, Goïm, dans la Galilée. Ailleurs {Hist. anc. de l'Orient, t. IV, p. 9b), M. Lenormant identifie les Goïm avec les nomades du désert, ce qui confirme la première opinion.
332 L'ANCrEN TESTAMENT
vainqueurs pillèrent le pays , et ils emmenèrent prisonniers tous les habitants qui leur tombèrent sous la main. Or parmi les captifs se trouva Loth, le neveu d'Abraham, qui, après s'être séparé de son oncle, était allé habiter Sodome.
« Et, dit rÉcriture , un fuyard vint annoncer cette nouvelle à Abraham , qui demeurait aux chênes de Mambré. près de l'Emorite, le frère d'Eskal et de Aner, lesquels étaient les alliés d'Abraham. Quand le patriarche apprit que son parent avait été emmené captif, il fit partir en toute hâte ses gens, les esclaves nés dans sa maison, au nombre de trois cent dix-huit, et avec eux il courut jusqu'à Dan. Profitant de la nuit , il attaqua l'ennemi de différents côtés et le mit en fuite. Il le poursuivit jusqu'à Sobah, qui est au nord de Damas. Abraham reprit tous les l^iens que les rois avaient enlevés et délivra , avec Loth son parent . ses femmes et tout son monde. ï>
Ce fut de la part dWbraham un heureux coup de main, un fait d'armes très brillant. Sans doute, dans ses voyages, le patriarche avait appris à se défendre et , au besoin , à châtier les pillards ' ; mais le fait de surprendre et de mettre en déroute avec trois cents hommes une troupe peut-être dix fois supérieure , n'en doit pas moins être considéré comme un signe manifeste de la protection de Dieu.
* Non seulement les nomades et les bandits de profession rôdaient autour des voyageurs et les obligeaient à une vigilance de tous les instants, mais les habitants des villages, les petits seigneurs locaux , les rois du pays ne se faisaient aucun scrupule do les rançonner. Les Instructiona contenues dans le p.ipyrus Sallier, n" II (pi. VII), montrent les misères des voyageurs (Maspero, op. cit., p. 7iil , et les Contes populaires de l'Egypte ancienne, p. 105).
a. Alors, continue l'Ecriture. Melchisédech . roi de Salem, apporta du pain et du vin fil était prêtre du Très- Haut), et il bénit Abraham en disant : <f Béni « soit Abraham de la part du Dieu suprême . créateur a du ciel et de la terre I Béni soit le Dieu suprême qui « a livré tes ennemis entre tes mains 1 d Et Abraham donna à Melchisédech la dime de tout le butin '. »
Nous n'avons point à faire remarquer que cet épisode fournit de précieux éclaircissements sur les mœurs patriarcales. Dans leurs migrations, les patriarches marchaient bien armés, et veillaient à la défense des troupeaux, des femmes et des enfants-; c'était une conséquence de l'absence de toute police. On courait sans cesse le danger de tomber tout à coup au milieu des hordes errantes^.
Ajoutons que les détails géographiques du récit ont une grande valeur par leur netteté et leur précision. Nous avons évidemment là des informations rédigées par un contemporain. Il est vrai qu'à des dénominations anciennes , un copiste , pour être mieux compris, a substitué les noms usités de son
1 Gen. XIV, 1-20.
' Gen. XXXIII, 1-2.
^ Plusieurs passages de la correspondance des rois de Chaldée et de Palestine, découverte à Tell - el - Amarna , parlent des razzias contre lesquelles les patriarches durent si souvent se mettre en garde. Burraburias, roi de Babylone, écrit au roi d'Egypte ses plaintes à ce sujet : « Quant au messager que je t'ai envoyé, sa caravane a été deux fois pillée... Lorsqu'il aura accès auprès de mon frère, il faudra qu'on lui rende ce qu'il a perdu et qu'on lui paye une indemnité. » Dans une autre lettre, le même se plaint de ce que ses gens ont été arrêtés et massacrés dans le pays de Chanaan. (V. plus haut, p. 328.)
temps. Malgré les rajeunissements, le morceau porte un cachet à part, et plusieurs mots qu'on y trouve employés ne se lisent pas ailleurs dans la Bible ^
L'apparition mystérieuse de Melchisédech , à la fin du récit, est un fait qui a frappé tous les commentateurs. Quel est ce prêtre du Dieu Très- Haut, piSî; Sk, Deiis summus? Melchisédech était un prince chananéen. Les plus anciens monarques de la Ghaldée étaient des prêtres-rois. Alors que les prêtres du commun se choisissaient un seul dieu, au service duquel ils se consacraient, les rois exerçaient le sacerdoce universel et se posaient en pontifes de tous les cultes. C'était là un asservissement plutôt qu'un privilège. Chaque mois, chaque jour, la nuit même, ramenait les sacrifices, les oraisons, les processions inévitables. S'il faut identifier Salem à
^ La néocritique nie la contemporanéité du récit et de l'événemenl pour le motif que Dan et Amalec y sont nommés, et que Dan et Amalec sont d'arrière -petits -fils d'Abraham. « En mentionnant ces noms, le narrateur nous montre donc, dit Reuss, qu'il vivait à une très grande distance des faits ([u'il raconte. » La conclusion du critique est que nous avons dans ce récit un mjthe religieux, une parabole destinée à montrer comment le chef d'Israël respectait le sacerdoce de Jérusalem et en était honoré. Il est regrettable que M. Reuss n'ait pas senti la faiblesse de son argumentation. Il y a longtemps que l'on a remarqué (jue les copistes de la Bible remplaçaient souvent un nom propre ancien par un nom plus moderne. Cette oljservation à elle seule réduit à néant la conclusion de M. Reuss. P'aut-il mentionner la grotesque hypothèse de Grotefend, d'après lequel le récit en question ne serait qu'un vieux mythe babylonien : les quatre rois qui se mettent en campagne contre la Pentapole sont les '[uatro saisons; les cinq rois vaincus sont les cinq jours complémentaires que les Chaldéens ajoutaient aux 360 jours de l'année 1 etc. Que diraient les néocritiques d'un commentateur catholique qui se livrerait à de telles rêveries ?
Jébus , Meléhisédech était roi de la ville dont David devait faire la capitale du royaume d'Israël, et qui sera appelée Jérusalem. Il servait le Très- Haut. Ce dieu était -il celui que les prêtres nommaient Elioun et que le peuple adorait sous le nom de Baal^? Nous pensons plutôt que, malgré les idolâtries ambiantes , Melchisédech était demeuré fidèle au monothéisme primitif. Les paroles qu'il emploie pour féliciter Abraham montrent que ce prêtre s'élevait au-dessus dim polythéisme populaire et grossier. Il adorait le Dieu unique, créateur du ciel et de la terre , c'est-à-dire le même Dieu qu'Abraham.
On a exagéré la pensée de saint Paul et méconnu le caractère du récit biblique quand on a fait de Melchisédech un être surhumain , un. ange ou le Verbe lui-même ^ « Dans tout ce récit, dit dom Galmet , on ne voit rien qui montre que Melchi-
^ El ou Elioun , dieu phénicien et chananéen , est le même que Ilu, le dieu suprême des Assyriens. Son nom signifie très haut, D'api'ès un fragment d"un auteur ancien conservé par Eusèbe {Prœp. Ev. 1 , 10), Elioun était adoré comme le père et maître du ciel et de la terre. Si, comme il est à croire, Melchisédech se tenait à cette notion de Dieu sans Tobscurcir par les superstitions de ses compatriotes, il adorait le même Dieu qu'Abraham, puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu suprême. Toutefois Al)raham, dans sa réponse au roi de Sodome (v. 22), fait précéder les mots El- Elioun du nom de Jéhovah, comme pour faire entendre que c'est là le seul et vrai Dieu Très- Haut. L'interprétation typologique que le psaume ex et TÉpître aux Hébreux donnent à l'apparition de Melchisédech est basée sur cette interprétation.
* On peut voir dans la Dissertation sur Melchisédech , de dom Calmet, les fables étranges que l'on a fabriquées aux premiers siècles sur le roi de Salem.
sédech ait été plus qu'un homme. Son arrivée s'explique naturellement. Ce prince, qui ne demeurait pas loin de Sodome , ayant appris l'important service qu'Abraham avait rendu au pays , vint au-devant du vainqueur lui offrir le pain et le vin^ »
Mais pourquoi la Bible insiste-t-elle sur son caractère de prêtre, en nous le montrant bénissant Abraham et recevant le tribut payé au prêtre , la dîme ?
L'apparition de Melchisédech a toujours été considérée en Israël comme un fait important et plein de mystères. Bien des siècles plus tard, le psalmiste rappellera le roi de Salem. Dans le psaume qui commence par ces jjaroles : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, » il est dit de ce Seigneur ^ssis à la droite de Dieu : « Tu es prêtre à jamais selon l'ordre de Melchisédech. » Le psalmiste oppose évidemment ici l'ordre de Melchisédech à l'ordre d'Aaron, l'ordre dont le fils mystérieux de David sera le chef, à l'ordre sacerdotal ancien. Jésus-Christ sera prêtre et roi.
Il n'y a que de lointaines analogies entre la royauté de Melchisédech et celle du Christ. C'est dans la communauté du sacerdoce qu'il convient de chercher les rapports que voit le psalmiste entre le prêtre de Salem et le Salomon mystique.
Saint Paul a jeté une grande lumière sur ces rapprochements. Faisant le parallèle du sacerdoce de JÔsus et de celui d'Aaron, il relève le premier et le
' Dom Calmet, loc. cit.
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compare à celui de Melchisédech. Il dit nettement que Melchisédech , prêtre et roi , était le symbole de Jésus- Christ. On ne parle dans la Bible ni du père ni de la mère de Melchisédech : l'apôtre prend occasion de ce silence pour assimiler le roi de Salem au Fils de Dieu, qui est sans mère dans le ciel et sans père sur la terre K Melchisédech est roi d'un royaume qui s'appelle la paix, Salem: n'est-ce pas la figure de la royauté du Christ , royauté de paix , de la paix intérieure des âmes, de la paix entre le ciel et la terre? Tous deux tiennent leur royauté et leur sacerdoce de Dieu seul, et sans intermédiaires.
Enfin le sacrifice de Melchisédech se présente affranchi de l'appareil qui, chez les païens et plus tard chez les Juifs , faisait de l'auxiliaire le principal : nulle condition de lieu n'est imposée. Ainsi le sacrifice eucharistique est offert sous toutes les latitudes, « du couchant à l'aurore, » comme parle le prophète.
Melchisédech, prêtre du Très-Haut, offre au vainqueur des Elamites et à ses hommes du pain et du vin. Il offre le reconfort du corps : le Christ, dans la divine Eucharistie, offrira le réconfort et la consolation des âmes. L'Eglise, pour ces motifs, voit, après saint Paul et le psalmiste, une figure du Messie dans la personne de Melchisédech et dans son sacrifice; elle chante dans son office : Chrisfus panem et vinum ohtiilil. Dieu avait mis au front de Mel-
' Ilehr. VII. 3 : Assimilalus Filio Dei, manel sacerdos in perpe- (uum.
chisédech comme un reflet de la majesté du Christ futur, et c'est pourquoi, dit Bossuet, « Abraham lui paye la dîme de toute sa dépouille ; il reconnaît l'éminence de son sacerdoce : lui qui portait en luimême Lévi et Aaron, il humilie devant ce grand sacrificateur le sacerdoce de la loi ; il se fait bénir par ses mains, se montrant par là son inférieur, car c'est une vérité sans contestation que le moindre est béni par le supérieure »
La Bible semble justifier l'importance figurative que nous attachons à l'épisode de Melchisédech. Elle en fait l'occasion du renouvellement des promesses. <* Après cela, dit l'Ecriture, l'Eternel dit à Abraham : (( Ne crains rien ; je suis ton bouclier : ta (( récompense sera grande. » Dieu redira bientôt ce serment, en demandant à Abraham de lui sacrifier son fils unique.
Avant de traiter ce nouveau sujet, nous voulons faire remarquer qu'un important enseignement se dégage de la rencontre de Melchisédech et d'Abraham, comme de l'échange de leurs bénédictions et de leurs dons.
Abraham représentait le sacerdoce patriarcal ; Melchisédech, le sacerdoce épuré d'Elioun. Ils appartenaient sans doute à deux cultes qui différaient par plus d'un côté, et cependant ils fraternisaient dans la prière et dans la charité. N'est-ce pas là une leçon et un exemple?
Déjà notre temps a été témoin de l'union dans la
' Hebr. vu, 7; Bossuel. Elév. sur les mysl., 8* seiu., X" élév.
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prière des représentants de toutes les religions. On sait que l'Amérique avait convoqué tous les cultes à Chicago, lors de l'exposition universelle, en 1893. L'épiscopat catholique américain avait hésité à répondre à l'invitation ; mais, bientôt informé de la large place qu'on voulait lui faire , il s y rendit , encouragé, a dit Mo'^' Gibbons, par l'exemple de saint Paul à l'Aréopage. L'immense assemblée, où toutes les religions de l'Orient et de l'Occident, les mahométans exceptés, avaient leurs représentants, convint de prier ensemble en récitant le Pater. L'archevêque catholique de Baltimore présidait cette réunion inouïe de tous les cultes rassemblés, où l'Eglise catholique avait la place d'honneur. Le vœu du Christ : Lnum sint , fut plusieurs fois rappelé au milieu de l'assentiment général.
La prière sincère, alors même qu'elle se trompe dans l'adresse et dans la suscription, ne monte-t-elle pas au seul Dieu vivant? Les évêques d'Amérique, pour justifier leur présence là où on ne s'attendait pas à les voir, n'auraient-ils pas pu invoquer la rencontre de Melchisédech et d'Abraham, aux yeux desquels Elioun et Jéhovah s'identifiaienl dans l'idée du Dieu suprême ?
A son tour Léon XIII , à travers les différences des cultes orientaux, ne veut considérer que l'unité de la foi, et de toute son âme il travaille à réunir ce qui a été si longtemps séparé.
A une époque où les peuples se pénètrent de plus en plus et entrent dans un nouveau courant d'idées, souvenons-nous que le bercail du Christ est assez
spacieux et assez hospitalier pour abriter toutes les brebis aujourd'hui dispersées : « Il en est un seul qui du haut de son trône peut concilier tous les antagonismes, c'est Celui qui règne et triomphe par Tamour, Jésus, le Sauveur du monde ^ »
* Dernières paroles du discours de clôture au Parlement des religions. [Correspondant du 10 janvier 1894.)