CHAPITRE V
LES INTIMITÉS D ABRAHAM AVEC DIEU ET LES PRÉLUDES DE LA VIE MYSTIQUE. LE SACRIFICE d'iSAAC
Ce n'est pas une fois seulement que Dieu fit à Abraham les solennelles promesses que nous venons d exposer. Le fait de leur répétition jusqu'à six fois est une preuve de leur importance. On a pu dire que Jéhovali. comme un général règle les étapes et les séjours de ses soldats, réglait et encourageait la marche en avant de son serviteur. A chaque étape, la tente d'Abraham recevait la visite de Dieu, apportant un réconfort de consolations et d'espérance ^
La Bible qui met en pleine lumière les rapports continuels du patriarche avec Jéhovah , a servi de modèle aux hagiographes, qui s'appliquent à montrer comment les saints se perfectionnent en vivant dans le sentiment de la présence de Dieu et en conversant en quelque sorte avec lui. Il faut prier sans cesse, nous dira le Christ. Abraham prélude à la vie des grands chrétiens : Eœ fi de vivit. On dirait que, dans les progrès incessants de la vie unilive à laquelle
' Gen. XII, 2-3, 7; xni , 14- 17 ; xv, 4-5, 7-15; xvii, i-3. lo-Sl; XVIII, 17-18; XXII, 16-18.
il avait élevé le père des croyants, Dieu avait fait de lui son confident. Arrêtons-nous un instant aux intimités que Dieu daignait entretenir avec son grand serviteur. Ce sont des colloques que rappellera la vie mystique des prophètes et des saints.
Avant de consommer la ruine de Sodome, Dieu veut en prévenir Abraham : « Dois-je cacher à mon serviteur, dit-il, ce que je médite de faire? Non. Abraham ne doit- il pas devenir un peuple grand et puissant, et toutes les nations de la terre ne doivent-elles pas être bénies en lui'? » Le saint patriarche entre alors en discussion avec Dieu : il s'fipprocha du Seigneur, dit l'Ecriture ; c'est un prêtre revêtu d'un sacerdoce médiateur qui va parler dans une sainte vision :
« Est-ce que vous ferez périr le juste avec le méchant? Peut-être, Seigneur, y a-t-il cinquante justes dans toute la ville : est-ce que vous les ferez périr? Ne pardonnerez -vous pas au pays en faveur des cinquante justes qui s'y trouvent? Non, vous ne pouvez pas assimiler dans la même condamnation le juste avec le méchant, y) Jéhovali répondit : « Si je trouve à Sodome chiquante justes, je pardonnerai à toute la ville en leur faveur. » Alors Abraham reprit : « Pardon , Seigneur, si j'ose vous parler, moi qui ne suis que poussière et cendre ; mais peut-être des cinquante justes en manquet-il cinq : détruirez-vous toute la ville pour cinq? » Dieu répondit : « Je ne la détruirai pas, si j'y trouve quarantecinq justes. 1) Abraliam continua à parler : « Peut-être s'y en trouve-t-il (juarante? s> Jéhovali répondit: « En faveur des quarante j'épargnerai les autres, b Abraham dit encore : « Que le Seigneur ne s'iri'ite point si je
' Geii. XVIII , 17- 18.
parle; peut-être s'y en trouve-t-il trente? » Dieu lui répondit : a J'épargnerai la ville, si j'y trouve trente justes. » Abraham ajouta : ce Pardon. Seigneur, si j'ose vous parler encore ; mais peut-être s'y en trouve-t-il vingt? — En faveur des vingt je ne détruirai pas la ville, répondit Jéhovah. — Que mon Seigneur ne se fâche point, dit Abraham, si je parle cette seule fois encore; peut-être s'y en trouvera-t-il dix? j> Dieu lui répondit : c Je ne la détruirai point en faveur de ces dix justes '. »
En même temps qu'il se révèle à Abraham comme le Dieu des tendresses infinies , toujours disposé au pardon, toujours lent à j3unir, Jéhovah veut initier le serviteur^ qu'il daigne instruire luimême, au mystère de ses terribles justices. Il veut donner à son peuple naissant la mesure des châtiments par lesquels il punit l'iniquité qui déborde. Dans la suite des siècles, cette leçon sera souvent rappelée à Israël et au monde entier : leçon fondamentale et nécessaire au groupe familial destiné à devenir un peuple chez lequel la crainte aura toujours plus de puissance que lamour. Isaïe rappellera quatorze siècles plus tard la leçon de Sodome et de Gomorrhe : « A cause de ses péchés,
La fille de Sion est restée seule , Comme une cabane dans le vignoble, Comme une guérite au milieu des champs;
' Gen. xviii, 22-33. C'est de ce dialogue que Laharpe écrivait dans son Psautier : « 11 y a quelque chose qui me crie si fortement en moi que l'homme n'a pas trouvé cela, que, s"il était possible que ce sentiment me trompât, je ne craindrais pas detre repris de mon erreur au jugement de Dieu... Il n'y a rien là dans l'ordre humain. »
Si Jéhovah ne nous eût laissé un petit reste , Nous serions comme Sodome, Nous ressemblerions à Gomorrhe ^
Dieu voulut pousser plus loin encore Téducation religieuse d'Abraham et le faire entrer dans les voies douloureuses de ce que les auteurs mystiques appellent les renoncemenls. Il lui apprit qu'il entre dans l'économie de sa providence d'imposer, même à ses amis, de douloureuses épreuves, conditions de mérite et titres à la récompense. Le patriarche était arrivé à ce moment de la vie où Dieu exige parfois des hommes destinés à de- grandes œuvres le sacrifice de leurs plus chères affections. Il reçoit l'ordre d'accomplir un sacrifice horrible à dire, un sacrifice, en apparence, contradictoire avec les promesses, le sacrifice de son fils unique, Isaac :
Dieu dit à Abraham : a Prends ton fils unique , ton fils chéri, Isaac, et va en la terre de Moriah : là tu l'immoleras en holocauste sur la montagne que je t'indiquerai. ))
L'Ecriture ne nous révèle rien des étonnements ni des combats intérieurs d'Abraliam. Elle ne se propose qu'un but : mettre en pleine lumière, dans un récit dont le calme et la simplicité contrastent avec la violence du fait, le plus grand acte de foi et d'obéissance qui ait jamais été accompli, et qu'on ne s'explique bien qu'en pensant à Dieu le Père
' Is. I, 8-9; cf. m, 9-10; Jerem.xxiii,14; Am. IV, 11; Matth.x,15.
sacrifiant Jésus, son fils bien -aimé. Nous sommes en présence d'une prophétie renfermée dans un fait figurai, m gestis, comme disent les Pères.
Le lendemain , de bon matin , Abraham chargea son âne du bois du sacrifice. Il prit avec lui deux serviteurs et Isaac son fils, puis il se mit en route vers le lieu que Dieu lui avait dit. Au troisième jour du voyage, Abraham, en levant les yeux, reconnut de loin qu'il arrivait au terme de la route, et il dit à ses serviteurs : « Restez ici avec l'âne; mon fils et moi, nous irons adorer dans ce lieu, et je reviendrai. » Abraham prit le bois du sacrifice et en chargea son fils Isaac, et lui-même portait le feu et le glaive. Ils marchaient pensifs et silencieux; tous deux avaient le sentiment qu'un grand événement allait s'accomplir. Isaac, s'adressant à son père , lui dit : « Mon père. » Abraham lui réjDondit : « Me voici, mon fils. » Isaac reprit : « Voici le feu et le bois, mais où est la victime de l'holocauste ? » Abraham répondit : « Dieu y pourvoira , mon enfant. » Et ils continuèrent leur chemin. Quand ils furent arrivés à l'endroit que Dieu avait dit, Abraham construisit l'autel et disposa le bois.
Alors que se passa-t-il ? Sans nul doute, Abraham fit à son fils l'horrible révélation. Mais c'était un ordre de Dieu; ils devaient s'y résigner tous deux.
Abraham lia son fils et l'étendit sur l'autel par-dessus le bois. Il levait déjà la main pour l'immoler, quand la voix de Dieu se fit entendre : «: Abraham , Abraham , arrête ; ne fais aucun mal à cet enfant. Je sais maintenant que tu crains Dieu, puisque tu ne m'as pas refusé ton fils unique. » Abraham vit alors derrière lui un bélier qui s'était embarrassé par les cornes dans le
hallier; il le saisit et l'immola à la place de son fils. Pour la seconde fois la voix de T Eternel se fit alors entendre du haut des cieux : « J'en fais le serment : puisque tu ne m'as pas refusé ton lîls unique , je te comblerai de bénédictions, et je rendrai ta race grande et nombreuse comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le bord de la mer, et tous les peuples de la terre seront bénis en Celui qui sortira de toi. »
Abraham retourna alors vers ses serviteurs, et regagna avec eux Berséba, où il demeura ^
L'événement que nous venons de raconter, à cause de ses mystères et de Fignorance des voies par où Dieu conduit ses saints, ne pouvait être compris de la nouvelle critique. Elle n'y découvre qu'une chose : la preuve que les sacrifices humains étaient pratiqués non seulement chez les Sémites, mais même chez les Abrahamites , aussi couramment que par les peuples chananéens qui les entouraient. C'est, selon M. Renan, un conte, « un mythe pour le moins étrange. » Comment Dieu a-l-il pu ordonner un pareil sacrifice? Et quelle idée Abraham se faisait-il donc de son Dieu? Pouvait- il l'imaginer cruel au point de commander à un père un acte de suprême barbarie ? Cette histoire présente-t-elle seulement une ombre de probabilité? C'est le fils donné comme souche d'une innombrable postérité que Dieu ordonne d'immoler.
Quant aux détails du récit, on demande pourquoi Abraham est envoyé otï'rir un tel sacrifice à trois jours de marche, sur le territoire de Moriah, pays
Gon. XXII, 1-J9.
ISAAG 347
OÙ Melchisédech règne en roi doux et clément ? Et pourquoi emporter si loin du bois , quand il en pouvait trouver partout?
En discutant de la sorte Tordre de Dieu et la conduite d'Abraham, la critique négative chicane sur des incidents qui s'expliquaient sans nul doute pour le rédacteur du Pentateuque et pour ses contemporains. Elle méconnaît le caractère du fait et l'intention du narrateur. Ce récit est un de ceux que les saints Pères appellent figuratifs et moraux'. L'auteur sacré s'est proposé de raconter un fait historique, il est vrai, mais destiné surtout à instruire. Il enseigne le souverain domaine de Dieu sur la vie des hommes, il exalte la vertu d'obéissance. En se soumettant aux ordres de Dieu, le croyant sait qu'il n'a rien à redouter. L'obéissance . quand elle a le caractère du devoir accompli , est toujours bénie et récompensée du Seigneur.
Le moraliste et le prédicateur ont trouvé dans l'obéissance d'Abraham et dans sa foi, faussement traitée de légendaire, un thème fécond en enseignements éloquents : saint Paul et les Pères leur avaient donné l'exemple -. Ils ont vu là un symbole, un type , une figure de Jésus , second Isaac , acceptant la mort pour obéir à Dieu le Père : Fiat voliinlas tua. Ils ont rapproché le sacrifice d'Isaac et le
* « Undeeumetinparabolamaccepit, » dit saint Paul (Heb. xi,19).
' Bien avant les modernes adeptes de l'école mythique, Origène avait pour méthode de réduire en leçons tous les faits racontés dans la Bible, sans se préoccuper toujours assez de leur caractère historique. Le sacrifice d'Abraham est en mémo temps un fait et un enseiernement.
348 L'AN'CIEN TESTAMENT
sacrifice du Christ, et montré par combien de côtés le premier était la figure du second. Sans avoir pu prévoir les difficultés soulevées par les rationalistes, ils se sont plu à expliquer la haute signification de tel détail que nos modernes déclarent puéril , mais qui pourtant fait saisir la portée du récit biblique et son intention.
Si Abraham ne recule pas devant un voyage de trois jours pour se rendre au lieu où il immolera son fils, c est qu'il obéit à un ordre formel. Il se rend au pays de Moriah, consacré par le séjour de Melchisédech , prêtre du Très-Haut, parce que la colline de ce nom sera l'une des deux cimes sur lesquelles Jérusalem doit un jour être bâtie. N'était-ce pas un lieu divinement choisi que cette terre où a été dressée la croix du Golgotha * ?
On s'est demandé si Abraham avait dressé l'autel du sacrifice sur la colline même du Moriah, qui devint la colline du temple, ou bien sur le Golgotha, où devait s'accomplir la sanglante immolation du Christ. Les traditions juives ne s'accordent pas ici avec les traditions chrétiennes ; il y a de bonnes raisons à faire valoir pour les unes et les autres. Selon de très vieux auteurs , Abraham voulut immoler son fils sur le Golgotha, là même où ils supposaient qu'Adam , Abel et Noé , avaient offert
1 Le nom de Moriali, qui servit plus lard à désigner la colline du temple, était donné au pays montagneux où se trouvaient :i la fois les collines de Sion, d'Ophel, d'Akra et de Golgotha (Gen. XXII, 2). D'après le verset 14, Abraham donna son nom à l'une des montagnes de la terre de Moriah et l'appela : Jéhovnhpourvoira.
leurs sacrifices ; là où le Christ , accomplissant les figures, a donné, par sa propre immolation, leur valeur à tous les sacrifices de l'ancienne loi. Divinement éclairé sur la victime mystérieuse de l'avenir, il aurait nommé l'endroit Jéhovah-pourvoira.
On aime à lire dans les Pères les rapprochements parfois subtils, souvent légitimes, qu'ils ont établis entre Isaac et Jésus- Christ,
Comme Isaac. Jésus s'est chargé du bois du sacrifice, et il a dit à son Père : « Que votre volonté soit faite. » Isaac consent librement à mourir, et cependant son père le lie sur le bûcher comme s'il ne mourait que par force. Jésus aussi, qui donne sa vie avec une souveraine liberté . se laisse attacher par des clous à la croix.
Isaac est étendu sur le bûcher par son père, qui mettait en lui tout son amour. Jésus est la victime offerte à Dieu le Père, qui avait mis en lui toutes ses complaisances. Tous deux obéissent jusqu à la mort, et ils en triomphent l'un et l'autre. Isaac n'est immolé et ne ressuscite qu'en figure, parce que son sacrifice n'était lui-même qu'une figure; mais Jésus-Christ donne réellement sa vie, et il la reprend effectivement, parce que son sacrifice est la réalité.
Un bélier est substitué à Isaac. L'agneau substitué à riiomme , voilà le grand acte du sacerdoce figuratif d Aaron, L'innocent mourant pour le coupable, voilà le sacrifice de la croix. Le sacrifice des béliers et des génisses sur le Moriah subsistera jusqu'à ce que vienne le véritable Agneau, dont la mort a effacé les péchés du monde et accompli toutes les figures.
A la suite des Pères, la liturgie a relevé les rapports frappants cpii existent entre Isaac et Jésus- Christ. Dans le Canon de la messe , elle rapproche les sacrifices de Melchisédech et d'Isaac, du sacrifice de Jésus. Séparés par le temps, ces sacrifices s'unissent dans ime même idée et dans un même mystère, et l'Eglise peut chanter de la victime offerte sur ses autels : Cum Isaac iinmolatur.
Que le lecteur étonné ne cherche point trop par où de tels rapprochements pourraient paraître forcés. Toute figure comme toute comparaison pèchent par quelque côté. Les figures de l'avenir, semées à profusion dans les récits de TAiicien Testament , quand elles sont groupées et réunies, forment un ensemble saisissant. On ne peut douter ni de leur existence ni de leur valeur j^rophétique. Melchisédech lI Isaac préludent par leur vie même au concert des prophètes.
Dieu lui-même a indiqué la haute signification du sacrifice dTsaac. Lorsque Abraham eut montré au ciel et à la terre jusqu'où allaient sa foi et son obéissance , il confirma une seconde fois ses promesses avec serment : « Je l'ai juré par moi-même, dit le Seigneur, puisque tu as ainsi fait et que tu n'as pas voulu épargner ton fils, ton unique fils , je veux te bénir et multiplier les enfants comme les étoiles du ciel, comme le sable du rivage des mers, et ta race aura en son pouvoir les portes de ses ennemis, et dans ta race seront bénis tous les peuples de la terre, parce que tu as obéi à ma voix. »