CHAPITRE VI
Les promesses faites à Abraham étaient destinées à devenir un précieux héritage, que les générations se transmettraient pendant de longs siècles. C'est pour cela que Dieu leur donnait une forme si solennelle et se plaisait à les encadrer dans des événements mémorables.
Isaac . l'héritier des promesses . contraint par la disette . allait entreprendre un voyage dangereux à tous égards. Il se rendait au pays des Philistins : c'est le moment que Dieu choisit pour lui rappeler les glorieuses destinées de sa famille.
« Regarde -toi dans ce pays comme un étranger, et sache que je serai avec toi et que je te bénirai ; car c'est à toi et à ta race que je veux donner tout ce pays, et je tiendrai cette promesse jurée à Abraham , ton père ; je veux multiplier ta race comme les étoiles du ciel et donner à tes descendants tout ce pays, et tous les peuples de la terre seront bénis en toi^ »
L'héritage des promesses fut ainsi transmis par Dieu lui-même d'Abraham à Isaac. Isaac à son tour
• Gen. XXVI . 3-4.
le transmet à Jacob, son fils. Au moment où ce dernier va fuir pour échapper à la colère d'Ksaii , son père le bénit, et s'écrie en sentant l'odeur des parfums que Rébecca a répandus sur les vêtements de son fils préféré :
« Voyez : l'odeur de mon fils Est comme l'odeur d'un champ en fleur.
Puisse Dieu l'envoyer la rosée des cieux , Et te prodiguer la graisse de la terre ! Pour toi abondance de blé et de vin !
Que les peuples te servent , Et que les nations se prosternent devant toi !
Sois le maître de tes frères, Et que les (ils de ta mère se prosternent devant loi !
Maudits soient ceux qui te maudiront ,
Et bénis soient ceux qui te béniront ' !
Ce sont les paroles mêmes des promesses faites à Abraham. Le Seigneur les répétera au moment oi^i , pour la seconde fois , Jacob le fugitif croira tout perdu. Quand au milieu des immenses plaines qui séparent la terre de Cbanaan de la Mésopotamie le désespoir menace d'entrer dans son âme, une échelle mystérieuse lui apparaît, montant de la terre au ciel, et une voix se fait entendre : « Ta race sera nombreuse comme les grains de la poussière de la terre; tu t'étendras vers l'Occident et vers l'Orient, vers le nord et vers le midi , et en toi seront bénies toutes les tribus de la terre, ainsi que dans la race*. »
Une promesse aussi solennelle , répétée tant de
* (jCII. XXVII.
' Gen. XXVIII , 14.
fois aux patriarches, et toujours avec les mêmes traits caractéristiques, emprunte à cette circonstance une importance considérable. On ne peut s'y méprendre , ces répétitions multipliées disent assez que l'avenir du monde et les intérêts les plus chers de la religion sont ici engagés.
Observons cependant les traits légèrement différents des cinq prophéties et la lumière mutuelle qu'elles se prêtent. Les deux premières promesses faites à Abraham ^ sont conçues en termes généraux. La troisième et la quatrième nous montrent les enfants d'Abraham multipliés comme les étoiles du ciel et les sables de la mer. La race d'Abraham « possédera les portes de ses ennemis ». La cinquième compare de nouveau les enfants de Jacob aux grains de poussière de la terre, mais elle ajoute que ses enfants occuperont les quatre parties du monde : «. Tu t'étendras vers l'Occident et l'Orient, vers le nord et le midi. » C'est une nouvelle prophétie de la catholicité, mais plus claire que la première.
Nous lisons dans la promesse faite à Abraham : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre.» On pouvait s'égarer en pensant que cette expression : toutes les familles, s'appliquait mal aux grandes divisions du genre humain , et que le mot terre devait être pris dans un sens restreint et s'entendre seulement de la terre de Chanaan. Mais la seconde promesse substitue au mol familles Tex-
* Gen. XII et xviii.
pression mitions, iz:"i";, àôvr, , gentes, les Gentils. La troisième remplace cette expression un peu vague : « en toi, » in le, par cette autre plus précise : « en ta race, » in semine tuo, -yTî2. La troisième prophétie répète aussi omnes gentes, «. toutes les nations. » La quatrième et la cinquième se servent alternativement des mêmes expressions : In te et in semine tuo, « en toi et en ta race*. »
' Deux des cinq passages où se trouve la prophétie faite aux patriarches présentent une petite difficulté. Au chapitre xxii, v. 18, et au chapitre xxiv, v. 4 , le verbe hébreu "î"12, bénir, est employé à la forme réfléchie; eu sorte que la traduction mot à mot serait : « Toutes les nations de la terre se béniront en votre descendance. » Le psaume lxxi, v. 17, qui reproduit la prophétie, la donne avec la même forme réfléchie. Le Clerc, Gesenius, de Wette, Maurer, Knobel et surtout Hon"maun , ont singulièrement abusé de cette variante dans la prophétie; ils ont voulu en conclure que les cinq passages n'exprimaient que cette pensée, à savoir, que chez tous les peuples de la terre s'établirait l'usage de se souhaiter un bonheur aussi grand que celui d'Abraham. Mais si la forme réfléchie est employée dans deux des cinq passages, la forme passive n'estelle pas employée dans les trois autres ? En second lieu , la forme passive IDIZJ , henedicenlur, n'a jamais, par le fait, été employée au sens réfléchi dans la Bible , tandis que la forme réfléchie peut être aisément ramenée à un sens passif. Cette expression : les peuples se béniront, signifierait d'ailleurs que les peuples s'empresseront de se rallier à celui qui doit les bénir. Enfin, quand le prophète Zacharie, au chapitre xiv, v. 17 et 18, de ses prophéties, rappelle les promesses faites ù Abraham, il les interprète évidemment comme nous les interprétons, et suppose la forme passive 1D"!33.
Sans nul motif grave , ou plutôt malgré toute raison , les interprètes que nous combattons s'attachent en vain à détourner l'attention de l'économie des prophéties. La promesse faite i\ Abraham se relie à la promesse faite à Japhet et h Sem, et môme à la prophétie de Juda, comme nous le verrons plus tard. Le Dominateur doit sortir de la famille d'Abraham par Juda , et recevoir l'obéissance des peuples. Les rapports admirables de ces trois prophéties ne sont point une fiction, et la tradition de dix-huit siècles ne
Si maintenant on réunit les traits épars des cinq promesses, ils se groupent autour de deux idées principales : Je veux te rendre un peuple nombreux et puissant, qui s'étendra victorieusement sur les quatre parties du monde, peuple vraiment catholique , aussi nombreux que les grains de poussière qui couvrent la terre, dont les enfants seront aussi multipliés que les étoiles du ciel et le sable des rivages de la mer. En toi et par ta postérité seront bénies toutes les familles , toutes les nations ; et Abraham, figure du Christ, sera l'image de la bénédiction que Dieu doit répandre sur tous les peuples.
Une remarque philologique faite par saint Paul trouve ici naturellement sa place. Lorsqu'il est paillé dans les cinq prophéties de la postérité des patriarches en tant qu'objet de la bénédiction primitive, cette postérité est toujours désignée par un substantif au singulier. Saint Paul en donne la raison : « Les promesses de Dieu ont été faites à Abraham et à sa race. L'Écriture ne dit pas : A ceux de sa race, comme s'il s'agissait de plusieurs prétendants à la bénédiction, mais à sa race, c'est-à-dire à l'un de ses descendants, qui est Jésus -Christ ^ »
se trompe pas quand elle affirme qu'elles se sont succédé providentiellement, qu'elles se complètent, s'éclairent et s'interprètent lune par l'autre. La vétille relevée par les rationalistes n'a jamais embarrassé personne; d'ailleurs rien de grave ne pourrait sortir de là : pourquoi tous les peuples iraient-ils chercher le principe et le type de la plus haute bénédiction dans Abraham , sinon parce que ce patriarche a été mis en possession par Dieu de la bénédiction par excellence, de celle qui se rattache au Messie ? ^ Galat. m , 16.
L'Apôtre ne cherche point à prouver comment 'J^i, semen, ne peut désigner qu'une seule personne, car nul homme au temps de saint Paul ne pouvait en douter'. Dieu, au moment où il faisait la promesse, avait présent à l'esprit son accomplissement , et c'est pour cela qu'il choisit une expression qui, dans son sens le plus large, comprend la descendance commune des patriarches, et néanmoins ne peut s'appliquer exactement qu'à un seul. Au commencement de son Evangile, saint Matthieu, en rappelant que Jésus descend d'Abraham, indique lui aussi le sens de la mystérieuse expression : Jn semine tuo, et l'accomplissement parfait de la prophétie.
L'importance de notre prophétie et son vrai caractère , déjà manifestes dans les textes bibliques qui la rapportent, sont en outre confirmés par les autres livres de l'Ecriture. Tous les prophètes et les psaumes en donnent de poétiques commentaires *. A elle se rapporte encore la parole mystérieuse que le Sauveur laissa tomber de ses lèvres divines lorsque les Juifs lui adressèrent cette question : « Etes -vous plus grand que notre père Abraham, qui est mort? Que dites- vous de vous-même ^'? » Jésus répondit : « Abraham, votre père, a désiré avec ardeur de voir mon j»ur ; il l'a vu, et il en a été réjoui. » Les Juifs lui dirent : « Vous n'avez pas encore cin-
' Que si l'on objecte que le mot semen peut , absolument parlant, exprimer une idée collective, nous dirons que l'interprétation traditionnelle, chez les Juifs, de ce passage du Pentateuque ne permet pas de lui donner ici un sens collectif.
' Zach. IX ; Ps. lxxi , 17.
^ Jean, viji , ^3 et 58.
quante ans. et vous avez vu Abraham ! » Jésus leur dit : (( En vérité, en vérité je vous le dis. je suis avant qu'Abraham naquît. »
Arrêtons-nous à cette parole de Jésus : « Abraham a vu mon jour, et il en a été réjoui. » D'abord nous reconnaissons volontiers, avec Maldonat et beaucoup dautres commentateurs, qu'Abraham, du séjour des limbes où il attendait le Messie . a pu , par une permission spéciale de Dieu , connaître la naissance de Jésus-Christ, soit que Dieu lui ait permis de voir ce qui se passait sur la terre, soit qu'il lait apprise par simple révélation . au moment où le mystère s'accomplissait. Mais il nous semble qu'il y a plus
Jésus-Christ argumente contre les Juifs , d'après les Ecritures, et il cherche à les convaincre. Les Juifs se refusaient à croire le Sauveur, et disaient : « Vous n'avez pas encore cinquante ans, et vous vu Abraham 1 » Jésus leur assure que lui et Abraham s'étaient vus et rencontrés. « Oui, leur dit-il, Abraham a vu mon jour, et il s'en est réjoui. >> Et il ajoute : « Pourquoi ne le croyez -vous pas? J'existais avant qu'Abraham naquît. »
Quand et comment Jésus-Christ comme Verbe avait-il apparu à Abraham? Il lui aurait apparu, suivant saint Irénée , Tertullien, saint Justin, saint Hilaire, saint Grégoire de Xazianze et Théodoret, lorsque Dieu se révéla sous la forme de trois anges. L Eglise catholique semble avoir adopté ce sentiment dans son office , où elle répète ces mots qui ne sont point dans l'Ecriture, mais qui se trouvent dans
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sailli Augustin : Très vidit et unum adoravit^ . Nous préférons ce sentiment à celui de dom Calmet, qui pense qu'Abraham ne vit le Messie qu'en figure et à travers des événements symboliques , comme la naissance d'Isaac et son sacrifice , etc. Les paroles du Christ nous semblent aller au delà des termes de cette interprétation. Abraham a vu le Verbe de Dieu dans le colloque mystérieux qu'il eut avec lui.
Le Proto-Evangeliuni nous avait déjà prédit que le règne du mal ne durera pas indéfiniment : le fruit béni de la femme broiera un jour la tête du serpent. La bénédiction de Noé nous a ensuite révélé que le salut et la délivrance seront communiqués par Sem à Japhet et aux enfants repentants de Gham. Enfin les promesses nous font connaître quel sera le peuple choisi parmi les nombreux rameaux de la race sémitique pour délivrer les autres peuples.
Abraham, père d'Isaac, résume à lui seul toute l'histoire des patriarches ; il en fait comprendre le rôle et la mission. C'est dans le fils de Tharé que se concentrent, comme dans un foyer ardent, tous les rayons qui éclairent la période patriarcale. Il y a plus : d'Adam à Noé, de Noé à Moïse, de Moïse à Jésus-Christ, la religion n'eut pas de plus noble représentant. On dirait que tout l'Ancien Testament n'est que l'hisloire de sa famille. L'Orient avec l'Occident, les Arabes avec les Juifs, se réunissent dans un même sentiment de respect singulier, unique, pour Abraham. De même qu'autour du Christ se
< Aiig. C. Max. 1. II.
gTOiij)ent les peuples régénérés du monde nouveau, de même toutes les nations monothéistes de l'ancien monde se groupaient autour d'Abraham. Nous connaissons la cause de ce phénomène : c'est à ce patriarche qu'avaient été faites les promesses que le Christ est venu accomplir : Cui dictœ sunf promissiones.