CHAPITRE VII
Li:S LOINTAINES PRÉPARATIONS DE LA FAMILLE CHRÉTIENNE SARA ET AGAR. RÉBECCA. RACHEL
Le pacte solennel de Dieu avec Abraham et sa famille est un fait qui a eu son retentissement à travers les siècles, dans la longue histoire d'Israël, et qui a dominé cette histoire. La loi du Sinaï n'en est qu'une répétition et un illustre complément. Ce pacte , dont il faut aller chercher les préliminaires dans les promesses de l'Eden ; la préparation , dans la vie de foi et de piété des patriarches antédiluviens; le protocole, dans la prophétie de Noé, eut sa conclusion dans l'alliance d'Abraham avec Jéhovah. Dès ce moment commencèrent à se faire sentir, au milieu de la tribu abrahamite, les conséquences sociales de cet acte authentique. Nous voulons en sicrnaler les indices dans la famille d'Abraham et de ses enfants. Là s'élabora et se prépara la constitution de la famille chrétienne.
On verra, dans le récit des démêlés de Sara avec Agar, s'accuser les vices inhérents à la polygamie, et en fin de compte le mariage de ce patriarche ramené à la vie conjugale d'un seul homme avec
une seule femme. Le soin que prennent Abraham et Isaac de procurer à leurs fils des compagnes élevées dans la foi du vrai Dieu, semble figurer la sollicitude que l'Église déploiera plus tard pour éviter les mariages entre personnes de cultes différents. Dans le zèle de Rébecca ménageant à Jacob les suprêmes bénédictions dlsaac, on rencontrera un mémorable exemple d'une mère qui sait tout le prix pour son fils des faveurs divines. Son intervention est comme une réminiscence des promesses de FEden et un commencement de réalisation du rôle réservé à la femme dans l'œuvre de la rédemption. Rachel sut attendre le consentement paternel à un mariage même injustement retardé. Elle a été mère de deux enfants aimables comme elle, et elle a eu la gloire de préparer Joseph.
Ainsi Sara est l'épouse fidèle et la mère inquiète au foyer domestique ; Rébecca , le modèle de la jeune fille acceptant au prix d'un grand sacrifice le mariage qui entre dans les vues de Dieu ; Rachel est un type de constance et d'amour maternel. L'histoire de Sara, de Rébecca et de Rachel est donc pleine d'enseignements : n'est-il pas superflu d'ajouter qu'elle est pleine de charme? Elle nous ouvre la porte de la tente patriarcale et nous y introduit * .
1 Sur ce sujet, on peut consulter avec intérêt Mg-" Darbov, les Femmes de la Bible; Clarisse Bader, la Femme biblique; le P. Matignon, les Familles bibliques; le docteur Zschokke, Die hiblischen Frauen des Alt, Test., ouvrage très intéressant, où 1 auteur fait ressortir le caractère symboHque et typique des femmes de l'Ancien Testament.
Sara, la. princesse '^ est une sorte de reine, presque régale de celui dont elle est la compagne , et qu'elle nomme Baal, son seigneur. Elle le console et le conseille ; et lui, déférant à ses avis, pousse la complaisance jusqu'à éloigner la femme qui lui a donné un fils, mais qui trouble la paix de la tente. Il ne faut pas toujours demander, aux questions qui se posent dans la vie de famille des solutions sans inconvénients. Il y a, pour les Etats, une raison qui prime les autres, la raison politique : il y a aussi pour les familles une raison souveraine, la paix du foyer.
Pourquoi Abraham se prête-t-il de la sorte aux désirs manifestement excessifs d'une femme justement jalouse des faveurs de son mari et des prérogatives de son propre fils? Sara obéissait au cri de la nature qui réclame la monogamie, et le patriarche, en éloignant Agar et Ismaël, sans beaucoup récriminer, pour obéir à Dieu et par raison , montre qu'il avait le sentiment du malaise que créait autour d'elle la polygamie. Sara, la femme préférée, rendait Abraham, presque à son insu, dur à l'égard d'une mère et du fils qu'elle lui a donné. Deux mille ans avant la venue du Messie, le patriarche, en éloignant Agar, revenait à l'unité du mariage.
Nous empruntons à la Bible le récit naïf des événements :
Sara vit un jour le fils d'Agar l'Égyptienne , que celle-ci avait donné à Abraham, se mocjucr (de son fils
* Gen. XVII, 15-16.
SARA. — REBECCA. — RAGHEL 363
Isaac) ', et elle dit à son mari : « Chasse cette esclave et son enfant, car cet enfant ne doit pas hériter avec mon fils Isaac. » Cette parole déplut beaucoup à Abraham, qui aimait son fils Ismaël; mais Dieu lui dit : « Ne t'afflige pas trop de ce que l'on exige de toi : conforme -toi au désir de Sara. C'est, en effet, du nom d'Isaac que se réclamera ta postérité. Le fils de l'esclave sera aussi le père d'un peuple, car il est de ta race, d Le lendemain matin Abraham prit du pain et une outre remplie d'eau qu'il donna à Agar; les mettant sur son épaule, il lui confia son enfant, puis il la renvoya. Et Ag-ar s'en alla, gag"nant le désert de Berséba.
Bientôt la provision d'eau fut épuisée, et la pauvre mère vit son fils languissant tomber de fatigue auprès d'un buisson. Elle alla s'asseoir à l'écart, k la distance d'une portée de flèche; car, disait-elle, je ne saurais voir mourir mon enfant. Elle était là, assise, pleurant et sanglotant, quand Dieu, qui entendait les soupirs de r enfant, cria à Agar du haut du ciel : « Qu'as-tu, Agar? Ne t'abandonne pas à la crainte : Dieu a entendu la A^oix de ton fils qui est étendu là-bas. Courage : relève- le, prends -le dans tes bras : j'en ferai un grand peuple. »
Et Dieu ouvrit les yeux à Agar; elle aperçut une source et y courut remplir d'eau son outre ; elle fit boire son enfant. Le Seigneur le prit sous sa protection. Il grandit et demeura dans le désert, où il devint un chasseur très habile ^.
* Le verbe pnï signifie Jouer et railler. Saint Paul a traduit par persécute/- : « Celui qui était né selon la chair, persécutait celui qui était né selon l'esprit. » ( Gai. iv, 29).
^ Gen. XXI, 9-21 ; cf. xvi, 5-16. Suivant les néocritiques, le même épisode serait raconté deux fois d'une façon différente et par deux auteurs différents. Ils croient rencontrer des contradictions et ils en concluent que nous avons h\ diverses formes d'un mythe ethnologique, Nous ne croyons pas à deux récits, mais seulement à deux départs différents d'Agar. Au chapitre xvi, Agar s'enfuil
Cet émouvanl et pittoresque récit, un de ceux qui ont le plus souvent inspiré l'artiste , a fait accuser Sara et Abraham de cruauté. Sara se montre simplement telle que sont toutes les femmes en présence d'une rivale, et trop ordinairement les belles-mères envers les enfanls de leur mari. La polygamie engendre fatalement ces drames de famille. Quant à la conduite d'Abraham , elle ne peut être taxée de cruauté. Il éloigne Agar et son fils par l'ordre même du ciel. Bien que le pain et l'eau ne pussent leur suffire longtemps , le patriarche , averti des destinées dismaël, sait que Dieu pourvoira à ce qui leur manquera. Le peu qu'il fait pour eux montre manifestement qu'il avait l'intention de les sauver'.
(v. 6) de la tente de Sara quand elle se crut maltraitée par cette dernière, dès le moment de sa grossesse; elle y retourna sur Tordre de Dieu (v. 9). Au chapitre xxi, Agar est affranchie par Abraham et renvoyée par lui dans sa patrie, qui était l'Egypte, alors qu'Ismaël pouvait avoir quinze ou seize ans. Les deux faits ont les mêmes lieux pour théâtre; mais si la jalousie de Sara est la même, ses conséquences sont dilTércntes : ce n'est plus, au second départ, une fuite spontanée d'Agar, c'est son expulsion et son affranchissement. De ce que saint Paul voit là une allégorie (Gai. IV, 24), M. Reuss n'est pas en droit d'en conclure que nous n'avons qu'un mythe dans le récit biblique.
' Les commentateurs excusent Abraham delà manière suivante : Sous cette expression « le pain et l'eau », l'Écriture comprend toute sorte de vivres. Ainsi le mémo Abraham, qui n'avait parlé à ses trois hôtes que d'un peu d'eau et de pain, leur servit néanmoins ce qu'il y avait do meilleur dans sa maison. D'ailleurs il n'y avait pas lieu de multiplier les provisions. Berséba, où demeurait Abraham, est sur la frontière de l'Egypte, où allait Agar. Si la mère et l'enfant manciuèrenl d'eau, c'est cju'ils s'égarèrent: en suivant la jjonne route , ils auraient pu renouveler leur provision. Dieu le permit afin de montrer lui-même à Agar qu'il accomplirait la promesse faite à Abraham d'assurer le sort d'Ismaël. La lé-
Les néocritiques ont -ils plus raison quand ils ne veulent voir dans le récit de la Genèse qu'une histoire invraisemblable , un mythe ? Où est l'invraisemblance? Sara se croyait pour toujours stérile, quand elle appela Agar afin de se procurer par elle les illusions de la maternité. Mais lorsqu'elle eut la joie d'avoir donné la vie à Isaac, elle fut saisie d'un excès de jalousie, en pensant que son enfant, dont les destinées s'annonçaient si belles, aurait un rival. Alors éclata entre les deux femmes une lutte à laquelle Abraham crut de son devoir de mettre fin. Les deux mères, ayant chacune un fils, fondateurs de deux peuples, devaient se séparer un peu plus tôt, un peu plus tard. Le patriarche comprit que le moment de la séparation était venu, lorsque Ismaël eût atteint déjà l'âge de la puberté.
La volonté de Dieu ayant reçu son exécution , Sara . rétablie dans ses droits d'épouse unique . demeura seule avec Abraham, et la paix revint sous la tente. Une seule épouse , un seul mari . deux âmes dans une même chair : voilà bien le mariage dans son institution première et divine. De longs siècles s'écouleront avant que Jésus- Christ le rétablisse, par une loi formelle, « comme il était au
gende arabe raconte qu'Abraham conduisit lui-même Agar dans la solitude où devait s'élever la Mecque. Abraham, sa mission accomplie, voulut se retirer. A la vue de ce désert le cœur d'Agar se serra. Agar s'attachait aux vêtements d'Aljraham pour le retenir : m Quoi! s'écriait- elle, abandonneras -tu dans un désert une faible femme avec son jeune enfant "? — J'obéis à l'ordre du ciel , » répondit le patriarche en s'éloignant avec tristesse. (C. de Perceval, Essai sur l'hist. des Arabes avant l'Islamisme.)
commencement. » Abraham du moins en laisse entrevoir la beauté dans Tunité.
Saint Paul, qui a loué la virginité, n'admettait la grandeur et la dignité du mariage que dans l'union d'un seul homme avec une seule femme : Erunt duo in carne una. Si Dieu avait pendant un temps permis la polygamie, c'était surtout pour l'accomplissement de ses desseins éternels. L'Apôtre a vu dans Sara et Agar deux figures, deux types dont il se plaît à développer la signification symbolique. L'allégorie lui paraît même si manifeste, qu'il a l'air de s'étonner que les Galates ne l'aient pas saisie en l'entendant lire à la synagogue. Certes, saint Paul ne rejette point la réalité historique du récit, comme les néocritiques se plaisent à le dire ; mais il est persuadé qu'une idée religieuse et morale enveloppe les faits de l'Ancien Testament , et particulièrement l'union d'Abraham avec deux épouses.
Agar et Sara représentent donc les deux alliances , l'ancienne et la nouvelle. Chacune a ses précurseurs, son peuple, son église. Agar, esclave et mère d'esclaves, est la figure de la synagogue. Sara libre et héritière , c'est l'Église du Christ. Agar, c'est l'Ancien Testament, qui était une alliance de servitude, c'est la Jérusalem de Palestine, le centre du judaïsme; Sara, c'est l'alliance de l'Evangile, alliance de liberté, qui répond à la Jérusalem céleste. L'Apôtre tire cette conséquence de son allégorie : les chrétiens sont affranchis des rites de l'Ancien Testament et de l'esclavage de ses cérémonies, et les Galates doivent bien se garder de subir de nou-
veau des prescriptions dont le Christ les a pour toujours délivrés •.
Depuis dix-neuf siècles, nous voyons la synagogue, esclave delà lettre qui tue, les épaules chargées d'une loi qui ne devait durer qu'un temps, errer, désolée et sans patrie, comme Agar et son enfant au désert. Gomme Agar, elle a perdu sa route. Ses provisions s'épuisent, La loi, la vraie route qui devait conduire Israël à la fontaine de vie éternelle, la loi, détournée de sa signification, est devenue pour lui une fausse route ; il n'a plus , dans un texte mal compris , qu'une outre desséchée. Assis auprès de la source d'eau vive, il a des yeux et ne la voit point. Mais la Bible annonce qu'un jour les Juifs se convertiront ; Dieu leur ouvrira les yeux ; ils verront et se désaltéreront avec nous.
Sara était morte depuis longtemps , et Isaac son fils la pleurait encore^. Abraham voulut le consoler en remplaçant la tendresse de la mère par l'amour de l'épouse. La Bible raconte tous les détails et les menues circonstances du voyage qu'entreprit le fidèle Eliézer pour trouver une femme digne du fils de son maître. Elle veut ainsi sans doute faire res-
* Gai. IV, 21-31. Ailleurs, saint Paul voit dans Sara un type de foi (Hebr. xi, 11). Saint Pierre la cite comme le modèle de l'obéissance conjugale (I Petr. m, 6).
- Gen. XXIV, 67. Sara mourut à cent vingt-sept ans. C'est la seule femme dont l'âge , au moment de sa mort , soit indiqué dans la Bible. La tradition juive rapporte que Sara, ayant appris que son mari était allé offrir Isaac en sacrifice sur le Moriah, courut, pour en détourner son mari, jusque dans la vallée d'Hébron. Elle n'alla pas plus loin , elle y rendit le dernier soupir.
sortir davantage l'importance du choix d'une épouse.
Abraham manda auprès de lui Kliézer, son vieux serviteur. Au nom de FÉternel, il lui donna avant toute autre instruction celle de choisir pour Isaac une femme du même culte que celui de sa famille, et de ne point laisser entrer dans la tente qu'avait habitée la pieuse Sara une de ces Chananéennes que leur culte idolâtre et sensuel prédisposait à toutes les infidélités. Il lui fit jurer d'aller jusqu'aux lieux de la Chaldée habités par ses ancêtres, et d'y rechercher des parents qui conservaient, avec la pureté des mœurs, la religion de ses pères. Il ne permettrait pas que la compagne de son fils eût une autre religion ni une autre éducation que la sienne. C'est la stricte observation de notre loi chrétienne qu'Abraham pose déjà comme condition première au mariage de son fils.
Eliézer trouverait sans peine, au berceau de la famille d'Abraham, une jeune fille du même culte que son maître. Mais celle-ci, chèrement élevée par des parents qu'elle aimerait, consentirait-elle à abandonner son pays natal, son père et sa mère, pour se laisser conduire , sous la garde d'un étranger , à la tente d'un époux dont elle ne connaîtrait guère que le nom et la condition? Eliézer était anxieux. Abraham le rassura : ne fallait- il pas se confier en Celui qui veille sur le sort de tous ses enfants et particulièrement sur le fils d'un patriarche tant de fois béni de Dieu? Eliézer partit donc, et après de longs jours il arriva en Mésopotamie , dans la ville qu'habitait Nachor, frère d'Abraham.
Eliézer résolut de faire reposer ses chameaux auprès de la fontaine de la ville : c'était le soir, à l'heure où les femmes viennent puiser de l'eau. Lorsqu'il vit savancer les jeunes filles, leur jarre sur l'épaule, il adressa à Dieu cette prière : « Jéhovah. Dieu de mon maître Abraham, faites -moi trouver ce que je cherche. Que la jeune fille à laquelle je dirai : Donne-moi à boire, incline sa jarre vers mes lèvres, et me réponde : Bois, et que tes chameaux boivent aussi; alors je reconnaitrai que c'est celle que vous destinez à votre serviteur Isaac '. » Il finissait de prier, lorsque d'une maison sortit une jeune fille. Un vase sur l'épaule, elle descendait à la fontaine. C'était Rébecca, fille de Bathuel, fils de Milkah. femme de Xachor. le frère d'Abraham. Elle était d'une grande beauté. Il la regarda remplir son vase à la source, et déjà elle remontait, quand Eliézer courut à elle et lui dit : « Laisse-moi boire, je t'en prie, de l'eau que tu viens de puiser, d Elle répondit : « Buvez, seigneur. » Se hâtant d'incliner sa cruche, et la tenant dans ses mains, elle donna à boire à l'étranger; puis elle ajouta : « Je veux aussi puiser de l'eau pour vos chameaux. » Et vidant dans l'abreuvoir placé auprès des fontaines l'eau que contenait encore sa cruche . elle courut, joyeuse, à la source puiser autant d'eau qu'il en fallait pour désaltérer les chameaux.
On se représente facilement le tableau tant de fois reproduit par les peintres : silencieux, ému. Eliézer contemple , aux dernières lueurs du soleil
* Saint Chrysostome observe qu'Éliézer se montrait en cela un ùomme très habile, un psychologue, comme on dirait aujourd'hui. L'accueil que fait une jeune fille à un étranger dévoile tout le fond de son caractère , et le soin qu'elle prend des animaux montre son bon cœur. Characterem ex hospitalitate vult colligere, et morum mansuetudinem ex aqux largitione.
couchant, la jeune fille dont le visage reflète l'ame virginale. N'était-ce pas la femme qu'il cherchait? Aimable, empressée, elle saurait, sous la tente hospitalière , accueillir l'étranger, les hôtes vénérables qui recherchaient la société du saint patriarche. Dans cette jeune fille dont la prévoyante sollicitude s'étendait aux animaux , évidemment , dit saint Chysostome, Eliézer n'a point rencontré une femme égoïste ou paresseuse ; il n'a point affaire non plus à une de ces timidités exagérées qui, sous des prétextes trompeurs, s'excusent facilement des devoirs de la charité; mais il se sent en présence d'une de ces natures franches , généreuses , actives , avec lesquelles la vie est facile, parce qu'on peut toujours compter sur un sincère dévouement. La pensée du vieux serviteur s'élève vers Jéhovah, le Dieu d'Abraham, qui ne cessait d'accorder à son maître tout ce qu'il lui demandait.
Cependant la jeune fille avait disparu et racontait à sa mère ce qui venait de se passer. Laban , son frère, entendant ce récit, courut vers la fontaine : « Homme béni de Dieu, dit-il à Eliézer, pourquoi restes-tu là? J'ai chez moi un gîte tout prêt pour toi et pour tes chameaux. » Le vieillard suit, et pendant qu'on enlève à ses bêtes leurs fardeaux, on lui lave les pieds et on lui offre des aliments. Mais Eliézer ne mangera pas avant d'avoir dit le but de son voyage. Quand il eut tout raconté : « Et maintenant, dit-il, si vous êtes dans l'intention de montrer de la bienveillance envers mon maître , dites - lemoi; sinon, dites-le-moi aussi, je chercherai alors
à droite ou à gauche. » Dieu avait parlé à leurs cœurs. Bathuel et Laban s'inclinèrent en disant : (( Devant la volonté du Ciel, nous n'avons à dire ni oui ni non. Rébecca est à vous, prenez -la et partez. Qu'elle soit la femme du fils de votre maître. »
Le lendemain, Eliézer demande à ses hôtes la permission de partir. A ce mot, le cœur de Laban et celui de sa mère s'émeuvent : quoil Rébecca peut- elle quitter sitôt la demeure paternelle! Ils réclament un délai de dix jours. Mais Eliézer fait observer que là-bas. dans le pays de Chanaan, deux hommes frappés d'un deuil récent attendent, anxieux, le retour de leur messager. Alors on convint d'interroger la jeune fille : « Yeux-tu partir, mon enfant? » lui demanda sa mère. Calme et confiante, la fiancée disaac répond simplement : « Je partirai. » Elle se leva aussitôt, monta sur un chameau et suivit Eliézer : ils partirent . et la caravane disparut bientôt dans le lointain horizon.
Pourquoi, en effet, délibérer encore et retarder Faccomplissement des volontés divines? Eliézer avait communiqué les instructions qu'il avait reçues. Eliminant tous les autres partis, il avait mission d'arrêter son choix sur une jeune fille attachée à la vraie religion . Laban son frère , qui tenait dans cette affaire le rôle principal, était dans ces sentiments. Les familles avaient la même origine, les mêmes mœurs, la même éducation. Rébecca eut le mérite de sentir plus vivement et plus vite que ses parents les conditions d'un si heureux mariage.
Elle n'y mit pas des lenteurs de mauvais goût et de timidité hypocrite. Sa réponse simple et courageuse : Vadam, ne marque pas cet empressement de jeunes filles que l'amour du changement et l'inconnu attirent seuls, mais celui de la femme forte, qui sait son devoir et l'accomplit résolument.
Cependant Isaac avait porté ses pas inquiets vers un lieu appelé le Puits -du -Vivant. Ses pensées étaient tristes, et ses yeux abaissés vers la terre. Mais voilà que , levant la tête , il vit arriver de son côté des chameaux. Rébecca, elle aussi, avait aperçu Isaac. « Quel est cet homme qui vient au-devant de nous dans la campagne? » demanda- t-elle à Eliézer. « C 'est mon maître, » répondit-il. Aussitôt elle se jeta à bas de son chameau, prit son voile et s'en couvrit. Isaac s'était approché. Le serviteur fidèle lui raconta ce qu'il avait fait. Isaac conduisit. alors Rébecca dans la tente qu'avait occupée Sara, sa mère bien-aimée. Cette tente recouvra tout à coup et l'éclat et la joie : Rébecca était devenue la femme d'Isaac. Il l'aima, et il se consola dans cet amour de la mort de sa mère', d
Dans cette note mélancolique , qui unit le passé douloureux au riant avenir, la Bible révèle les affections familiales, contristées par la vieillesse, tranchées par la mort, renaissant sur leur souche vivante.
Les docteurs de l'Eglise ont vu dans ces récits touchants des enseignements élevés. Moins préoccupés que nous du côté apologétique, ils s'aban-
' Gcn. XXIV.
donnaient volontiers aux considérations mystiques chères aux premiers chrétiens et aux âges de foi. L'union d'Isaac et de Rébecca leur a paru figurer celle du Christ et de l'Eglise. La mort de Sara, qui précéda de peu de temps le mariage de son fils . figurait la fin de la synagogue correspondant à l'union du Sauveur avec son épouse mystique. La svnas^ogue , mère du Christ à de nombreux égards, cesse de vivre aa moment où Jésus ressuscité s'unit à TEglise. Le Messie promis, en tant que Verbe et Sagesse, habitait la synagogue qui annonçait sa venue : il l'aimait. Il pleura sur elle, et la remplaça dans son cœur par l'amour de l'Eglise. Eliézer figurait les apôtres Pierre et Paul qui allèrent chercher , au milieu des pays idolâtres, les éléments nouveaux de la famille chrétienne *.
Rébecca est l'Eglise : elle est aussi toute âme qui aime le Christ, tout cœur pur et chaste, ami du travail, charitable, généreux, amoureux du sacrifice, mettant au rang secondaire les affections terrestres , alors même quelles sont légitimes, et au premier l'amour de l'Epoux bien-aimé des âmes.
Rébecca, la femme vertueuse. aimablC;, dévouée, pleine de sagesse et de courage , se montre vraiment digne d'être l'instrument de Dieu , et de prendre place parmi ces grandes figures patriarcales proposées à la vénération de tous les siècles. Il y
" Gregor. Moraliiim , ]. XXXV, c. xvii; Eucher. 1. II, in Gènes