‹ De l'Eden à MoiseChapitre 66 sur 79 · C. XL · texte numérisé non relu

C. XL

avait clans cette nature une décision , une fermeté qu'on ne trouve peut-être pas à un si haut degré chez le fils d'Abraham. Isaac était par excellence l'homme juste, bon, aimant les siens; mais on dirait qu'il avait besoin d'être complété par une femme plus résolue, voyant plus haut et plus loin que son mari. Rébecca fut l'âme et comme la volonté de la maison : ce sont ses vues qui triomphent, ses espérances qui se réalisent, ses prédilections qui se justifient. Sans sortir de son rôle de femme, elle mit toute son activité à réaliser les desseins de Dieu, et à conformer sa conduie aux directions du ciel.

Eclairée de Dieu , elle avait conscience de l'avenir réservé à Jacob ^ Elle mesura sans doute son affection pour ses enfants d'après cette conviction, mais aussi d'après leurs mérites et leurs défauts. Esaû était un homme violent, irréfléchi. Sans prendre conseil de ses parents, il avait épousé deux femmes qui devinrent, dit l'Ecriture, une douleur pour Isaac et Rébecca *. C'étaient d'ailleurs des Héthéennes , qui entraînèrent Esaû et sa race au culte des faux dieux de leur pays.

Dans une affaire aussi grave que celle de la collation du droit d'aînesse, qui devait rendre Esaû le premier et seul héritier des promesses , Rébecca agit manifestement par inspiration divine. Il est donc inutile de chercher dans l'instinct divinatoire des mères la justification des préférences que Rébecca

* Gen. XXV, 21-23.

* Gen. XXVI, 3H. n'^'^,amari(udo, mot quo Onkélos traduit ainsi : Eranl rcLflles et immoriyeru; lerbo Isaaci et lieheccœ.

témoigne à Jacob. Son cœur, sans doute, ne l'a point trompée ; mais ses sympathies étaient avant tout réglées par Tinspiration du ciel. En introduisant sous son toit les Héthéennes qu'il a épousées contre le gré de ses parents et en dépit des recommandations si formelles d'Abraham , Esaû s'était rendu indigne de devenir lorgane de transmission des promesses faites au peuple de Dieu. Si le vieil Isaac s'y résignait, il ne faut voir là que la conséquence d'un affaiblissement sénile et d'une excessive indulgence pour son .aîné. x\uprès de lui veillaient des yeux plus perspicaces, et Dieu vint au secours du vieillard, qu'une prédilection non justifiée et que les décadences de l'âge conduisaient à une faute grosse de conséquences malheureuses.

Rébecca ne pouvait manquer de se rappeler la réponse divine qui lui avait été adressée , lorsqu'aux jours de sa grossesse elle interrogeait le ciel avec anxiété. Major serviet minori, « l'aîné servira le plus jeune. » Cet oracle, qu'elle avait dû souvent se redire et que justifiait la conduite si différente des deux jumeaux, semble absoudre les moyens détournés qu'elle mit en œuvre. Son mensonge , si l'on n'accepte pas toutes les considérations subtilesde saint Augustin , s'explique par son ignorance des décisions de la théologie à l'égard du mensonge officieux et utile, cpiestion autrefois très discutée *.

* D'après saint Angnstin, le mensonge que Rébecca inspire à son fils ne trahit pas plus la véritc que les métaphores dont nous nous servons à chaque instant dans le discours. Fausse dans son

Uachel et Lia , épouses du fils préféré de Rébecca , furent , elles aussi , deux figures saisissantes de l'avenir; saint Justin leur reconnaît ce caractère K Toutes deux encore elles personnifient la femme et ses différents mérites : Rachel attire par sa beauté et inspire l'amour. Elle se meut dans la sphère du sentiment et de l'inspiration. Lia, moins belle, sérieuse et robuste , exerce son activité dans le domaine de l'utile.

Laban, leur père, est le type du paysan rusé et rapace. Pour obtenir la main de Rachel, Jacob lui promet sept années de travail , délais , remarque l'Ecriture, dont son amour lui voila la longueur. Car rien de commun dans l'amour de Jacob avec la passion frivole ou sensuelle des récits romanesques, rien de cet amour pressé, inquiet, exalté, qui ne peut triompher d'une passion , hélas ! aussi prompte à s'éteindre que prompte à s'enflammer. Le véri-

acception littérale, la réponse de Jacob se vérifie dans un sens allégorique. Jacob est le type du Messie; c'est le Christ qui paraît en sa personne, revêtu de la livrée de ses frères, pour obtenir la bénédiction du Père céleste, figuré par Isaac. La rédemption du monde s'opérera en vertu d'une substitution dont celle-ci était la prophétie (Augustin, C. Mendac, c. x). Saint Chrysostome al)sout ainsi Jacob : « Cogita volentem Deuni praedictionem impleri, omnia ut sic fièrent dispensavisse. » {Homil. lui, in Gènes. 3.) Venialiler mendacio, sancii, tanquam cUehoro, iisisunt, dit un vieil auteur,

' Justin, Dialog., n. 40 et 134 : « Le double mariage du patriarche figura le grand mystère du Messie. Lia figurait Israël et la synagogue; Rachel, le peuple chrétien et notre Église, etc. » Voir sur ce sujet saint Augustin, C. Faustum, 1. XXII, xlvii-lviii. D'autres Pères et les docteurs ont tiré de l'histoire de Rachel et de Lia des considérntions mystiques sur la vie active et sur la vie contemplative. (Gregor. Moralium. t. VI, 28; D, Thom. II n», q. 182, 1.)

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table amour accepte tous les sacrifices et toutes les immolations. Les souffrances supportées pour ce que Ton aime cachent même, au sentiment de ceux qui les ont éprouvées, de secrètes douceurs. L'amour chrétien s'y purifie , et acquiert une intensité et une constance qui l'élèvent grandement au-dessus des autres amours.

Par une fourberie digne d'un homme qui, sans scrupule et sans discernement , partageait sa confiance entre le vrai Dieu et les idoles , Laban substitue , à l'aide d'un stratagème odieux , Lia à Rachel. Et quand Jacob demande raison de cette perfidie, le rusé beau-père se contente de répondre : « Ce n'est point l'usage, dans notre pays, de marier une sœur cadette avant son aînée. Servez- moi sept années encore , et je vous donnerai Rachel après sept jours ^ » Jacob accepte, non pas tant, disent les Pères, pour donner à Rachel vin nouveau témoignage d'amour extraordinaire, que pour fournir à tous l'exemple d'une inaltérable douceur et d'une sagesse qui sait tirer le meilleur parti d'une situation mauvaise.

Les finesses astucieuses de Laban portèrent plus d'un fruit amer. Leur premier résultat fut que Jacob refusa sa tendresse à celle qu'il n'avait acceptée que par contrainte. Jacob pouvait -il oublier que Lia s'était prêtée à l'indigne tromperie de Laban , en rendant complices de sa félonie les ombres de la nuit? Lia est négligée; elle est mise beaucoup au-

* Gen. XXIX. 27-28.

dessous de sa sœur. Les noms qu'elle donne à ses fils expriment une profonde douleur que consolent mal les joies de la maternité : « Le Seigneur, s'écrie -t-elle à la naissance de Ruben, a vu mon humiliation; peut-être maintenant Jacob m'aimerat-il. » Puis encore : a Parce que le Tout- Puissant e'i entendu les dédains qui m'accablaient , il ma donné un second fils. » Enfin , à la naissance de Lévi , elle s'écrie : « Pour le coup , mon mari s'attachera à moi ^ . w

Lia est la femme qui ne se sent pas aimée. En dépeignant ses souffrances , Fauteur inspiré nous laisse voir les suites d'un mariage sans amour accepté par intérêt. Lia, par ses souffrances, expiait, à la vérité . une faute ; si cependant elle eût été la seule femme de Jacob, n'aurait-elle pas à la fin été pardonnée? Elle l'était devant Dieu, et elle le comprenait quand , toute joyeuse , elle s'écria en met-

' Gen. XXIX, 33-34. Ruben, Siméou et Lévi furent les trois fils aînés de Jacob. Il est difficile do retrouver le cri de Lia dans le nom de Ruben. Peut-être un second nom a-t-il remplacé le premier, ou celui-ci aura été altéré. Ruben signifie: Voyez, un fils! Son nom semble venir de INH, vision. On a supposé que le texte portait autrefois 2N1, amiciiiajn conciliavit. Le nom de Siméon vient de yQU7,ea;auc/t7to. Celui de Lévi vient du mot ni^, coniitari, associari. Le quatrième fils que Lia mit au monde fut Juda, dont le nom signifie louer, célébrer, parce qu'elle s'écria en lui donnant le jour : « Cette fois, je louerai, miX, Jéhovah. » Les rationalistes s'égaycnt au sujet de ces étymologies qui sont, disent- ils, impossibles à justifier. L'objection est puérile. On conçoit que rétjTTiologie échappe aux règles ordinaires, si l'on se rappelle combien aisément, dans leur tendresse, les mères défigurent le nom de leur enfant et y voient tout ce qu'elles désirent. Lia eut plus tard deux autres fils et une fille, Issachar, Zabulon et Dina (Gen. XXX, 17-21 ).

tant au monde Juda, son quatrième fils : « Cette fois louange à Jéhovah, n'n'-nx ûtn. >> Elle venait de donner le jour à Théritier futur des promesses, à celui dont le rejeton s'appellerait Jésus. Lia chantait son Magnificat ,

Pendant qu'elle rendait grâces au ciel , Rachel se désespérait.

Rachel, dit l'Ecriture, fut jalouse de sa sœur, et elle dit à Jacob : « Des enfants ou je meurs ! » Et Jacob s'attrista, et répondit amèrement : « Suis-je donc puissant comme Dieu ! » Cependant Rachel mit au monde un fils; et quand on le lui remit entre les bras, elle prononça ces paroles (qui attestaient l'idée du déshonneur attaché par les anciens à la stérilité) : « Dieu a enlevé mon opprobre ! » Puis aussitôt elle s'écria : « Dieu veuille m'ajouter un second fils ! » Et c'est pourquoi elle appela son enfant lasaf, Joseph, plaçant dans ce nom qui signifie ajouter, un remerciement et une prière ^

Sept ans après ses vœux furent exaucés, mais ce fut au prix de sa propre existence. Rachel sentit qu'en donnant encore la vie à un enfant elle épuisait la sienne. Au moment où on lui disait : « Vous avez mis au monde un fils, » elle murmura, aux approches de la mort, cette plainte douce et résignée : « 0 Rénoni, fils de ma douleur, » et elle expira. La malédiction que Jacob avait un jour lancée contre le receleur des idoles de Laban :

* Gen. XXX, 22-24. Le nom de Joseph peut se rattacher à la fois au mot =1CN*, abstulit (v. 23), et au mot îIC, addet (v. 24). Les rationalistes en concluent à la pluralité d'auteurs, « qui, disent-ils, ne s'entendaient pas bien entre eux ». Leur hypothèse est justement traitée de frivole par Rosenmûller.

« Mort à celui qui a ravi les idoles ! » était rctomliée sur son plus cher amour. Il changea le nom du second fils de sa Rachel en celui de Benjamin . et Bénoni s'appela Fils -de- ma -droite ', comme s'il avait craint que le nom de Bénoni ne fût un mauvais présage pour son enfant : peut-être aussi avait-il le pressentiment que Benjamin , au jour du malheur, resterait sa seule consolation et son seul appui*.

Rachel , à qui Jacob avait sacrifié quatorze de ses plus belles années, avait fait le charme et le bonheur de sa vie. Il lui dédia une stèle placée sur sa tombe, au bord de la route d'Ephrata, à une demilieue de Bethléhem^,

Plus tard , quand les calamités nationales frappèrent les Israélites , ce ne fut pas Lia , mère de six chefs de leurs tribus et mère de Juda, la plus puissante de toutes, qui personnifia la patrie : ce fut

* Benjamin, r>2'j3, fiHus dexlrse, fils de ma droite ou de ma force , fils qui fera ma force , mon bonheur; d'où le nom de filius Jemini, donné à Benjamin par rÉcriture. Quelques versions , au lieu de /ilius dextrœ, portent filius dierum ou senectutis, fils de ma vieillesse.

'^ Gen.xLii, 13, 36; xliii, 13;xhv, 22.30.

^ Gen. XXXV, 10-20. C'est la première stèle funéraire dont il soit fait mention dans la Bible. Une caverne mortuaire avait été la sépulture des patriarches. Le tombeau de Rachel existait du temps de Mo'ise (Gen. xxxv, 19; xlviii, 7), et du temps de Samuel (I Rcg. X, 2). Josèphe, saint Jérôme et le pèlerin de Bordeaux en font mention. Aujourd'hui, la stèle est remplacée par un blanc ouély avec son dôme moderne. A l'intérieur est un sarcophaf,'e en dos d'âne très élevé et orné d'arabesques. Les musulmans mettent à le conserver autant de zèle que les juifs et les chrétiens à le vénérer. (Le Camus, Voyat/e aux pays bibliques, t. II, p. 4.)

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la mère de Joseph et de Benjamin, Rachel dont ils croyaient voir l'ombre sortir la nuit de son tombeau et pleurer sur le sort de ses arrière -petitsenfants décimés par la guerre et lexil'. Quavaitelle fait cependant pour régner dans la mémoire des hommes et effacer le souvenir de ses rivales ? Avaitelle, plus que Sara et Rébecca, adoré, servi Jéhovah? Non, Les idoles de Laban avaient autrefois partagé son culte avec le Dieu d'Abraham. S'était- elle signalée dans la tribu par quelque acte retentissant d'héroïsme? Il ne semble pas. Mais Rachel avait plus souffert qu'aucune femme de patriarche; et ses souffrances , sa douce résignation , sa mort presque tragique, rehaussées par le souvenir de sa beauté, ont pour toujours gravé cette figure mélancolique dans la mémoire des hommes. Mère de Joseph, elle lui légua le privilège des héroïques pardons et le charme conquérant de la vertu. Sa popularité posthume , elle la dut surtout à ses deux enfants, Joseph et Benjamin. Leur gloire devint la sienne. A tous ces titres, Rachel demeure la figure la plus belle et la plus attrayante- de la galerie des femmes illustres de l'Ancien Testament.

Les rationalistes , dans leur critique glaciale , ne voient en ces grandioses et touchants récits que des « mythes aux formes entortillées - » . Leur cœur froid et fermé reste insensible à ce souffle de poésie et de piété, ainsi qu'à l'influence des leçons morales

* Jerem. xxxi, Ib; Matth. ii, 16-18.

- Reuss, rilist. sainte et la loi, t. I, p. 3b3.

qui s'en dégagent. Ils cherchent les intentions politiques, et les indices qui pourraient enlever à ces récits leur caractère authentique. Ils les traitent dédaigneusement « d'historiettes », dont « les étymologies fantastiques , les calembours font tout le fond » , et que relient « des légendes d'une haute naïveté ».

On peut signaler des ombres dans la vie de ces femmes admirables ; mais n'oublions j^as que les vertus et les privilèges exclusifs de Marie, mère de Jésus, nous ont rendu l'admiration difficile . et que seule la mère du Christ est la femme incomparable et parfaite : Qui comparabo te, Virgo Maria?

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