‹ De l'Eden à MoiseChapitre 67 sur 79 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'ÉGYPTE au temps de JOSEPH

Lorsque dans une vue d'ensemble on considère l'histoire des hommes et des peuples, on y remarque une unité que la volonté humaine seule n'a pas faite, et qu'on appelle la destinée. Rien de mieux accepté d ordinaire que ce concept de la vie résumé dans le mot destinée. C'est, pour un esprit superficiel, une accumulation de circonstances, de rencontres, de chances, qui semblent tenir du hasard ; mais pour celui qui y réfléchit sérieusement , la destinée est autre chose qu'une fatalité aveugle. Un homme, un peuple , ont été poussés par une main invisible dans une voie qui s'est ouverte devant eux vers un but déterminé. Le croyant adore le Dieu tout-puissant qui, en laissant aux hommes leur liberté, la fait servir à ses desseins éternels.

La destinée des fils d'Abraham était d'abord de

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devenir un peuple : ils devaient se multiplier et s'instruire. La volonté de Dieu les conduisit en Egypte. Ils j trouvèrent un sol fertile, une nourriture facile et la plus grande école de civilisation de ce temps-là.

Il est intéressant d'observer que la destinée d'Israël a toujours été de se développer au contact des grandes nations. Les fils de Jacob ont connu la Chaldée antique, l'Egypte, la Grèce et Rome. Nous les verrons, quand ils occuperont la Palestine, entretenir d'étroits rapports avec les Phéniciens , ce peuple à qui l'antiquité a emprunté tant d'éléments de progrès. Puis ils seront emmenés captifs au delà de l'Euphrate. Quand les Chaldéens, du sommet de leur civilisation, commenceront à décliner, les Israélites entreront en relation avec la Perse et même avec rinde. Enfin le jour où Alexandre le Grand apportera en Orient les trésors de la civilisation grecque, les Juifs de Jérusalem et d'Alexandrie en auront bonne part.

C'est ainsi que le peuple d'Israël a tout vu, tout éprouvé, tout expérimenté. Il a traversé toutes les civilisations, toutes les erreurs, toutes les religions, en conservant sa foi monothéiste et messianique. Bien plus, triomphant tour à tour et des flatteries et des hostilités, il arriva avec le temps à une pratique plus sévère de son culte, à un sentiment plus profond de la vérilé sainte. Les religions païennes ne le conquirent point ; il les connut toutes , et il s'en éloigna plus convaincu de Texcellence de la sienne.

On peut déterminer, sans se tromper de beau-

coup, l'époque de l'établissement des Hébreux dans la terre de Gosen ou de Gessen. Ce fut incontestablement sous le règne des princes connus sous le nom d'Hyksos i chefs des Schos ou des Pasteurs), vers i960 avant Jésus -Christ. L'Egypte . dès ces temps reculés, avait déjà atteint un haut degré de civilisation. Si l'invasion des premiers Pasteurs, véritables hordes de barbares, put en suspendre la marche, elle ne l'arrêta pas ^ Les envahisseurs, comme il est arrivé aux Tartares en Chine, subirent bientôt l'ascendant moral des vaincus. Pour que leur conquête ne pérît pas entre leurs mains, ils durent appeler les indigènes à l'administration du peuple, des finances, de la justice, et bientôt ils adoptèrent les mœurs du pays. La civilisation égyptienne, vieille alors peut-être de vingt siècles, fleurit de nouveau. Le règne d'Apapi II, sous lequel on

* Selon toute probabilité , les Hyksos ou Pasteurs appartenaient à la peuplade chananéenne connue sous le nom d'Héthéens, les Hittim de la Bible. Leur invasion se rattache à ce vaste mouvement de populations amené par l'irruption des Elamites dans la Chaldée (Voir plus haut, 1, II, c. viii). La principale des migrations fut celle des Chananéens, qui s'établirent, quelque temps avant Abraham, en Palestine; et de là envahirent l'Egypte. C'est Tanis ou San, qui fut le centre de leur établissement ; ils détruisirent presque tous les monuments de l'ancienne Egypte. Leur régne dura environ deux siècles et demi. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter l'usage de l'écriture dite phénicienne ou sémitique. Les rapports incessants des envahisseurs avec les vaincus modifièrent le langage et la prononciation. On simplifia l'alphabet égyptien, en n'employant plus qu'un seul sig^e pour rendre un son. Les vingt -deux signes de l'alphabet phénicien sortirent de l'écriture hiératique égyptienne. On n'écrivit point les voyelles. L'alphabet phénicien est celui dont se servirent les anciens Hébreux ; ce fut l'alphabet de Moïse.

place la venue de Joseph en Egypte , fut particulièrement henrenx. Nous possédons de ce prince un certain nombre de monuments , découverts par Mariette dans les fouilles de Tanis, Ces monuments et les autres restes de Tâge des Pasteurs, sont d'une très belle exécution et d'une parfaite architecture'. Si on peut en juger d'après les indices fournis par les peintures et les bijoux de l'époque, l'agriculture, l'industrie, les arts, prirent un essor prodigieux. Parmi les spécimens artistiques , on trouve des chaînes d'or finement tressées, auxquelles pendent des scarabées d'un merveilleux travail, des diadèmes, des bracelets ciselés encastrant des turquoises ou des lapis ; des bois de cèdre ou d'ivoire avec des hiéroglyphes admirablement découpés à jour ; des lames de poignard d'un métal inconnu , sur lequel se détachent des ornements en or damasquiné de l'exécution la plus parfaite.

Nous l'avons dit, cette civilisation remontait peutêtre à plus de deux mille ans. On a supposé longtemps qu'à cet âge l'humanité tout entière était encore plongée dans l'élat de barbarie. Il n'en est rien. Sous la VP dynastie, vingt-huit siècles avant notre ère, on savait écrire, on composait des livres de morale et même des romans*.

A la tête du pays est placée une royauté toute-

^ Lenormant, Hist. anc. de l'Orient, t. II, p. 151.

' Les enfants avaient les mêmes jouets que les nôtres : poupées en terre émaillée ou en bois , avec les bras mol)iles et une perruque; porcs, crocodiles, canards h roulettes, ménages en miniature, balles en peau rembourrée de foin, billes, callots, etc.

puissante, entourée des hommages de l'adoration. On lui rend un véritable culte ; le pharaon est considéré comme le dieu visible de ses sujets. Il commande à une armée permanente nombreuse, bien exercée, puissamment disciplinée, capable d'assurer au loin la prépondérance militaire de l'Egypte. A ses ordres obéit partout, dans le royaume, une administration empressée , savamment et hiérarchiquement constituée , à la hauteur de celles des Etats les plus bureaucratiques d'aujourd'hui.

Sous la garde et la direction des j^ouvoirs suprêmes, la nation se meut avec une activité réglée. Les peintures et les dessins des hypogées , d'une fermeté remarquable, nous font assister à cette vie puissante de l'Egypte antique. S'agit-il de l'art agricole? Voici des bestiaux qu'on engraisse, des charrues en marche , des blés qu'on coupe avec la faucille et qu'on fait dépiquer par les animaux. Plus loin , c'est la navigation du Nil , • avec les grandes barques balancées sur les eaux ou amarrées et prêtes à partir. Voilà le chantier de marine; les ouvriers transportent les matériaux et les ajustent. Ailleurs, le sculpteur sur pierre et le sculpteur sur bois taillent leurs images , l'ébéniste façonne des meubles élégants avec des bois précieux, le verrier souffle des flacons, le potier modèle ses vases; le charpentier, le corroyeur, le cordonnier, le pâtissier, le boucher sont à l'œuvre; enfin les femmes tissent de fines étoffes ^ .

* Si l'on en croit les gens de lettres de la XII*^ dynastie , les ouvriers étaient très malheureux. Voici un passage d'une descrip-

A côté des métiers florissait la culture des lettres. L'Egypte avait ses universités : celle de Khennou , dans la haute Egypte, paraît avoir alors été la plus renommée ; c'est là (jue les scribes envoient leurs fils prendre leurs grades. Quand un jeune homme avait suhi ses examens avec honneur, il pouvait , selon ses aptitudes, devenir prêtre, général, receveur des contributions, gouverneur de ville, ingénieur, architecte ^ .

La grande Egypte religieuse et méditative creusait

lion de différents métiers composée par un scribe de cette époque dans le but de rehausser la noble profession des lettres : « J'ai vu le maçon exposé aux rafales des vents, suspendu aux chapiteaux à lleurs de lotus qui décorent les maisons , exposé à tous les ennuis et les périls pour gagner un morceau de pain. Ses deux bras s'usent au travail , ses vêtements sont en désordre; il se ronge lui-même , il ne se lave qu'une fois par jour. Quand il a son pain, il rentre à la maison et bat ses enfants. Le tisserand, dans sa cave, est plus malheureux qu'une femme; ses genoux sont à la hauteur de sa poitrine , il ne goûte pas l'air libre. S'il manque à fabriquer la quantité d'étoffe réglementaire , il est lié comme le lotus des marais; c'est seulement en gagnant avec des dons de pain ses gardiens qu'il parvient à voir la lumière. Le cordonnier est très malheureux; il mendie éternellement; on dirait un poisson (jui va crever; il ronge le cuir ((n'il Iravaillo. » (Cf. Lonormant, op. cit., III, p. 123.)

* Les scribes formaient le corps le plus important peut-être de l'État: (' Il n'est que d'être scribe, disaient les sages; le scribe prime tout. » On les rencontre à tous les degrés de la hiérarchie. Le titre de scribe ne désigne point nécessairement, comme on se plaît à l'imaginer, un docteur sorti d'une école : était scribe qui savait lire, écrire et chilfrer. La situation pouvait être mince et le traimcnt médiocre; mais on avait le nécessaire assuré , on était" exempt des corvées et de la milice, et on pouvait arriver aux plus hautes fonctions. On vit souvent le lils d'un paysan , qui avait débuté par être petit commis du roi dans un bureau de province, couronner une carrière bien menée par une sorte de vice-royauté sur l'Kgyple. ( Maspero, op. cil., t. I , p. 288.)

alors ses symboles, harmonisait le culte avec le dogme, et multipliait ses cérémonies. On fait remonter à la XIF dynastie ' la première rédaction du fameux Livre des morts^.

L'une des préoccupations les plus tenaces de l'esprit égyptien fut le problème de la survivance. Les INIisraïm ne se résignaient pas à mourir tout entiers ; ils croyaient à une autre vie au delà de la tombe. De là leur grand respect pour les restes des morts; puisque les corps devaient un jour être rappelés à la vie, il convenait d'en avoir le plus grand soin. On embaumait les cadavres. Les Egyptiens aimaient à penser qu'entourées de bandelettes , les momies n'étaient pas privées d'un reste de vie.

L'âme, allégée du poids du corps, comparaissait, suivant le rituel, devant le triljunal d'Osiris entouré de ses quarante -deux assesseurs formant le jury infernal. La conscience ou, comme dit ce rituel, le cœur du mort était pesé dans la balance de vérité. Un greffier incorruptible enregistrait le résultat de l'opération. Si l'âme était trouvée trop légère, si les bonnes actions faisaient défaut, si l'on constatait des fautes irrémissibles, elle se voyait livrée aux

• Du xxiv'= au xxii*-' siècle avant notre ère.

- Dans le cercueil de chaque momie riche, on rencontre une copie plus ou moins incomplèhe du livre de prières destinées à protéger les défunts dans leurs épreuves d'outre -tombe. Les différents chapitres de ce livre formaient autant de leçons liturgiques que les prêtres récitaient pendant les funérailles. C'est le Livre des morts, dont le titre original, celui que hii donnaient les Egyptiens, était Livre de la sortie au Jour, \o moment de la mort étant considéré comme celui où l'àme entre dans sa vie véritable. Nous appelons l'anniversaire de la mort des saints natalis dies.

tempêtes et aux tourbillons, ballottée entre ciel et terre, cherchant un autre corps pour s'y loger. Dès qu'elle Ta trouvé, elle le torture, l'accable de maladies. De là la passion du meurtre et la folie, et cela dure des siècles. Quand l'àme coupable a fini de tourmenter ainsi les corps, elle subit « la seconde mort » et tombe dans le néant.

L'âme juste, purifiée de ses péchés véniels par un feu sacré , entre dans la béatitude et devient la compagne d'Osiris, non pas toutefois sans avoir traversé bien des épreuves. Il lui faut franchir quinze portiques gardés par des génies armés, combattre le mal sous mille figures hideuses d'animaux fantastiques, dont le principal était Apap, le grand serpent, un véritable et très dangereux démon. Elle ne triomphait qu'en s'armant de nombreuses formules d'exorcismes , lesquelles remplissent onze chapitres du Livre des morts.

On devine combien de telles imaginations troublaient les esprits des croyants. Les jugements infernaux, les voyages, les circuits, les traversées que les morts exécutaient dans un monde inconnu , tout cela devenait une obsession pour le peuple égyptien. On ne saurait dire combien les superstitions dont témoigne le rituel funéraire ont embarrassé et humilié la vie de cette grande nation : c'était un perpétuel asservissement à des puérilités funèbres. Elle en arriva à dépenser une large part d'activité à l'embaumement des hommes et des animaux, et. comme on Ta dit, les Égyptiens employaient les loisirs de la vie à préparer leur tombe.

Au culte des morts était intimement liée la magie. (i L embaumeur, dit Maspero , était nécessairement un magicien. Tout en macérant les chairs et en roulant des bandelettes, il récitait des oraisons, accomplissait des rites mystérieux, consacrait des amulettes souveraines. » La sorcellerie entrait dans la vie sociale au même titre que la guerre et les métiers. Tout le monde n'avait pas vu les effets étonnants , les prodiges de la magie ; mais tout le monde connaissait quelqu'un qui en avait profité ou souffert. La magie était une science très respectée, et le magicien occupait un rang distingué parmi les hommes. Elle n'était pas incompatible avec la royauté, et les sorciers du pharaon eurent souvent un pharaon pour élève ^ .

Avec la magie se confondait, de toute antiquité,, la croyance aux révélations apportées par les songes. Parce que les songes jouaient un rôle considérable dans les affaires de la vie, les spécialistes capables de les expliquer étaient fort recherchés. Les rois eux-mêmes réglaient leur conduite , dans les circonstances les plus graves, sur les avis donnés par les devins. On désirait les songes comme des bénédictions du ciel. De nombreux papyrus nous montrent que les Egyptiens employaient toutes sortes de moyens jDour en obtenir des dieux ^

' Maspero, op. cit., t. I, p. 282.

- Les Egyptiens attachaient aussi beaucoup d'importance à certains jours et à certaines dates; ils avaient leur vendredi et leur nombre treize. On a découvert certains calendriers où sont marqués les jours fastes et les jours néfastes; en voici un passage : « Le 5 paophi, mauvais, mauvais, mauvais. Ne sors aucunement

Les lettres et les sciences étaient imprégnées de mythologie. Les arts se rapportaient également au culte des dieux ou des rois divinisés. Les prescriptions religieuses étaient si multipliées, qu'il n'était pas permis d'exercer un état, de faire un pas, de prendre sa nourriture, sans observer les règles établies au nom de la religion. Chaque province possédait ses dieux spéciaux, ses rites particuliers, ses animaux sacrés. Hérodote avait bien raison de déclarer que les Egyptiens étaient, à leur manière, le peuple le plus religieux de la terre. Mais en Egypte, comme partout dans le paganisme, il existait deux religions, Tune à l'usage des classes populaires, monstrueux assemblage des plus grossières superstitions, l'autre réservée aux esprits cultivés, qui étaient initiés aux mystères de la science religieuse. Celle-ci plaçait les dogmes les plus élevés à la base de son symbole. Elle connaissait « le Un unique, celui qui existe par essence , le seul qui vive de sa substance , le seul générateur qui ne soit pas engendré, le seul Dieu vivant en vérité, qui existe dès le commencement, qui a tout fait el n'a point été fait* ». Unique en

de la maison en ce jour. Quiconque naîl en ce jour mourra de Tamour. — Le 6 paophi, bon, bon, bon. Jour heureux dans le ciel. Qui naît en ce jour mourra d'ivresse. — Le 7 paophi, mauvais, mauvais, mauvais. Ne fais absolumcnl rien. Qui naît en ce jour mourra sur la terre (étrangère. »

* Nous n'entendons point Irancher la question de savoir si le monotlu'isme a élc importé en Eyypte ou s'il a élé le résultat de la méditation des sages. M. do Rougé el de savants ëgyplologues sont d'avis que le polythéisme exubérant quia lîni par caractériser la religion égyptienne, a remplacé un monothéisme primordial et serait né des excès du symbolisme égyptien. Suivant M. Lenor-

essence, ce Dieu n'est pas unique en jDersonne, Il est père par cela seul qu'il est. Il trouve en son propre sein la matière de son enfantement perpétuel. Seul, il conçoit son fruit par la plénitude de son être, et comme en lui la conception intellectuelle ne saurait se distinguer de l'enfantement , de toute éternité il produit en lui-même un autre lui-même. Il est donc à la fois Dieu père, mère et fils.

Le spectacle polythéiste donné par l'ensemble de la nation ne dément pas sans doute l'existence d'une religion d'initiés, mais il en réduit considérablement l'extension. On voyait en nombre incroyable des divinités aux formes souvent grotesques et monstrueuses qui, par degrés insensibles descendant de types plus élevés, étaient un outrage à la nature. Ces divinités, il faut le croire, n'étaient pour les intelligents que des symboles ; mais la masse les adorait comme des dieux, dont elle se représentait la génération comme s'étant opérée par des voies identiques à la génération humaine.

Le symbolisme, cher au génie de la nation égyptienne , caractérise sa religion ; mais ses abus aidèrent puissamment à jeter le peuple dans de monstrueuses aberrations. Pour symboliser les attributs et la nature des divinités de leur jDanthéon , les prêtres égyptiens avaient eu recours aux êtres du règne animal. Le taureau, la vache, le bélier, le chat, le

mant, le monothéisme des classes savantes fut le résultat d'un puissant travail de la pensée philosophique qui ramena la variété infinie des dieux à une unité divine supérieure. ( Hist. anc. de l'Orient, t. III, p. 220).

il"

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sin^e , le crocodile , Fibis , en étaient les emblèmes consacrés. Par un renversement étrange des lois de la nature, on créait des monstres et Ton agençait la tête d'un animal sacré sur un corps d'homme. On rendait hommage aussi bien à des images inertes de pierre ou de métal, qu'à des symboles vivants. Certains animaux choisis étaient l'objet des honneurs réservés à la divinité. Les Grecs, frondeurs et rieurs, ne revenaient pas de leur étonnement devant ce pandémonium. On en vint à ce point que chaque province ou nome eut son animal sacré , nourri avec un soin particulier dans le temple du dieu qu'il représentait ; à sa mort il était embaumé , puis enseveli dans le lieu saint avec une grande pompe. Il n'était pas rare de voir de riches particuliers dépenser par dévotion leurs biens à lui faire de splendides funérailles. On n'adoptait qu'un individu de chaque espèce, mais l'espèce entière était sacrée dans tout le nome, et c'eût été un horrible sacrilège que d'y tuer et même d'y molester un de ces animaux. « Si, raconte Hérodote, on tuait volontairement un des animaux sacrés, on était puni de mort; si on le faisait involontairement, on payait l'amende qu'il plaisait aux prêtres d'imposer. » Qui ne sait les honneurs et les merveilles du taureau divin de Memphis? Le bœuf Hapi ou Apis avait fini par devenir aux yeux des Egyptiens l'expression la plus complète de la divinité sous la forme animale'.

' Le bœuf Ilapi vivait à Memphis dans une chapelle aliénante au temple du dieu Phlah. Une vaste cour entourée de portiques sompiioux lui servait de promenoir, et c'est là qu'on le montrait aux

Un usage du culte égyptien était de placer le dieu dans un tabernacle ou arche, sorte de petit temple qu'on déposait sur une barque. C'était ainsi que le dieu Soleil poursuivait sa course « sur le courant éternel des eaux célestes ». La bari ou bai^que sainte était faite en bois précieux, ou même en argent et en or. En avant se tenaient deux éperviers ou deux sphinx, les ailes soulevées ou étendues, tournés 1 un vers Fautre. Les prêtres portaient r arche sur leurs épaules dans les processions ou dans des voyages quelquefois très longs , selon les circonstances. Ce nâos portatif était comme le temple ambulant du dieu. On lui attribuait le même pouvoir qu'à la divinité, celle de guérir les maladies et de chasser les puissances infernales * .

dévots qui venaient l'adorer. Quand le taureau-dieu venait à mourir, l'Egypte entière était en deuil, et on se livrait partout à de solennelles lamentations. Du temps des monarchies primitives , on rensevelissait dans les souterrains de la grande pyramide de Saqqarah. Plus tard, on creusa pour les taureaux Hapi des tombes séparées dans un lieu sacré que les Romains nommèrent Sérapéum. Les momies étaient placées dans de grands sarcophages monolithes que renfermait une chambre funèbre dont on murait rentrée , et devant laquelle les foules superstitieuses venaient prier. Le culte du bœuf Hapi, institué sous la 11^ dynastie, dura jusqu'aux derniers jours de FEgypte.

* Une stèle , provenant de Thèbes et conservée à la Bibliothèque nalionale à Paris, raconte que la sœur de la femme du pharaon Rhamessou XI (vers 1150), étant tombée malade dans la Mésopotamie, son pays, son père demanda au roi de lui envoyer l'arclie d'un des dieux de Thèbes pour obtenir la guérison de sa chère enfant. L'arche partit. Le voyage fut long : il dura un an et demi. Enfin l'arche arriva dans la ville de Bakhtan, où était la malade, qui recouvra immédiatement la santé. Au risque de mécontenter son gendre, le père de la jeune fille voulut garder auprès de lui un dieu si bienfaisant. L'arche demeura trois ans et neuf mois en

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Telle était la religion du peuple égyptien : sur un fond de vérités très élevées, il avait construit un édifice de superstitions ridicules. Sur une base de morale très sage, il avait, comme sur un autel, posé son code de prescriptions puériles et répugnantes. « Les sanctuaires des temples sont tous ornés de voiles tissés d'or, dit Clément d'Alexandrie. Mais si vous avancez vers le fond de l'édifice et si vous cherchez le simulacre, un prêtre se présente d'un air grave en chantant un hymne en langue égyptienne ; il soulève un peu le voile pour vous montrer le dieu. Que voit-on alors? Un chat, un crocodile, un serpent ou quelque autre animal dangereux, une bête immonde , se vautrant sur un tapis de pourpre * . »

Par bonheur le peuple égyptien valail mieux que sa religion. Quand BossueL dit : a L'Egypte était la source de toute bonne police ; » quand il exalte cette nation comme il le fait, il résume l'opinion générale des anciens écrivains et ce que nous apprennent déjà en partie les découvertes modernes. « L'Egypte, dit -il, était le plus beau pays de l'univers, le plus abondant par la nature, le mieux cultivé par l'art, le plus riche , le plus orné par les soins et la magnificence des rois ; aussi est-ce le pays où l'amour de

Môsopotamie; mais au bout de ce temps \o prince eut un songe : il vit le dieu captif qui s'envolait vers l'Egypte sous la forme d'un épervier d'or, et en même temps il fut attaqué d'un mal subit ; il renvoya l'arche et son dieu à Thèbes, (V. Lcnormant, t. II, p. 324.) Notons que, par une coïncidence étrange, cette fable était racontée dans le temps même où l'arche d'alliance des Hébreux, captive chez les Philistins, y opérait réellement des prodiges (I Reg. iv,v, vi) . • Clem. Alex. Cohort. ad Génies, c. iv. V. Lcnormant, op. cit., t. III , passim.

la patrie fut le plus vif, où les hommes furent les plus reconnaissants envers les dieux et les plus sociables ^ . »

En général, le caractère de l'Egyptien était facile, ses mœurs douces, telles qu'on devait les trouver chez un peuple bien gouverné, laborieux et religieux. La gaieté lui était facile, et des riens suffisaient à l'amusement de ce peuple, resté à certains égards un grand enfant, comme on l'a dit. Il aimait avec passion les concerts de musique, les ballets des danseuses, et il s'intéressait beaucoup aux tours d'adresse des acrobates et des escamoteurs. L'enfance, la jeunesse, avaient leurs jeux et leurs délassements : la main chaude, le cheval fondu, la balle, la paume, les échecs"^, le pugilat, le bâton, les joutes en barques sur les canaux.

Parmi les populations agricoles et industrielles se recrutaient de nombreux soldats, qui firent de l'Egypte un nation redoutée , capable de pousser très loin ses conquêtes. En somme il y a peu de chose à rectifier au jugement que Bossuet portait de son temps sur le peuple égyptien. « Cette nation, dit-il, grave et sérieuse, connut d'abord la vraie fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux. Elle sut pratiquer cet art que notre nonchalance nous a fait perdre, de former les corps

* Jlist. univ., III'' partie, c. m.

'■^ Nous possédons en original au Musée britannique, des échiquiers égyptiens avec un tiroir contenant des pions, et d'assez nombreux jouets d"enfants, tels que poupées et pièces mobiles que l'on mettait en mouvement en tirant une ficelle. Nil novi suL sole.

aussi bien que les esprits. » Ses plus nobles travaux et son plus bel art consistaient à former les hommes. La Grèce en était si persuadée, que ses plus grands hommes , un Hérodote , un Pythagore , un Platon, un Lycurgue, un Solon, allèrent apprendre la sagesse en Egypte. Dieu voulut que Moïse même fût instruit dans toute la sagesse des Egyptiens ; c'est par là qu'il commença d'être puissant en paroles et en œuvres. La vraie sagesse se sert de tout; et Dieu ne veut pas que ceux qu'il inspire négligent les moyens humains, qui viennent aussi de lui à leur manière. »

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