‹ De l'Eden à MoiseChapitre 68 sur 79 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'histoire de Joseph, la pkis populaire de toutes les histoires de l'Ancien Testament, touche par des points nombreux à la préparation messianique ; à ce titre elle trouve ici sa place. Joseph et Samuel, enfants pieux, innocents, aimables entre tous, évoquent la pensée de Jésus. Une miniature où ces trois têtes d'enfants, Joseph, Samuel et Jésus, seraient reproduites dans leur grâce et leur pureté idéale, aurait le mérite de laisser deviner les liens mystérieux qui unissent l'Ancien Testament au Nouveau. Une mère trouverait là pour ses enfants le thème de leçons profitables.

Aimé de son père avec prédilection, Joseph est vendu par ses frères haineux et jaloux. Il les élève jusqu'à lui en les associant à sa fortune et à sa puissance. Figure du Christ pardonnant à ses bourreaux, il dit à ses frères en les embrassant : « Je suis votre frère que vous avez vendu. » A travers toute l'histoire de Joseph perce celle de Jésus-Christ.

La vie de Joseph , qui a édifié et charmé le monde, n'est aujourd'hui, pour les néocritiques, qu'un roman inventé par les tribus du Nord en haine des tribus du Sud, un assemblage de morceaux disparates, œuvre

de trois ou quatre auteurs. Pour M. Renau , les légendes qui composent l'histoire de Joseph sont dues à l'imagination enfantine des pâtres de Sichem et de Dothaïn. légendes fondues dans le récit sec et monotone d'un prêtre inconnu de Jérusalem. Le nom de Joseph lui-même ne serait qu'un nom commun signifiant annexion, et cachant l'idée que les Hébreux, arrivés les derniers en Egypte et étrangers aux premiers émigrants, s'étaient annexés à ceux-ci. Le fait de cette annexion aurait été traduit dans un mythe ^ Voilà la science à laquelle M. Renan sacrifie nos traditions et nos saintes croyances.

La meilleure réfutation de ces subtilités , qui certes ne sont pas la science, est le récit même de la Bible. Les découvertes modernes sont venues confirmer jusque dans de minutieux détails la vérité de ses tableaux-. L'histoire de Joseph est à relire.

^ Renan, Ilist. du peuple d'Israël, t. I, p. 141.

^ L'i'fjypdacilr du récit confirme son authenticité. Si, comme le suppose la néocrilique, il était dû en grande partie à un conteur éphraïmite , qui l'aurait composé après la division d'Israël en deux royaumes, plus de six cents ans après les événements, les mœurs égyptiennes de l'époque ne seraient décrites ni avec l'exactitude, ni avec la multiplicité et la précision de détails qu'on y remarque. L'histoire de Josepli est longue, un faussaire s'y serait trahi. Pour un esprit non prévenu, elle a été écrite par un Hébreu qui a vécu en Egypte, non loin de l'époque des événements. Si Hérodote, cpii habita l'Egypte, s'est souvent trompé, un Éphiaïmite du viii' siècle n'aurait pu sans se trahir, construire de toutes pièces, avec leur luxe de couleurs et l'abondance des détails, les scènes qui composent l'ensemble de la vie de Joseph. L'histoire ancienne, et surtout celle des dynasties de l'Egypte, était mal connue des Ephraïmites du viii"^ siècle. La double tendance que l'on suppose dans le récit ne s'y accuse par aucun indice de valeur : on ne peut conclure à la dualité de rédacteurs.

Nous la résumerons en l'éclairant par un léger commentaire.

Joseph demeurait auprès de Jacob , dans le pays de Chanaan. La Bible nous le montre à Ykge de seize ans . faisant les délices de son père pai' son amabilité et ses vertus. L'innocence de ce jeune homme se révolta devant certains actes honteux de ses frères. La prédilection de Jacob pour Joseph, fils de sa vieillesse , avait depuis longtemps éveillé dans leur cœur une implacable jalousie. Des songes que Joseph leur raconta et qui lui promettaient le rôle principal dans l'avenir de la famille , rendirent plus vivaces les germes de la haine fraternelle, la pire de toutes les haines. « Quoi donc, lui disaient-ils, serions-nous destinés à nous courber un jour sous ton empire ? »

Un matin, Jacob dit à Joseph resté près de lui dans la vallée d'Hébron, pendant que ses autres fils étaient allés paitre les brebis à Sichem : « Va à Sichem t'informer de la santé de tes frères et de l'état du troupeau; tu reviendras me l'apprendre. » Arrivé à Sichem , Joseph rencontra un pâtre qui répondit à ses questions : « J'ai entendu dire aux bergers dont tu parles : Allons à Dothaïn. » Dothaïn était située au nord de Sichem , sur la route que suivaient les caravanes allant de Damas en Egypte. Joseph se dirigea donc vers Dothaïn.

Ses frères l'aperçurent de hjin. L'idée qu'il venait au milieu d'eux pour les épier s'empara de leur esprit mal disposé. Leurs griefs se réveillèrent : « Tuons-le, dirent-ils: nous le jetterons dans une

citerne abandonnée , et nous dirons qu'une bête sauvage Fa dévoré. On verra ce que valent ses songes. » Les citernes abandonnées sont fréquentes dans les pacages du désert. On les multiplie pour retenir les eaux torrentielles, et elles sont pour la plupart vite desséchées.

On sait comment Joseph, saisi par ses frères, fut dépouillé de sa tunique et jeté dans une citerne, et ses frères, après un tel crime, dit TEcriture, s'assirent tranquillement pour manger, car c'était l'heure du repas. Cependant une caravane de marchands ismaélites , suivant le chemin qui vient de Galaad , traversait les plaines de Dothaïn avec une longue file de chameaux. Ils allaient en Egypte pour y vendre du baume , de l'ambre et des aromates * .

' Les découvertes modernes confirment ce commerce d'importation de parfums. Les Égyptiens faisaient un grand usage dans la momification des trois sortes de parfums cités ici par la Bible, et on les a retrouvés au fond des tombeaux. Les Ismaélites joignaient au commerce des aromates celui des esclaves. C'est de l'Asie que, dès la Xll*^ dynastie, le pharaon tirait les esclaves, le bois et les essences de cèdre, les vases émaillés, les pierreries, le lapis -lazuli , les lainages brodés ou teints dont la Chaldée exerça le monopole jusqu'au temps des Romains. (Maspero, op. cil., p. 470.) Les Ismaélites achetèrent Joseph vingt pièces d'argent. A l'intérieur du pays, les Égyptiens se servaient du cuivre comme instrument des échanges; mais leurs transactions avec les Asiatiques se soldaient en or et en argent, sous forme d'anneaux ou de couronnes d'un poids déterminé. Les marchands sont appelés dans le récit tantôt ismaélites, tantôt madianites. M. Reuss suppose des contradictions qui n'existent pas. Les fils d'Ismaël étaient de Madian , et le même auteur a pu les désigner tantôt par le nom de leur famille, tantôt par le nom de leur patrie. Il y aurait aussi des contradictions dans le récit de la vente de Joseph. On ne peut constater qu'une différence d'avis entre les fils de Jacob sur ce qu'il fallait faire de Joseph; Ruben dit : « Jetons-le

Juda, en les apercevant de loin, dit à ses frères : (( Que nous servira de laisser mourir Joseph et d'avoir un meurtre à dissimuler à notre père? Vendons-le à ces Ismaélites ; nos mains ne seront pas trempées dans le sang de notre frère. » Ce conseil fut agréé ; le captif fut tiré de la citerne et remis aux Ismaélites, qui Tachetèrent pour vingt sicles d'argent et l'emmenèrent en Egypte.

On peut placer à côté des grands tableaux de la douleur peints par les Grecs, celui du désespoir de Jacob, quand on lui présenta la robe ensanglantée de son fils. La reconnaissant, il s'écria : « La robe de mon fils ! Une bête féroce l'a dévoré ! Joseph a été la proie d'une bête fauve ! » En disant ces paroles, Jacob déchira ses habits et se revêtit d'un cilice, et sa douleur augmentait toujours. Ses fils et ses filles essayèrent de le consoler ; mais il refusait de les entendre, et il disait : « Non, non ; je veux aller rejoindre en pleurant mon fils dans le schéol ! » Et ses larmes coulaient ' .

Les esclaves chananéens étaient particulièrement recherchés des Egyptiens, comme ils le furent plus tard des Grecs et des Romains ^ On en trouvait un prix élevé auprès des riches, qui leur confiaient sou-

dans une citerne; » et on le fît. Il avait l'intention de le délivrer et de le rendre à son père. Juda , de soa côté , propose de vendre Joseph aux Ismaélites au lieu de le laisser périr dans la citerne. Il y a différence dans les avis, mais non contradiction dans le récit.

' Gen. xxxvii, 32-3a.

^ En Grèce et à Rome, l'esclave est désigné sous le nom de Syrus (Soury, Etudes hist. sur les religions de l'Asie antérieure).

veiil des emploi? importants. Arrivés en Egypte, les marchands vendirent Joseph à Pntiphar, officier du pharaon et chef de sa milice. On sait comment par ses bonnes grâces et ses vertus, Joseph s'attira l'affection et la confiance de son maître ; on sait aussi sa chasteté mise à Fépreuve, sa victoire et la vengeance de la femme quil avait repoussée'. Joseph fut jeté en prison.

Mais, comme il est écrit au livre de la Sagesse, « Dieu n'abandonna pas le Juste qu'on avait vendu. Celui qui avait préservé Joseph du péché descendit avec lui dans le cachot et ne le quitta pas dans la prison , jusqu'à ce qu'il lui eût mis entre les mains le sceptre de la royauté avec autorité sur ses oppresseurs ; en convaincant de mensonge ses calomniateurs, il lui assura une renommée éternelle*. »

Parmi les prisonniers se trouvaient le grand échanson et le grand panetier du pharaon, dignitaires dont nous parlent aussi les monuments. Un matin Joseph remarque leur visage empreint d'une profonde tristesse : (( Pourquoi, leur demande-t-il, votre visage

> La sévérité des lois égyptiennes concernant les femmes ( on coupait le nez à l'adultère) était un contrepoids à leur légèreté. Le papyrus Prisse (x, 3, 4) les appelle « un amas de toutes sortes d'iniquités, un sac de toute espèce de ruses et de mensonges ». Un autre payrus place une femme parmi un groupe d'animaux (jui s'abreuvent de sang, au milieu des tigres, des lionnes et des léopards (Chabas, Mélanges âijyptologicjucs , Z" série). Certaines scènes reproduites sur les monuments conlirment la cruelle satire du papyrus (Wilkinson, Manners of the ;inc. Egijpt.. t. I). Le célèbre ^oman des deux frères, qui date peut-être du xV^ siècle avant J.-C, confirme toutes les données de la Bible (Maspero, doutes populaires de l'Egypte).

« Sap. X, 13-H.

e^t-il si abattu aujourd hui? » II» répondirent : « Nous avons eu un songe, et il n'y a personne pour nous l'expliquer*. »

Nous avons dit Fimportance que les Egyptiens attribuaient aux songes. Eclairé par Dieu , Joseph annonça à Téchanson sa rentrée en grâce dans trois jours. Le grand panetier, au contraire, aurait la tête tranchée ; son cadavre serait attaché à une potence et dévoré par les oiseaux du ciel. L événement justifia rinterprétation de Joseph.

En prédisant à léchanson sa délivrance, le fils de Jacob lui avait dit : « Souviens-toi de moi quand tu seras heureux ; parle de moi au pharaon pour me faire sortir de cette prison ; j'ai sans doute été vendu par les gens de mon pays , mais je n'ai rien fait pour mériter un pareil traitement*. »

L'homme heureux oublie aisément les promesses faites à des compagnons d'infortune : le chef des échansons ne se souvint plus, dans sa prospérité, du malheureux Joseph. On connaît l'incident qui, après deux ans d oubli, vint enfin le rappeler à sa mé-

* L'échanson put voir une Aligne en songe. Aujourd'hui on sait que la vigne abondait au moins dans la moyenne et la basse Egypte; on connut l'art d'en presser le raisin de temps immémorial , et les monuments les plus anciens énumérent déjà une demi -douzaine de crus fameux, blancs ou rouges. (Maspero, Hist. anc. de l'Or. clas.,p. 6o;cf. Loret, la Flore pharaonique.)

^ Les Hébreux, dit Reuss, avant la conquête, occupaient une terre étrangère et n'étaient point en possession d'un pays. Ni Joseph ni Mo'ise n'ont pu parler de leur pays. « H y a longtemps, répond Rosenmûller, qu'on a fait observer que Joseph ne parle pas de la Palestine entière, mais des contrées de Mambré, de Sichem et d'Hébron. où, depuis Abraham, les a'ieux de Joseph s'étaient établis chez eux. »

moire. Le pharaon eut le songe que Ton sait : celui des sept vaches maigres qui dévoraient sept vaches grasses, et des sept épis grêles qui dévoraient sept épis aux grains jaunes et serrés. Aucun devin n'ayant pu expliquer ce songe singulier, l'échanson se souvint de l'esclave hébreu qui avait interprété le sien. On envoya chercher Joseph dans sa prison. Présenté au roi . il lui annonça que sept années de stérilité succéderaient bientôt à sept années d'abondance ' .

Frappé de la sagesse, de l'esprit de prévoyance de Joseph , de l'assurance de ses paroles et du caractère d'inspiration qu'elles revêtaient, le pharaon lui mit au doigt un anneau ou cachet, pour sceller les actes royaux, et au cou le collier d'or des grands dignitaires, useh, que l'on retrouve mentionné plusieurs fois sur les monuments de FEgypte. Il le revêtit d'une robe de lin et le fit monter sm^ son char, précédé d'un héraut qui criait : « Abrek, » c'està-dire « bénédiction ». Il appela le fils de Jacob du nom égyptien Tsuf-en-to , c'est-à-dire « pourvoyeur du pays ». Enfin le nouveau ministre épousa la fille d'un prêtre d'IIéliopolis, nommée dans la Bible Aseneth, c'est-à-dire « précieuse Neith* ». De ce mariage naquirent Ephraïm et Manassès.

* Le nombre sept s'employait chez les Égyptiens comme un nombre indéterminé et souvent sacré. On comptait « sept vaches épouses du taureau divin ». Une inscription de la XII*^ dynastie parle d'un gouverneur de province (pii créa des greniers d'abondance «< pour sept années » , c'est-à-dire des greniers capables de suffire à plusieurs années de disette.

* Neith était une déesse des Égyptiens.

\oiis voici arrivés au moment où l'histoire de Joseph de\àent celle d'Israël, La Providence dispose de loin les événements dont plus tard seulement on peut découvrir la raison d'être et mesurer l'importance. Joseph est monté à un degré de fortune qui lui permettra d'appeler près de lui sa famille, de la protéger, de la favoriser. Israël deviendra un peuple nombreux , instruit , propre au grand rôle que Dieu lui réserve.

Aux sept années d'abondance succédèrent sept années de stérilité. Le fléau s'étendit au loin. De toute la terre de Misraïm et des pays environnants, on venait demander du blé au pharaon. Celui-ci, dit l'Ecriture, envoyait les étrangers à son ministre avec ces paroles auxquelles on a donné , en les appliquant à l'époux de Marie , le sens mystique que l'on sait : « Adressez-vous à Joseph. »

La Palestine, si voisine de l'Egypte, souffrait également de la disette. Jacob apprit que l'abondance régnait sur les rives du Nil, et il envoya ses fils pour acheter du blé; mais il retint Benjamin, son dernier-né . de peur, disait-il . qu'il ne lui arrivât un malheur.

Bien que les occupations de Joseph et sa dignité ne lui permissent point de recevoir la multitude des étrangers qui accouraient de toutes parts, et d'examiner lui-même leur demande, il voulut cependant qu'on lui amenât des compatriotes. Dès le moment oîi ils se prosternèrent devant lui . il reconnut ses frères. Son plan est arrêté : il ne les perdra plus de vue: il les isolera des autres étrangers, et

pour motiver une sorte de séquestration, il feindra le soupçon. « On m'a informé, leur dit-il, que vous êtes venus pour voir les parties faibles de ce pays. Par le pharaon, je vous fais prisonniers. Je veux tout savoir. Vous venez de me parler d'un jeune frère : je veux l'interroger. L'un d'entre vous restera en prison comme otage ; les autres retourneront au pays avec le blé que je vais leur délivrer, et ils me ramèneront leur frère. Je saurai si vous m'avez dit la vérité. » Les fils de Jacob protestèrent de leur innocence, mais Joseph ne voulut rien entendre.

C'est quand un malheur arrive que revient le souvenir des fautes; l'idée de l'expiation méritée s'offre à l'esprit. Les malheureux frères se dirent les uns aux autres : « ^'oilà la juste punition de notre crime. On repousse nos justifications; on est insensible à nos larmes. Joseph lui aussi a élevé la voix ; il a demandé grâce , et nous ne l'avons pas écouté. Son sort présage le nôtre. » Ruben ajoutait : « Ne vous le disais-je pas? Ne commettez point un crime si odieux. Pourquoi ne m'avez -vous pas écouté? C'est son sang qui nous est redemandé aujourd'hui. » Or Joseph entendait tout ces discours sans qu'ils s'en doutassent. Il se mit à l'écart, et il pleura.

Cependant ses ordres s'exécutent. Siméon est retenu captif; les autres retournent vers leur père et lui racontent la rigueur dont ils ont été l'objet ; ils sont'revenus chercher Benjamin. « Hélas! s'écrie Jacob, je perdrai l'un après l'autre tous mes enfants.

Joseph n'est plus, Siméon n'est plus, et vous voulez me ravir Benjamin. Le malheur m'accable. Non, mon fils ne partira pas ! »

Mais la famine sévissait toujours. Le pain manquait dans la tente, Jacob vit lui-même qu'il fallait retourner en Egypte. En donnant congé à ses enfants , il leur dit : « Que le Tout -Puissant vous rende l'intendant favorable, et qu'il le dispose à renvoyer Siméon et Benjamin! « Puis, incapable de dominer ses appréhensions, il s'en allait murmurant : (( Je perdrai tous mes enfants ! »

Les dix frères partent avec des présents. Dans quelles dispositions vont-ils trouver le ministre égyptien? Celui-ci était aussi inquiet que ses frères. En les voyant, son premier mot est pour son père : « Votre vieux père dont vous m'avez parlé va-t-il bien? demanda-t-il ; vit-il encore? » Ils lui répondirent : « Votre serviteur, notre père , va bien ; il vit encore. » Et en disant ces mots ils se prosternèrent devant lui. Joseph jetant alors un long regard sur Benjamin, enfant comme lui de Rachel : « Est-ce là, demanda-t-il, votre plus jeune frère, dont nous nous sommes entretenus? » Et, sans attendre de réponse, il ajouta : « Mon fils, que Dieu te soit propice. » Après ces paroles, il se hâta de sortir; les larmes s'échappaient de ses yeux ; il entra dans son appartement, et il pleura.

On s'attarde malgré soi au récit de faits tant de fois racontés et toujours émouvants. Joseph ordonne qu'on traite ses frères avec de grands honneurs et qu'on leur donne largement le blé qu'ils demandent.

Mais il les soumet à une dernière et définitive épreuve. Par son ordre sa coupe d'argent est déposée dans le sac de Benjamin. Les fils de Jacob partent. Joseph fait aussitôt courir après eux. « Vous avez volé la coupe dans laquelle boit mon maître, leur dit l'envoyé, celle dont il se sert pour connaître les choses cachées. »

Ce passage a exercé la critique. M. Reuss en conclut que Joseph pratiquait la di^dnation. Les Egyptiens pouvaient peut-être croire, en le jugeant d'après leurs propres coutumes, que Joseph pratiquait la divination par la coupe , et le vulgaire expliquait à sa manière ce qu'on racontait de Joseph. La divination appelée hydromantie était, en effet, connue en Égvpte. On versait de l'eau dans une coupe ; on y jetait des pièces d'or ou des pierreries, et suivant le mouvement giratoire du liquide , on prédisait l'avenir'. Le secret de la divination de Joseph était son union avec Dieu dans la prière.

La coupe fut trouvée dans le sac de Benjamin. Dans leur désespoir, les fils de Jacob déchirèrent leurs vêtements ; puis , chacun ayant rechargé son âne, ils retournèrent au palais de Joseph, qui les attendait. A sa vue, ils tombèrent à ses pieds : c< Qu'avez-vous fait? leur dit-il. Vous savez bien qu'un homme tel que moi sait toute chose. » Juda répondit : « Que pouvons-nous dire à mon seigneur

* Les sorcières ont encore aujourd'hui cette pratique, assurct-on. Elles laissent tomber dans un vase rempli d"oaa des gouttes d'un cierge bénit, et elles prédisent l'avenir d'après les Qgures que forme la cire sur la surface de l'eau.

pour nous justifier? Dieu punit en ce moment un crime de vos serviteurs. Nous serons tous vos esclaves. — Non, reprit Joseph, celui entre les mains duquel la coupe a été retrouvée demeurera seul mon esclave ; vous autres , retournez en paix auprès de votre père. » Alors Juda, à la pensée du retour sans Benjamin et de la douleur de son père, s'écrie : « Ecoutez, Seigneur, sans vous irriter contre moi. vous Tégal du pharaon. Vous avez demandé à vos serviteurs : « Avez -vous un père ou un frère? » et nous avons répondu : Nous avons un vieux père resté au pays de Chanaan avec un jeune fils, qui lui est d'autant plus cher que sa mère est morte et que nous avons déjà perdu un autre frère. Cependant vous nous avez commandé de vous amener cet enfant tant aimé, et nous l'avons fait, malgré les larmes de son père. Si maintenant nous retournons sans lui dans notre pays, le vieillard mourra de chagrin, car sa vie est liée à la sienne. Permettez-moi donc de rester votre esclave à sa place, et laissez-le partir avec ses frères. Quant à moi, je ne peux être témoin ni du désespoir de mon père ni de sa mort ! »

En entendant ces paroles, Joseph n'eut plus la force de se contenir davantage. Il fit retirer les Égyptiens qui assistaient à cette scène, et quand il fut seul avec ses frères , il s'écria en pleurant : a Je suis Joseph! Est-il bien vrai? Mon père vit-il encore? » Et voyant ses frères muets de surprise et d'effroi : « Approchez, ajoula-t-il : je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour être mené

en Egypte. Néanmoins bannissez toute crainte. Vous réalisiez un dessein du Très-Haut : c'est pour votre salut que Dieu m'a envoyé ici avant vous, et m'a fait auprès du pharaon gouverneur du pays. Et maintenant hàlez-vous de porter à mon père ces heureuses nouvelles, et amenez-le auprès de moi. »

Joseph se jeta alors au cou de Benjamin ; il le tint longtemps pressé sur son cœur, baignant de larmes le visage de son frère bien-aimé. Il embrassa ensuite chacun de ses frères désormais pardonnes.

Après cette scène indescriptible, l'une de l'histoire de rhumanité qui lui fait le plus d'honneur, la Bible nous en offre une autre également touchante. Les fils de Jacob sont de retour. C'est avec un cri qu'ils saluent leur père : « Joseph est vivant ! C'est lui qui gouverne l'Egypte. » Au nom de Joseph, de Joseph vivant, le vieillard demeure muet; ses traits se contractent, ses yeux se ferment. Puis il s'éveille comme d'un long sommeil. Il ne peut croire à la parole de ses fils. Cependant à la vue des nombreux chariots que Joseph avait envoyés pour tout conduire en Egypte, sa pensée se ranime, il s'écrie en pleurant : «. Mon fils Joseph vit encore! Il vit ! J'irai. Mes yeux le reverront avant de se fermer pour toujours! »

Il partit en efTet. Arrivé à Berséba, à l'extrémité du pays de Chanaan, Jacob s'arrêta pour offrir un sacrifice au Seigneur. Il se souvenait qu'Abraham , son aïeul, s'y était autrefois arrêté*. Ce fut là que

* Gcn. XXXVI , 23.

dans une vision Jacob connut le mystère caché sous tant d'événements merveilleux. Il entendit une voix qui lui disait : « Jacob, je suis le Dieu de ton père. Ne crains pas de te rendre en Egypte, car j'y ferai de ta race un grand peuple. Je t'y accompagnerai, et j'en ramènerai tes descendants. Va, Joseph ton fils te fermera les yeux. »

L'histoire de Joseph se termine sur cette vision prophétique. Tout concoura à son accomplissement. Jacob n'était pas encore rendu à Gessen , quand il voit venir à sa rencontre un char brillant. Joseph a retrouvé son père et le tient longtemps embrassé. Jacob rompt le premier le silence, et dans un langage qui rappelle celui du vieillard Siméon tenant dans ses bras le Sauveur : « Maintenant, dit -il, je puis mourir en paix; j'ai revu tes traits, Joseph, et je te retrouve dans la vie. »

Le pharaon voulut voir le père de son ministre ; Joseph présenta le vieillard au roi : « Quel âge avez-vous? » lui demanda le prince avec bonté. « Le nombre des années de mon séjour sur la terre , répondit Jacob, est de cent trente. Traversées par les peines , elles n'atteindront pas le nombre des années de mes pères. »

Protégé par la faveur du pharaon et aidé par son ministre, Jacob s'installa dans les riches pâturages de Gessen*, au milieu de ses enfants. Les promesses

* I^a terre de Gessen était située au nord-est de rÉgjpte. Ce pays, aujoui'd'hui en partie envahi parles sables, était autrefois sillonné de canaux et d'une étonnante fertilité ; il portait le nom de nome d'Arabie. Les Septante le nomment, en effet , Gessen

divines continuèrent de se réaliser: ses petits- enfants se multiplièrent sous ses yeux réjouis. Sur le point de mourir, il appela ses fils près de lui et, inspiré par Dieu, il prononça les oracles que nous allons bientôt commenter. Quant à Joseph, il vécut jusqu'à Tâge de cent dix ans. Son corps fut embaumé et enseveli à la manière égyptienne.

Il fallait raconter jusque dans ses minimes circonstances une vie où se reflète si souvent l'histoire du Messie. La personne du Christ , le fils bien-aimé du Père céleste, rayonne dans celle de Joseph, le fils bien-aimé de Jacob. Jésus fut haï des Juifs parce qu'il leur reprochait leurs vices, parce qu'il ne dissimulait pas son privilège de fils bienaimé de Dieu, et qu'il prédisait ses gloires futures. Envoyé vers les brebis perdues de la maison d'Israël, comme Joseph vers les troupeaux de ses frères, il fut trahi, vendu pour trente pièces d'argent, livré à des étrangers, les Romains, accusé injustement, condamné sans ouvrir la bouche pour se plaindre, placé , comme Joseph , entre deux voleurs , à l'un desquels il prédit le salut, Joseph reste trois ans en prison, le Christ trois jours dans le tombeau. Mais les humiliations du tombeau ou de la prison les conduisent l'un et l'autre à la gloire. Le fils de Jacob devient le chef de l'Egypte ; le Christ , le chef de l'Église. Son nom, Jésus, signifie Sauveur;

d'Arabie (xlv, l ; xlvi, 34). La terre de Gessen devait être limitée au territoire des Philistins, ou du moins n'en être pas éloignée, comme le prouvent les excursions que ûrent les Hébreux jusqu'aux environs de Gctb (I Parai, vu, 21).

il est le seul, en effet, par qui nous puissions être sauvés; et à ce nom tout genou fléchit, toute tête s'incline. Dans les souffrances, dans les épreuves, dans la disette de toute chose, c'est à lui quon a recours ; c'est vers lui que se réfugient les peuples qui ont faim et soif de justice, et à tous il ouvre ses bras fraternels. Ceux-là même qui l'ont trahi et vendu viendront un jour à lui ; ils le reconnaîtront et l'adoreront. Déjà de nombreux fils de Jacob se sont, dans le cours des âges, mis en marche vers l'Egypte, c'est-à-dire vers l'Eglise, où le vrai Joseph les attend pour les bénir et leur pardonner*.

Nous ne croyons point que ces rapprochements soient forcés. Nous ne croyons pas que le pur hasard ait à la fois rassemblé tant de traits si frappants de ressemblance.

* Voir de plus amples rapprochements dans YEssai sur les rapports entre le saint patriarche Joseph et N.-S. Jésus-Christ , par M. l'abbé Caron; Christologie, .X"^ livre, par M. l'abbé Maistre; saint Ambroise, de Joseph patriarcha.

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