‹ De l'Eden à MoiseChapitre 69 sur 79 · LE TESTAMENT PROPHÉTIQUE DE JACOB SON AUTHENTICITÉ · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT PROPHÉTIQUE DE JACOB SON AUTHENTICITÉ

Jacob, ses enfants et leurs familles étaient établis depuis dix-sept ans dans le pays de Gessen. Protégés par le pharaon et bénis de Dieu, ils prospéraient et se multipliaient, à peu près isolés, mais moins étrangers qu'on l'a parfois supposé à une civilisation nouvelle pour eux. Les satisfactions de leur existence et le bien-être dont ils jouissaient pouvaient leur faire oublier leur vocation : Dieu chargea Jacob mourant de la graver à jamais dans leur mémoire. Le patriarche révéla à ses enfants, dans un testament prophétique , la part des promesses que Dieu réservait à chacun d'eux, et en particulier la gloire messianique qui devait illustrer Juda et sa descendance.

Deux choses se déterminent parallèlement dans l'histoire de la préparation à la rédemption : d'une part, l'idée même de la rédemption; et d'autre part, la personne du Rédempteur. L'idée de la rédemption tend à devenir de plus en plus nette ; la désignation du Rédempteur devient plus précise , à mesure que le Verbe se rapproche davantage, par

des révélations, de rhumanité avec laquelle il doit s'unir par les liens étroits de l'incarnation. Dieu en ce monde a tout soumis à la loi du temps et du progi^s, et il a voulu lui-même s'y conformer.

L'alliance contractée avec Abraham, renouvelée avec Isaac et Jacob, avait été un grand pas fait vers l'incarnation ; l'idée du salut promis s'était agrandie en proportion de l'étendue des bénédictions données aux trois patriarches.

La prophétie de Jacob nous fait assister à un nouveau progrès. A l'idée générale d'une rédemption, à la simple insinuation d'un réparateur, se trouve substituée la promesse positive d'un Rédempteur. Ce Rédempteur est représenté sous les traits accusés et caractéristiques d'un roi mystérieux, à qui est réservé le sceptre d'un royaume universel,

n ne s'agit donc plus de l'alliance générale avec la race sémite dans la personne de son chef auguste , Sem, ni d'une alliance plus circonscrite, mais vague encore , contractée avec un peuple de cette race , c'est-à-dire avec les enfants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Celle dont il va être question est une alliance plus intime avec une tribu en particulier, avec la tribu de Juda. Cette détermination est une nouvelle lumière projetée sur les promesses de l'Éden.

Le patriarche allait mourir lorsque Dieu fît passer son souffle sur les lèvres du vieillard, et réchauffa son âme au feu de son esprit.

Tous les peuples ont vénéré les paroles suprêmes du père de famille, quand le vieillard, jetant ses

regards sur sa longue carrière , la résume tout entière clans un conseil adressé à ses enfants. Mais ce ne sera pas seulement avec l'autorité d'un père mourant que le noble patriarche parlera à ses fils, ce sera avec l'autorité même de Dieu. Aussi tous les indices d'une tendresse trop humaine, trop indulgente, sont absents de ce discours suprême. Point de larmes, point d'efïroi. A la place des faiblesses si naturelles au cœur des pères, nous allons trouver quelque chose des justices suprêmes de Dieu au seuil de l'éternité. Jacob distribuera la condamnation et les louanges, la peine et la récompense avec la majesté sereine du souverain Juge des vivants et des morts.

Voici la traduction littérale sur l'hébreu des paroles de la prophétie :

Jacob appela ses fds et leur dit : « Rassemblez -vous, et je vous annoncerai ce qui vous arrivera dans les temps à venir :

Arrivez tous, écoutez, fils de Jacob,

Ecoutez Israël votre père.

Toi, Ruben, tu es mon premier-né,

Ma force , prémices de ma vigueur ;

Le premier en dignité, le premier en puissance; Tempétueux comme l'onde, tu n'auras pas la prééminence,

Car tu es monté sur la couche de ton père,

Et tu as commis une profanation.

Il est monté sur ma couche * !

' Le dernier verbe est à la troisième personne, et non à la deuxième, comme si Jacob détournait la tète de honte et de douleur. Le patriarche , en comparant Ruben aux eaux de la tempête , fait allusion à la violence de la passion de ce fils coupable pour Bala,

Siméon et Lévi sont frères.

Leurs g-laives furent des instruments de crime. Jamais mon âme n'aura part à leur conseil,

Jamais mon cœur n'aimera leur société.

Car dans leur colère ils ont égorgé des hommes,

Et dans leur fureur mutilé des taureaux. Maudite soit leur colère , car elle a été cruelle ;

Je les disperserai en Jacob ,

Je les disséminerai en Israël *.

Juda, toi, tes frères te glorifieront;

Ta main sera sur la nuque de tes ennemis ;

Les fils de ta mère se prosterneront devant toi. Juda est un jeune lion :

Tu saisis ta proie, mon fils, tu remontes du carnage *.

la femme de second rang de son père (Gen. xxxv, 22). La tribu de Ruben, dépossédée de l'hégémonie, se trouva reléguée, dans une position précaire, aux confins du désert, et sans cesse inquiétée par les Moabites ses voisins. L'histoire ne mentionne à l'honneur de Ruben ni une grande action, ni un juge, ni un prophète, ni un grand homme quelconque.

* Dina, fille de Jacob et de Lia, ayant été enlevée par le fils du roi de Sichem, Siméon et Lévi, frères de la jeune fille, résolurent de venger leur sœur. Usant de ruse , ils conseillèrent au prince et à tous ses sujets de se faire circoncire à un jour donné, et ils en profitèrent pour se jeter sur Sichem, dont ils massacrèrent les habitants f Gen. xxxiv). C'est à ce drame que Jacob fait allusion. Par le mot taureaux on peut entendre, ou les hommes de Sichem, ou les animaux que Siméon et Lévi auraient mis hors de service en leur coupant les jarrets de derrière (cf. Jos. xi, 6; II Reg. vin, 4). Mais le récit ne mentionne pas cette circonstance , et la Vulgate traduit : Ils ont renversé les murs de Sichem. La tribu de Siméon , suivant la parole de Jacob , ne posséda qu'une petite enclave de celle de Juda. Elle diminua peu à peu (I Parai, iv, 27 et 42) ; il n'est plus question d'elle lors du schisme (III Reg. XII, 21). Quant à la tribu de Lévi, elle n'eut pas de territoire propre dans le partage du pays de Chanaan.

^ « Tu remontes , après avoir dévoré ta proie, comme le lion du désert; tu retournes à ton antre dans les rochers de la montagne, et nul n'ose troubler ton repos. »

Il se couche, il se repose comme le lion,

Comme la lionne : qui oserait le faire lever ? Le sceptre ne sera pas ôté à Juda ,

Ni le bâton du commandement d'entre ses pieds, Jusqu'à ce que vienne celui à qui il appartient [Schilo]

C'est à lui que les peuples obéiront.

Juda attache à la vigne son ânon,

Et au cep le petit de son ânesse ; Il lave son vêtement dans le vin,

Et son manteau dans le sang du raisin. Il a les yeux rouges de vin.

Et les dents blanches de lait ^

Zabulon habite le bord de la mer,

Sur le rivage où abordent les navires, Et il s'étendra jusqu'à Sidon^

Issachar est un âne robuste

Qui se repose dans ses parcs.

Il voit que le repos est bon,

Et que le pays est agréable; Et il incline son dos sous le fardeau,

Et il est asservi au tribut^.

^ Images faciles à comprendre , et qui dépeignent l'admirable fertilité du teri'itoire de Juda.

* Jacob se borne à décrire la topographie de Zabulon, qui ne se distingua en rien. Cette tribu s'étendit entre la Méditerranée et le lac de Tibériade , sans occuper leurs rivages. Sidon est mis pour la Phcnicie , dont elle était la capitale. Il faut remarquer le vague des paroles de Jacob. Si la prophétie avait été rédigée au x<^ siècle, elle eût aussi nommé Tyr.

3 C'est la position de la tribu d'issachar qui est visée dans la prophétie de Jacob. Cette tribu comprenait une partie de la fertile plaine d'Esdrclon, par laquelle passaient les caravanes. Ne songeant qu'à son bien-être , elle se contentait de fournir pour de l'argent des porteurs aux marchands phéniciens. Issachar (Sachar, fait penser à sachir, mercenaire).

Dan gouverne son peuple :

Lui aussi donnera des chefs à Israël.

Dan est un serpent sur le chemin ,

Une vipère dans le sentier.

Qui mord les talons du cheval :

Et le cavalier tombe k la renverse '.

J espère en votre salut, ô Jéhovah*!

Gad, des bandes armées courent contre toi; Mais toi, à ton tour, tu presses leurs talons'^,

Aser. le pain savoureux est ta nourriture;

C'est toi qui fournis les mets délicats des rois *.

Nephthali est une biche agile :

Il a la grâce des paroles ^.

' Dan, quoique fils d'une esclave, ne sera pas inférieur à ses frères ; sa tribu aura son autonomie. Les mots : Dan juge son peuple, feraient allusion, selon les anciens commentateurs, à Samson, qui était de cette tribu. C'est un serpent, il se signalera par la ruse (allusion à Jud. xviii, 28 et seqq.). Dan étant comparé à un serpent, cest de sa tribu que les anciens théologiens disaient que devait naître le grand serpent, rAntéchrist. Dan n'est pas nommé avec les autres dans l'Apocalypse (vu),

2 Cette phrase est une invocation de Jacob dont le sens échappe. Il serait puéril d'y voir un soupir du patriarche affaibli par Teffort du discours. Rosenmuller y voit une de ces exclamations qui échappent aux moribonds quand ils font leur testament.

^ Les Gadites, habitant à l'orient du Jourdain, étaient sans cesse exposés aux attaques des Bédouins du désert. Après avoir été serré de près par eux, il les poursuivra à son tour. (Cf. Deul. xxxiii, 20 ; I Parai, v, 18; xii. 8-13.)

* Le territoire d'Aser, qui longeait la Phénicie en partant du Carmel, était très fertile, particulièrement en froment et en huile (Deut. XXXIII, 24; 1 Reg. v, il. 23, 25; Is. xxvii, 17; Act. xii, 20). Les Aséritos étaient pourvoyeurs des Phéniciens.

* Il est probable que nous n'avons pas le texte primitif de la prophétie de Nephthali. Les Septante avaient sous les yeux une leçon

Joseph est le rejeton d'un arbre vigoureux ,

D'un arbre fertile aux bords d'une source :

Ses branches s'étendent au-dessus du mur ^ Si des archers le provoquent et tirent sur lui,

Son arc reste ferme dans sa main ,

Ses bras gardent leur souplesse, Par la main du Tout-Puissant de Jacob,

Par celui qui est le pasteur, la force d'Israël. Par le Dieu de ton père , sois béni ! —

Que du Tout - Puissant , — il te bénira! —

Te viennent les bénédictions du ciel.

Les bénédictions de l'abîme ,

Les bénédictions des mamelles et du sein maternel ! Les bénédictions de ton père surpassent

Les bénédictions des collines éternelles

Et la beauté des montag'nes antiques :

Qu'elles soient sur la tète de Joseph ,

Sur le front du prince de ses frères ^.

qui donnait ce sens : « C'est un térébinthe élancé poussant de belles branches. » D'ailleurs nous ne savons de la tribu de Xephthali que ce que nous en apprend le cantique de Déborah icf, Ps. xviJi, 34; II Reg. ii, 18).

^ Mot à mot , ses filles s'élancent au-dessus de la muraille. Allusion au territoire de Sichem , le plus beau et le plus arrosé de la Palestine.

•^ Après avoir comparé Joseph à un arbre, Jacob le représente sous les traits d'un guerrier vaillant , à qui Jéhovah donne la victoire. Éphraïm, béni en Joseph, fut en effet, après Juda, la principale force des enfants d'Israël. Sur lui le Seigneur répandra les bénédictions de toutes sortes, qui seront aussi abondantes que celles qu'a reçues son père. Par bénédictions des monia<jnes éternelles, il faut sans doute entendre les faveurs divines et les promesses éternelles qui sont Théritage de Jacob, et qui l'emportent sur les bénédictions matérielles que le patriarche vient d'énumérer. La Vulgate traduit ainsi ce passage : « Les bénédictions de ton père l'emportent sur les bénédictions de tes aïeux, jusqu'à ce que vienne le Désir des collines éternelles, » le Messie.

Benjamin est un loup ravisseur :

Le matin il dévore sa proie , Le soir il partage le butin K

La Genèse termine la prophétie par cette réflexion :

Ce sont là les tribus d'Israël, au nombre de douze, et c'est ainsi que leur père leur parla et les bénit chacun à part. Et quand Jacob eut achevé de donner à ses fils ses ordres et ses instructions , il joignit ses pieds sur sa couche, et il expira. Et Joseph, voyant que son père était mort , se jeta sur son visage et il le couvrit de baisers et de larmes ^.

Personne dans F antiquité n'a mis en doute l'authenticité de la prophétie de Jacob : c'est au rationalisme allemand que revient l'initiative des attaques dirigées contre elle, et particulièrement à Heinrich, à Vater, à Justi, à de Vette, enfin à Gramberg, à Tuch. à Hartmann, à Bleck. Ces auteurs ne s'accordent pas, et l'on ne sait guère à qui entendre. Scherer prétend que Moïse a imaginé la prophétie ; Friederich et Bohlen pensent que Nathan l'a composée ; Tuch attribue cet honneur au prophète Samuel. Selon Justi. Berthold et Heinrich, on peut affirmer avec certitude qu'elle a été rédigée au temps de David. Ewald fait remonter la rédaction plus haut.

' Li-pithète de loup, a zel », donnée à Benjamin était un titre d'honneur, comme celle de lion (cf. Jud. vu, 25). Benjamin partagea la gloire militaire et la fortune de Juda, qui est comparé à un lion. Aod, Saul, Jonathas, Esther, Mardochée, saint Paul, sortirent de la tribu de Benjamin. On sait lapplication que les Pères font à ce dernier des paroles de la prophétie.

* Gen. xLix; l, 1.

au temps de Samson; aux jeux de ce critique, rien de plus certain et de mieux prouvé ^

Reuss, en fixant à l'époque de David, dans les premières années de sa monarchie, la composition de l'oracle de Jacob, résume l'opinion de tous les rationalistes d'aujourd'hui. Voici ses paroles : « Le rédacteur de la prophétie comprend lui-même qu'il s'agit de tribus depuis longtemps établies en Palestine. Lévi n'a aucun privilège, car il n'existait encore aucun sanctuaire lévitique qui lui assurât une position prépondérante. Juda est le lion du moment. Joseph, c'est-à-dire les tribus d'Ephraïm et de Manassé, ont tous les avantages de la richesse^ ; mais aucun attribut royal ne relève leur gloire. Cependant il serait possible que le poète ait été un Ephraïmite qui, tout en s'inclinant devant le sceptre de Juda, a senti qu'il convenait de ne pas oublier sa tribu dans son poème ^. »

* Geschichte des Volkes Israël, p. 80 et 82.

- Joseph est indivis dans les Bénédictions de Jacob, et il l'est aussi dans celles de Moïse ( Deut. xxxiii). L'argumentation de M. Reuss ne peut pas s'appuyer sur la mention d'Ephraïm et de Manassé, et M. Renan a observé que cette particularité « est une marque de l'ancienneté du fond de ces morceaux ». {Hist. du peuple d'Israël, t. I, p. 365.)

•' Reuss ajoute qu'il est « invraisemblable qu'un vieillard de cent cinquante ans, qui allait s'éteindre, ait composé une poésie aussi remarquable et qu'un morceau aussi étendu se soit fixé dans la mémoire des auditeurs ». M. Munk répond à cette objection : « Le testament de Jacob n'était pas l'œuvre du moment ; depuis longtemps les destinées de ses fils et leur retour dans la patrie occupaient l'esprit du patriarche, et les images qui le remplissaient depuis dix -sept ans agirent avec une dernière force dans les derniers jours de sa vie. Dans un dernier élan, il trouva facilement des paroles sublimes pour en revêtir les rêves de toute sa

Seul parmi les rationalistes, M. Miink a osé, de nos jours, soutenir, avec quelque restriction néanmoins, l'authenticité de la prophétie : « Malgré les doutes de la critique moderne, dit-il, nous n'hésitons pas à voir ici, conformément à la tradition, l'œuvre du patriarche Jacob , quoique le poème renferme peut-être un petit nombre de passages interpolés. Tout nous y indique l'époque antémosaïque ^ . »

Avant de discuter les opinions des exégètes allemands, exposons les motifs sur lesquels les Juifs et les chrétiens font reposer l'authenticité de la prophétie de Jacob.

Ce ne sont pas seulement les anciens Juifs et les chrétiens qui, par une tradition non interrompue, ont admis son authenticité. Tous les livres de l'Ancien Testament, ceux qui remontent à David, comme ceux qui ont été écrits avant et après ce roi , la supposent manifestement - .

vie. ■) Facilius evenit, appropinqnante morte, ut animi futura augurentur, dit Cicéron {de Divinaf. i, 30). Quant à l'impossibilité prétendue de conserver dans sa mémoire une prophétie aussi étendue, nous répondons qu'il suffit que chacun des fils de Jacob ait retenu les paroles qui le concernaient, toutes brèves et frappantes ; Moïse, reprenant ces paroles, les traduisit en strophes.

* Munk, Palestine, p. 115.

' Dans les Nombres, Juda est considéré comme la principale tribu (Num. n, x, 14). La prophétie de Balaam suppose la prophétie de Jacob, dont elle emprunte les images et presque les termes (Num. xxiv, 9, 17, 24; Deut. xxxiii, 7). Moïse, bénissant Israël, s'exprime de manière à rappeler à tous les esprits la bénédiction de Jacob. Le livre de Josué suppose dans presque toutes ses parties la prophétie de Jacob. Le livre des Juges constate la prépondérance accordée à Juda au milieu des autres tribus (Jud. i,

En second lieu, qu'il nous soit permis de renvoyer le lecteur aux preuves que nous avons données de l'autorité générale du Pentateuque ; elles garantissent suffisamment l'authenticité de l'une des plus importantes pages de la Genèse, celle qui contient, avec le récit des derniers moments de Jacob, tant de prédictions relatives à l'avenir du peuple juif en général et de chacune des tribus en particulier.

Mais venons -en aux considérations que suggère l'examen attentif du texte contesté. Quiconque étudie sans préjugé la prophétie et pèse chacune de ses paroles, y remarquera une correspondance si parfaite d'idées, de sentiments et de langage avec le temps et les circonstances où se trouvait le patriarche, que lui seul a pu parler de la sorte. Un écrivain postérieur à Jacob ne se fût pas placé au même point de vue et ne fût point demeuré autant que lui dans la vérité de la situation.

Quel autre que ce père mourant pouvait avec autorité et sans inconvénient rappeler, flétrir et punir l'inceste de Ruben, ce lils premier-né, qui souilla la couche paternelle? On comprend l'amertume qu'un tel crime avait laissée dans le cœur de Jacob, le besoin qu'il éprouve d'épancher une tristesse si longtemps refoulée, et la leçon qu'il veut donner, de son lit de mort, à tous ses enfants. Ruben

1 et 2; XX, 18). Les Paralipomènes ont pour but unique de célébrer le sacerdoce et surtout la tribu de Juda : ce livre est le développement de la proi)hétie de Jacob. Il serait trop long d'énumérer les passages des psaumes et des prophètes qui célèbrent tous Juda comme le dépositaire des promesses.

perd son droit d'aînesse. Quel autre que Jacob eût osé infliger ce châtiment?

L'examen de la prédiction faite à Siméon et à Lévi suggère des réflexions analogues. Siméon et Lévi se sont montrés cruels envers les Sichimites ; ils ont pénétré dans leur ville , en apparence comme amis , au fond, nourrissant des projets cruels. Ils se sont laissé aller à une vengeance féroce et déshonorante. Jacob, sur son lit de mort, se souvient d'un des plus grands chagrins de sa longue vie ; il entrevoit le châtiment qui attend ses fils coupables et il le leur annonce, afin de leur donner une nouvelle leçon à eux et à leurs frères. Ni Moïse, qui était de la tribu de Lévi, ni surtout un prêtre lévitique du ix" siècle n'eussent fait cette prédiction de la même manière. Siméon et Lévi n'auraient pas été placés sur le même pied. Jamais, au ix" siècle, leurs descendants n'auraient voulu considérer leur j^art d'héritage dans la distribution de la Terre promise comme la conséquence d'un châtiment. Jacob parle de Lévi comme certainement Moïse et aucun autre écrivain postérieur n'en eussent parlé.

Le patriarche affirme que sa gloire ne sera pas unie à la société de Lévi. Dieu ne lui révélait pas alors toute la suite de ses desseins : l'Esprit-Saint lui montrait Lévi coupable, mais non purifié ; Jacob, n'entrevoyant en ce moment qu'une partie limitée de l'avenir, pouvait seul parler ainsi. Longtemps, en effet, Lévi fut sous le coup du châtiment et de la flétrissure. Il ne sortit du rang de ses frères qu'au jour où il montra son zèle pour Jéhovah , en s'unis-

sant à Moïse contre les adorateurs du veau d'or. Alors « ils consacrèrent leurs mains, et changèrent en bénédiction « la malédiction de l'aïeuP. Sans doute, la prophétie continua de se réaliser; mais Lévi eut une meilleure part de biens qu'un morceau de territoire : Dieu lui-même fut son héritage. Il fut honoré du sacerdoce. Médiateur entre l'homme et Dieu , Lévi est aussi le gardien et le commentateur des révélations divines. « Ils sont les gardiens de votre parole, ô Jéhovah, les gardiens de votre aUiance ; ils enseignent vos droits à Jacob, et à Israël votre loi ; ils font fumer l'encens odorant et offrent l'holocauste sur vos autels. Bénissez la puissance de Lévi, ô Jéhovah! Que l'œuvre de ses mains vous soit agréable! Anéantissez ses ennemis; que ceux qui n'aiment pas Lévi voient périr leur gloire ! »

Le silence que garde Jacob sur les fonctions sacrées de Lévi et sur son sacerdoce, institution essentielle et fondamentale de la loi mosaïque, accuse une ignorance qui ne s'expliquerait pas de la part de ^loïse ou de tout écrivain venu après lui. Comment eussent- ils passé sous silence des fonc-

1 Exod. XXXII, 27-29 ; Deul. xxxiii , 8-11. Les paroles de Moïse : « Conseciastis manus vestras , ut detur vobis benedictio , » paraissent bien viser les paroles de malédiction prononcées par Jacob : c'est une réhabilitation de Lévi précédemment disgracié. Lévi s'est donc trouvé dans deux situations différentes, séparées par un long espace de temps. Les rationalistes disent que la propliétie de Jacob ayant pour but de motiver le mode de partage de la Palestine sous Josué, elle devait taire les privilèges de Lévi, et constater seulement son état de dispersion parmi les autres tribus. Mais après Josué un rédacteur eut attribué à une autre cause qu'à une malédiction la situation particulière de Lévi.

tiens aussi importantes et aussi honorées? Il est vrai qu'au temps des Juges il j eut des Lévites peu dignes de leurs fonctions , que FEcriture accuse de vagabondage et d'impiété ^ Des descendants d'Aaron méritèrent le mépris '. Mais leurs torts individuels et temporaires ne pouvaient compromettre l'institution elle-même. Quelques lévites indignes, tels que les deux fils d'Eli, ne pouvaient avoir pour complice la tribu tout entière. Tuch , soutenant la déchéance du sacerdoce lévitique , a exagéré ces torts indi\TLduels et conclu du particulier au général. Dans une constitution théocratique , le sacerdoce ne peut être précipité du haut rang qui lui est assigné, par de faibles causes : il ne tombe que par une révolution.

Concluons donc que ni Moïse ni un écrivain postérieur au législateur n'auraient passé sous silence le sacerdoce de Lévi, pas plus qu'ils n'eussent mis dans la bouche de Jacob ces sévères paroles : « Jamais ma gloire ne sera unie à la société de Lévi ! » Seul Jacob, à qui Dieu cachait une partie de l'avenir de son fils, pouvait parler de la sorte. Un faussaire aurait évité avec grand soin de heurter aussi vivement toutes les idées reçues. Une pièce apocryphe ne peut obtenir quelque crédit qu'à la condition de ne point d'abord attirer l'attention ni engager tout de suite la discussion. C'est en flattant les préjugés qu'elle cherche à réussira

* Jud. XVII, 7 et 12 ; xviii, 4, 19 et seqq,

2 I Reg. II, 22 et 17.

^ Les néocritiques, il est vrai, répondent à cet argument que

Si de la prophétie faile à Lévi nous passons à celle dont Juda fut lobjet, nous y rencontrerons des indices suffisants pour prouver qu'elle ne fut rédigée ni au temps de Samson, ainsi que l'affirme Ewald, ni au début du règne de David, ainsi que le prétend M. Reuss. Loin de là, nous signalerons des indices établissant le contraire.

Au temps de Samson qu'était Juda? Une tribu encore sans gloire, malgré quelques privilèges, et même sous le poids du reproche de lâcheté ^ Même dans les premières années de David, elle avait encore si peu d'importance, que la Bible n'en parle qu'une fois, pendant tout le temps que Samuel exerça les fonctions de Juge. Encore n'en est-il fait mention qu'occasionnellement, et à la manière dont l'écrivain sacré en parle, il est aisé de comprendre que cette tribu était alors dans l'ombre*. Le premier livre des Rois rapporte que trois cent mille Israélites furent engagés dans la guerre contre les Ammonites; le contingent fourni par Juda ne dépassait guère la moyenne commune, puisqu'il ne s'élevait pas au delà de trente mille hommes. L'armée que Saûl opposa plus tard aux Amalécites était de deux cent mille hommes d'infanterie : Juda ne contribuait

le sacerdoce lévitiqiie n'existait pas encore, et les passages de la Genèse qui parlent des lévites ne remonteraient pas, selon eux, au delà de l'époque de Salomon. Les paroles de Jacob louchant la tribu de Lévi ont même servi d'argument principal aux critiques qui reculent au viii'= siècle la composition des quatre derniers livres de la Genèse. V. la note 1 de la page suivante.

1 Jud. XV, 9.-4

« I Hcg. XI, 8; XV, 4.

à ce chiffre que dans la proportion de dix mille hommes. Sans doute, il avait dès lors des privilèges; mais il n'arriva au commandement de toutes les tribus que par la fortune miraculeuse dun jeune berger, fils disaï. dont la Providence toute seule fit un roi.

Juda est appelé un lion. Il n*a pu être ainsi désigné, dit-on. que par un prophète ou bien par un écrivain contemporain de-Salomon. On pouvait assurément . sous le règne glorieux du prince . à cause des exploits de David . appeler Juda un lion ; mais la prophétie de Jacob est un bloc dont on ne peut rien distraire. Dans l'hypothèse de sa rédaction au temps de Salomon . comment expliquer ce qu'elle contient d'injurieux et de blessant à l'égard de Lévi, qui brillait en ce moment-là de tout Féclat d'un sacerdoce glorieux, partout honoré*?

Lexamen de la prophétie de Juda nous conduit donc aux mêmes conclusions que celui de la prophétie de Siméon et de Lévi.

Nous pourrions multiplier nos observations sur les autres points et faire remarquer, par exemple.

^ Pour échapper à cet argument, M. Reuss dit que la prophétie a été rédigée « au moment du régne de David, où il n'existait aucun sanctuaire lévitique central, qui assurât à Lévi une position prépondérante. » {VHisloire sainte et la loi, t. I. p. 447.) C'est tomber dans une autre difficulté, puisqu'il faudrait admettre que le corps lévitique a paru tout d'un coup avec ses lois, sa hiérarchie, ses pri\-ilèges et son culte. M. Renan prétend échapper à ces difficultés en plaçant à deux époques différentes, sous les Juges et sous David, la rédaction d'un morceau si évidemment un dans le style et les idées. {Histoire du peuple d'Israël, t. I, p. 364; t. II, p. 44.»

combien les traits qui visent Gad , Dan , Issachar, Zabulon, Aser, Nephthali et même Benjamin, tribu qui donna à Israël son premier roi, correspondent mal aux assertions des critiques que nous combattons. Un écrivain postérieur au temps de Jacob n'eût pas manqué, pour satisfaire l'amour- propre des douze tribus, d'en esquisser l'histoire. On sent, observe M. Munk, que c'est un père qui parle et qui distribue à ses enfants, selon les dispositions de leur caractère, et d'après ce qu'il sait de leur passé, le territoire qu'ils devaient occuper. Quel autre que Jacob aurait pu bénir Joseph avec tant de tendresse ? Un faussaire eût fait parler Jacob comme Virgile a fait parler la Sibylle.

Nous ne voulons point épuiser le sujet, ni faire valoir, en faveur de l'authenticité de la prophétie, le tour original et pittoresque des paroles du patriarche, les images singulières et inattendues qu'il emploie, la ressemblance du style avec celui des plus authentiques et des plus anciens cantiques de la Bible, en j)articulier avec celui des bénédictions de Moïse, évidemment imitées de la prophétie de Jacob, enfin avec celui du cantique de Débora. Kurtz a dit avec raison que la vraie date de la prophétie de Jacob est gravée dans cette prophétie même, et que, de tous les morceaux du Pentateuque qui ont été contestés, c'est celui-là dont on prouve le plus aisément l'authenticité.

Le principe sur lequel s'appuient les néocritiques est faux, historiquement et philosophiquement faux. Ils nient l'authenticité de la prophétie, parce que

son contenu dépasse les limites de la prévision humaine : Jacob ne pouvait naturellement savoir ce qui devait arriver à Lévi, à Juda, à Zabulon, à Issachar, à Dan, à Joseph et à Benjamin; donc, concluent-ils, il n'a pas prononcé les paroles que lui prête la Genèse.

Ce faux argument démontre une fois de plus que nos contradicteurs nient deux vérités certaines : la prescience de Dieu et la possibilité de la révélation prophétique. Nous nous contentons de signaler le faux principe sans le discuter ici*.

Hartmann objecte contre l'origine divine de la prophétie son inutilité. Ni au temps de Moïse, ni au temps de Josué , ni à aucune époque de l'histoire, son autorité n'aurait été invoquée.

Nous répondons : La prophétie regardait la fin des temps, c'est-à-dire les temps messianiques, désignés ordinairement, dans l'Ancien Testament, par les termes in novissimis diehus ^. Dieu voulut donner au patriarche mourant, qu'il aimait, la consolation d'entrevoir cette époque et la réalisation des destinées glorieuses qui lui avaient été déjà prédites. Il lui plut que de solennelles promesses fussent faites à chacun des douze fils de Jacob, afin que l'accomplissement de ces prophéties personnelles servît à fortifier leur foi aux promesses générales de la ré-

' Voyez plus haut, notre chapitre sur la Critique négative, p. 78.

- Gen. xLix, i. La prophétie suppose les tribus puissamment organisées. Les derniers jours ne désignent donc pas le temps où les Hébreux prirent possession de la Terre promise, comme le veulent certains critiques.

demption. Toutes les tribus ne contribueront pas de la même manière à leur accomplissement ; mais chacune aura sa part dans la préparation et sa fonction spéciale. Parmi les fils de Jacob, les uns seront pasteurs , les autres navigateurs; ceux-ci guerriers vaillants, ceux-là agriculteurs : mais tous reconnaîtront Juda comme leur chef incontesté, et sauront que de lui seul ils doivent attendre le dominateur pacifique qui doit sauver Israël.

Le rationalisme s'étonne de l'attente universelle dont le Messie était l'objet à l'heure oîi parut Jésus- Christ; mais cette attente et cette confiance s'étaient établies dans Ffesprit des Juifs à mesure qu'ils voyaient les prophéties faites à leurs pères s'accomplir invariablement. Or. de toutes ces prophéties, dont chacune fut un événement, celle de Jacob fut l'une des plus retentissantes.

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