CHAPITRE IV
La prophétie faite à Juda est, au point de vue messianique , d'une telle importance , que nous nous croyons obligé de la commenter dans toutes ses parties. Elle forme le grand intérêt du testament prophétique de Jacob. Nous en replaçons le texte, traduit de l'hébreu, sous les yeux du lecteur :
Pour toi, Juda, tes frères te loueront;
Ta main sera sur le cou de tes ennemis.
Les fils de ta mère se prosterneront devant toi. Juda est un jeune lion;
Tu saisis ta proie, mon fils, tu remontes du carnage. Le voilà qui se couche, qui se repose comme le lion,
Gomme la lionne : qui oserait le réveiller ? Le septre ne sera pas enlevé à Juda,
Ni le bâton du commandement d'entre ses pieds , Jusqu'à ce que vienne celui à qui il appartient (Scliilo):
C'est à lui que les peuples obéiront *.
* Gen. xLix, 8-10. Voici la traduction suivant la Vulgate : «Juda, te laudabunt fratres tui : manus tua in cervicibus inimicorum tuorum, adorabunt te filii patris tui. Catulus leonis Juda: ad prcedam, fili mi, ascendisti , requiescens accubuisti ut loo, et quasi lesena, quis suscitabit eum '? Non auferetur sceptrum de Juda , et dux de femore ejus, donec veniatqui mittendus est, et ipse erit expectatio gentiura. »
Telles sont les paroles de Jacob annonçant à son fils Juda ce qui devait arriver// /;t fin des temps. Elles avaient été précédées, nous l'avons vu, de sinistres prédictions contre plusieurs de ses frères, contre UiiJ^en, l'aîné de la famille, à cause de l'inceste dont il s'était rendu coupable ; contre Siméon et Lévi, à cause de leur cruauté à l'égard de Sichem, Rangés autour de la couche du mourant, tous durent être grandement troublés des malédictions sorties de la bouche de leur père, et Juda surtout. N'avaitil pas déshonoré Thamar et donné le conseil de vendre Joseph? « A sa place, je me serais dérobé tête basse et rouge de honte, » s'écrie un commentateur. Selon les rabbins , Juda , fort ému des dernières paroles j^rononcées contre Siméon et Lévi, fit un mouvement pour sortir ; mais son père l'arrêta d'un regard , en lui adressant ces mots consolants : Pour toi, Juda, tes frères te loueront.
Jacob commence par faire allusion à la signification prophétique du nom de Juda. Il signifie loué. Ce mot est formé du futur de nr , qui, à la forme hophal , signifie : il ser.i loué. Lia , aussitôt après la naissance de Juda, s'était écriée : « Maintenant je louerai le Seigneur^; » et elle nomma son fils Juda. Gesenius a remarqué que nv ne s'emploie dans la Bible que pour exprimer la louange qui s'adresse à Dieu. Maurer a fait la même observation. Ainsi ces paroles : « Tes frères te loueront , » prophétisent des gloires religieuses. Les hautes destinées de Juda
* Gen. XXIX . 35.
doivent en effet se réaliser dans la personne même de Jésus-Christ, le véritable lion de la prophétie. De même que le Christ a dit à Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ' ». de même Jacob . révélant le mystère caché sous le nom de son fils, lui dit : « Mon fils, tu t'appelles Juda : c'est avec raison, car tes frères te loueront. » Il existe dans le texte hébreu un jeu de mots sur
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Juda sera loué parce que sa main sera sur le cou de ses ennemis, parce qu'il sera victorieux de ses adversaires . en particulier des Chananéens : parce qu'il sera choisi par Dieu exprès pour conduire les autres au combat^; parce qu'il sera le premier dans l'ordre des campements et la marche des tribus , le premier à l'offrande, dans les sacrifices^; parce que, dans le partage de la Terre promise, il aura le premier lot^: parce qu'il représente David. Salomon. Enfin, et c'est la cause principale de la louange religieuse adressée à Juda . il est la figure de Jésus-Christ, devant lequel retentira éternellement le glorieux hosanna.
Ta main sera sur le cou de tes ennemis.
Le sens de ces mots est clair : ils signifient : Tu atteindras tes ennemis, tu les mettras en fuite et tu
' « Et ego dico tibi quia tu es Petrus, et super hanc petramaedificabo Ecclesiam meam. » (Matth. xvi, 18.) ' Voir plus haut, p. 379, 3 Jud, I, 2-19; XX. 18.
* Num. II, 3 et seq.; x, 14; vu. 12. ' Jos. XV, 1 et seq.
les poursuivras. L'Exode nous fournit un commentaire de cette parole : Cunclorum inimicorum luorum corum te tergu verlam^.
Ruben perd son droit d'aînesse : Juda lui est substitué. A ce dernier, les privilèges de l'aîné. Il a été pardonné à cause des dispositions d'un cœur repentant et généreux. Mais si derechef Juda devient coupable, ne sera-t-il point puni? Dieu lui accorde un privilège inamissible ; mais renonce- t-il à le châtier? Evidemment non. Nous ne serons donc point surpris de le voir retirer par moments à son élu la force et la victoire. Son privilège ne le soustrait point à la justice divine. L'éventualité d'un juste châtiment, loin d'infirmer ses prérogatives, montre au contraire combien elles sont solides. Les coups même de la justice de Dieu ne les détruiront pas; et c'est au milieu des humiliations profondes où tombera Juda prévaricateur, (pi'apparaîtra avec plus d'évidence le miracle de raccomplissement de cette parole : « Ta main sera sur le cou de tes ennemis. » Car il grandira môme au sein de l'abaissement. L'histoire témoigne de ce singulier phénomène. La puissance de la tribu de Juda s'éclipse au temps des Juges et pendant la captivité ; mais elle s'affirme ensuite plus dominatrice que jamais. Les progrès de son influence et- les vicissitudes de sa domination sont comme le fond de l'histoire du peuple de Dieu. Il n'y a au sein d'Israël, en définitive , cpi'une seule force , cpi'une seule puissance :
' Exod. XXIII , 27.
celle de Juda. Son autorité peut être amoindrie, mais jamais abolie. Le lion sommeille, mais il se réveille dans sa force; et David, représentant de la force victorieuse de Juda, pouvait bien dire : « Je poursuis mes ennemis et je les atteins; je ne recule jamais avant de les avoir vaincus. Je les anéantis, et ils ne se relèvent pas; ils tombent à mes pieds. Vous m'avez donné pour ceinture la force dans les combats'. »
Toutefois il faut chercher dans l'histoire , sans étroitesse desprit, l'accomplissement des promesses divines. Ainsi , c'est à David principalement qu'il a été donné de réaliser cette parole : a Ta main sera sur le cou de tes ennemis. » Cependant ne semblet-il pas que Dieu ait parfois abandonné ce puissant instrument des destinées de Juda? Après avoir choisi David pour roi, après l'avoir consacré par la main de Samuel, Dieu le laisse pendant dix années errer au milieu de son royaume, sans gîte et sans défense, exposé chaque jour à être trahi et livré. Il arrive au trône, mais bientôt il tombe dans une faute suivie d'une cruelle et malhonnête action envers un loyal sujet. Dieu cependant poursuivra ses desseins, et montrera, comme saint Paul l'a dit, que lorsqu'il s'agit d'une promesse divine, il faut espérer contre toute espérance-. Que de fois le royaume de Juda
* Persequar inimicos nieos, et comprehendam illos, et non convertar donec deficiant. Confringam illos, nec poterunt stare. Cadent subtus pedes meos. Et prœcinxisti me virtute ad bellum. (Ps. XVII, 38-40.)
^ Contra spem in spem (Rom. iv, 18).
dut paraître à ses ennemis tout près d'une ruine totale et définitive! Ne croirait-on pas, à la mort de Salomon , quand dix tribus se séparent à la fois de Juda, et plus tard surtout, dans la crise sitprême de la captivité, qu'il n'y a plus d'espérance , que désormais ce ne sera plus Juda qui aura la main sur le cou de ses ennemis , mais bien ceux-ci, devenus maîtres du lion déshonoré et captif? Quelle force le préserve alors, sinon la force merveilleuse qui veille à l'accomplissement des promesses?
Remarquons que cette parole : « Ta main est sur le cou de tes ennemis, » se trouve placée entre celle-ci, d'une part: « Tes frères te loueront; » et celle-là de l'autre : a Les fils de ton père s'inclineront devant toi. » Le privilège glorieux que les frères de Juda doivent louer, et devant lequel ils s'inclineront, est donc celui-ci : Juda est le guerrier vainqueur, Dieu l'a armé de la puissance même de la victoire.
Nous disons que David, issu de la tribu de Juda, eul pour mission de réaliser en partie cette prophétie. Son histoire en est la preuve. Il commence par terrasser le géant Goliath, ce chef de la puissance du monde armée contre Dieu ; car tel était vraiment l'orgueilleux Philistin. A peine David a-t-il justifié par la victoire cette parole : « Le Seigneur qui m'a sauvé des lions et des ours me sauvera encore des mains de ce Philistin , » que l'armée ennemie s'enfuit avant d'avoir été vaincue ^ Comme
' I Rcg. XVII , iil.
pour réaliser ces mots : « Tes frères te loueront..., les fils de ton père s'inclineront devant toi, » il arriva, lorsque David revenait de la poursuite des Philistins, que les femmes de toutes les villes d'Israël sortirent en chantant et en dansant devant le roi Saûl avec des flûtes et des tambours ; et elles répétaient comme un refrain , au milieu de leurs danses :
Saùl en a tué mille, Et David dix mille.
Tout Israël aimait David, car à la guerre il marchait à leur tête^ Lorsque les dix tribus qui s'étaient montrées moins favorables à David le reconnurent enfin pour roi, elles lui dirent : « Quand Saûl régnait sur nous, déjà tu menais et ramenais Israël^ » Cependant jamais David ne serait venu à bout de dominer l'ambition et la jalousie de ces tribus, d'Ephraïm en particulier, si cette parole : « Ta main sera sur le cou de tes ennemis, » n'avait pas visiblement combattu pour lui.
David a défait et soumis les Philistins, les Moabites, les Syriens de Saba et de Damas, les Amalécites, les Iduméens, les Ammonites. L'énumération de ses victoires occupe un chapitre du livre des Rois. Il étend sa domination du Nil à l'Euphrate : toute la Syrie lui paye tribut; Tyr et Sidon lui amènent les cèdres du Liban; les rois de Tyr et d'Egypte sont ses amis. Il eut des ports sur la mer Rouge;
* I Rcg. XVIII, 16 : « Omnis Israël et Juda diligebat David; ipse ingrediebatur et egrediebatur ante eos. » » II Reg. V, 2.
SCS Hottes abordaient en Arabie, en Perse, dans rinde et l'Afrique . Sa main fut vraiment sur le cou (le ses ennemis.
Mais Téclat de tant de gloire militaire fut obscurci , sous les successeurs de David , par de honteux échecs. Le Christ seul , dix -huit siècles en témoignent, a toujours eu les mains sur le cou de ses ennemis.
Les enfants de ton père se prosterneront devant toi.
Se prosterner devant quelqu'un ou Vadorer sont des expressions qui ont un même sens dans l'Ecriture ' . Les livres saints ne distinguent que deux adorations, l'une qui s'adresse directement à Dieu, et l'autre qui lui est rendue par l'intermédiaire de ses images et de ses représentants. Le Dieu de l'Ecriture veut être adoré dans ceux qui portent son image, qui parviennent à la sainteté , et même dans ceux qui ne sont que les dépositaires de son autorité et les exécuteurs de ses ordres. Il veut être honoré dans le père et la mère de famille , dans le vieillard ^ dans les princes^, dans les juges*. D'après l'Ecriture, il eût été non seulement irrespectueux, mais' impie , de ne pas se prosterner devant les représentants de Dieu. Par contre, les Juifs avaient bien soin de s'abstenir du même hommage à l'égard des enne-
* Voyez Gen. xxxvni, 7; I Ro{^. xx, 4i ; Is. xlix, 23; lx, 14; MaUh. IX, 18; xiv, 33; xx, 20; Marc, v. G, etc.
* Lcv. XIX, 32.
' Exod. XXII, 28.
* Exod. XXI, G; xxii, 7 el 8; Deut. i, 17,
mis de Jéhovah, Qu'on se rappelle Thistoire de Mardochée et d'Aman. Isaïe montre bien la nature et la raison de l'adoration qui est promise au descendant de Juda :
Voici ce que dit l'Eternel :
L'Egypte avec ses revenus , l'Ethiopie et ses richesses ,
Et les Sabéens à la haute taille Passeront à toi et t'appartiendront.
Ils marcheront à ta suite , les mains enchaînées ; Ils t'adoreront et te supplieront en disant :
« Ce n'est que chez toi qu'il y a un Dieu;
Il n'y a point d'autre Dieu que toi *. »
La majesté de Dieu se manifestera en Juda : ses hauts faits et ses victoires proclameront cette parole : Dieu avec lui. De sa tribu est sorti le lion , le Messie, dont il est écrit : « Dieu l'a élevé et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus -Christ est dans la gloire de son Père. »
Il est évident que ces paroles : « Les enfants de ton père se prosterneront devant toi, » se rapportent en définitive au Christ : Juda et David ne sont que ses représentants : le Messie est la pleine et entière réalisation de la prophétie ^ Jacob voyait le Schilo, c'est-à-dire le Messie, dans Juda,