CHAPITRE V
Nous arrivons à la plus importante des promesses faites à Juda , à celle qui explique les autres, qui les renferme , pour ainsi dire , toutes , et auxquelles elles sont subordonnées.
Le sceptre ne sorlirn point de Juchi.
Que faut -il entendre par cette expression le sceptre ' ?
Le sceptre est l'insigne de la souveraineté. Ce mot,
1 Le mot hébreu -CZ'w , que nous traduisons par sceptre, a été diversement rendu ; mais toutes les versions expriment une même idée, celle de la puissance. Les Septante ont traduit T32«; par ap-/">v ; la version syriaque par sceplrum ; Symmaque par à;o-Jcria ; Onkélos, par ces mois -.habem principafum ; le Targum de Jonathan et celui de Jérusalem par ]^Z^r:, reges ; Saadias par ^.^..^^^bJOl , virga. Il nous semble inutile de rechercher laquelle de ces traductions doit être préférée , puisque toutes peuvent être considérées comme les nuances d'une' rac-me idée. Le sceptre ou verge du commandement se trouve souvent représenté sur les monuments égyptiens. C'est un long bâton que le prince tient de sa main gauche et sur lequel U s'appuie, qu'il soit debout ou assis. S. Basile, Patrizi et quelques critiques traduisent le mot ;21C par tribu, sens qu'il a en effet le plus souvent dans la Genèse et dans ce chapitre même (v. 16 et 28). Mais l'opinion commune est que "CZU signifie ici nceptrum, virga; le contexte et le parallélisme semblent l'exiger, et les plus anciennes versions l'ont rendu ainsi.
souvent employé dans la Bible, désigne rautorité royale et l'autorité de Dieu : « Ton trône, ô Dieu, est éternel; c'est un sceptre de justice que le sceptre de ton règne '. » David, parlant de son fils Salomon, figure du Messie , dit encore : « Jéhovali étend le sceptre de ta puissance hors de Sion : domine au milieu de tes ennemis-. » — « Tu briseras la tête de tes ennemis avec un sceptre de fer ; tu les mettras en pièces comme des vases d'argile '. » Saint Paul donne au mot sceptre le même sens, dans son Épître aux Hébreux K II s'agit donc ici dun pouvoir suprême, d'une autorité souveraine et permanente au sein de Juda. en un mot d'une dynastie.
Déjà dans les promesses que Dieu avait faites à Abraham, il avait parlé d'un royaume qui devait s'étendre au loin. Dieu lui avait dit : « Je ferai croître ta race à l'infini; des rois sortiront de toi. Sara dcA-iendra la mère de puissantes nations et de rois : divers peu^^les sortiront d'elle \ » Ailleurs, il avait dit à Jacob : « Une multitude de tribus sortira de toi; des rois naîtront de ton sang^ » C'est cette domination promise en général à Israël qui s'individualise en Juda, et nous apparaît sous l'emblème du sceptre : sceptre tenu d'une main ferme et dont nulle puissance ne pourra s'emparer. Les rois
' Ps. XLIV, 7.
- Ps. cix, 2.
3 Ps. II, 9.
* Hebr. ii, 8; Zach. x. 11 ; Esth. iv. 11; v, 2; viii. 4; Is. xiv, b.
^ Gen. XVII, 6, Ib.
' Gen. XXXV, 11.
clÉgypte et d'Assyrie verront leurs trônes crouler, suivant cette prophétie de Zacharie : « L'orgueil dAssur sera confondu, et le sceptre d'Egypte sera humilié'. » Toute domination d'un peuple étranger sur Juda sera temporaire et caduque : mais son autorité sur ses frères et son empire moral sur les nations ne disparaîtront point avant la venue du Schilo. Cette double gloire pourra bien un instant s'obscurcir, mais elle reparaîtra bientôt plus évidente et plus assurée.
Le fait d'une double domination promise au sceptre de Juda est constaté dans l'Écriture : Juda doit commander à ses frères ; il doit soumettre à son autorité les ennemis d'Israël; car ces mots : « Tu saisis ta proie, » prophétisent une puissance conquérante, puissance que Balaam devait célébrer un jour : « Un sceptre s'élèvera d'Israël, et il frappera les chefs de Moab, et il désolera tous les enfants de Seth ; Edom sera son héritage ; Séir tombera au pouvoir de ses ennemis : Israël agira avec une grande force... Le dominateur sortira de Jacob et perdra le reste des villes... Son roi sera élevé au-dessus d'Agag, et son règne yrandiraK » Comment la prophétie s'est-elle réalisée?
L'accomplissement de la prophétie du sceptre commenta avec David : jusqu'au règne de ce grand roi, Juda n'avait été qu'un jeune lion. Saiïl, dit un commentateur, n'était, malgré sa taille de géant, qu'un avorton de puissance et de royauté.
« Zach. X, 11.
' Num, XXIV, 17, 18.
Il était d ailleurs de la tribu de Beujamin. Le vrai roi, la véritable domination n'apparaissent, dans la tribu bénie, qu'avec le fils d'Isaï. David fonda une dynastie qui dura de Tan lOoo à l'année 588, époque de la captivité. Mais, longtemps avant lui, sa tribu possédait déjà une prééminence et comme une sorte de primauté. Nous l'avons déjà dit et nous le constaterons plus tard : sans doute , le dernier roi de la famille de David fut Sédécias, et aucun prince du même sang ne devait à l'avenir, suivant Jérémie, monter sur le trône. Mais, pendant la captivité de Bab jlone , le conseil des anciens et les juges du peuple continuèrent à être choisis dans la tribu de Juda , ainsi qu'il apparaît par l'histoire de Susanne^ Daniel, qui exerça à Babylone une si glorieuse influence, était de sang royal et par conséquent appartenait à cette tribut Après la captivité, c'est à elle que l'autorité et le gouvernement furent principalement dévolus. Zorobabel, fils de Salathiel, était un prince de Judal Juda domina alors toutes les autres tribus, à ce point qu'il finit par les absorber toutes, et que tous les Israélites n'eurent plus qu'un nom, enfants de Juda ou Juifs. Les Juifs, sous les Ptolémées et les Séleucides, continuèrent à s'administrer eux-mêmes. Ce furent des nationaux et non des étrangers qui exercèrent le pouvoir sur lem^s compatriotes. Les Machabées, il est vrai, sortaient de la tribu de Lévi; mais ne
' V. dom Calmet, /(, loc.
* Dan. 1, 3, 0.
3 Agg. 1,1; 11, 3.
pciil-on pas les considérer comme parlant et agissant au nom de Juda , puisque Benjamin et Lévi, aussi bien que les autres tribus , avaient été après la captivité comme incorporées à Juda'? C'est amsi que Mardochée, de la tribu de Benjamin, est appelé dans le Hvre d'Esther un Juif, JudœusK Le nom de Juda, dit Stolberg, résuma tous les autres noms, ou plutôt il les absorba. Au temps de la venue de Jésus-Gbrist, la Palestine était divisée en Judée, Samaric et Galilée ; mais, selon la parole de Jésus- Christ à la Samaritaine . « le salut devait venir des
Juifs ^. »
a C'est seulement un demi-siècle avant Jésus- Christ, dit encore Stolberg, que les Romains commencèrent à dépouiller la Judée de son indépendance ; ce fut au moment de la venue du Sauveur qu'ils consommèrent la spoliation. Le recensement opéré par Auguste disait clairement aux Juifs qu'ils ne s'appartenaient plus et qu'ils faisaient désormais partie de l'empire des Césars. Le Christ avait douze ans lorsqu' Auguste envoya Coponius à Jérusalem en qualité de procunifeur: alors seulement le Sanhédrin perdit le droit de prononcer sur la vie et sur la mort, privilège dernier de la souveraineté en
Israël*. »
C'est ainsi que la plupart des commentateurs, et en particulier Reinke, dans sa consciencieuse mo-
1 I Mach. n, 6 et soqq.
« Eslh. II, 5.
3 Joan. IV, 22.
* Ilist. de la Relifj., I*"- vol., p. 234.
nograpliie de la prédiction de Jacob , interprètent ces paroles : <( Le sceptre ne sortira point de Juda jusqu'à la venue du Schilo. » Juda, c'est-à-dire ceux qui' le représentent, ne doit pas périr, et sa prééminence sur les autres tribus ne doit pas cesser avant la venue du Messie. Il suffit à Faccomplisseraent de la prophétie que Juda conserve une prééminence d honneur ou de juridiction.
Des doutes se sont cependant élevés dans Tesprit de plusieurs commentateurs touchant les restrictions apportées ici à la nature et à la durée de la puissance de Juda. Peut-on, disent-ils, réduire ainsi à une simple primauté d'honneur ce que l'Ecriture appelle la royauté, le sceptre? Il ne faut point, selon Hengstenberg , amoindrir la prophétie, ni l'interpréter par lambeaux. Or celle-ci , considérée dans son ensemble, suppose la double autorité de Juda non seulement sur ses frères, mais encore sur les nations; en second lieu, la durée de cette double autorité lui paraît mal définie et beaucoup trop restreinte par Reinke. Les termes de la prophétie , continue Hengstenberg, ne laissent aucun doute : la domination de Juda doit durer au moins jusqu'à la venue du Schilo, c'est-à-dire jusqu'à Jésus-Christ ; mais l'ensemble de la prophétie n'induit-il pas à penser que cette domination durera davantage ? Nous savons les objections que l'on va nous faire et les difficultés qui se présentent. L'histoire ne vientelle pas donner un démenti aux paroles de Jacob ainsi interprétées ? Que restait-il de la domination royale de Juda au temps de l'apparition de Jésus-
Christ? Nous n'apercevons plus qu'une autorité dépendante de Rome et un sol envahi par les légions victorieuses. Où est donc la prépondérance souveraine et toujours subsistante prédite, selon nous , par Jacob ?
Nous le confessons, répond le critique, s'il s'agissait de montrer en Judée une souveraineté politique à côté de celle de Rome, nous j renoncerions. R n'y a -pas de doute, le sceptre politique a disparu sous la domination romaine , et quiconque ne s'aveugle pas tout à fait est bien forcé de l'admettre ^ Mais ce serait une erreur capitale de croire que la domination promise à Juda devait être exclusivement matérielle : elle est avant tout spirituelle. La puissance temporelle n'a été donnée à Juda qu'accidentellement et comme un signe de sa puissance spirituelle. Au moment où le sceptre politique disparaissait, le sceptre religieux allait se montrer plus puissant que jamais. La royauté de Juda continuait. Nous adoptons pleinement cette interprétation d'Hcngstenberg.
R est vrai , Juda était profondément humilié à la venue de Jésus-Christ; mais l'abaissement n'était qu'à l'extérieur. Quelle prodigieuse puissance résidait en lui, invisible et cachée! C'était la puissance même de Dieu. Le Christ n'y préparait-il pas son
^ Le sceptre demeure i\ Juda, c'est-à-dire à Jérusalem, capitale du royaume de Juda, jusqu'à la dcpositiou d'IIyrcan III par Pompée. On peut dire qu'IIérode continua dans une certaine mesure la puissance promise à Juda , puisqu'il rép^nait à Jérusalem; ce fut la prise de Jérusalem en 71 (jui brisa pour toujours le sceptre politicjne de Juda. (V. les Derniers prophètes, p. 569.)
berceau ? Jamais la Judée n'avait été si près de son triomphe : elle était à la veille de conquérir le monde î
Nous lavons dit , et nous devons le répéter : les prophéties n'assurèrent point Juda contre les humiliations extérieures, contre la chute et la disparition temporaire de son pouvoir politique. Dieu ne renonça point au droit de le punir coupable et de le ramener par le châtiment au sentiment et à la pratique du devoir. C'est bien à lui que s'appliquent ces paroles de David :
(T J'assurerai à sa race une durée éternelle,
Son trône demeurera autant que les cieux. Mais si ses enfants abandonnent ma loi.
S'ils ne marchent pas dans ma justice, La verge à la main , je châtierai leurs révoltes ,
Et du fouet je punirai leur iniquité.
Toutefois je ne leur retirerai pas ma miséricorde ,
Et je ne mentirai pas à mes serments ^ »
Donc, plus la faiblesse et l'humiliation de Juda sont réelles, plus la divinité des promesses consolantes qui lui sont faites apparaîtra avec évidence. Dieu le soumit , dans le cours des siècles , à de rudes épreuves et à de grands châtiments. Ce ne fut point une épreuve légère que celle de la captivité. Il vit les fils de son roi égorgés sous les yeux de leur père, et ce roi lui-même traîné à Babylone : la royauté fut réduite à l'exil et à la servitude ! Mais,
' Ps. Lixxviii, 30-35.
de toutes les épreuves, la plus forte sans doute fut celle qui attendait les Juifs à leur retour dans la patrie. Cette patrie tant désirée, tant célébrée sur les rives de l'Euphrate, n'était plus qu'une terre désolée. Les frères que les Juifs croyaient retrouver étaient morts ou dispersés. Le sceptre lui- même gisait enfoui sous les décombres de la ville sainte ! Cependant ni le courage ni la foi ne faillirent en eux , et ils eurent raison .
Quel que soit l'abaissement de Juda, il est temporaire; ce n'est point un amoindrissement de la force spirituelle qui est en lui : le sceptre reparaîtra glorieux et respecté dans ses mains , et un jour le Christ naîtra de lui pour régner à jamais sur l'univers. Qu'importe que le pouvoir civil échappe à Juda ? Par le Dieu qu'il adore , par le pouvoir miraculeux et l'autorité spirituelle qui éclate dans ses prophètes, il domine ses vainqueurs. La puissance qui est en lui survit toujours et se manifeste à des signes qu'il n'est pas possible de méconnaître. Nous comparons cette puissance aux eaux d'un fleuve qui se dérobe momentanément aux yeux et coule sous les rochers ; ses eaux reparaissent bientôt, et plus pures et plus abondantes.
Il faut distinguer entre la perte définitive du sceptre et sa disparition temporaire. Dieu n'a pas garanti Juda contre cette dernière éventualité , mais seulement contre la première. Avant la captivité, le sceptre de Juda, comme autrefois la verge d'Aaron, ne refleurissait-il pas dans les mains de Josaphat, d'Azarias et d'Ezéchias? Au retour de la captivité.
Zorobabel ne vint- il pas reprendre la place où devait être reconstitué le royaume de David? Les Machabées, il est vrai, n'étaient pas de la tribu de Jiida ; mais ils montrèrent bien que la puissance du lion de cette tribu n'était point absente d'Israël. Ce ne fut point sans un dessein secret de Dieu que lun des Machabées , le plus vaillant de tous , s'appelait Juda. La vieille race de David, toujours reconnaissable, ressaisit un instant sa fortune militaire. Au milieu des ombres du déclin de sa puissance temporelle rayonne en elle une force cachée : c'est celle du sceptre de Juda. Le Christ put le reprendre de sa main puissante et l'élever glorieux sur le monde converti.
Le législateur ne sortira pas de sa postérité, ou plutôt, le bâton du commandement ne sera pas enlevé d'entre ses pieds *.
Cette phrase est la répétition de la précédente : elle entre dans l'économie du parallélisme poétique. On sait que les pharaons sont représentés, sur les monuments égyptiens , assis et tenant entre leurs jambes le sceptre ou le bâton de la puissance.
Jusqu'à ce que vienne^ Schilo, nSiu; nz^-ij tj.
* Le sens du mot ppn^ peut signifier clecernens ou legislator,ei aussi instrumentum decernentis, haculus imperii, bâton du commandement. Le parallélisme exige ce dernier sens ( Corluy, Spicilegium, t. I, p. 459). La Vulgate traduit le mot hébreu par dux, chef. Le sens général demeure le même dans l'une et l'autre version.
- Los mots "^z "î", que nous traduisons, après la Vulgate, par Jusqu'à ce que, sont interprétés difTéremmcnt par les critiques. Ouelqucs-uns joignent le mot TJ à la phrase précédente , qu'ils traduisent: Non nuferetur... in œternum. Le mot >3 prend alors la
Que veut dire Schilo ? Avant de chercher à déterminer la racine et la dérivation de ce mol nS"'tt'', constatons d'abord un fait d'une extrême importance. Toute l'antiquité , les chrétiens aussi bien que les Juifs, conviennent que le mot Schilo désigne le Messie, et que la prophétie de Jacob renferme une prédiction du temps de son arrivée.
Les paraphrases chaldaïques d'Onkélos et de Jonathan, et le Targum de Jérusalem ont reproduit le sens traditionnel : Jusqu'à ce que vienne le Messie. Donec veniaf Messias, Nn^uja "Tcn-Ty. Dans le Talmud se trouve posée cette question : « Quel est le nom du Messie à venir? » La réponse est : « le Schilo , parce qu'il est écrit : Jusqu'à ce que vienne le Schilo'. )) Les docteurs juifs les plus autorisés : Jarchi, Moses, Abarbanel, Kimchi, sont du même sentiment. Ainsi, les trois grands témoignages invoqués dans la synagogue, à savoir : le témoignage des Targumim . celui du Talmud et enfin celui des rabbins soni ici d'accord. De même, tous les Pères, sans exception, voient également dans l'expression
signification de quia. Onkélos admet les deux sens à la fois : Non auferelur in sclernuni, donec reniât. La traduction que nous adoptons est la seule admissible. Le mol 'T}J,œ(ernilas, est un substanlit qui n'est jamais employé adverbialement que lorscju'il est uni au mot ij. 11 forme dans notre texte une locution signiliant : usque (Juin, donec. Enfin l'accent athnach précède immédiatement le mol 11% ce qui empêche de l'unir à la phrase précédente. La locution Jusqu'à ce que suppose un terme à atteindre, mais non nécessairement un dernier terme. Aben-Py/.ra l'observe justement : Non esl sensus sccplrum esse recessuruni cuni veneril SHo, sed : Non deeril panis donec venial tenipus quo et erunl agri (cf. Matth. i, 25). ' Talm. trac. Sanhédrin , f. 15.
Schilo le Messie. Toutes les anciennes versions ^ s'accordent aussi sur ce point. Le fait est d'autant plus frappant , que le procédé d'anal jse philologique employé par les grammairiens diffère davantage.
Les interprètes modernes rejettent la ponctuation des Massorètes, et décomposent le mot Schilo en deux pronoms : c sché, qui, et *S, lô, à lui^. Ils obtiennent , par ce moyen , la phrase suivante : « Le sceptre ne sortira pas de Juda jusqu'à ce que vienne celui à qui (il appartient i. » Cette interprétation a pour elle la logique grammaticale de la phrase, l'autorité des Septante et des Targumim, et surtout le témoignage d'Ezéchiel , qui est le premier traducteur de ce passage; car, on n'en peut douter, c'est à la prophétie de Jacob que fait allusion le prophète quand il dit : « J'enlèverai à Sédécias sa couronne, et il n'y aura plus de domi-
^ La Viilgate est la seule des anciennes versions qui ne partage pas en deux le mot schilo. Saint Jérôme a lu : m'iC, missus, de nSvT, schalac/i, misit. Sa traduction a le caractère d'un commentaire ; elle fait ressortir Fidée d'un Messie envoyé de Dieu.
^ Le pronon "C , sché, est employé poétiquement pour "IXTN ; on le rencontre aussi dans le cantique de Déborah(Jud. v, 7; vi , 17). Les Septante traduisent ainsi : "Ew; av £).6y| Ta àr.oy.t'.[Lzwx a-j-û , donec veniant reservata ei. Le Syriaque et les Targumim : Donec veniat is (Messias) cujus est hoc [sceplrum). Les Pères de l'Eglise latine, se servant de l'ancienne Italique, ont lu :/s cui repositumest. Le P. Corluy, après avoir savamment discuté toutes ces traductions, conclut en disant : « Omnino adoptandam censemus lectionem nSw*, » îs CUJUS [est sceptrum). Cependant, ajoute-t-il, l'autre version ne manque pas de probabilité [Spicilei/ium, 1. 1, p. 4Gd). La plus forte objection que l'on puisse faire contre l'adaptation de nSw*. celui auquel, est que ce mot force d'admettre une ellipse et une forme grammaticale assez étranges. Ilanneberg propose de traduire schilo par « propriétaire ». Cf. Daniel, ix, 26; lS ^'N « non propriétaire ».
nation en Ii^raël jusqu'à ce que vienne celui à qui elle appartient *. »
Cependant le plus grand nombre des exégètes nioderncji, tels que Reinke , Keil, llengsten])erg, Delizsch , Patrizi. regardent le mot Schilo, nS'r , comme un des noms du Messie, comme un des titres avec lesquels le saluaient en espérance les pères d'IsraëP. Schilo serait un nom propre synonyme de Salomon, et signifiant le Pacifique. Cette opinion a pour elle l'autorité des Massorètes, et aucune objection péremptoire ne peut lui être opposée ^
' Kzech. XXI, 28(Vulg.): « Douce venirel ciijus est judicium, »
" ri'7'w* vient du verbe n'^w* , tranquillus fuit, et signifie pacificus , pacifuiuc, ou plutôt traiiquillUas, paix.
3 Nous ne mentionnerons que pour mémoire l'opinion étrange de certains rationalistes qui prétendent que Schilo désigne la ville de Schiloh ou Silo, de la tribu d'Éphraïm, où fut dressé le tabernacle lors de la conquête et où il demeura jusqu'à l'épocpie de Saiil (Jud. XVIII, 31 ;I Reg. i,3etll). Ils regardent cet événement comme le point culminant de l'histoire des douze tribus : interprétation singulière et trop ingénieuse ! La ville de Silo n'existait point au temps de Jacob. Selon le livre de Josué, elle a été bâtie après l'occupation de la Palestine par les douze trii)us. Mais Silo eût -il existé au temps de Jacob, qu'en vérité la mention de cette ville étrangère et inconnue eût été bien singulière dans la bouche de Jacob. Aucun de ses fils n'aurait compris ce qu'il aurait voulu dire. Ce patriarche embrasse les vastes horizons de l'avenir. Il voit d'une manière générale la domination de Juda sur tous les peuples, sans limite de temps et d'espace : il ne semble pas du tout occupé d'un voyage à Silo. Suivant les auteurs de cette interprétation, la pro|)hétie se serait réalisée principalement lorsque Juda conduisit, en personne, les Hébreux à Silo. 11 n'est pas vrai que Juda ait alors conduit les tribus; ce fut Josué, de la tribu d'Ephraïm, trilju ([ui, pendant toute la période des Juges, tendit à primer sur les autres. Juda eù(-il conduit tout le peuple d'Israël à Silo, que ce fait serait sans importance, car un si mince privilège ne peut être considéré comme l'accomplissement de la pro-
Quelle que soit l'opinion que l'on adopte . le sens messianique demeure : il s'agit d'un fils de Juda, sur lequel Jacob fait reposer des espérances de domination ou de paix. Schilo désigne le Messie, celui qui tient en main le sceptre de Juda, le prince attendu auquel ce sceptre était réservé, -'^r. Mais il est aussi le prince de la paix, comme l'appelle Isaïe^ : à ce titre, c'est encore le Messie que nous saluons sous le beau nom de nS'w, Schilo, c'està-dire Pacifique. Il a, en effet, apporté à la terre la paix : la paix de l'homme avec le ciel , la paix de l'homme avec lui-même!
Les peuples lui ohéiront , □'"2" nnp" 'h'.
Le mot n-p' signifie obéissance-. Il ne s'agit point ici d'une obéissance quelconque, mais d'une obéissance inspirée par la piété. C'est bien de cette obéissance qu'il est question dans le passage des Proverbes oîi se retrouve le mot nni:*^.
phétie. Tuch le reconnaît lui-même. D'autres philologues, comme Gesenius, Knobel, Reuss, donnent à Schilo la signification de paix, et traduisent : « Le sceptre ne sortira pas de Juda jusqu'à ce que la paix arrive, » jusqu'à ce qu'il arrive à pacifier le pays de Chanaan et qu'il se fasse reconnaître comme revêtu de l'hégémonie, ce qui s'est fait parles victoires de David. Renan (Hist. d'Israël, t. II , p. 44 ) traduit par le pacificateur.
Ms. XI, 6; cf. Is. IX, 3; xiii , 6; Mich. v. 3; Ps. lxxi, 1-6; Ephes. II, 4, etc.
* Il est vrai que les Septante et saint Jérôme l'ont traduit par attente : Kai àuToçTTooT^oxia à6vàjv : Et erit expectatio gentium. Mais cette traduction repose évidemment sur la fausse dérivation du mot nnp^ de la racine nip. Les Septante se sont mépris une seconde fois sur cette racine , et ils ont confondu au chapitre xxx , verset 17, des Proverbes , nip' avec nnp\
^ Le mot arabe correspondant çSa ne désigne pas non plus
Un commeiilateur a fait sur ce texte : Les peuples lui obéiront, deux réflexions excellentes. Voici, dit-il, un texte d'or et digne d'être médité. 11 nous apprend que le règne du Christ ne sera point comme celui de David, dont il est dit, au deuxième livre des Paralipomènes , qu'il fut un homme de guerre et qu'il versa beaucoup de sang*. Non, le règne du Schilo sera exempt de violence. Ce règne sera celui de la paix dans l'obéissance et dans la foi. De pacifiques apôtres annonceront l'Evangile; ils n'appelleront à leur aide ni la violence ni le glaive : difTérence profonde du règne du Christ et du règne des hommes! La parole évangélique sera la seule force qui renversera les idoles et triomphera du monde. Le Schilo lui communiquera sa propre vertu , et le Christ régnera par sa puissance persuasive. Tous les peuples croiront et obéiront ^
rol)éissaiice en gcncral, mais robcissauce voldnlaire. Aussi npi veut û'ive pieux, respectueux.
* II Parai., xxiii , 3.
^ Il est clair (jiie par ces mois : Les peuples lui obcirunl , il faut eiilendre non seulement les i)euples de la terre de Chanaan , mais foules les nations du monde. S'il s'agissait ici d'une ualiou en particulier, elle serait désignée. Aussi le roi -prophète a-t-ilditeu parlant du Christ : « Sa domination s'étendra d'une mer à une autre mer, des bords de l'Euphrale aux extrémités du monde. » (Ps. Lxxxi,8.) Et Isaïe : « Les Gentils l'adoreront. » (Is, xi, 10: Ipsuni (jcnlcs dcprecabunlur.) Le rapprochement de la prophétie de Jacob avec les Promesses montre évidemment qu'il faul interpréter l'expression D'Q" par ta é'Ôvt), c'est-à-dire par tous les peuples sans exception, onines f/eules. Le peuple juif est ordinairement désigné par D^, populus, au singulier. Le Targum de Jérusalem cl de Jonallian, le Hereschit-l{ai)l>a el un nombre considérable de rnl)bins i)()urraicnl être cités à l'appui de cette inlerprélation. Sainl Jérôme el Ions les Pères sont ici d'accord.
Ainsi , dit Hanneberg , le regard du propliète mourant s'étend jusqu'au jour où viendra Celui qui doit réunir sous son sceptre comme un troupeau , non seulement les douze tribus disraël , mais tous les peuples de la terre, et qui portera le nom de Prince de la paix. Au moment de bénir Siméon et Lévi , son indignation éclate contre le zèle qui les a portés à laver dans le sang des païens la violence faite à Dina : « A Dieu ne plaise, s'écrie-t-il, que mon àme ait aucune part à leurs conseils, et que ma gloire soit ternie en me liant avec eux! Que leur fureur, que leur colère, qui est si dure, soient maudites! » Jacob se sépare prophétiquement de cet esprit de justice rigoureuse, de vengeance et de colère qui a animé les deux frères , et qui fut celui de l'Ancien Testament, Il se rallie à l'esprit de l'Evangile futur, et il laisse s'épancher de son cœur toutes les bénédictions pour l'homme de paix qui naîtra de Juda. Un jour, dans la contrée même ensanglantée par la vengeance de Siméon et de Lévi , à Sichem , les apôtres , encore guidés par l'esprit de la loi ancienne, s'écrieront : «. Maîlre, voulez- vous que nous appellions le feu du ciel sur cette ville , pour la consumer? » Mais Jésus, comme faisant allusion à la parole de Jacob , répondra : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes les enfants : Le Fils de l'homme est venu pour sauver et non pour perdre *. »
Quinze cents ans s'écouleront encore avant que
' Luc. IX, o2-o»i.
cet esprit que Jacob salue et reconnaît comme le sien , arrive à la domination par le Prince de la paix, et avant que le monde enlende le Messie dire à la terre : Pncem veiii mittere. Il faut d'abord qu un long travail se fasse en Israël pour que la vérité s'établisse par sa seule force , sans combats et sans le secours de la violence '.
Résumons l'importante prophétie de Jacob , après l'avoir éclairée dans ses moindres détails: a Pour toi, ô Juda, tu es l'élu, le privilégié entre tous. La domination et la suprématie sur tes frères t'a été accordée. Non seulement tous mes enfants t'obéiront et t'adoreront, mais à tes pieds tomberont tes ennemis vaincus. Tu seras semblable au lion qui revient avec un riche butin, et qu'on n'ose troubler dans le repos qui suit sa victoire. Cette domination, tu ne la perdras jamais. Tu la posséderas encore, quand de ta race sortira celui à qui elle est réservée, le Prince de la paix, à qui toutes les nations de la terre obéiront. Ton sceptre spirituel, dont tes privilèges temporels seront le signe, ne sera jamais ravi! »
' Ilanneberg, Ilixt. de la révélation hihliqtie, III" part. c. 2.