‹ De l'Eden à MoiseChapitre 73 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Apre? avoir raconté les derniers moments de Jacob et sa sépulture dans la caverne de Macpélah, près de Mambrc, en Chanaan. la Bible fait en quelques mots le récit de la mort de Joseph, qu'elle termine ainsi :

Joseph dit à ses frères : « Je vais mourir ; mais Dieu un jour vous ramènera dans le pays qu'il a juré de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob. Alors vous emporterez mon corps d'ici. » Et Joseph mourut à l'âge de cent dix ans; on Tembauma, et on le mit dans un cercueil, suivant la coutume égyptienne.

Sur ces paroles se ferme le livre de la Genèse. Depuis la mort de Joseph jusque vers la naissance de Moïse, c'est-à-dire pendant environ un demisiècle \ les Hébreux, qui habitaient Gessen, vécurent

1 On fixe généralement la mort de Joseph à l'an 1<)3d avant Jésus-Christ, et la naissance de Moïse à Tan 1370, quatre-vingts ans avant TExode. La durée du séjour des Hébreux en Egypte, d'après deux passages delà Bible (Exod. vi, 20; Num. xxvi, 57-59), n'a guère pu dépasser deux cent quinze ans, de 1706 à 1491 avant Jésus-Christ. On concilie ces passages avec ceux qui assignent à ce séjour une durée de quatre cent trente ans (Exod. xii, 40; Act. vu, 6), en en fixant, avec Josèphe et saint Paul (Gai. m, 17). le commencement au temps de la venue d'Abraham en Egypte.

en paix, fidèles en général aux traditions des ancêtres, séparés des Égyptiens par leur culte, leurs mœurs et leur langage. La profession de pasteurs, la simplicité et la pauvreté de la vie nomade, leur valurent l'oubli. Un peuple orgueilleux et très civilisé, en les dédaignant, assura leur tranquillité. Ainsi commença de s'élever entre les fils des promesses et la profane Egypte la barrière qui, affermie et surélevée par la Loi, devait, dans la suite des siècles, les séparer de tous les Gentils idolâtres; et dès le premier moment les Israélites prirent l'attitude qu'ils garderont désormais vis-à-vis des goïm.

Préservés des superstitions égyptiennes, ils adoraient uniquement le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. La doctrine patriarcale était le seul enseignement religieux que les pères transmissent à leurs enfants. Seuls quelques Hébreux, isolés de leurs frères par les circonstances, furent initiés, comme Moïse , à ce que saint Etienne a appelé la sagesse des Egyptiens. En présence d'un symbolisme étrange, compliqué, puéril, les fils de Jacob s'en tinrent à leur antique foi. Les emprunts faits par Moïse à l'Egypte sont demeurés superficiels. Le législateur reproduira plus d'un détail de l'arche égyptienne quand il donnera à son peuple l'arche d'alliance; il prendra dans le code sacerdotal des Misraïm des prescriptions applicables à Israël : mais l'emprunt sera peu important et réglé strictement par Dieu lui-même. Cependant il s'en trouva qui, poussés par leur humeur ou la curiosité, se mêlèrent aux Egyptiens, et changèrent leur antique

moïse

loi pour les pratiques et les croyances étranges de

leurs maîtres '.

Placés sous la dépendance de l'Egypte, les Hébreux n'en étaient pas moins gouvernés par des chefs de leur nation. Les familles descendant d'un ancêtre commun formaient les tribus. Chacune de ces familles avait son zakên ou scheik. Ces chefs de famille à leur tour étaient placés sous les ordres des chefs de tribus, appelés hak en égyptien. Des schoterim ou scribes , de race israélite , étaient auprès des Hébreux les représentants de l'autorité du pharaon, et répondaient devant le gouvernement du payement des impôts dus à r Egypte par la colonie K

Après Fexpulsion des rois pasteurs, une dynastie guerrière et conquérante occupa le trône d'Egypte. Ce fut pour ce pays une époque de gloire pendant laquelle les Israélites ne furent pas inquiétés. Il semble même que le nouveau gouvernement, voyant en eux des hommes exacts à payer les tribus et des serviteurs utiles , les traita honorablement. Ils furent associés aux premières campagnes de la dynastie. On leur accorda assez de liberté pour qu'ils pussent dès lors tenter de s'établir sur quelques points de la Palestine. Les fils d'Éphraïm, lit-on dans la Bible,

1 V. plus bas, p. 483.

■^ Ex. m, 16 et 18; vi, 14 , 2b ; cf. v, 6, 10-19. Les conducteurs des travaux, qui portaient le nom de ama'ù', schoterim, étaient sans doute des scribes à la façon des chefs de chantier qui constatent la présence des ouvriers, indiquent la besogne à faire, tiennent les comptes des matériaux, etc. Plus tard, le schoter deviendra un L;rammairien, un historiographe, un savant. Les schoterim se servaient très probablement des caractères phéniciens pour l^urs écritures.

combattirent les habitants de Geth et leur enlevèrent leurs troupeaux. Une fille de la même tribu fonda plusieurs établissements dans le pays de Chanaan. Enfin des hommes de la famille de Séla , fils de Juda , firent quelques conquêtes sur le territoire des Moabites '.

Cependant une nouvelle dynastie, que l'on croit être la dix-neuvième , arriva au pouvoir avec le Rhamessou ou Rhamsès I" des monuments égyptiens : c'est celui que l'Écriture appelle « un roi nouveau qui ne connaissait pas Joseph ». Les descendants de Jacob lui causèrent des ombrages ; leur condition d'étrangers, l'importance que leur donnait le nombre, quelque velléité d'indépendance peutêtre les firent considérer comme des hôtes suspects et dangereux ^ Rhamsès les accabla de réquisitions; il

' I Parai, vu, 21, 24.

■^ Rhamsès I", selon toutes les vraisemblances, descendait des anciens Hyksos ou pasteurs que la dynastie précédente avait expulses. (V. Lenormanl, up.cil., t. II, p. 219.) On peut croire que Rhamsès se vengea des Hébreux qui s'étaient attachés aux princes de la XVIIF dynastie, ses ennemis. Cependant il faut reconnaître que l'époque de l'exode disraël est incertaine. Les raisons pour lesquelles on la fixe au xiv^ siècle , vers la fin de la XIX'' dynastie, ne sont pas absolument concluantes. Les données chronologiques de la Bible s'accommoderaient d'une date plus reculée (voir plus haut, p. 46o, note 1 et page 484). Nous ne doutons pas que les découvertes ne viennent un jour éclairer cette question et donner h la Bible une nouvelle confirmation. Les célèbres tablettes de Tellel-Amarna, dont nous avons déjà parlé, semijlenl favoriser le sentiment de ceux qui placent lexode au commencement du xV' siècle. Il y est parlé des Ilnhiri et des « mercenaires de Jaudu, » qui envahirent le pays de Chanaan, sous la conduite d'un certain Elimilki ou Malkiel, et contre lesquels Abdihéba, roi de Jérusalem (Urusalimi, demande des secours au pharaon Aménojjhis IV. On voit dans les lettres des princes chananéens, les villes du^ys tomber

moïse 469

leur imposa, sous la conduite des madjaïu ou chefs de corvée, les tâches les plus rudes dans la construction des villes qu'il fonda, en sorte que leur sort, empirant de plus en plus, finit par devenir celui de l'esclave. Séti I", son fils, et Rhamsès II, son petit-fils, princes entreprenants et grands constructeurs, leur firent une situation misérable. Le dernier surtout, despote, violent, est demeuré célèbre par ses débauches autant que par sa cruauté. Les monuments lui attribuent soixante -dix enfants. Se plaçant au-dessus des lois sociales et morales, il en vint jusqu'à épouser une de ses propres filles.

Les peintures des tombeaux égyptiens et divers passages des papyrus retracent des scènes de travaux forcés. On voit des ouvriers de race sémitique mouler des briques et élever des murailles sous les coups de fouet des surveillants ^ . Une inscription hiéroglyphique . datée du règne de Rhamsès II , énumère le? populations ainsi employées aux constructions publiques et mentionne, dans le nombre, les Aberiou ou Hébreux ^

les unes après les autres au pouvoir des Habiri et des mercenaires de Jaudu. Ces derniers ne sont-ils pas les Hébreux ? La question est sans doute discutable; mais il est difficile de voir dans les lettres d"Abdihéba une allusion aux entreprises éphémères dont parlent les Paralipomènes (I Parai, vu, 21. 24). Tout porte à croire qu'elles font allusion à l'envahissement de la Palestine par Josué.

' Ex. I. 11-14. Cf. Maspero. Iliat. anc. ries peuples de l'Orient, pp. 221 et suiv.

- Chabas, Mélanges égypl., f* série. Les Hébreux construisirent deux villes à Torient du Delta : Pithom, donl on a retrouvé les ruines à Telî-el-Maskhuta. ot Rhamsès, cette dernière ainsi appelée

Les fils d'Abraham, pendant leur séjour en Egypte, furent donc lour à tour privilégiés et considérés , puis dédaignés, traités en suspects, enfin en esclaves. La Bible constate ces vicissitudes. Appelé dans une terre fertile qui lui sert de berceau, le peuple naissant se multiplie dans l'abondance et la paix. Les rois pasteurs voient d'un œil complaisant prospérer une population de nomades , qui leur rappelle à eux-mêmes leur premier état. Puis viennent les épreuves : elles servent à détacher Israël d'un pays oii les bons traitements l'eussent peut-être fixé.

Quand monta sur le trône le chef d'une dynastie hostile, les Hébreux formaient déjà une masse résistante. Il était trop tard pour supprimer ou transformer ces étrangers, devenus un peuple. Aux regards de leurs maîtres ils étaiejit, quoique dans de moindres proportions, ce qu'a été l'Irlande pour l'Angleterre , et la Pologne jjour la Russie, des ennemis de l'intérieur. On ne put ravir aux Hébreux qu'un bien fragile autant que précieux , la liberté. On les interna dans le royaume ; on leur interdit la vie nomade ; on leur enleva leurs troupeaux. Mais par là furent resserrés les liens qui se forment entre les opprimés. Us apprirent à se protéger mutuellement et à affirmer leur existence ^ Il n'est pas de fraternité à la fois plus ferme et plus touchante que celle qui est scellée par la persécution. Les fils de Jacob grandirent à l'école du malheur, la meilleure

fl'après le nom du pharaon. Ces villes sont fréquemment mentionnées sur les monuments égyptiens.

* Exod. II, H-12.

de toutes les écoles. Leurs croyances communes leur devinrent plus chères ; ils en goûtèrent mieux la simplicité et la vérité. La pensée de 1 aflianchissement germa dans leur esprit ; ils étaient forts , ils arriveraient à inspirer la crainte : Dieu ferait le reste.

Pendant que les travaux les plus rudes , ceux des constructions, formaient le peuple à lendurance, ses chefs futurs , employés dans les travaux d'art , et comme nôgsim ou copistes dans les innombrables bureaux de l'administration des villes, s'initiaient aux habitudes et aux connaissances d'un peuple civilisé. Ainsi Dieu procurait aux Israélites les moyens d'acquérir une instruction qui leur eût fait grandement défaut, une fois livrés à leurs propres ressources. Dès la sortie d'Egypte ils sauront s'armer, et ils seront bien commandés. Capables de se défendre, de se gouverner, de se nourrir, riches des industries et même de l'or et de l'argent ravis à leurs ennemis, rien ne leur manquera de ce qui fait la force et l'indépendance des peuples. Ils auront leurs propres scribes, qui. profitant des loisirs du désert, mettront en ordre les vieux souvenirs et les vieux titres de la famille de Jacob. Enfin, et c'éiait là toute leur destinée, ils échapperont au plus grand des dangers qui les menaçaient, celui de perdre leur foi au milieu de l'idolâtrie égyptienne. L'oppression, la servitude, qui pouvait déterminer la ruine définitive des Hébreux, les sauva. La tyrannie de leurs maîtres rendit la religion des Egyptiens aussi odieuse que leurs personnes. L'n mur de séparation s'éleva

entre les oppresseurs et les opprimés. Le sentiment de nationalité s'affirma et fortifia Israël dans rattachement à sa langue et à son symbole. Sous les coups de fouets des maîtres de corvée s'exaltera la foi aux promesses faites aux ancêtres. Des voix sorties d'Hébron , de Sichem et de Mambré arriveront jusqu'à Tanis : elles enflammeront l'espérance et le courage.

C'est quand Rhamsès ordonna de jeter dans le Nil tous les enfants mâles de la prolifique colonie, que Dieu fit naître l'homme destiné par lui à devenir l'organe des revendications de son peuple et son libéteur. Ironie de la Providence qui , tant de fois depuis, a fait de ses ennemis les instruments de ses desseins! Les filles du pharaon sauvent Moïse des eaux; elles l'élèvent, elles font instruire dans la sagesse des Egyptiens celui qui s'en armera contre eux.

En Moïse, les Juifs ont toujours salué leur libérateur, leur législateur et leur prophète. Pour les chrétiens. Moïse est de plus une grande figure de Jésus-Christ. Toute sa vie fut un combat. « Moïse apprit, dit Bossuet , ce qu'il en coûte à sauver les enfants de Dieu , et il fit voir de loin ce qu'une autre délivrance devait un jour coûter au Sauveur du monde. »

En ce siècle de passion religieuse, on n'a pas craint de s'attaquer à une personnalité historique si haute, et dont l'activité entre comme élément nécessaire dans la trame même des événements. En parlant (les incrédules qui, déjà de son temps, poussaieni

moïse 473

loin leur? négations en matière d'Ecriture sainte, Bossuet s'écriait : « Qu'importe leur folle audace, puisque un fait immeijse les arrête ; ils ne nieront pas un Moïse. » Le génie perspicace de Bossuet était en défaut; aujourd'hui, aux yeux des néocritiques, l'existence de Moïse est devenue douteuse '. Sa vie ne serait qu'un tissu d'invraisemblances. La fable, disent-ils, y a pénétré par une si large brèche, que r existence même du prophète peut être mise en question.

La raison d'une négation si colossale n'est autre que celle-ci : la vie de Moïse est un perpétuel miracle ; or la science a pour principe de n'admettre aucun miracle.

On le voit, une fausse philosophie, ici encore, a entraîné la critique. Nous avons traité la question du miracle; nous y renvoyons le lecteur-. Aucun agent surhumain n'intervient dans l'histoire, disent les néocritiques ; et partant de ce faux principe qui ne se comprend que par l'athéisme, ils estiment avoir le droit de nier l'histoire de Moïse, nécessaire cependant à la logique des événements. Le Pentateuque, ce livre de Dieu, aux aspects multiples et variés , auquel , avant Moïse , chaque génération a préparé une page, ne serait plus qu'une sorte de

' M. Renan appelle Moïse « une figure mythique ». Puis, sans souci de la contradiction, il ajoute : Son existence cependant est « très probable ». Mais « si Moïse a existé » , il n'a été « qu'un de ces sorciers que l'Egypte possédait » {Hist. du peuple d'Israël, t. I, p. 139.) Il a le triple talent d'être à la fois mythe, législateur et sorcier.

' Voir notre ouvrage /es Evangiles et la critique.

plaidoyer pro domo , écrit par trois ou quatre lévites , pour servir les querelles et les intérêts opposés des petites tribus du nord et du midi de la Palestine !

Nous avons réfuté ces allégations, nous n'y reviendrons pas. Aux yeux de tout homme sincère. Moïse demeure ce que l'antiquité Fa toujours cru. Son existence est solidairement liée à celle d'Israël. L'une entraîne forcément l'autre. Moïse est à l'histoire d'Israël ce que la base est à l'édifice; et, en définitive, sa vie n'est ni plus ni moins merveilleuse que celle d'Israël lui-même. Si l'histoire d'Israël est rangée par M. Renan parmi les unica des annales des nations, pourquoi la vie de Moïse ne prendrait-elle pas place aussi parmi les unica des existences humaines?

Nous ne connaissons rien de bien certain sur le genre de savoir que Moïse acquit à l'école des Egyptiens , nous ignorons comment il faut interpréter l'Ecriture à ce t égard ^ Il paraît vraisemblable qu'adopté par une princesse et élevé sous sa direction, le jeune Hébreu reçut les leçons des meilleurs maîtres de son temps. N'oublions pas non plus que, nourri par sa propre mère Jochabed, il vécut auprès d'elle pendant le temps que les enfants demeurent, en Orient, dans les gynécées, c'est-à-dire pendant six à sept

* Act. VII, 22. « Moïse possédait toute la science des Égyptiens; il était puissant eu actions et en paroles. "(Cf. Joseph. A. J., II, xi, 7. Orig. , C. Ce/, m; Clem. Alex., Strom. i; et les autres Pères cités par Brucker, Ilist. crit. phUosophiœ, t. I, p. 78.) Schiller (die Senduiif/ Moses), a exagéré l'instruction sacerdotale de Moïse et les influences de celle-ci sur la législation mosaïque.

xMOISE 475

ans. La mère dut initier son fils à la foi de sa nation ; et Ton sait combien l'enseignement maternel pénètre dans l'âme des enfants. Ce zèle pour la religion de sa mère grandit avec le temps. Après avoir été longtemps comprimé dans le cœur de Moïse, le patriotisme religieux éclata soudain le jour où, voyant un Egyptien maltraiter un de ses frères, il se jeta sur lui et le tua'.

L'éducation que Moïse reçut de sa mère et de ses maîtres égyptiens fut une préparation éloignée à sa grande vocation. Le séjour qu'il fit dans la solitude des déserts de l'Arabie septentrionale en fut une autre. Pendant vingt années de retraite, son cœur de patriote saigna au récit des malheurs des siens ; ses vœux et ses prières avaient pour objet leur délivrance, car les promesses faites aux pères d'Israël lui revenaient souvent en mémoire. Sa foi s'affermissait quand il comparait la religion monothéiste aux superstitions égyptiennes. Mais en même temps il s'inquiétait : pouvait-il se dissimuler que rien n'est contagieux comme l'exemple des foules? Les Israélites , que leur esclavage forçait de vivre avec les idolâtres, n'adopteraient-ils pas à la longue leurs croyances et leurs mœurs , dans le cas surtout où les Egyptiens , devenus plus justes, cesseraient de les accabler de mauvais traitements? Moïse priait Dieu de prendre la défense de son peuple et surtout de lui garder sa foi. La pensée de l'afFranchissement hantait son esprit , mais l'impuissance à laquelle il se sentait condamné faisait le tourment de sa vie.

* Ex. II, 11-14.

Tel fui Moïse au désert ; tels y seront un jour Elie et Jésus. Les préparations et les analogies divines sont admirables.

Il ne faut pourtant pas croire que l'isolement de Moïse au désert ait été absolu. Son mariage avec la fille d'un prêtre de la tribu des Ginéens le mil en rapport avec une famille patriarcale et sacerdotale ' . Par Jéthro, son beau -père, il avait des nouvelles de l'Egypte et de ses frères. Avec lui , dans les longs loisirs de la vie de pasteur, il s'entretenait du passé et de l'avenir de sa race.

Vn jour cpi'il était allé au mont Horeb, Moïse vit un buisson enflammé ; il observa que le feu ne le consumait pas, et lorsque, pour se rendre compte du phénomène, il s'approcha du buisson, une voix se fit entendre : « N'approche pas d'ici; enlève les sandales de tes pieds, car le lieu où tu marches est une terre sainte. Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. » Moïse, tremblant, se voile aussitôt le visage pour ne pas apercevoir Dieu face à face.

' Les Cinéens, tribvi à laf|iielle .ippartcnait Jéthro (Jud.i, 16), habitaient le pays de Madian, c'est-à-dire entre la montagne du Sinaï et la mer Rouge (Gen. iv, 27; xviii, 27; Num. x, 30). Ils étaient très proches parents des Israélites (Gen. xxv). Une partie d'entre eux se joignit, lors de la conquête, à la tribu do Juda (Num. XXIV, 21 ; cf. .lud. iv, 11 ); une autre partie aux Amaléciles ; mais ils ne furent pas compris dans la guerre d'extermination déclarée à ces derniers ^I Hcg. xv, 16). Les Cinéens, avec quelquesuns des peuples mentionnés au chapitre xv de la Genèse, comme les Réphaïm (18-21), semblent avoir précédé dans ces contrées les peuplades chananéennes. Moïse, par son beau -père le prêtre Jéthro, dut connaître les traditions d'une haute antiquité.

moïse 477

C'est après avoir ainsi donné à Moïse des signes manifestes de sa présence . que Jéhovah lui impose la mission de délivrer les Israélites du joug des Égyptiens et de les conduire dans la terre promise à ses ancêtres. En vain Moïse s écrie : a Mais que suis-je, moi. pour que j'aille trouver le pharaon et que je conduise hors d'Egypte les enfants d'Israël ? Quand je leur dirai : C'est le Dieu de vos pères qui ma envoyé vers vous , s'ils me demandent : Quel est son nom? que leur répondrai -je? » Alors Dieu dit à Moïse : a Je suis Celui qui est. Tu diras ceci aux enfants d'Israël : Celui qui s'appelle Je suis ma envoyé vers vous. »

Moïse bouleversé va trouver son frère Aaron. dont le concours lui avait été promis par la voix divine. Bientôt sa résolution est prise : il ira à ses frères ; il lés convaincra de la mission que Jéhovah lui a confiée.

Sous la main de Dieu , en étroite union avec lui , Moïse deviendra un thaumaturge . le vainqueur des devins du pharaon, le libérateur de son peuple. Il organisera en nation une multitude sans cohésion, s'en fera le législateur, et son œuvre restera, plus solide que celle des Solon , des Lycurgue et des Xuma. On a dit. sans foninir des preuves convaincantes, que les codes mosaïques renfermaient des additions ultérieures , offraient la trace de nombreuses retouches; rien n'est moins établi. Mais, cela fùt-il, il n'en serait pas moins vrai que le noyau de ces codes, comme l'esprit qui en relie toutes les parties et les caractérise, suffiraient à immortaliser Moïse : le tout moral lui appartiendrait.

En plaçant dans son jour le monothéisme patriarcal, en déduisant de ce principe essentiel et nécessaire les conséquences qui en découlent, il a, le premier dans l'histoire, exposé cette doctrine de vérité qui finit par triompher du paganisme universel. « Dieu se fit connaître à ce fjrand homme, dit Bossuet, plus qu'il n'avait jamais fait à aucun homme vivant. » Il se révèle à Moïse comme un Etre personnel et tout- puissant, et, de plus, comme un Etre dont la sagesse prévoit et dirige les événements du monde et les actions des hommes ; il se nomme : « Je suis Celui qui suis, Jahveh^ » Mais Celui qui est, Celui qui s'élève au-dessus du temps

* mn^, Jaliveh , est le mot hébreu dont l'usage, chez nous, a fait Jéhovah. Ce nom correspond à une connaissance de Dieu plus profonde et peut-être plus exacte que celle qu'en avaient les patriarches. Elle ex})rime ce que les théologiens entendent par aséité. La dénomination Élohim répond plutôt à l'idée de puissance souveraine ; elle désigne Dieu dans ses manifestations ad extra. En se sen-ant alternativement de ces deux noms dans le Pentateuque, Moïse voulait entre autres choses que son peuple, dans son langage et ses prières, n'oubliât point le nom ancien et fît en même temps usage du nouveau. C'était une mode, il y a cinquante ans, de soutenir que le javéhisme était un emprunt à l'Egypte. M. Auguste Comte, en 1841, (Cours Je philosophie posit., t. V, p. 200), enseignait que la « petite théocratie juive devait être considérée comme luic ilrriration accessoire de la théocratie égyptienne ». La caste sacerdotale, depuis longtemps parvenue au monothéisme , « par son pro|)re déloppement mental », essaya de le « coloniser » en Israël. Aujourd'hui il n'est aucun historien qui admette ce système. « Tous les documents, avoue Kuenen lui-même, tendent plutôt à montrer que le jahvéhisme a été réveillé de son assou[)isseinont par le contact où il est venu avec la religion égyptienne et que, dans sa lutte avec celle-ci, il a pris conscience de son caractère particulier, au lieu de devoir sa naissance à une foi dont il diffère radicalement. » {Religion nationale et universelle, 2* lect.)

moïse 479

et de toutes les contingences . veut aussi être appelé le Dieu d'Abraham. d'Isaac et de Jacob. L'Etre indépendant et infini en lui-même se fait connaître par son action providentielle, par son intervention dans le monde, par sa libre manifestation dans le temps et parmi les hommes. Afin que sa toutepuissance apparaisse mieux, le premier auquel il se révèle est un peuple enchaîné . ou plutôt une cohue d'esclaves. Il délivrera ces misérables, et les conduira sains et saufs au lieu même où il vient de parler à Moïse : il en fera une nation organisée et glorieuse.

Au lieu de voir, comme tous les anciens, dans la nouvelle appellation de Dieu, le principe d'un progrès doctrinal, la néocritique veut y voir un recul. Suivant elle, Jéhovah est le nom d un dieu national. « Que nous sommes loin, dit M. Renan, de l'ancien Dieu patriarcal, juste et universel ! Le nouveau dieu dont il s'agit est un dieu de tribu au plus liaut degré. L'abaissement est sensible, Jahveh n'est que la confiscation de la puissance d'Elohim au profit d'Israël. Grande décadence au point de vue religieux'. »

Pourquoi Jéhovah devient-il. selon M. Renan, un Dieu de tribu seulement ? Parce que le Seigneur dit à Moïse : « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob, comme le Dieu tout-puissant, El-Schaddnï ; mais je ne me suis pas fait connaître à eux sous le nom de Jéhovah*. » Ainsi, parce que Dieu se révèle

* Hist. du peuple d'Israël, t. I, pp. 172 et suiv., 204 et suiv.

' Ex. VI, 2. Les patriarches n'ignoraient pas le nom 'de Jéhovah ;

à son peuple avec son caractère essentiel, l'aséité , il prend, an dire de M. Renan, le caractère d'un dieu national. C'est un illogisme manifeste sur lequel il est inutile d'insister.

Les Hébreux , avant Moïse , connaissaient Dieu et sa puissance ; mais ils ne définissaient pas explicitement son essence. Dieu promet ici de se faire connaître à Israël comme Jéhovah, c'est-à-dire comme l'Etre absolu, souverainement libre. Sa puissance, que rien ne peut limiter, dirigera avec une sollicitude spéciale les pas d'Israël, et désormais ce nom sera le nom propre, le titre officiel du Dieu des Hébreux. La révélation du nom de Jéliovah inaugure une phase nouvelle dans la préparation du salut de l'humanité.

Israël sera le principal instrument de cette rédemption. Il n'est pas vrai que les Hébreux aient considéré Jéhovah comme les Moabites considéraient Chamos , à la façon d'un dieu identifié avec la nation , victorieux avec elle , vaincu avec elle. Aux yeux d'Israël , Jéhovah est plus puissant , plus grand, plus libéral que tous les autres dieux ensemble; il est le seul grand, le seul puissant, le seul bon; les autres ne sont que des démons. Si quelques

ce nom faisait partie do la rôvéialion primitive (Exod.vi, 3), puisque l'on trouve son é(}uivaleiil dans la langue chaldéenne Jeho ou Jo. Il entrait aussi, mais assez rarement, dans la eomposilion des noms propres; la mère de Moïse s'appelait Jochabed (cl". Gen. xxii, 2 et 14; I Parai, ii , 2»; vu, 8), nom où Jéhovah entre comme racine. Dieu promet ici h Moïse de se faire connaître à Israël comme Jéhovah , c'est-à-dire comme TÊtrc absolu, et ce nom sera désormais le titre ofticiol du Dieu des Hébreux. Autrement dit, la Bible constate un progrès dans la connaissance de Dieu.

Juifs peu éclairés out regardé parfois Jéhovah comme le Dieu exclusif des fils de Jacob, c'était une erreur que les prophètes combattront et que le Christ Jésus détruira complètement. A lui de mettre dans sa pleine lumière l'idée que renferme le nom de Jéhovah.

Page 1