‹ De l'Eden à MoiseChapitre 74 sur 79 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

LA DÉLIVRANCE LES RÉSISTANCES DU PHARAON ET LES PLAIES d' EGYPTE

Moïse, avec les psalmistes et les prophètes, a chanté la délivrance de la servitude d'Egypte.

Deux forces luttent dans la nature et en déterminent le mouvement et la vie, une force attractive et une force répulsive. Elles ont leur équivalent dans l'humanité : ce sont deux passions, celle du despotisme chez les chefs des nations, voulant tout attirer à eux, tout absorher, et celle de la liberté chez les peuples. Des Machiavels ont loué l'habileté et la ruse qui enchaînent les peuples, mais on les compte; les poètes qui ont chanté la liberté sont innombrables. La délivrance d'Egypte, le passage de la mer Rouge , la vie au désert , ont fourni pendant des siècles à Israël le thème de ses hymnes de triomphe '.

Le lyrisme tend à l'exagération ; il est quekpiefois difficile de dégager nettement l'élément historique

* Exod. XV ; Jos. iv, 24; Ps. lxv, 6; lxxvi, 20; lxxvii, 13-53; cv, cxiii , cxxxv; Is. 1,1, 10; lxiii. 11-14; Nahum, i, 4; Ilabac. m, 15; I Mach. IV, y, etc.

transformé par la poésie. Nous allons cependant tenter de le faire. La sincérité du témoin qui raconte les événements et le caractère sacré de la Bible rendront la tâche facile.

Assuré du concours du ciel, Moïse se mit à Fœuvre avec résolution. 11 lui fallait convaincre d'abord les Hébreux du caractère divin de sa mission, puis obtenir du pharaon la permission de j^artir.

C'est une tâche difficile que de relever des gens avilis par la misère ou l'esclavage. Sans doute Moïse parlera au nom de Jéhovah ; mais combien de ses frères, désormais sans espérance, aux prises avec les nécessités, abrutis par la servitude et des travaux accablants , avaient oublié le Dieu d'Abraham ! S'il faut prendre à la lettre les paroles véhémentes d'Ezéchiel, il ne se trouvait aucun Hébreu qui n'eût des idoles de son choix et ne mêlât quelque superstition au culte du vrai Dieu K

Moïse et Aaron rassemblèrent les principaux chefs, avec les hommes chez qui le malheur n'avait point tout à fait brisé le ressort patriotique et religieux. Encore sous l'impression de l'apparition de Jéhovah, ils parvinrent à émouvoir et à persuader le peuple. Mais une tâche autrement difficile était de décider le pharaon à donner aux Israélites la liberté de quitter l'Egypte. Moïse se borna prudemment à lui demander la simple permission d'aller sacrifier à Jéhovah , leur Dieu , dans le désert.

• Ezech. XX, 7 et soqq.; xxiii . 3; cf. Jos. xxiv, 14. (V. plus haut, p. 46o.)

Si les suppositions des exégètes modernes sont exactes, le pharaon n'était plus Rhamsès II, mort après un règne de soixante-dix ans, mais Menephtali I", le treizième de ses fils. Il reçut fort mal Moïse; à ses veux, cette pérégrination lointaine était mal justifiée; il ne connaissait point le dieu Jéhovali. Bien plus, la démarche de THébreu lui parut suspecte. Car en ce moment même, suivant Chabas, des tribus pélasgiques, appelées par les monuments Lebou ou Libyens, venaient d'envahir le Delta avec l'intention de s'y fixera jMenephtah les avait défaites dans un combat sanglant, mais non complètement anéanties. Il avait été contraint d'agir envers elles comme ces empereurs romains de la décadence , qui , impuissants à refouler les barbares , leur donnaient des terres et des provinces, après les avoir vaincus.

L'état d'agitation où vivaient ces tribus avaient rendu Menephtah ombrageux, d'autant plus que les Israélites étaient nombreux dans les contrées envahies par les Libyens. Il rejeta donc la demande de Moïse ; elle n'eut pour résultat que d'aggraver les humiliations et les travaux des Hébreux. La foule versatile accusa le prophète d'être cause de ce redoublement de persécution et de bercer le peuple d'espérances illusoires. Moïse lui-même tomba dans le

* (Ihabas, liecherches sur la A'LY*^ dynaslie; Lcnormanl, Ilisl. anc. de l'Orienl, t. II, p. 282. L'invasion libyenne eut lieu vers l'an 1333 avant J.-C. Cletle dalc et celle de l'exode des Hébreux sont probl(''mati(jues. Un ^n-and nombre d'auteurs fixent l'événement au xV siècle, vers l'an 1420, ou même un i)eu plus haut, sous le règne d'Aménophis IV. (V. plus haut, p. 408, note 2.)

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découragement. « Ah! Seigneur, s'éeriait-il, pourquoi m'avez -vous chargé d'une telle mission ! » La voix divine le rassura en lui rappelant les promesses faites aux patriarches , et il se décida à se rendre de nouveau auprès du roi^

La suite des événements , jusqu'à la délivrance des Hébreux , est une longue série de miracles : les efforts humains eussent été impuissants à briser l'opiniâtreté d'un roi superbe. Les dix plaies qui affligèrent les oppresseurs d'Israël offrent quelques similitudes avec les phénomènes physiques ou climatériques particuliers à l'Egypte ; et les rationalistes s'en sont emparés pour tout expliquer par des causes naturelles. Mais, jDar leur multiplicité, leur intensité, par les circonstances où elles se produisirent, prédites d'ailleurs par Moïse comme un châtiment, ces plaies doivent être considérées comme de véritables miracles. Dieu se servit de fléaux connus et redoutés des t]gyptiens pour se faire mieux obéir; il les rendit terribles. Pour le chrétien, qui croit à la possibilité du miracle, et se rend compte d'une obstination royale qui faisait obstacle aux conseils éternels de Dieu, il n'y a là qu'un sujet d'admiration. D'ailleurs deux grands faits , auprès desquels les autres perdent leur importance, dominent cette partie de l'histoire d'Israël : la sortie d'Egypte et la promulgation de la loi au Sinaï. Des obstacles insurmontables s'opposaient à leur réalisation, et cependant ils se sont accomplis

^ Exod. V, VI, 1.

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comme ils avaient été amioncés. N'est-ce pas un miracle qui renferme et suppose tous les autres?

En se présentant devant le pharaon, Moïse porte le bâton du commandement que Dieu lui avait remis*. Les grands personnages de l'Egypte sont souvent représentés sur les monuments avec ce bâton. Aaron jette le bâton à terre, et il est changé en serpent. Mais le pharaon, sans s'en émouvoir, fait appeler les magiciens, qui opèrent le même prodige. Par quel procédé illusionniste? nous ne pouvons le dire. Les enchanteurs égyptiens n'étaient pas moins habiles ni moins exercés que nos virtuoses de la prestidigitation. Les monuments les représentent tenant entre les mains des serpents raides comme des bâtons ^ En tout cas, Moïse les confondit : sa verge dévora leurs verges^.

Pour se rendre compte de ces joutes thaumaturgiques auxquelles Moïse voulut bien se prêter, il faut avoir présent à l'esprit que les Egyptiens, comme du reste tous les autres peuples de l'antiquité, prenaient pour des signes divins des bizareries insignifiantes; ils croyaient à l'intervention incessante

' La canne était Tinsigne du commandement, que les nobles seuls et les employés assimilés aux nobles pouvaient porter sans contrevenir à l'usage. Avoir droit à la canne, c'était une des jouissances de vanité les plus désirables pour un Égyptien (Maspero, op. cit., p. •293; voir plus haut, p. 4i)8).

2 On citait les magiciens cpii séparaient les eaux à volonté et les ramenaient à leur place naturelle rien (pi'avcc une courte formule. Une image d'homme ou d'animal, fabriquée par eux avec une cire enchantée, s'animait à leur voix et devenait l'instrument irrésistible de leurs vengeances (Maspero, op. cit., p. 282).

^ Exod. v.

de la divinité dans les affaires humaines, petites ou grandes *. A la différence des popidations incrédules de nos jours, qui ne la voient nulle part, eux la voyaient et la mettaient partout.

Les dix plaies qui suivirent le premier miracle ont comme lui une couleur égyptiemie. Mais leur caractère surnaturel les différencie des phénomènes ordinaires. Naturels en un point, ils cessent de Têtre par leurs circonstances et la manière dont ils s'accomplissent "^

D'abord les eaux du Nil se trouvèrent 'subitement corrompues et changées en sang. Ce miracle, que ridiculisait A^oltaire, correspond à un phénomène naturel. Tous les ans. à une époque fixe, le Nil prend l'aspect d'une rivière de sang. Ce n'est sans doute qu'un effet de la lumière frappant les eaux du fleuve, qui charrie alors des boues rouges sans que l'eau perde rien de ses qualités ^ Moïse obtint cette coloration, il faut le remarquer, dans un temps où le Nil ne se colore jamais; et les eaux, au lieu de demeurer potables , firent même périr les poissons. Cependant le pharaon fut peu frappé du prodige , et il refusa de laisser partir les Hébreux. Dieu envoya alors à 1 Egypte une seconde plaie , celle des grenouilles.

' Les monuments nous représentent Menephtah constamment entouré de magiciens chargés de lui dire les ordres des dieux. Les songes que lui envoie le dieu Phtali le décident à marcher au combat ou à s'en abstenir.

^ Us rentrent dans la catégorie de miracles que saint Thomas appelle prseler naturam. D'autres miracles peuvent avoir lieu contra naturani et supra naturam (II, ii*, q. lOo, a. 8).

^ Osburn , The monumental history of Egypt, t. 1, pp. 9-14; Lenonnant, t. II, p. 18.

Grenouilles et crapauds abondenl en Egypte à l'époque de la croissance du Nil. On les trouve sous ses pas et jusque dans l'intérieur des maisons. Tous les voyageurs modernes se plaignent de leur croassement étourdissant, monotone et agaçant, qui s'entend au loin et empêche de dormir. Le miracle de la seconde plaie consista en ce que ces animaux se multiplièrent à l'infini au moment même où Aaron étendit la main, et qu'ils disparurent dans le temps que le pharaon lui-même avait fixé.

La troisième plaie fut celle des moustiques. Les moustiques sont un des fléaux ordinaires de la contrée. Encore ici , les voyageurs racontent quelles souff'rances causent ces insectes , s'acharnant après l'homme, lui suçant le sang, couvrant son corps de pustules, troublant son sommeil, incommodant ses repas. A certaines époques ils obscurcissent le ciel comme de véritables nuages. Moïse donna à ce fléau naturel un caractère miraculeux par une multiplication inouïe des moustiques sortis de la poussière du sol.

La quatrième plaie est encore naturelle à l'Egypte, soit que l'on entende par le mot hébreu arob toute espèce de mouches, ou que l'on voie dans ce terme les taons ou la blatta orienlalis. Les mouches sont à certains moments si nombreuses dans le pays , qu'on les respire et qu'on les mange. Les enfants, chez qui les maladies d'yeux sont si fréquentes, en ont parfois le visage tout couvert. Quant aux taons, leur piqûre est si pernicieuse, qu'elle peut causer la mort des hommes et des animaux. A la voix de

Moïse, ces insectes se multiplièrent à l'infini, et peut-être dans un temps où d'ordinaire ils sont peu nombreux.

La cinquième plaie fut une sorte de peste qui fit périr la plus grande partie des bestiaux. Lépizootie est une calamité périodique sur les bords du Nil, notamment dans le Delta. Mais Moïse en détermina le commencement et la durée , prouvant que ce fléau, comme tous les autres, était en quelque sorte à ses ordres.

Après les animaux ce fut le tour des bommes. L'histoire mentionne les pestes d'Eg;)q3te^ Au retrait des eaux, après l'inondation annuelle, il est rare qu'une maladie contagieuse ne se déclare pas dans un rayon plus ou moins étendu. Mais la peste envoyée par Dieu survint inopinément, et atteignit toutes les classes de la société, sans épargner, bien entendu, les magiciens du pharaon.

Malgré toutes ces calamités, le cœur de Menephtah restait fermé à la prière du prophète. Une septième plaie l'endurcit davantage. Une forte grêle, accompagnée d'éclairs et de tonnerre , ravagea les campagnes. Observons que ce phénomène, si commun dans les autres pays, est assez rare en Egypte. L'époque de l'année où il se produisit, le mois de mars-, et les ravages extraordinaires qu'il causa lui

^ Thucyd., de Bel. Pelop. ii, 48. Certains papyrus contiennent des formules magiques propres à détourner un fléau qu'elles appellent aat, et qui revenait tous les ans. fChabas, Mélanges, !■■« série, 1. 1). Les savants voient dans ce mal la peste même.

- « Au temps où l'orge monte en épis et le lin en tuyau , » dit le texte sacré.

donnent un caractère manifestement miraculeux.

Ce que la grêle avait épargné, les sauterelles le dévorèrent ; ce fui la huitième plaie. La Syrie et l'Arabie déserte sont comme la patrie des sauterelles. Il faut avoir vu une invasion de sauterelles pour comprendre ce que dut être cette plaie, aggravée par les circonstances qui l'accompagnèrent. Le vent d'est, qui les pousse d'Arabie en Égj^pte, les y amène en nuages, irrésistibles. Elles s'étendent sur un front de plusieurs kilomèti^es, obscurcissant la lumière du soleil. Quand elles touchent le sol, tout est dévoré en un instant. Il ne reste plus que les arbres, encore sont-ils déjDouillés de leur écorce. Les cadavres entassés des sauterelles deviennent un foyer de miasmes pestilentiels.

Un fléau également particulier à l'Egypte succéda aux sauterelles : ce furent les ténèbres épaisses, tenebrx palpahiles , du simoun ou khamsin. Cent fois on a décrit les effets de ce vent terrible qui s'élève, aux jours les plus chauds de l'année, des déserts de la Libye, s'avance lentement, puis bientôt couvre le ciel d'un immense voile, et la terre de tourbillons d'un sable fin et brûlant qui pénètre partout, non seulement dans les maisons, mais à travers même les pores de la peau , véritable poison qui allume dans le corps une chaleur mortelle. Le phénomène commença au moment où Moïse le voulut, et il dura trois jours, alors qu'ordinairement il ne sévit jamais pendant un jour entier.

Tant de calamités ne triomphaient cependant pas de l'obstination du pharaon. Dieu soumit l'Egypte

à une dernière épreuve : elle fut décisive. En une seule nuit, les premiers-nés des Egyptiens et de leurs animaux furent frappés de mort : seuls les Hébreux furent épargnés. Jéhovah avait donné cet ordre à Moïse et aux enfants d'Israël :

c( Vous prendrez un agneau sans défaut, âgé d'un an, et, le quatorzième jour de ce mois, tous les enfants d'Israël l'immoleront entre les deux soirs \ un agneau dans chaque famille. Puis on prendra de son sang et on en mettra sur les deux montants et sur le linteau de la porte, dans les maisons où on le mangera. Vous en mangerez la chair rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères ^ ; vous n'en briserez pas les os et n'en retrancherez rien , ni la tète , ni les membres , ni les intestins^; ce qui restera, vous le brûlerez. Vous le mangerez ainsi : les reins ceints, les sandales aux pieds, le bâton à la main; et vous le mangerez à la hâte. C'est la fête du passage [Pesach, Pâque; de Jéhovah^, Car

' Entre le moment qui précède le coucher du soleil et la nuit complète (Deut. xxi , 6). La préparation de l'agneau et le repas pascal devaient être terminés à minuit, La Pâque était célébrée le 14 du mois de nisan, mars -avril.

- Les pains sans levain devaient rappeler le départ précipité des Hébreux, les herbes amères, les cruelles épreuves quils avaient endurées en Egypte. Tous ces rites avaient d'ailleurs une raison symbolique (I Cor. v, 7; x, 17).

^ Les viscères, après avoir été convenablement lavés, étaient remis à leur place. Les mots : Vous nen briserez point les os, doivent être suppléés ici; Us se trouvent dans les Septante, dans le passage parallèle du même chapitre, v. 46, et dans les Nombres (ix, 12).

* Le mot pesach a pour l'acine nCE , transilire , passer outre. L'ange exterminateur passa la maison des Ilél^reux sans en frapper les habitants. Les Septante ont rendu ce mot par celui de pascha, sans doute pour donner une terminaison grecque à un mot hébreu. Si Tertullien (contra Judœos) semble donner pour racine au mot

cette nuit-là je passerai par le pays d'Egypte, et j'y frapperai tous les premiers-nés, hommes et bêtes, et je ferai justice de tous les dieux de Misraim, moi Jéhovah. Mais le sang de l'agneau sera un signe protecteur de vos maisons; je verrai le sang et je passerai outre, et le fléau ne vous atteindra pas. Veillez seulement à conserver la mémoire de ce jour, et célébrez la fête de Jéhovah de génération en génération... »

Les enfants d'Israël firent ce que Jéhovah avait ordonné. Et au milieu de la nuit l'Eternel frappa tous les premiers-nés dans le pays d'Egypte, depuis le fils du pharaon assis sur son trône, jusqu'au premier- né du captif dans sa prison et le premier-né des animaux. Et cette nuit même le pharaon se leva, lui et tous ses officiers , et tous les Egyptiens , et une clameur immense retentit dans tout le pays, car il n'y avait pas de maison où il n'y eût un mort. Le roi fit alors appeler Moïse et son frère, et leur dit: « Partez vite, vous et les enfants d'Israël; allez dans le désert adorer Jéhovah, conune vous l'avez dit. Emmenez vos troupeaux. Partez et bénissez-moi. y> Alors les Hébreux prirent en tout hâte leur pâte avant qu'elle fût fermentée; puis, serrant dans leurs manteaux les corbeilles qui la contenaient, ils les mirent sur leurs épaules et ils partirent *.

pascha le verbe 7râ(7-/stv, souiïrir (passioDomini), c'est dans un sens mystique. Saint Aug-ustin ( Tract. 55 in Joan.), après Josèphe ol Philon, rattache le mot pesac h au passage de la mer Rouge.

' Exod. XII, 1-37. Le mot « premier- né » ne désigne pas nécessairement, remarque dom Calmet , l'aîné des fils d'une famille : ce terme a, en hébreu, le sens de hien-aimé, do privilégié. Il est donc permis de lui donner une signification très étendue. On a supposé que la dixième plaie n'était autre que la peste, si fréquente en Kgvpte, et qui suit fatalement l'invasion des sauterelles. Sans doute , Dieu a pu , comme dans les plaies précédentes , prendre occasion de la peste pour frapper miraculeusement les Egyptiens; mais les circonstances montrent quelle large part on est obligé de laisser à l'action de Dieu.

Tout est prophétique et mystérieux dans ce fait. Il est constant que l'immolation de l'agneau pascal était la figure de l'immolation de Jésus- Christ. Saint Paul appelle le Sauveur « notre Agneau pascal )) : Pascha nostrum immolatus est Christus ^ . Dès qu'il aperçut le Messie, Jean -Baptiste, voyant en lui la victime qui délivrerait le monde d'une servitude dont l'esclavage d'Egypte n'était que la figure, s'écria : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde ^ » . Le Christ , dit saint Pierre, est l'Agneau sans tache et sans défaut : Agnus immacul/iUis \ Il fut immolé le même mois et le même jour que les Hébreux immolaient l'agneau pascal. Les Israélites se hâtaient de sacrifier l'agneau : de même les Juifs se hâtèrent de mettre le Christ à mort : c'est en quelques heures que Jésus fut pris, condamné et crucifié. Il mourut entre « deux soirs » ; et lorsqu'il fut sur la croix, on ne lui brisa pas les os, bien qu'on les eût brisés aux voleurs crucifiés avec lui : il fallait, remarque un évangéliste , que cette parole fut accomplie : Os non comminuetis ex eo ^.

Le sang de l'agneau fut pour les Hébreux captifs une condition de salut : Jésus sauve par son sang tous ceux qui veulent s'en appliquer les mérites.

^ I Cor, V, 6-8. Les Juifs en général rapprochaient l'apparition du Messie de la fête de Pàque : ils avaient la persuasion qu'il les délivrerait le jour où on immolait l'agneau pascal (Masius, in Jos. V. 10).

2 Joan. I, 29.

3 I Pctr. I, 19.

* Joan. x!x, 31.

La tyrannie de l'Egyptien finit au moment où les Hébreux immolèrent l'agneau : une nouvelle vie commença pour le peuple de Dieu. L'heure de la délivrance sonna, pour le monde, à l'heure où le Christ fut immolé.

Il appartenait au maître de dévoiler le mystère qui se cachait sous le type de l'agneau pascal. Au moment où, par sa mort, il allait mettre fin aux sacrifices de l'ancienne loi , il leur substitua le sacrifice dont ils étaient la figure. La dernière Pâque juive que le Christ célébra devint la première Pàque chrétienne.

Reportons -nous par la pensée à la mémorable journée du 14 nisan de l'an 30. Pierre et Jean, sur Tordre du Maître, ont acheté l'agneau sans défaut et sans tache; ils l'ont porté au temple sur leurs épaules , suivant la coutume , et ils l'ont présenté aux sacrificateurs, à l'entrée de la cour des prêtres ^ L'animal est égorgé, dépouillé et vidé; la graisse et les entrailles sont jetées dans le feu; une prière est prononcée, puis les apôtres, prenant le corps, l'emportent et préparent le repas sacré dans la chambre du disciple inconnu.

Le soir venu, Jésus arrive avec les dix autres apôtres, et les douze prennent place autour de lui. Selon l'ordre rituel établi, quatre fois la coupe devait circuler 23armi les convives. C'est pendant qu elle circulait pour la première fois que Jésus dit : " J'ai fort désiré de manger cette Pàque avec vous,

' Maimon, in Korhnn Pcf^.ichim , ch. i. — Pesachim, ch. vi.

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avant l'heure de ma passion ; car, je vous le déclare , je ne la mangerai plus jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le royaume de Dieu ». Et ayant pris la coupe et rendu grâces, il ajouta : « Prenez cette coupe et distribuez-la entre vous; je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu. »

En ce moment on apportait les herbes amères que l'on mangeait , selon la loi, avec les pains azymes. En ce moment aussi Fagneau pascal était jDartagé et distribué entre les convives. Alors Jésus, prenant du pain, rendit grâces et le donna à ses apôtres , en disant : « Ceci est mon corps , qui est donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. (( Et un instant après, lorsque, suivant les rites, le chef de famille passait la quatrième coupe , Jésus prit le calice , rendit grâces , et le donna aux siens, en disant : « Buvez -en tous. Ceci est mon sansf, le calice de la nouvelle alliance, qui va être répandu pour vous, en rémission des péchés. Faites ceci en mémoire de moi ' . »

Le Christ venait d'instituer le sacerdoce éternel et l'éternel sacrifice. Il abrogeait et supprimait tous les autres, insuffisants et passagers. Plus d'agneau figurai. La réalité s'est substituée à la figure. Désormais il n'y aura au monde qu'une victime pascale, le Fils de l'homme mourant pour la rédemption des hommes. Et cette victime ne disparaîtra plus : l'Agneau que le sacerdoce de la nouvelle alliance

^ Matth. XXVI et parall. Cf. Stapfer, la PnleMine au temps de Jésus-Chrisl, p. 424; le P. Didon, Jésus-Christ, t. II. p. 259.

immole chaque jour est Jésus ressuscité, et son sacrifice est perpétuel. Ainsi s'accomplit la parole de Jéhovah à Moïse : « Cette institution sera éternelle : Celebrahitis cul lu sempiterno. » Après avoir été la plus grande fête des Juifs, la Pàque est devenue la plus grande des fêtes chrétiennes :

Jam Pascha nostrum Chrnstus est, Paschalis idem victima.

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