CHAPITRE VIII
LA DÉLIVRANCE. LE DEPART. PASSAfiE DE LA MER ROUGE
Les Hébreux, informés que lautorisation de sacrifier au désert leur était accordée, obéirent à l'avis que Moïse leur fit donner, et se réunirent au lieu qu'il indiquait. Les premiers qui devaient se mettre en marche furent les Hébreux de Rhamsès. ville située à lorient du Delta, au sud de Tanis. où le pharaon avait alors sa résidence * . Le point de concentration était le pays qui s'étend au nord -ouest du mont Atakah . en face de Memphis. De là ils devaient gagner lendroit du désert fixé par Dieu pour y offrir le solennel sacrifice*. Ordre avait été donné aux Juifs qui habitaient la contrée de Memphis d'apporter les ossements de Joseph , ensevelis près de cette ville. C'est sous les auspices de Joseph que les fils de Jacob étaient entrés en Egypte, c'est sous les mêmes auspices que leurs descendants allaient en sortir, et les restes du patriarche furent comme
^ Ex. XII, 37; Ps. lxxvii, 12, 43. En assignant comme résidence à Menephtah la basse Egypte, peu distante de la terre de Gessen, l'Exode est dans la vérité historique, car ce prince habita presque constamment Memphis ou Tanis ( Lenormant, op. cit.. p. 281).
- Ex. V, 1.
un premier centre autour duquel on accourut de tous les points. Une instruction sans doute secrète était jointe à lavis public ; les Israélites étaient invités à demander à leurs maîtres, comme un salaire qui leur était dû, tout ce qu'ils pourraient en obtenir d'objets précieux ' ; et c'est chargés des dépouilles de leurs ennemis dédaigneux , comme des vainqueurs et non comme des fuyards, qu'ils se réunirent au pied du mont Atakah. Ils formaient une agglomération de plusieurs centaines de mille*.
Le convoi de cet énorme pèlerinage atteignait déjà la mer Rouge, lorsque la nouvelle se répandit que le pharaon s'était mis en marche avec son armée pour arrêter les Israélites dans leur fuite. De nombreux indices parvenus à la cour laissaient voir clairement que leur dessein n'était pas seulement d'aller offrir un sacrifice dans le désert ; ils avaient l'intention de ne plus revenir. Leur départ avait coïncidé avec des demandes étranges d'objets précieux. Il fallait arrêter les fuyards.
On comprend l'épouvante .qu'une telle nouvelle jeta parmi les émigrants. Le mont Atakah se dres-
' Ex. m, 21 ; cf. xi, 2; xii, 35. C'est à tort que l'on donne au mot hébreu du verset 21 , schaal , le sens d'emprunter qu'il n'a jamais. Ce mot signifie simplement demander. Sous le coup de l'impression causée par la dixième plaie, les Egyptiens donnèrent aux fugitifs ce quils leur demandèrent. L'idée de vol est absolument absente.
* Dom Calmet évalue le nombre des Israélites à deux millions { Dissert . sur le passage de la mer Rouge). Le djebel -Atakah, le Béelséphon du texte sacré, se dresse à l'ouest de la mer Rouge, et si près de cette dernière , qu'une petite caravane pourrait à peine passer do front entre la montagne et la mer.
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sait devant eux au midi ; du nord et de l'ouest s'avançait Tarmée égyptienne; au levant, c'était la mer. Sans miracle ils ne pouvaient échapper : ils étaient prisonniers. Desmalédictions s'élevèrent contre Moïse: « Pourquoi nous as -tu emmenés mourir ici? s'écrièrent-ils. Ne valait-il pas mieux nous laisser servir les Egyptiens? » Devant ces cris de menace et de désespoir, Moïse priait, en proie lui-même à l'inquiétude. Bientôt une voix divine le rassura, et il put dire de la part de Dieu : a Soyez sans crainte ; le Seigneur va faire aujourd'hui des merveilles. Les Egyptiens qui arrivent sur vous vont disparaître pour jamais. »
Nous allons, les yeux sur le texte biblique, où les répétitions sont fréquentes et plusieurs endroits obscurs, exposer avec suite, sous forme de commentaire, le récit des faits merveilleux qui se passèrent alors.
Moïse lève sur les eaux le bâton du commandement. Sous l'action d'un vent violent, la mer laisse apercevoir un large banc de sable, qui s'étend d'une rive à l'autre. Israël s'engage en rangs pressés dans ce passage. Cependant l'armée égyptienne confiante se hâtait lentement; elle n'arriva qu'au moment où les derniers fugitifs touchaient déjà l'autre rive. Elle s'élance à leur suite. Les chariots se mêlent et s'embarrassent ; on avance péniblement. « L'Eternel ôla les roues des chars, » dit l'Ecriture.
Les Israélites avaient franchi le détroit, les Égyptiens à leur tour allaient aborder. Moïse priait. Tout
à coup, se tournanl vers la mer, le prophète lève derechef le bâton du commandement. Par une saute de vent merveilleuse, les eaux, tout à l'heure repoussées vers le midi, refînent vers le nord ; encore un peu, et le banc de sable va disparaître. La panique s'empare des Egyptiens. Ceux qui abordaient déjà la terre ferme , comme ceux qui les suivaient , veulent retourner sur leurs pas : une confusion horrible en résulte. L'armée égyptienne est submergée en masse. Les flots roulent les cadavres sur le rivage'. Moïse entonne alors le cantique de la délivrance :
' Nous n'admettons point la présence de deux récits dans l'histoire biblique du passage de la mer Rouge. Il y a des répétitions sans doute, répétitions d'ailleurs fort explicables : voilà tout. Cependant quelques catholiques ont introduit l'hypothèse des deux récits. Ils reconnaissent qu'au fond, le fait capital reste le même et invariablement miraculeux. Le premier récit pourrait en effet se résumer ainsi : a Les Israélites partent avec la permission du pharaon: mais celui-ci s'en repent et se met à leur poursuite. A son approche , les Hébreux effrayés murmurent contre Moïse , qui leur promet la protection de Dieu (b-7, 10-14). En effet, la nuée . signe visible de la présence de Dieu , se place entre eux et les Egyptiens, et empêche ces derniers de joindre les Israélites, qu'ils poursuivent à travers le lit desséché de la mer Rouge et jusque sur le rivage opposé (19-20). Au matin. Dieu jette une panique dans l'armée égyptienne : les roues des chars ne peuvent plus avancer. Les Égyptiens rebroussent chemin et se mettent à fuir (24-2;) ). La fuite les ramène à la mer, qui en ce moment rentrait dans son lit, et ils périssent (27). Les Israélites voient leurs ennemis se débattant au milieu des flots (30-31). » D'après le second récit , les Israélites sont campés sur le bord de la mer Rouge au moment où le pharaon se lance à leur poursuite (1-4,5,8-9). L'ue scène, incomplètement racontée par l'Ecriture (le verset ib suppose que Moïse a adressé des reproches à Dieu), se termine par l'ordre donné h Moïse de lever son bâton sur les eaux, qui livreront passage aux Hébreux ( 15-18). En effet, les Israélites tra-
Je veux chanter l'Eternel,
Car il a fait éclater sa ji^loire :
Chevaux et cavaliers.
Il les a précipités dans la nier.
L'Eternel est un vaillant j^uerrier;
Jéhovah est son nom.
Les chars du pharaon et son armée
Ont été engloutis par les tlots.
Au souffle de vos narines^ Jéhovah,
Les eaux se sont amoncelées.
Les flots se sont dressés comme une muraille .
Ils se sont durcis les flots des mers !
L'ennemi disait : Je les poursuivrai ,
Je partagerai leurs dépouilles.
J'assouvirai sur eux ma vengeance,
De mon épée je les exterminerai.
Mais vous avez soufflé de Aotre bouche,
Et la mer les a recouverts.
Ils se sont enfoncés comme du plomb
Dans les profondeurs des mers.
Qui est comme vous parmi les dieux, Jéhovah, Comme vous , admirable en sainteté ?
Redoutable même à ceux qui vous louent, Opérant de tels prodiges ?
versent le lit desséché de la mer, et les Égyptiens se lancent à leur poursuite (21-23 ). Mais dès que les premiers d'entre eux atteignent l'autre rive. Moïse lève son bâton, la mer revient (26-27) et submerge les Égyptiens (28-29 ). La Vulgate, plus encore que le texte hébreu, insinue la multiplicité des documents. Elle parle à deux endroits de la mort des Égyptiens (24 et 28). Les néocritiques en concluent qu'il est impossible de supposer que ces documents . si différents par la forme et par les détails, aient été écrits par des témoins oculaires; mais ils ralTirment sans le démontrer.
Par votre grâce a^ous nous guidez ,
Nous, le peuple que vous avez racheté.
Et par votre puissance vous nous dirigez Vers votre sainte demeure.
Les jîeuples l'ont appris, et ils tremblent.
La terreur s'empare des Philistins.
Les princes dEdom sont dans l'épouvante ,
Les forts de Moab sont ellrayés.
Tous les habitants de Chanaan sont éperdus;
L'angoisse les dévore.
Devant la puissance de votre bras,
Ils resteront muets comme la pierre.
Jusqu'à ce que votre peuple ait passé, Jéhovah,
Qu'il ait liasse, le peuple choisi.
Vous conduirez vos enfants, vous les planterez
Sur la montagne de votre héritage, Au lieu que vos mains ont préparé.
Jéhovah régnera toujours et à jamais !
On dit que quelques versets ont été intercalés dans cette ode admirable , ainsi qu'il est arrivé pour les psaumes de David. Nonobstant, tel qu'il est, cet hymne compte parmi les plus beaux de la littérature hébraïque'. Les chœurs des femmes, conduits
• Le cantique de Moïse est un des plus anciens de la littérature hébraï(]ue; d'après la néocritique, il n'est pas tout entier l'œuvre du prophète; la conquête du pays de Chanaan, l'érection d'un sanctuaire national, y apparaissent, disent-ils, comme appartenant au passé. Ils considèrent la première strophe du cantique (xv, 1) comme le thème que déveloi)pa plus tard l'auteur du poème. Mais Moïse , dans un esprit prophétique et dans l'enthousiasme de la merveille dont il avait été témoin, pouvait lui-même prévoir et prédire les autres triomphes tl'lsraël.
par Marie, sœur de Moïse, répondaient aux chœurs des hommes, et, s'accompagnant de leurs tambourins, elles répétaient le refrain du libérateur :
Chantons l'Eternel , Car il s'est montré dans sa gloire :
Chevaux et cavaliers, Il a tout livré à la nier '.
Jamais Israël n'oubliera le chant de la délivrance. Isaïe y puise les couleurs avec lesquelles il a peint l'avenir messianique^. C'est ce cantique et celui de l'Agneau que feront entendre, au jour de la consommation du royaume de Dieu, les vainqueurs de la béte apocalyptique ^. Dans Taffranchissement d'Israël sous la conduite de Moïse, l'Eglise verra justement l'image de la délivrance des chrétiens arrachés à la servitude du péché par les mérites du Christ ressuscité, leur chef victorieux ; elle répétera le cantique de Moïse :
Post transituin maris Rubri Christo canamus principi :
Merguntur hostes fluctibus.
Comme les dix plaies d'Egypte, le passage de la mer Rouge est un miracle de Dieu où. pour une part, interviennent les causes naturelles. On a constaté, dit-on, l'existence d'un gué à l'endroit où passèrent les Hébreux : Bonaparte a franchi le golfe
1 Exod. XV, 20-21.
' Is. XII ; xLiii, 10-17; l, IO;lxiii; cf. Ps. lxvii. 17-21; cxiii.
3 Apoc. XV, 3.
à cheval. Mais, comme le dit M. Munk, « dès qu'on admet la vérité historique du récit, il devient impossible d'expliquer ce grand événement par les phénomènes ordinaires. Aucune hypothèse ne suffit à expliquer en même temps et la délivrance des Hébreux et le désastre des Egyptiens. Les efforts des rationalistes ont échoué sur ce point comme sur beaucoup d'autres. »