‹ De l'éducation à l'écoleChapitre 100 sur 159 · PETITES LEÇONS DE L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

PETITES LEÇONS DE L'ÉDUCATION

80MMAIRB. — Qu*il n*y a rien d'insigniflant en matière d'éducation. — Exemples. — Les peaux d*orange. — La brancha brisée. — La porte ouverte. — La rampe de Tescalier. — La bouteille cassée. — La pierre tombée au milieu du cbemin. — Le cheTal abattu. — La voiture à bras. — Les chanteurs nocturnes. — Le clairon des touristes. — Les feux et les danses en temps de choléra. — Les consent* et 1% drapMMi aar tionaL ~ Conclusion.

Les proportions de cet ouvrage ne nous permettent pasde descendre dans les détails ; cependant nous croyons devoir citer quelques exemples pour montrer que les petites choses ont souvent plus d*import^ce qu'elles n'en paraissent avoir et que les occasions manquent moins au maître que le maître aux occasions.

Il y a dans chaque pays des habitudes locales dont Tancienneté et la ténacité prouvent que l'éducation générale est loin d'être achevée et qu'il faut plutôt compter sur Técole et les générations nouvelles que sur le bon sens public pour en élever progressivement le niveau et en combler les lacunes.

A Marseille on mange beaucoup d'oranges et Ton n'a pas tort, car elles y sont bonnes, elles y sont à bon marché et la santé s'en trouve bien. Mais en mangeant le fruit, chemin faisant, dans la rue, on jette les peaux sur le pavé, sur le trottoir, et ceci ne vaut pas ; on ferait mieux de les jeter dans les bouches d'égoût qui ne sont pas rares, ou bien encore, de les mettre dans sa poche qui n'en sentirait que meilleur, ou de les rapporter à la maison. Mais quoi I il est bien plus simple et plus commode d'en semer les morceaux sur son passage, advienne que pourra. Or il advient que maint passant distrait ou (H*essé« met le pied sur l'écorce, glisse, tombe et se blesse ou même se casse un bras, une jambe. "Mais, dira-t-on, c'est aux passants à prendre garde et h voir où ils marchent. D'accord; cependant il ne serait pas mal, il serait même bien et charitable de prévenir les accidents qui peuvent par notre faute arriver au prochain, surtout quand il en coûte si peu. Nous devons pardonner aux autres d'être étourdis ou préoccupés, nous devons admettre qu'on peut avoir à courir, nous devons surtout convenir qu'il y a des gens qui pour leur malheur ont la vue faible, et quelques-uns mêmes qui n'y voient pas du tout. Irons-nous jusqu'à dire . Tant pis pour les aveugles I

Eh bien. Ton peut cependant être cruel par défaut de précaution, tout comme on arrive à être homi» cide par imprudence. Que de choses qui sont.

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comme cdle^-là, insignifiantes en elles-mêmes et enapparence, mais qui deviennent singulièremeni importantes si Ton veut bien regarder aux congéqnencesl £n tout, comme dit le poète, il faut consi- . dér^ la fin, et si la prévoyance est bonne et louable pour nous-mêmes, elle est meilleure encore pMir nos seaiblables. On n'a pas tous les jours Foecasion d'accomplir un acte de haute vertu, de dévoûment . ei d'abnégation. La vie n'est après tout qu'une suite, BU tissu de menues actions, mais dans lesquelles on trouve l'occasion d'appliquer tes grands principes de la morale, pour peu qu'on veuille bien se donner la peine de trouver le lien qui les rattache à ces principes. Jeter une peau d'orange n'est pas assu^ rément un crime, mais cela peut causer un malheur, et, si l'on se place à ce point de vue, la précaution s'impose et devient un devoir.

Dernièrement je me promenais dans un admirable vallon; c'était au printemps; tout était en fleurs. Un cytise attire mes regards. Vous connaissez ceravissant arbuste aux grappes d'or qui pendeat^ légères et gracieuses à ses sveltes rameaux. Arrivé au pied, je vois l'arbre mutilé ; une branche gisait à terre avec un reste de fleurs fanées ou foulées; une* bande d'enfants s'éloignait en chantant, des fleursaux mains et sur la tête. C'est bien de cueillir desfleurs; au moins n'est-ce pas mal; mais casser la/ branche pour avoir les fleurs, n'y a-t-il pas là quelque chose comme de l'ingratitude, n'est-ce pas UO'

acte dlmpréyoyance, d'égoïsme et debarbarie?Oui, il y aderingratitude,carc*e8t rendre le mal pour lebien. Les arbres nous ressemblent un peu; comme nous ils naissent, ils vivent, ils meurent; commi nous ils sont bons ou mauvais; vivants, ils nous charment, nous donnent de l'ombre et des fruits ; morts, ils nous réchauffent, ils soutiennent, ils meublent nos maisons. S'il y avait une société protectrice des arbres, dussé-je faire sourire, je le dis, j'en serais. C'est un acte d'imprévoyance; car les fleurs renaissent, mais les branthes ne repoussent pas ; c^est un acte d'égoïsme, car on prive les autres du pldsir que Ton a goûté soi-même ; c'est de la barbarie, car le propre du barbare, c'est de ne pas sentir la beauté, de ne pas la comprendre, et de détruire les belles œuvres de la nature, comme les chefs-d'œuvre des arts.

En voyant cette branche étendue et souillée, je songeais au mot de Montesquieu ; parlant du despotisme, il dit : « Les despotes sont comme les sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre pour avoir les fruits.» Nos petits sauvages d'Europe, déjà frottés de civilisation, s'étaient contentés de casser la branche pour avoir les fleurs.

Voilà, dira-t-on, de bien grands mots pour une petite chose; j'en conviens; mais le respect des belles choses est un sentiment délicat, et l'éducation doit développer ces sentiments que j'appellerais, puisque le sujet m'y invite, les fleurs de l'&me;

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«lie doit auBsi habituer les enfants à prévoir les conséquences possibles^ même lointaines, d'actes insignifiants ou indifférents en apparence.

En réalité il n*y a rien ou presque rien d'insignifiant danb ce monde. Nous sommes si nombreux sur cette planète et nous sommes si près les uns des autres, que nous ne pouvons, pour ainsi dire, nous mouvoir sans être exposés à heurter ou à froisser le prochain. C'est notre devoir de regarder autour de nous, et de faire en sorte que nos mouvements ne gênent et ne blessent pas nos semblables.

Les choses ne nous paraissent indifférentes que par notre propre indifférence, elles ne nous paraissent sans importance que par notre propre légèreté. Laisser la porte ouverte quand on entre ou qu'on ''sort, n'est pas un crime assurément ; mais l'air qui vient du dehors est plus froid que celui du dedans et les courants d'air ne sont pas du goût de tout le monde ; ils ne sont pas du reste sans inconvénient ni même sans danger. Un mal de gorge, un mal de dents, et autres maux semblables s'attrapent vite et s'en vont moins vite qu'ils n'arrivent. Un enfant mal élevé (et sous ce rapport combien d^hommes sont enfants 1 ) ne songe pas aux suites possibles, probables de sa négligence; c'est-à-dire qu'il songe à lui et non aux autres. L'incivilité est presque toujours de l'égoïsme, voulu ou involontaire.

Tenir la rampe en montant l'escalier et forcer ceux qui descendent à la lâcher, ce n'est pas non

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plus an cas pendable ; cependant il ne loittdmt qaHm peu de réflexion pour comprendre qu'on a plue besoin d^appui quand on descend que lorsqu'on monte, que dans ce dernier cas une chute est sans gravité et que dans Tautre elle peut être mortelle. Que sera-ce si celui qui monte est un enfont, et cetui qui descend un vieillard?

Un fiacre passe; une bouteille vole par la poirtière ; naturellement elle se casse et les débris restent sur le pavé. Quel mal y a-t-il à se débarrasser d'une bouteille qui est vide et qui gène ? Aucon sans doute ; on eût pu la donner ; il n'y a pas de petit cadeau ; tout dépend de ceux à qui Ton donne; naais c'est être trop exigeant. Ce qu'on peut raisonnablement demander, aux enfants comme aux grandes personnes, c'est de vouloir bien réfléchir qu'une rue, qu'une route, est un lieu de passage, pour les bêtes et pour les gens ; et que si le verre cassé ne Tant rien même pour la corne des chevaux et les souliers des passants, 41 est plus dangereux pour les pieds nus; et il y a encore et il y aura. longtemps des pieds nus.

Voici une lourde charrette ; elle est chargée de pierres; une de ces pierres tombe au milieu du chemin. Le charretier ne l'a pas vue; les passants la voient tomber et passent. Il n'en coûterait pourtant guère de la prendre et de la jeter dans le fossé qui borde la route. La nuit arrive, et il se pourrait bien •que quelque voiture allât donner contre cette pierre

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maleiicontreiise et verser. Une voiture verse d'ordiaaire avec ceux qu'elle porte, et il est rare qu'on se

.tlMse du bien en tomiiaiit. Un peo de prévoyaiioe, un peu de complaisance, et il n'y eût pas en d^accidants.

Nous sommes daas une grande ville et dans une

^ i;rande me ; omnibus et tramways, charioto et cfaairrettes, fiacres et équipages se croisent, se mêlent, t'embarrassent ei parfois se beurient. Quel est cet imprudent qui traverse la rue? Ne voit-il pas i^enir cette voiture lancée au galop des cbevaux? N'entend-il pas le bruit des roues et du fouet ? Peut-être. Il y a malheureusement des sourds, il y a aussi des aveugles ; d'ailleurs il n'est pas rare de v(Nr écraser des gcois qui ne sont ni aveugles ni sourds, mais simplement distraits. Au lieu de hausser les épaotes, Oiu simplement de regarder, ne vaudrait-ll pas mieux avertir l'imprudent, crier pour s^tirer Tattention du cocher, car les codiers aussi sont sujets aux distractions.

Un cheval s'abat; ^te on s'attroupe; le cocher s'empresse, il essaye de dételer, de dégager, de relever sa bête; on le regarde faire, avec intérêt, ' peut-être avec bienveillance ; ne poizrrait-on Taider ? Et ce pauvre diable qui tire après lui son charreton chargé ; la pente est forte ; arrivera-t-il au haut? il s'arrête pour souffler, il tourne son charreton en travers, il tire oblTquement; on le sait du regard. Enfin le voilà arrivél les passsnits reprennent leur

marche; n*aaraient-il8 pas mieux fait de pousser à la roue? Que de cas semblables où une sotte curiosité semble paralyser tout bon mouvement et étoof* fer la sensibilité !

S^amuser est bien, car on ne peut travailler tou* jours; mais encore faut il s'amuser sans incommoder les autres et à plus forte raison sans leur nuire. Entre toutes les distractions le chant est assurément Tune des meilleures et, si Ton choisit bien les chants. Tune des plus morales. Mais chanter en pleine rue, chanter à nuit close, et chanter à tue-téte, de manière à réveiller les gens qui dorment et qui ont besoin de dormir, et surtout de manière à accroître les souffrances des malades et à rendre plus cruelles les heures de Tagonie, c*est une autre affaire. Ces chanteurs nocturnes pourraient bien comprendre, que dans ces rues des villes qu'ils font retentir de leurs voix sonores, il n'en est guère, il n'en est pas qui n'aient leurs malades et souvent aussi leurs mourants.

Dans les villages suburbains on ne jouit pas toujours de la paix des champs. Souvent au beau milieu de la nuit, ou, bien avant le lever du jour, le village est réveillé en sursaut par le bruit du tambour et du clairon. On court aux fenêtres, on regarde, qu'est* ce donc? Ce sont des touristes qui passent, et qui n'ont pas voulu traverser le village sans avertir de leur passage. Ne peut-on donc se promener sans tambour ni trompette, et si ces terribles instruments

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