CHAPITRE XIX
fiopérieur ; au-dessus du père il y a la paternité. Un père, a-t-on dit, est toujours un père, en faisant allusion à l'inépuisable trésor de la bonté paternelle. Le mot n'est pas moins vrai en ce sens qu'un père, fût-il répréhensible, fût-il coupable, fût-il criminel, doit conserver encore aux yeux de Fenfant un caractère sacré. Ce n'est pas à l'enfant qu'il appartient de le condamner, ni de s'affranchir du sentiment qu'impose la paternité ; et de même qu'il y a toujours au fond d'un cœur paternel un reste d'indulgence pour le fils le plus ingrat, ainsi faut-il qu'il reste toujours dans le cœur d'un ûls un indestructible respect pour le père le plus indigne ; un fils doit toujours être un fils ; les fautes de l'un ne détruisent pas les devoirs de l'autre. Heureusement il en est presque toujours ainsi ; et c'est là une preuve de la puissance unique de ces liens formés par le sang. Au lieu que, dans les relations ordinaires de la vie, le moindre tort suffit à relÀcher et parfois à rompre les nœuds de l'amitié, ceux de la famille résistent aux plus fortes secousses ; même séparés par les conséquences de leurs fautes, les membres de la famille restent encore moralement unis.
Pour atteindre le but que nous cherchons, il faut que l'école et la famille s'accordent et que parents et maîtres marchent pour ainsi dire la main dans la main. Que l'instituteur paraisse de temps à autre au foyer, qu'il y prenne place, qu'il s'entretienne avec les parents, qu'il voie par lui-même comment l'enfantse
conduit à leur égard. Mieux renseigné sur ses qualités^ comme sur ses défauts, il sera plus à même de le conduire sûrement, il s'épargnera des tâtonnements inutiles et des méprises dangereuses. Entre son père et son maître, Tenfant marchera d'un pas pluségal.
Que l'instituteur prêche d'exemple et vive lui^ même de la vie de famille ; qu'il se marie de bonne heure et apprenne à élever les enfants des autres, ea élevant ses propres enfants. Nous n'avons que tropd'instituteurs, surtout dans les villes, qui s'attardent dans un célibat aussi peu profitable à l'école qu'à eux-mêmes. Us prennent, dans cette vie inconsistante et décousue, des goûts et des habitudes qui ne sont pas moins contraires à la vie de famille qu'à Texerdcede leur profession. Je voudrais que TÉtat assurât des avantages sensibles à Tinstituteur marié et père de famille. L'on me dira que le principe de l'égalité s'y oppose. Cette opposition est plus apparente que réelle; les traitements doivent être réglés sur les aptitudes et les services ; or Tinstituteur marié est plus propre que l'autre à Fœuvre de Téducation^ Je ne prétends pas que des jeunes gens qui ont l'esprit de famille ne puissent être utilement cissociés à cette œuvre ; je me borne à dire qu'un instituteur marié et père, indépendamment des services qu'à ce double titre il rend à l'État, est plus apte qu'un célibataire à donner l'éducation : il est donc plus utile au pays, et par conséquent il mérite une situation meilleure. Si
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ce n'est pas là de Tégalité civile, au sens strict dm mot, c'est de l'équité, ce qai vaut mieux.
Poar que Tinstituteor puisse parler aux enfants du bonheur domestique, il ne faut pas qu'il 8>xpose à s'entendre dire par quelque écolier malin : « Mais,, monsi^r, vous n'êtes pas marié. »
Sans doute le célibataire peut se consacrer tout entier au bonheur de ses semblables, et sa vie peut n'être qu'im long dévoûment. Dans ce cas l'absence de tout autre lien lui permet de se livrer sans réserve à sa noble passion. Mais, en dehors de ces voeations qui sont rares autant que belles, le célibat B*a qu'un attrait passager, dangereux, et l'arrière goût en est amer ; et pourquoi ne le ferait-on pa» comprendre à l'enfant? A la salutaire prébccupation des intérêts domestiques il substitue la constante et festidieuse préoccupation de l'intérêt personnel ; à des liens naturels et durables, il substitue des liensr accidentels ou fragiles. Les relations, les amitiés qui en font quelque temps le charme, se relâchent, se brisent; le vide se fait par degrés autour du célibataire, l'expérience le dégoûte des relations nouvelles, il est peu à peu ramené à lui-même et enfin réduit ou laissé à loi seul. S'il est las des^ autres, les autres aussi se lassent de lui; car il perd inévitablement dans le frottement et le froissement, des la vie cette première fraîcheur d'impressions cette vivacité d'esprit, cette belle humeur, et cette^ «ouplesse de caractère qui le rendai^t aimable et le^
faisaient rechercher. Il finît par être à charge à laimême; la solitude lui pèse; les quatre murs de sa chambre déserte Tétouffent. Il sort, il va chercher au dehors des distractions parfois violentes, malr sfldnesy pour s'arracher à lui-même et secouer son ennui. Il rentre plus triste encore et plus dégoûté. Malade, personne à son chevet, ou quelque mercenaire indiCTérent et distrait; s'il est pauvre, l'hôpital Tattend; vieux, personne qui s'intéresse à lui, qui l'aide à supporter ses infirmités ; mourant, personne à son lit de mort, pour lui fermer les yeux et adou* cir l'amertume du moment suprême. U meurt seul, ayant jvécu pour lui seul; il ne laisse rien après lui» pas même un souvenir, sa tombe elle-même, s'il a une tombe/reste solitaire.
Sans doute il n'en est pas ainsi pour tous ; mais pour combien, surtout dans la classe ouvrière, ce ta* bleau est-il l'image de la triste réalité ? Excepté dans certaines situations où la vie n'est qu'un étourdissement continuel, où l'homme ne s'appartient pour ainsi dire qu'aux heures du sommeil, le célibat est un état dont l'apparente tranquillité recouvre un in« curable fond d'ennui, de tristesse et de dégoût. Les professions, et elles sont les plus nombrenses, qui astreignent l'homme à une vie régulière, partagée entre les heures de travail et les heures de loisir , toutes ces professions sont naturellement ennemies du célibat.
Et je n'en parle qu'au point de vue du bonheur