‹ De l'éducation à l'écoleChapitre 141 sur 159 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ne constitue pas un privilège, qu'elle ne dispense pas de Teffort et du travail qui sont la condition commune de tout progrès et de toute amélioration des destinées individuelles; que prétendre mettre une partie de la société à la charge de Tautre, c'est détruire cette égalité même sur laquelle s'appuient ces revendications contradictoires.

Mais laissons cette prétendue égalité inique et spoliatrice, et revenons à l'égalité véritable et honnête, à celle qui a sa place dans la devise républicaine entre la liberté et la fraternité, celle qui doit se concilier avec la première et se tempérer par la seconde, celle qui doit régler les rapports des citoyens entre eux et dont l'enfant fait l'apprentissage et recueille les fruits dès son séjour à l'école. Entrons . dans une école ; voici sur les mêmes bancs des enfants venus de toutes les classes de la société. Si cette école n'existe pas encore en France, on la trouve en Suisse, on la trouve aux États-Unis, et nous l'aurons un jour, car c'est la véritable école républicaine.

Donc parmi ces enfants les uns sont forts et vigoureux, les autres faibles et chétifs; les uns sont beaux et gracieux, les autres laids et gauches, ceux-ci sont bien faits, bien venus; quelques-uns boiteux ou difformes. En voici qui respirent la santé et la gaieté, et à côté en voilà qui ont l'air triste et souffrant. Ce n'est pas tout : les uns ont l'esprit vif et ouvert, les autres ont l'esprit lent et borné ; ceux-ci ont de la

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mémoire, de rimagination, du goût, de Tinitialive^ mais parmi lears camarades les uns n'ont pas ces qualités, ou les ont à un moindre degré. Enfin il en est qui sont riches, et d'autres qui sont pauvres- Sur cet amas d'inégalités créées par la nature et la naissance va s établir la seule égalité possible, celle qui est du^ à la société; celle qai est le fruit des efforts de Thomme et des progrès de la raison et de la justice humaines. Pauvres ou rich^^ intelligents ou bornés, laids ou beaux, tous ces enfants, tous, vont être traités de la même manière et mis sur le pied de Tégalité; tous prendront part aux mém^ travaux, aux mêmes jeux ; tous recevront les mêmes leçons, les mêmes conseils, tous soumis à une règle commune seront récompensés et punis de la même manière pour les mêmes mérites ou les- . mêmes fautes; tous aifin auront la même part dans la bienveillance et les soins de leur maître. Mais* voici que sous cette égalité bienfaisante se développe déjà inévitablement dès Técole même une inégalité d'un autre genre avec ses conséquences! logiques, immédiates ou lointaines; c'est Tinég^té morale, celle du mérite et du démérite. CeUe-d n'est pas. le fait de la nature, elle n'est pas davantagel'œuvre de la société : elle est une conséquence du libre arbitre dont tous sont également doués, et de l'usage que chaque enfant fait de sa liberté. Ils profiteront plus ou moins de l'instruction commune qu'ils reçoivent, ils suivront plus ou moins les coa-

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«eils qu'on leur donne; les uns avanceront, d autres resteront stationnaires, d'autres reculeront; les uns devi^idront meilleurs , les autres pires. Cette inégalité qui va naître, et qui plus tard s accusera dans la vie, élevant les uns, abaissant les autres, •cette inégalité, dis -je, c'est la justice même, c'est-à- 4ire la conséquence de la conduite; celle-là n'est imputable qu'à l'enfant et à l'homme lui-même, elle «est une des sanctions de cette loi morale qu'il leur est loisible de respecter on d'enfreindre. En un mot, elle «dépend d'eux, elle est volontaire. Dès l'école elle porte ses fruits, doux pour les uns, amers pour les anittres; mais qui songe à s'en plaindre, qui songe à protester? Quel ne serait pas au contraire le concert de plaintes, si tes paresseux étaient récompensés à régal des enfants laborieux, ou si le travail était puni comme la fainéantise, si les mauvaises qualités Paient encouragées comme les bonnes et le bien loué comme le mal? Mais chacun se soumet à une inégalité juste et nécessaire, parce que chacun sent qu'on ne peut s'en prendre qu'à lui de ce qu'il fait <le mal, parce que chacun veut qu'on n'attribue qu'à lui seul ce qu'il fait de Men, en un mot parce qu'il a dès l'enlanoe Je sentiment de sa responsabilité.

Ce qu il faut donc bien et nettement déterminer et faire toucher du doigt, oe sont les limites de l'égalité civile et politique comprise entre les inégalités naturelles et fatales qui la procèdent, et l'inégalité

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morale et volontaire qui la suit, afin qu'un jour ces enfants devenus des hommes ne soient pas tentés dlmputer à la société qui n'en peut mais, des inégalités dont la nature est la source, ou dont ils sont eux-mêmes la cause.

Ce n*est pas assez de circonscrire le domaine où se meut la liberté et de tracer le cercle où l'égalité doit s'enfermer. Ces limites, si bien marquées qu'elles puissent être, ne suffiront pas toujours à retenir et à contenir les élans de la passion.

La liberté est un vin capiteux qui trouble l'esprit st dont les fumées empêchent de voir distinctement les bornes qui séparent les domaines, et de démêler dans Tavenir les conséquences des résolutions du moment; elle nous enfle d'un sentiment exagéré de notre puissance, elle rapetisse les obtacles qui encombrent notre chemin, elle pousse au mépris de Tautorité, de la prudence et de ses conseils, de l'amitié et de ses prières ; impatiente de tout frein, imprévoyante, agressive, elle s'exalte par l'idée même des dangers auxquels elle court, et par l'illusion qu'engendre le courage ; elle ne voit dans les droits qui Tentourent que gêne, rivalité, qu'hostilité même. L'homme qui prononce la formule sacramentelle : Je suis libre, se pose volontiers, en face du reste de l'humanité, dans l'attitude d u défi. Il faut tempérer cet enivrement dangereux.

De son tàié l'égalité est rude, revêche, âpre; toigours sur le qui vive, toujours prête aux récla*

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