‹ De l'éducation à l'écoleChapitre 142 sur 159 · CHAPITRE XX 82S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX 82S

mations, aux revendications, aux récriminations; créancière impitoyable, elle tient le registre du Doit et Avoir; elle traite volontiers les autres en débiteurs de mauvaise volonté ou de mauvaise foi. Toujours elle se croit lésée, rabaissée, méprisée. Jalouse, ombrageuse, irritable, intraitable, elle toise les supériorités, exigeant le respect en retour du mépris. U faut polir ces aspérités et adoucir cette humeur maussade et quinteuse ; c'est le rôle de la fraternité.

A côté de bien des défauts la nature a mis en nous un fonds de bonté, elle a pétri le cœur de douceur et de pitié; elle nous fait trouver du plaisir dans le commerce de nos semblables, elle fait de ce commerce un besoin, une nécessité ; elle met une saveur exquise dans le plaisir d'obliger et une volupté sublime dans l'abnégation même ; ce sont là les éléments et comme les sucs nourriciers de ce divin sentiment de la fraternité qui, s'il remplissait toutes les &mes, nous rendrait superflue la décl6u*ation des droits et la déclaration des devoirs.

Mais, à part quelques natures privilégiées, les unes inoffensives et débonnaires qui se laissent tout prendre et ne se plaignent point, les autres, généreuses et dévouées, qui donnent tout et ne demandent rien, la plupart des hommes n'apportent en naissant que le germe de ce sentiment exquis, germe qu'il faut cultiver avec soin» avec art, avec amour, ei cultiver dès l'enfance.

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L'àme de l'enfant est menreilleustsmfênt propre à recevoir celte culture ; elle n'a pas encore été eudorcie par les souffrances, desséchée par le calcul, aigrie par les déceptions. C'est une terre vierge, fraîche et tendre, où la sève abonde, où tout prend, où tout pousse rapidement et vigoureusement ; profitons de ce moment, unique dans la vie, pour y eiifoncer le germe précieux.

La fraternité consiste à donner plus qu'on ne doit; elle contient Tégalité et la dépasse. Elle consiste cuissi à ne pas faire tout ce qu'on pourrait faire ; elle domine donc la liberté et la modère ; ello oublie ses droits ou feint de les ignorer; elle voit dans rhomme non un égal ou un rival, mais un frère ; elle ne commande pas, elle demande ; elle n'exige pas, elle offre, elle donne ; ce n'est pas dans la naison superbe qu'elle réside, nmis dans le coeur; elle se résume en un mot : l'amour.

Avec l'égalité et la liberté on n'a qu'une réunion d'hommes ; avec la fraternité on a l'union; avec les premières on n'a que frottements,frois8emeAts jheurts et conflits ; par l'autre naissent les relations, le commerce, la société enfin. L^école est assurément le lieu le plus propice au dévdoppement de k fraternité; le lien fraternel est plus fort eiitre les enfants, les différences sont 'moins nombreuses et moins accusées qu'entre des hommes mûrs, et ces différence, la vie^conrnume tend encore à les amoindrir ; l'école est presque une famille, et si le màitre ae

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conduit en père à régarddes enfitmts, ceaKi arriveront à se conduire en frères les uns envers les autres. Que font les frères entre eux ? l'aîné protège le plus jeune, il veille sur lui, le relève s'il tombe, le console s'il pleure, le porte s'il a peine à marcher, prend sur sa part pour augmenter la sienne. Sont-ils du même âge, ils se soutiennent, s'entr'aident, se conseillent. Eh bien, qu'à l'école tous les en£emts soioat habitués à sentir et à agir en frères.

Bans les travaux, se réjouir du succès de seseamarades ; dans les jeux, se plier à leurs goûts, à leurs préférences; s'ils ne connaissent pas le jeu, prendre la peine de le leur apprendre, au lieu de les laisser s'ennuyer à l'écart : s'ils ont des défauts, ne pas les relever; s'il ont quelque difformité ou quelque infirmité, ne pas paraître s'en apercevoir, et surtout ne pas s'en moquer, ne pas souffrir que les autres s'en moquent ; s' ils sont trop bons enfants, ne pas en faire des jouets et des soufTie-douleurs; s'ils sont malades, s'enquérir de leur santé, chercher à les voir ; s'ils sontsouffrants, les reconduire à lamaison ; s'ils ont le goût de la lecture, leur prêter ses meilleurs livres ; s'ils font des herbiers, des musées, des collections, contribuer à les enrichir ; s'ils ont la bourse okal garnie, les aider sans* qu'il y paraisse ; ne pas soufiTrir qu'on les batte, <qu!oaleur cherche querelle ou qu'on les injurie, voilà comment les écoliers peuv^it se. former à laipratique de la fraternité. jQn< devra donc inspireriaux ^ealuit&le Tespect 4e

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la loi, le respect des personnes et le sentiment du devoir, leur donner l'intelligence de la yéritable liberté, de la yéritable égalité et le goût de la fraternité, si Ton veut en faire des citoyens utiles àleur pays, utiles à leurs semblables, utiles à eux-mêmes.

Il est encore une qualité à développer en çux, qualité particulièrement nécessaire aujourd'hui, c'est la sûreté du jugement.

Dans notre société démocratique, qu'on le veuille ou non, les rôles personnels vont et iront diminuant en importance et en nombre, les rôles collectifs, ceux des conseils et assemblées de tout genre deviennent et deviendront plus nombreux et plus importants. Bientôt il n'y aura plus un seul citoyen, si modeste que soit sa fortune, si humbles que soient ses fonoiions, qui n'ait sa p6u*t d'influence dans la gestion commune des affaires, et qui ne soit associé en quelque mesure à, l'action politique, judiciaire ou administrative du pays. L'élection, c'est-à-dire le choix par en bas et par tous, tend à se substituer partout à la nomination, c'est-à-dire au choix par en haut et par un seul ou plusieurs. 11 est donc sage et prudent de préparer les générations au rôle qui les attend, d'exercer, d'affermir ce jugement auquel la société doit par la suite avoir si souvent recours et qui fera sa force ou sa faiblesse, sa perte ou son salut.

Il ne s'agit point de transformer l'école en corps électoral, d'y mettre tout en discussion et aux voix,

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de faire yoter à tout propos» d'initier prématurément les enfants aux mœurs et aux habitudes de la vie politique, d'en faire de petits orateurs, de petits conseillers, de petits personnages et de leur donner une idée fausse, exagérée de leur importance. 11 s*agit de mettre de temps à autre leur jugement à Tessai, surtout dans les choses d'un caractère moral, là où les enfants sont déjà éclairés intérieurement par la conscience et où l'erreur, du reste sans conséquence, peut être redressée sur-lechamp par l'expérience et l'autorité du maître.

En matière d'instruction et de science l'enfant est mauvais juge, puisquUl est encore dans l'ignorance, et ne peut comparer: mais il n'en est pas de même si on lui donne à juger une action, à apprécier un caractère, et même l'ensemble d'une conduite, parce qu'il a au dedans de lui une règle pour ces jugements et que le sens moral et le bon sens y suffisent.

De toutes les opérations de l'esprit, celle du jugement est la plus simple; de plus elle est la première en date, car, même dans la perception, il y a déjà une première ébauche de jugement ; enfin elle est spontanée; de sorte que le mattre n'a pour ainsi dire qu'à la régler et à en provoquer l'expression. L'enfant ne peut rien voir faire de bien et de mal, sans se dire intérieurement: Yoilà qui est bien, voilà qui est mal. Une reste donc au maître qu'à faire arriver jusqu'aux lèvres ce jugement qui s'est formé dans l'esprit, afin ià le redresser en cas d'erreur, et de le corriger

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dans un sens ou dans l'autre, s'il y a en excès d'i»dulgence ou de sévérité.

Comme une bonne conduite est pour l'homme la chose la plus importante et la plus nécessaire, aussitôt que rhomme est en état d'agir, il se trouve aussi en état de juger ses actions. Mais il juge mieux les autres que lui-même, parce que dans ce dernier <5as il est juge et partie. Cette faculté vraiment mattresse, on peut à l'école lui fournir mainte «t mainte ^)ccasion de s'exercer dans l'intérêt commun.

Elle s'exerce bien du reste sur les maîtres euxmêmes, tantôt à leur avantage, parfois aussi à leurs dépens. Je n'apprendrai rien à nos maîtres en leur 4isant que les élèves sont juges et même assez bons jijiges de leur mérite moral ; ils ne sont même pas tout à fait incompétents en fait d'enseignement. C'est qu'il n'est pas malaisé de voir quand le maître s'embarrasse ou quand il reste court, ou quand il ne quitte pas le livre secourable. Ils savent également fort bien discerner si le maître est clair ou obscur, c'est-à-dire s'il se fait ou non comprendre. Mais c'est surtout l'homme qu'ils excellent à juger; j'irais presque jusque à dire que sous ce rapport leur jugement est sans appel ; j'entends non pas le juge^ ment de tel ou tel enfant qui peut avoir eu à «e plaindre de trop de sévérité ou à se louer de trop d'indulgence, mais le jugement d'une classe prise •dans son ensemble.

La qualité qu'ils sont particulièrement aptes à

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