‹ De l'éducation à l'écoleChapitre 153 sur 159 · CHAPITRE XXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXn

merveilles que recèle tel ou tel organisme, tel ou tel objet, on le remet par la pensée en son lieu et place, si on Tenvisage dans le tout dont il n'est souvent qu'une insignifiante parcelle, si Ton remonte au point de vue élevé d'où Ton embrasse l'ensemble des choses, alors l'esprit reprend son équilibre et son élasticité, et Ton n'est plus exposé à s'exagérer l'importance de ce qu'on vient d'apprendre, par une indifférence volontaire pour ce qu'on néglige ou qu'on ignore. Je connais deux hommes qui en sont arrivés à ne plus voir dans la nature, l'un que des oursins et l'autre des lichens, et qui professent une indifférence complète pour le reste de la création et un mépris souverain pour les aveugles qui peuvent vivre dans l'ignorance des lichens et des oursins. Sans doute il faut donner à Tesprit des habitudes d'observation attentive et le goût des connaissances précises, mais il faut aussi l'habituer à sentir et à comprendre l'ordre et l'harmonie qui régnent dans la nature et à en admirer la grandeur et la beauté.

Un autre danger de cet enseignement, quand il n'est pas de temps à autre ou relevé par des vues d'ensemble ou fécondé par la réflexion, c'est de matérialiser l'intelligence. A force de décomposer, d'analyser, de classer, l'esprit finit par s'arrêter aux formes visibles et tangibles, il s'attache à la surface; la vie et le principe de la vie lui échappent. Dans la fleur, par exemple, on compte les sépales,

les pétales» les étamines, mais on ne se demande pas par quelle force régulatrice et mystérieuse la sève puisée par les racines, aspirée par la tige, dis' tribuée dans la plante arrive à former toujours et dans un ordre invariable feuilles, fleurs et fruits ; quelle est cette vertu secrète qui divise, répartit lea sucs nourriciers pour en produire des effets si divers ; cette volonté insaisissable et pourtant manifeste et constante qui dirige la sève et l'arrête toujours aux mêmes limites, aux mêmes contours, et la répand dans les mêmes formes, invisibles et immuables; qui avec cette sève commune à toute la plante nuance, nacre ou pointillé les feuilles de la corolle, en peint les bords, en colore le fond et toujours des mêmes couleurs et toujours sur le même dessin, depuis que le monde est monde et que la fleur est fleur. N'y a-t-il pas cependant dans cette reproduction constante des phénomènes les plus compliqués et les plus délicats, dans cette marche secrètement réglée d'éléments subtils le long des lignes idéales qui les attendent, les arrêtent et les contiennent, dans cette intelligence muette et docile à refaire toujours sur le même plan des chefs-d'œuvre de fraîcheur et de grâce, fragiles et éphémères et pourtant indestructibles en leur type étemel et leur vitalité renaissante, n'y a-t-il pas, dis-je, une source de réflexions propres à vivifier et ennoblir un enseignement qui, réduit à l'application des procédés scientifiques et à la mécanique des classifications,

Page 1