CHAPITRE VI
civiles, et' préparent rimpuissance des répressions pénales. Le trouble, Thésitation des consciences se révèle firéquemment dans les verdicts rendus par les jurys et qui causent à la saine partie du puolic des surprises pénibles et de légitimes appréhensions.
La prétention de la plupart des systèmes contemporains, c'est de tirer de l'expérience et des faits les lois qui doivent régir la société et par suite régler la conduite de Thomme.
Étrange erreur que celle de ces philosophes I car les lois qu'on peut tirer des faits, ne sont ellesmêmes que des faits généralisés, et ne sauraient par suite avoir un caractère obligatoire. Lorsqu'on aura réussi à établir qu'ici ou là, ou même partout, les hommes agissent de telle ou telle manière, s'ensuivra-t-il qu'on soit moralement tenu d'imiter leur exemple, et prétendra-t-on convertir en devoir une manière d'agir, parce qu'elle est plus ou moins générale? A ce compte, il suffirait de prendre telle ou telle société, au moment où la corruption y est répandue, pour se croire autorisé à ériger le vice en loi. Tous les faits du monde ne peuvent nous apprendre que ce qui est, et non ce qui doit être ; autrement dit, les lois qu'on dégage de l'expérience ne {sont que de pures constatations, dépourvues de toute valeur et de toute autorité morale. Le malheur, c'est qu'il y a une tendance de plus en plus marquée à s'appuyer sur ces prétendues lois pour rejeter ou ébranler la loi morale véritable, et con-
clore de la g^énéralité des actes à leur légitimité» U règne sur le sens du mot loi une déplorable équivoque, qu'il imparte d«: dissiper. Celte équivoque consiste à confondre sous le même nom les lois qui sont des ordres auxquels on peut désobéir, des injonctions auxquelles on peut réûster, et celles qui ne commandent rien, paircet qu'elles s'imposent, qui ne demandent pas l'obéissance, parce qu'elles s'en passent et s'accomplissent en nous avec ou sans le concours de notre volonté ; les lois qu'on peut violer, et celles qu'il fcuit subir ; elle consiste dans Tassimilation de deux choses qui sont non seulement différentes, mais absolument contraires, le libre arbitre et la fatalité. Cette équivoque, bien que fort grossière, fait plus de dupes qu'on ne le pense ; d'abord parce que les philosophes dont nous parlons se prêtent à cette confusion, et laissent attribuer à leurs généralisations une valeur qu'elles ne sauraient avoir; en second lieu parce que ces prétendues lois mettent la conscience à Taise et lui fournissent obligeamment des excuses pour toutes les fniiblesses, des justifications pour tous les crimes.
Il s'est formé dans ces derniers temps d'étranges associations d'idées. De ce nombre est ce qu'on pourrait appeler le matérialisme républicain. Tout système politique repose nécessairement sur un système philosophique ou religieux ; entre les principes régulateurs de la conduite privée et les principes qui président au gouvernement des sociétés^ il y a
CH^PITRB TI 49-
non seulement un rapport étroit, mais une concordance nécessaire. Les changements et les révolutions politiques ne sont que les conséquences des changements qm se sont produits dans les idées au sujet de la nature de l'homme, de sa bonté ou de sa perversité originelle, de sa bassesse ou de sa dignité. (Test ainsi qu'un système religieux qui ne voit dans Fhomme qu'un être déchu, frappé d'une incurable impuissance de bien faire, engendre inévitablement un gouvemonent tyrannique ; il est logique en effet d'enlever aux hommes une liberté dont on les tient incapables d^user et indignes de jouir. Par contre, à mesure que l'on conçoit de l'homme une idée plus favorable, et qu'on en arrive à une appréciation plus équitable de son aptitude au bien, les liens se desserrent, et le gouvernement devient plus libéral. Bref, la liberté politique se mesure à la confiance qu'inspirent les hommes, elle doit aller croissant avec leur progrès intellectuel et moral, et devenir entière quand l'homme est mûr pour la liberté. C'est l'honneur et la supériorité du gouvernement républicain d'accorder une pleine expansion à l'activité humaine sans compromettre l'existence et le développement de la société.
Si donc il y a deux, termes qu'on s'étonne à bon droit de voir joints ensemble, ce sont ceux de république et de matérialisme, c'est-à-dire d*un système politique qui implique le développement de la liberté Ikimaine et d'un système philosophique qui en est
la négation. Cependant ce n'est point là une alliance de mots fortuite, mais Texpression d*une contradiction réelle, quoique monstrueuse. IJ y a une école, si l'on'peut rappeler ainsi, de gens qui se disent à la fois matérialistes et républicains ; et cette école s'est malheureusement formée, ou du moins développée sous le patronage du plus grand des orateurs et du plus profond des politiques 4^ la troisième république.
Est-il besoin de faire ressortir l'absurdité d'une semblable doctrine ? Quelle conciliation peut-il y avoir entre les contraires? et si l'on ne croit pas à l'existence du libre arbitre et par suite à la responsabilité personnelle, au nom de quoi peut-on revendiquer des droits qui ont leur source dans celte responsabilité même ? Comment peut-on réclamer la liberté de penser, de parler et d'agir pour des êtres en qui rien n'est libre, ni l'action, ni la parole, ni la pensée ? Ces prétendus républicains suppriment le fondement même de la République et lui enlèvent du même coup sa raison d'être et sa légitimité. De quel droit demandera-t-il à se gouverner lui-même celui qui ne se reconnaît pas le pouvoir de se conduire, et à quoi lui servira la liberté qu'il réclame, puisqu'il s'avoue Tesclave de la fatalité? Étrange aberration qui prétend maintenir les conséquences du principe qu'elle supprime, qui veut conserver l'eau en desséchant la source I
On comprend l'alliance du matérialisme et de Tab-