CHAPITRE VI
sabilité de ses fautes et à abandoniiêr au hasard ou à la fatalité le mérite et rhonneur de tes bonnes actions, celui-là abdique, il a cessé d'être bomme, ce n'est plus qu'une chose.
Dans une société où ces sentiments auraient pris possession des Ames et où de pareilles doctrines auraient envahi les esprits, l'éducation n*aurait plus rien à faire ; elle céderait nécessairement la place à l'élevage et au dressage ; car l'éducation a pour but d'apprendre à Tenfant à bien et sagement user de sa liberté ; si cette liberté n'est qu'une apparence, l'éducation n'est qu'une tromperie.
Ces systèmes contemporains qui tous ont pour effet sinon pour but d'accrottre démesurément la part et le poids des fatalités héréditaires ou autres, et de resserrer le libre arbitre dans un cercle qui va se rétrécissant et qui menace de l'étouffer, ces systèmes, soi-disant philosophiciues et qui sont le fléau de la philosophie, ont engendré ou du moins nourri une certaine littérature qui s'est empressée d*incamer ses théories et de nous en dérouler les conséquences avec une impitoyable logique et une vérité à la fois saisissante et repoussante. Cette littérature, si Ton peut l'appeler ainsi, s'intitule natur raliste, nom qu'elle ne justifie guère, puisque de la nature ellb ne montre que le côté bas et honteux. Elle affecte à l'endroit de la morale une prétendue neutralité» qu'on pourrait à bon droit qualifier d'abandon, ou mieux, de trahison. Elle s'en va
fouillant dans les bas-fonds où s'amasse la lie des sociétés, elle s'en ya furetant dans Fombre où se dérobent le yiee et la débauche, et ramène et étale triomphalement au grand jour ses précieuses^ et consolantes déeoutertes. Et ce n'est pas une curioBité malsaine qui la pousse à ces recherches ; s'il fajiit l'en croire, c'est le désir d'être utile, d'être vraiesurtout, et de fournir à la science des matériaux et des documents. Mais sous couleur d'impartiahté historique, sous ce faux dehors d^exactitude scientifique, elle n'est en réalité qu'une spéculation coupable sur Fiastinct aveugle de la cnriosité humaine. Vainement elle se flatte d'être un auxiliaire désintéressé de la science, et un utile agent d'informations psychologiques, elle n'est en réalité qu'un cupide auxiliaire du vice et un actif et détestable agent de démoralisation publiqi]». Les écrivains qui cultivent ce genre de littérature n'ont pas la naïveté de croire que les lecteurs qui se jettent sur leurs productions soient attirés par le désir de s'instruire; les lecteurs en ce caa se tromperaient étrangement, car le soi-disant naturalisme n'est pas un enseignement, c'est un empoisonnement. Pas n'est besoin d'être grand philosophe pour savoir que le spectacle du vice est contagieux, que l'homme est par nature porté à l'imitation du mal comme à celle du bien, et qu'il y a au moins imprudence à placer sous les yenx des tfli)leaux saisissants de la dégradation ou de la perversité humaines, surtout quand l'auteur paraît s'y complaire, quand par
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syalèmeou par méprâcle rbumaniiéilse bovneà ^ exposer sans rien dire, livrant ses lecteurs k Tûir flueiice maJsaiiie de «es exhibitions ; c'est de Teiir seignement ài rebours, s'il y a enseignement, et plua propre encore à donner le goût da vice qu'à en inspirer le dégoût.
La science n'a que fiaire du secours que le naiu» ralisme prétend lui apporter ; die n'a pas besoin du roaan même réiUisie,. la réalité loi sufût; les tribunaux et les hôpitaux lui fournissent assez de matériaux pour l'étude des passions humaines ; les littéralïeurs ont mieux à faire que de se changer en approvisionneurs de laboratoires et pourvoyeurs d'amphithéâtres»
Jusqu'à nos jours la littérature avait pour mission d'élever les Ames et de les faire monter vers l'idéal ; l'école contemporaine a d'autres aspirations ; elle aspire à descendre ; d'un admirable instrument d'éducation et de progrès moral, elle a'fait un instrument de dégradation et. d'abrutissement.
Il est un autre genre de littérature ou pour mieux dire de publicité qui, sous une forme plus inoffensive^ sans prétention, httéraire, ni ambition scientifique, sans le vouloir ou sans le savoir, n'en con* tribue pas moins dans une certaine mesure à Taltératioa du sens moral, c'est la petite presse, la presse à un sou,, celle qui est à la. portée de toutes les bourses comme de toutes les intelligences. Cellelà n'est pas en guerre ouverte avec la morale, elle
n*affecte même pas à son endroit la fausap neutralité de Técole naturaliste, elle est même pour elle un auxiliaire en apparence, et on ne peut lui reprocher ni Tatténuation systématique de la responssibililé humaine, ni l'indulgence et la complaisance pour le vice et pour la débauche; et pourtant cette presse fait du mal ; voici comment. Autrefois on ne connaissait guère dans un pays que les délits et les crimes commis dans le pays même, et c'était bien assez. Aujourd'hui, gr&ce aux découvertes de la science, chaque bureau de journal est devenu un point de concentration électrique de toutes les nouvelles, non seulement d'un même pays, mais du monde entier ; les flls télégraphiques y versent régulièrement chaque jour tous les crimes, tous les attentats commis sur la surface du globe, et le journal s'empresse de les jeter en pâture à l'insatiable avidité des lecteurs. Et qui pourrait lui en faire un reproche ? N'est-il pas dans son droit ? bien plus, n'est-ce pas son devoir, à lui journal, de recueillir les nouvelles à la h&te et de les répandre promptement ? Seulement cette averse quotidienne de crimes ramassés de toutes parts, produit sur le public des effets déplorables. D'abord elle trompe les honnêtes gens sur le véritable état de la moralité générale, ou plutôt sur le degré réel de la perversité humaine. A voir tomber chaque matin tous ces scandales, toutes ces horreurs incessamment renouvelées, on ne songe pas qu'il faut les répartir entre des
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millions et des millions d'hommes, on perd le sentiment de la proportion véritable entre le nombre des criminels et celai des honnêtes gens, et Ton en arrive à croire que l'humanité n'est qu*un ramassis de brigands et de monstres. De plus, à cette lecture, des gens de moralité douteuse ou fragile, ceux qui branlent au manche, se sentent sollicités, enhardis au mal, ayant encore tant de marge devant eux pour égaler les héros qu'on leur montre ; des gredins bons à pendre finissent par se trouver presque hon^ Dètes par comparaison, et leurs crimes ne leur semblent plus que de simples peccadilles au prix des monstruosités qu'on leur étale ; les novices, les débutants apprennent à cette lecture à enrichir leurs méthodes, à perfectionner leurs procédés, et quant aux maîtres scélérats, ils sentent s'éveiller en eux un sentiment d'émulation qui ne peut manquer d'être redoutablement fécond.
Si encore on se bornait à annoncer brièvement ou à raconter sommairement les crimes ; mais cette discrétion serait plus sage que lucrative et on ne peut raisonnablement l'attendre. Un crime est une bonne fortune, un attentat est une fortune, une véritable mine. Aussi comme on l'exploite, avec quel art on en déroule, on en allonge le récit, quelle abondance de développements horribles, quelle précision dans les détails les plus repoussants ! les colonnes succèdent aux colonnes, les numéros aux numéros; le journal est intarissable, et le public insatiable.
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On a recoar» aux moyens les plus gro^ers comme aux plus in^nieux pour stimuler la curiosité; on insère de& autographes de Taccusé tout comme on fait pour les grands boKimss et les grands écrivains. Quel plaisir de connaître l'écriùnre d'wk assassin, et quel fécond sujet d'ofoservations^ instructives I On va même jusqu'à produire en tète du journal la figure du monstre ; qudle satisfaction de contempler ces traits énergiques I quel bonheur de voir la face d'un homme, qui a coupé une femme en morceaux I
Fatale loi de la concurrence ! il faut à tout prix distancer le confrère, sans quoi le tirage baisse et les actionnaires crient. C'est là Texcuse, mais ce n'est qu'une excuse ; car s'il est établi que ces eom*plaisànces pour une curiosité malsaine causent h, la moralité publique un réel préjudice, le profit qu'on en tire peut bien les expliquer, mais il ne les justifie pas. Non, la presse n'est pas un métier. Écrire, c'est agir, et tout acte a des conséquences qui en éclairent la valeur et la portée.
Toutes ces influences tendent à altérer la nature des sentiments que le mal en général doit produire et à convertir en une sorte d'intérêt presque bienveillant ou au moins en indifférence morale, le mépris, le dégoût et l'horreur que les crimineÏB devraient inspirer. On en arrive à les considéBer non* comme des criminek,. mais comme des hommes autrement faits que les autres ; on est porté à cher-