‹ De l'éducation à l'écoleChapitre 45 sur 159 · CHAPITRE Tm 6f · texte numérisé non relu

CHAPITRE Tm 6f

tous les jugements qae rhomme porte sur ses semblables et sur la société; elle altère et corrompt la notion de la justice, eUe affaiblit et dessèche le sentiment du devoir et finit par étouffer le germe môme de la moralité.

Que riastituteur s'applique donc de bonne heure à montrer Thumanité telle qu'elle est sortie des mains de la nature, c'est-à-dire, pétrie d'inégalités de tout genre ; qu'il indique dans quelle mesure ces inégalités peuvent être adoucies, corrigées, compensées ; qu'il délimite le champ forcément restreint de l'égalité politique et civile; qu'il suive et fasse suivre à l'enfant le travail salutaire et réparateur du temps et de la raison; qu'il lui fasse voir la part si large qui revient à notre pays et à la Révolution française dans cette œuvre bienfaisante; qu'il le pénètre de reconnaissance et d'admiration pour les créateurs, les propagateurs et les martyrs de cette religion humaine faite de justice et de fraternité, qull lui inspire enfin le désir de poursuivre sagement, sans découragement, sans impatience, Tamélioration jMrogressive de la société humaine, au lieu de s'associer aux stupides fureurs qui se déchaînent contre elle pour la bouleverser et l'anéantir.

La nature n'a créé que des inégalités ; force, santé, beauté, intelligence, tout est inégal entre les hommes; ils ne sont égaux que devant la mort, et encore la mort est-elle pour les uns, prématurée, pour les autres, tardive; les uns meurent peu après leur

TO DE L^ÉDUGATION

naissance, les autres en naissant, le? antres avant de naître ; ceux-ci meurent subitement, ceux-là tentement, longuement ; beaucoup sont déjà morts bien avant de mourir.

C'était bien assez, c'était trop de tant d'inégalités naturelles, et cependant d'autres sont venues s'y ajouter, découlant des premières comme d'inévitables conséquences. En effet, abusant de leur force, les hommes les plus robustes ont d'abord asservi les plus faibles ; de là deux classes, celle des hommes libres, celle des esclaves : inégalité de condition. Ils les ont dépouillés de leurs biens ; de là deux classes : celle de ceux qui possèdent, celle de ceux qui n'ont rien : inégalité de fortune. Souvent cette double spoliation de la fortune et de la liberté a été consommée non plus par une sortie de la population d'un même pays sur l'autre partie, mais par un peuple entier sur un autre peuple ; de là deux classes, celle des vainqueurs et celle des vaincus, celle des nobles et celle des vilains; surcroît d'inégalité. Interminable serait la liste de t^^utes les inégalités créées parla nature et de toutes celles que les passions humaines et entre toutes que la cupidité, l'orgueil et la sensualité ont greffées sur les premières. Comment donc l'idée d'égalité a-t-elle pu se faire jour à travers ce réseau serré, ce fouillis inextricable des inégalités de tout genre? Comment ridée de justice a-t-elle pu naître et se dégager de cet amas d'iniquités engendrées par les passions et

CHIPITRE Ym Ti

eonsaerées peo* le temps ? Ne semble-t-il pas qm la pauvre humamté dût être vouée à perpétuité à la double «tyrannie des corps et 468 âmes, «t n'est-ce pft6 merveille qu'on ait pu tirer les uns d'une si profonde misère, et faire tomber las antres d'une si haute et si ancienne tyrannie ?

Deuix puissances invisibles, morales, la conscience et la pitié ont opéré ce miracle, et ont fini par arracher^ sinon partout, au moins en bien des lieux, le droit aux étreintes de la force. Dès les premiers temps Jûes différences énormes entre les destinées humaines, ces contrastes violents de la force et de la faiblesse, de la santé et de la maladie, des morts prématurées et des longévités, de la richesse et de la misère, de la laideur et de la beauté, du génie et de Tidiotisme et tant d'autres ont suscité, chez les disgraciés de la nature et du sort, des plaintes douloureuses et légitimes, dont le retentissement a été se propageant et grossissant à travers les. âges. Disséminés et isolés, les malheureux auraient été condamnés à une étemelle impuissance, si une inyeoition bienfaisante n'avait permis à toutes ces voix éparses de s'entendre et de se fondre dans un înmense concert. Grâce au langage parlé, puis au langage écrit, une puissance nouvelle s'est formée, la puissance de l'opinion; il s'est trouvé, même parmi les privilégiés, des hommes à entrailles que <;e navrant spectacle a émus de pitié ; des voix éloquentes fle sont élevées en iaveur des déshérités de

tout genre; la poésie s'est fait Tinterprète de ces douleurs et de ces souffrances imméritées ; la religion les consolait par des espérances lointaines ; la philosophie mit en lumière les injustices, elle chercha la solution du redoutable et fatal problème ; elle plaida la cause des opprimés, elle trouva au fond de la conscience le principe de la dignité humaine et de la véritable égalité.

D'abord s*il y a entre les hommes bien des inégalités, il y a aussi bien des ressemblances sensibles, frappantes, dont les unes saisissent les yeux et les autres Tesprit. S'ils sont plus ou moins grands, plus ou moins forts, p]u8 ou moins beaux, les hommes ont tous un même corps, pouvu des mêmes organes; s'ils sont plus ou moins intelligents, plus ou moins sensibles, plus ou moins énergiques, ils ont tous une même àme pourvue des mêmes facultés; il y a donc entre eux des différences de degré, mais leur nature est la même ; même aussi est leur condition, tous naissent et meurent ; tous ont la même origine» tous la même fin, les mêmes joies, les mêmes peines , tous ont ure famille, une patrie; tous sont hommes; enfin.

Ce ne sont pas des êtres égaux, ce sont des êtres semblables. Mais toutes ces ressemblances d'âme et de condition, si sensibles qu'elles soient, ne sont pourtant pas ce que les hommes ont de plus semblable en eux ; il faut pénétrer plus avant, il faut descendre au plus profond de la conscience humaine

Page 1