CHAPITRE IX
La liberté nMmplique donc pas une suppression ou une diminution d'autorité, mais un déplacement et un changement dans la nature et Faction de cette autorité. Au lieu d'être exercée par une volonté étrangère, elle s'exerce par la volonté personnelle; et elle devrait se mesurer à l'aptitude des hommes à se gouverner eux-mêmes. Qu'on l'appelle donc civile, politique ou religieuse, quel que soit le nom qu'on lui donne, elle est par nature, et elle reste essentiellement morale; elle augmente le nombre des actes que l'individu fait sans contrainte et qui par suite ont un caractère moral; elle lui permet de devenir ou plus utile ou plus nuisible, ou meilleur ou pire, et, en étendajit le champ de son activité volontaire, accroît dans la même proportion le poids de sa responsabilité. Il est aisé de comprendre que si, devenant plus libre, l'homme ne devient pas meilleur, il emploiera au mal le surcroît de liberté qu'on lui accorde, si bien que cette liberté tournera bientôt au détriment de la société comme de l'individu lui-même, et que l'accroissement de la liberté publique entraînera inévitablement un accroissement correspondant de crimes et d'immoralité. Plus de liberté exige donc plus de valeur morale ; aussi a-t-on ditetavec raison, que le principe durégimeré- ^ publicain est la vertu. Gomme ce régime assure aux citoyens toutes les libertés possibles, il demande en retour des hommes capables d'en user sagement, sans quoi il périrait par l'excès même de la liberté,
^ DE L'ÉMJGATION
comme le despotisme périt par Texcèede latyramiie* Que les instituteurs se pénètrent donc bien de cette vérité, qne liberté oblige plus encore que no blesse, que la responsabilité augmente dans la mestire où la liberté grandit, et que si un honmne ne devient pas d autant plds sage quil deviesl pius libre, sa liberté n*est qu'un fléau pour lui ^ pour les autres. Ce mot de liberté est magique ^ terrible; dans les temps d'émancipation récente, il évoque le souvenir des maux qu'on a soufferts, il pousse à la violence, il pousse à la vengeance, il éveille ridée bien plus de ce qu'on peut se permettre «ur les autres que de ce qu'on doit exiger de soimême. Mais à mesure que s^éloignent et se refroidis* «ent les souvenirs cuisants de la tyrannie vaincue, à mesure que la conquête de la liberté s'affermit et que la possession en devient assurée, il faut dissiper ^ette sorte de famée brûlante qui l'entoure encore; il faut la dépouiller des passions qu'a soulevées la violence des révolutions, il faut mettre en lumière ^on caractère pacifique et moral; car si la puissance de la liberté peut renverser les gouvernements tyranniques, l'intelligence de la liberté peut seule affermir des gouvernements libres.
. Ce ne sont pas seulement les idées d'égalité et de liberté qui sont ou obscurcies ou défigurées par rignoranceet par la passion ; ces derniers temps ont vu nattre ou plutôt renaître et se propager sur l'État, «on rôle et sa mission, sur la société, son principe
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et sa oonstitution, des erreurs dangereuses dont il est du deToir de Timiituteiir de préserver Tenfance et de délivrer T&ge adulte.
Aujourd'hui on a k lUierté detout dire, et Dieu sait si Ton en abuse, Dieu sait ce qu'il se débite d'dbi8urdi4é6<lans ces réunions qu*on appelle privées, parce qu'elles «e tiainent en lieu dos, mais^qui sont bîe» réellement, publiques, purce que ces lieux clos coBtiameat des milliers de personnes, et parce que les journaux p^its et grands se font un devoir de répandre des comptes rendus de ces réunions nomhreuees et souvent tumultueuses. Et, de fait, il vaut mieux que les théories monstrueuses qui &'y expo* sent avec un cynisme naïf, fassent ensuite le tour de la presse ^ soient étalées au grand jour, au lieu de se dérober dans l'ombre et le mystère des conspirations ; il vaut mieux qu'elles soient soumises d^une manière permanente à l'épreuve de la discussion, si tant est qu'elles apportent la discussion, et que le bon sens et l'honnêteté du public soient sans cesse appelés à en faire justice; il vaut mieux que la société connaisse ses ennemis, leur, nombre, leur valeur BQorale, leurs espérances^ leurs projets.
Mais de peur que l'enfant arrivant à Tadolescente ne devi^ne la dupe des déelamateurs furibonds ou rinstrument de leurs eatreprises criminelles, nous devons de bonne heure l'avertir, Téciairer et le pré^ munir. Pour réfuter des erreurs qui sont aussi anciennes que le monde et qui dureront autant que lui,
parce qu'elles proviennent bien moins de Fesprit que de la passion, pas n'est besoin d'être grand clerc, ni puissant logicien ; la raison de l'enfant y suffit : cette vieille et toujours renaissante utopie du partage des biens, elle n'est pas un système, elle est une convoitise, et c'est pour cela même qu'elle est aussi impossible à détruire qu'aisée à réfuter. L'histoire toute seule s'en charge ; mais les utopistes du partage ne connaissent pas l'histoire ou ne veulent pas la connaître. Le partage n'est réclamé que par ceuxlà même qui n'ont rien à mettre en partage. L'égalité des parts supposerait au moins l'égalité du mérite ; or, sous ce rapport, il n'y a qu'inégalité. Que si au mépris de la justice, on en appelait à la force, où trouverait-on une force capable d'imposer le partage et surtout de le maintenir? Combien de temps les parts resteraient-elles égales? le partage à peine faitï Tinégalité renaîtrait, car chacun ferait de sa part tin usage différent ; l'avarice et la générosité, la tempérance et l'intempérance, la prévoyance et lim prévoyance, la nature en un mot détruirait à l'instant même une égalité contraire à la nature autant qu'à l'équité. Il suffit de mettre l'enfant en présence de ces absurdités pour qu'elles lui crèvent les yeux. Dans tous les temps, dans toutes les sociétés, il y a toujours eu une classe déshéritée ou moins favorisée que les autres ; dans l'antiquité, les e&claves, au moyen âge, les serfs, plus tard, les paysans, aujourd'hui les ouvriers, ou du moins une partie de la