CHAPITRE XI
bouffées de vanité qui doivent nous monter à la tète, mais une crainte patriotique qui doit nous saisir le cœur. Travaillons donc à nous rendre de plus en plus dignes de notre mission et soyons sûrs que les progrès que nous aurons accomplis en nous-mêmes se traduiront bientôt en progrès dans les enfants confiés à nos soins.
« Je sais que les enfants ne restent pas assez à Técole et que le temps de la scolarité est court ; mais, d'une part, les premières impressions sont aussi durables que vives, elles ont une sorte de vitalité renaissante, et une énergie directrice qui se fait sentir jusque dans les dernières années de Texistence; d'un autre côté, le développement si rapide et si riche d'avenir de l'enseignement primaire supérieur retiendra désormais dans nos écoles un nombre toujours croissant d'enfants, qui resteront soumis plus longtemps à votre salutaire influence, en qui nous pourrons poursuivre l'œuvre de l'éducation, et qui formeront un jour une des plus solides assises de l'édifice social.
« Dernièrement, l'Académie française cherchait pour le concours poétique de l'année qui commence un sujet qui répondît aux plus vives et aux plus patriotiques préoccupations de l'heure présente ; elle s'arrêta à ces deux mots significatifs : sursum corda. Nous n'avons pas nous. Instituteurs, à composer des pièces de vers, mais nous avons à faire germer, croître et fleurir dans les âmes les semences de toutes
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les yertufi. La poésie qui prend sa source dans le cœur et bù rëpaiid dans la ocméoite en bonnes, en belles actions, vaut bien assurément <^le qui s'exhale en strophes harmonieuses. LAÎ^ez-moi donc tous dire, à vous aussi : sursum corda, élevoiis nos cœurs» élevons ceux de nos enfants. »
Pour développer ces sentiments qui font la dignité de la vie, l'honneur des familles e4 la force des États, on ne peut s'en remettre simplement à la bonté native, si gpancte qu'on la suppose, ni à la vertu des conseils, si efficace qu'elle puisse parallre ; ii faut y joindre l'attrait des récompenses. Ce secours est particulièrement nécessaire au caractère national. En effet, s'il est un peuple qui soit sensible à l'approbation, à la louange, à la récompense, c'est assurément le nôtnre. Le eontefitement in4ime et solitaire, le témoignage muet et froid de la conscience satisfaite ne suffisent pas aux exig^ices de notre nature expansive et chaleureuse. Nous* ne savons pas, nous ne pouvons pas nous passer des autres, nous avons besoin de connaître les sentiments que nous leur inspifons, nous oherchoas à les surprendre, à les lire dans leurs regards, nous prêton» une oreille inquiète à ce qu'ils disent pour apprendre ce qu'ils pensent de nous ; rester au dedans cte nous est au-dessus de nos forces; nous voulons nous sentir dans les autres et vivre en quelque sorte à l'unisson. Aussi, plus que tous les autres peuptes, sommes-nous sujets aux entraînements, et subissons-
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nous d'iufê manière presque irrésistible la contagion de rexem{>le. Ce caractère a ses dangers, sans nul doute, mais il a aussi ses avantages ; la crainte de l'opinion, le besoin d'estime, s4Mit des freins puissants et des stimulants énergiques ; avec nous il n'y ajamais à désespérer ; si Ton peut nous entraîner au mal, on peut aussi nous ramener au bien ; il suffit souvent d'un mot, d'un geste, d'un regard, pour nous arrêter sur la pente où nous glissions, et l'espoir de K louange, la perspective des récompenses nous attire, «nous enlève et no»s transporte.
Si ces sentiments naturels ont tant d'empire sur les hommes foits, que sera-ce sur des enfants, en qui là force des impulsions premières n'a pas encore été affaiblie par les déceptions ou par le calcul ? Aussi pensons-nous qu'on pourrait et qu'on devrait tirer meilleur parti des besoins et des faiblesses même de notre nature, donner à ces utiles auxiliaires un rôle plus important dans l'œuvre de l'éducation et établir au moins entre les punitions et les récompenses, entre la part faite aux études et la part faite à la conduite, un équilibre qui n'a jamais existé.
Faire le bien pour lui-même est un idéal sublime, mais difficile à concevoir, presque impossible à réaliser ; et s'il dépasse la portée moyenne de l'intelligence et la mesure ordinaire des forces humaines, est-il sage, est-il sensé de le proposer à l'enfance?
C'est ce qu'a bien compris la Société du sou des •écoles laïques, fondée à Marseille depuis quelques
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années, société qui a déjà fait tant de bien à nos écoles et dont Tinitiative à la fois prudente et hardie révèle une intelligence si nette et si vive des besoins les plus urgents de renseignement primaire à tous ses degrés. Dans sa dernière délibération, elle a pris une résolution qui fait honneur à sa clairvoyance.
Ce n'est plus seulement aux élèves les mieux doués ou les plus heureux, mais aux plus méritants aux meilleurs qu'elle décide d'accorder ses encouragements; ce n'est plus seulement à -Fintelligence, mais à l'efiort, au progrès intellectuel, mais au progrès moral, qu'elle destine ses nouvelles récompenses. Nous sommes heureux de la trouver dans la voie où nous voulons entrer, et nous la remercions bien sincèrement d'avoir prêché d'exemple.
Examinons donc ce qui se passe actuellement dans la plupart des écoles primaires, recherchons les causes et les conséquences de la partialité qui a régné jusqu'ici en faveur de l'enseignement et au détriment de l'éducation, voyons quelles qualités on peut récompenser dans l'école et quelles peuvent être la nature et la forme de ces récompenses.
Quel est le caractère du système d'éducation actuellement en vigueur ? La part des punitions y est bien plus grande que celle des récompenses; tandis que la première embrasse toutes les fautes que l'enfant peut commettre, la seconde est loin de s'étendre à tout ce qu'il peut faire de louable et de bien. De plus, tout semble
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calculé pour exciter rémulation intellectuelle, presque rien n'y est prévu pour créer Féraulation morale. Ouvrons un palmarès : nous y trouvons des prix pour tous les exercices de l'esprit, mais aucun pour les qualités de cœur. Quelquefois, ici ou là, dans les pensionnats surtout, un prix de bonne conduite, prix d'ordre inférieur, prix relégué presque toujours au dernier rang, fiche de consolation pour relève malheureux ou mal doué, dédommagement pour Tamour-propre exigeant et chatouilleux de certains parents.
Toutes les semaines, dans toutes les classes, il y a des compositions pour tous les exercices scolaires ; mais peu d'instituteurs songent à classer les enfants d'après leur conduite et leur valeur morale. C'est toujours l'image de la supériorité intellectuelle qu'on place sous leurs yeux, c'est toujours vers ce but qu'on tourne leurs regards et leurs efforts. Être le premier en histoire, en géographie, en grammaire, en calcul, voilà la grande affaire, voilà l'ambition suprême ; le reste n'est rien. Au premier les éloges, au premier les récompenses; et si quelque personne autorisée, si quelque digne magistrat, entre dans une école, sa première question va nous révéler la nature de ses préoccupations et de ses préférences : « Quel est le premier de la classe, dira-t-il, qu'il se lève : » et le premier se lève et reçoit son tribut; les autres écoutent, admirent et envient. Mais le
meilleur, mais le plus franc, mais le plus obligeant,
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mais le plus honnête, oh ! celuHà reâte assis : il n'est pas le premier.
Cependant dans le nombre de ces enfants, qui jamais n'arrivent au premier rang, qui même n'y peuvent aspirer, il en est qui ont plus de mérite réel, plus de valeur morale que les premiers de leur classe, et qui peut-être un jour surpasseront leurs brillants camarades et les dépasseront. Ge& retours ne sont pas rares ; la vie dérange et quelquefois renverse le classement de l'école; parmi ceux qu'on appelle aujourd'hui les déclassés, on trouverait plus d'un ancien élève à succès, comme parmi ces enfants qui n'ont point connu l'ivresse des proclamations solennelles, il en est qui parviennent plus tard aux plus hautes situations. C'est que les uns n'avaient que des qualités brillantes gâtées bientôt par l'inconduite ou perdues par la vanité, tandis que les autres, à des qualités sans éclat, mais solides, ont joint la patience et le sentiment du devoir. Les succès faciles des premières années ressemblent parfois aux fleurs des «rbres trop précoces, qui ne tiennent pas contre les intempéries du printemps. Les enfants, au contraire^ dont le développement est plus difficile et plus lent et dont la floraison est plus tardive, ceux-là ont plus de sève et de force, ils résistent, ils mûrissent et donnent des fruits. Mais combien ils seraient plus nombreux ces enfants réputés médiocres parco qu'ils meltçnt plus de temps à mûrir et dont