CHAPITRE XI
la patrie I C'est le but auquel il faut tendre ; mais nous sommes loin du but.
Nombreuses sont les causes de notre partialité en faveur de Tinstruction et de notre indifférence en matière d'éducation ; je me bornerai à toucher les principales.
La première et peut-être la plus importante, c'est notre goût naturel pour les dons de l'esprit, disons le mot, c'est notre vanité.
Nous préférons les gens d'esprit qui nous amusent, aux honnêtes gens qui nous sont utiles. Ce faible est si fort qu'il nous porte à l'indulgence même pour les libertins spirituels, pour les fripons adroits, Toire pour les grands criminels à facultés puissantes, pour les scélérats raffinés et aimables qui raisonnent et assaisonnent leurs coups ou qui innovent dans le crime. Quelle que soit leur perversité, nous trouvons toujours en leur faveur une circonstance atténuante. La seule excuse du crime devrait être dans Tobtuse brutalité de ceux qui le commettent; et nous, au contraire, c'est de leur intelligence, c'est-à-dire d'une circonstance aggravante que nous tirons une atténuation.
Les annales judiciaires en font foi, comme aussi notre littérature, le théâtre surtout et les romans. Prenez le roman de Renart, qui nous en dit long sur les mœurs du temps ; les honnêtes gens y sont moqués, bernés, dupés, et cela non par hasard ou par accident, mais par habitude et par système; c'est
leur rôle; au gredin tout Tesprit, la bêtise à l'honnête homme.
Mais sans remonter jusqu'au moyen âge, en plein dix-septième siècle, le théâtre classique nous donne d'étranges leçons. Il absout yolontiers, que dis-je, il glorifie les attentats bien conçus, ceux qui révèlent de la hardiesse, qui marquent du génie. Écou- •^tons Corneille, le grand Corneille, le poète de rhéroïsme; c'est lui qui met dans la bouche de Li vie, une femme, une impératrice, les vers suivants :
Tous ces crimes d*État qu*on fait pour la couronne. Le ciel nous en absout alors qu*il nous la donne. Et, dans le sacré rang où la faveur l'a mis, Le passé devient juste et Tavenir permis.
Qui peut y parvenir ne peut être coupable, Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable.
Richelieu, lui, punissait de mort les conspirateurs découverts ; mais le plus grand orateur de la chaire <;hrétienne, Bossuet, noyait dans la gloire de Condé <;oupable son crime de haute trahison.
De nos jours le théâtre, le roman, ne sont que trop riches de ces héros à rebours, à qui Ton sait gré d'avoir accompli quelque progrès dans le crime, d'avoir reculé les limites de la perversité, fait avancer d'un pas l'œuvre de la décomposition morale; et l'on dirait que nos auteurs s'appliquent et s'ingénient à tourner en sympathie et en admiration l'horreur et le dégoût qu'ils doivent inspirer.
L'histoire elle-même, la grave histoire, se fait
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parfois leur eomplke. Que ne pftrdonne-t-elle pas sous le rapport des tBOèarB, et mén^e de la simple probité, aux hommes qui ont jeté sur leurs désordres ou leurs erimos l'éclat du talent ou du génie ? Bref» sous quelque forme et en quelque lieu que Tesprit se montre, même mêlé à un impur alliage, même souiUé de boue, tacbé de sang, il nous charme, il nous séduit. On a même été jusqu'à inventer deux morales : Fune étroite pour les petites gens, pour le commun des mortels, l'autre large et complaisante pour les gens de haut vol, de large envergure.
Étoonons-nous donc que, le bon exemple venant de si haut et sous de tels patronages, on en soit arrivé dans la vie ordinaire à une indifférence légèrement dédaigneuse ou sceptique à Tendroit de ceux qui sont tout bonnement, tout simplement d'honnêtes gens.
En effet, on dit couramment avec une nuance de pitié ou dlronie : c'est un brave homme! ce qui en bon français, trois fois sur quatre au moins, signifie : c'est un être borné ou médiocre, c'est un pauvre d'esprit. Il semble en vérité qu'on ne puisse être honnête sans être dupe, ni bon sans être débonnaire. Et dans toutes les carrières, même dans la vie publique, où pourtant la sévérité devrait, ce semble, se mesurer à Tiraportance des fonctions exercées, que ne passe-t-on pas è ceux qui font preuve de quelque qualité brillante, d'habileté, d'éloquence ou simplement de compétence?
Dans les épreuves qui ouvrent l'entrée des carrières, peut-on dire qu'on fasse à la valeur morale la part qui lui revient et qu'on exige autant de garanties que le voudraient la nature et la g^^ndaur désintérêts à défendre?
En somme, toutes les complaisances, tous les éloges, toutes les flatteries, toutes les faveurs vont à l'esprit ; bien petite est la part faite à la vertu.
L'école s'est naturellement modelée sur la société; elle s'est faite à son image ; elle s'est efforcée de donner à la société des hommes tels que celle-ci les aime, à exercer toutes les facultés, à développer toutes les aptitudes; elle a habitué les enfants à aspirer aux premiers rangs, à disputer les couronnes, à rechercher les succès bruyants; quant à former le cœur, à tremper le caractère, à inspirer Tamour de la vertu, à former à la pratique du bien, si on ne peut pas dire qu'elle s'en soit désintéressée, on ne peut dire non plus qu'elle s'y soit consacrée; à l'école l'éducation est restée un sous-entendu ; elle n'a jamais eu la place qui lui est due et qu'il faut absolument lui donner aujourd'hui, la première.
Si l'on a fait jusqu'à ce jour la part si petite à l'éducation, ne serait-ce pas aussi parce qu'il est beaucoup plus facile d'instruire les enfants que de les élever, parce que l'enseignement, surtout élémentaire, ne demande que des connaissances, ^andis que l'éducation réclame, sinon des vertus, au moins des qualités assez rares ? Ne serait-ce pas que Tau-