CHAPITRE XI
torité morale est aussi indispensable à Téducateur que l'autorité intellectuelle au maître, et, d'autre part, que Tenfant apprend plus aisément à bien étrire ou compter, qu'à bien faire et à se bien conduire ?
Pour enseigner une science, un art, un métier, il faut avoir acquis dans ce métier, dans cet art, dans cette science, une supériorité marquée sur ceux auxquels on les enseigne ; de même, pour élever l'enfance, c'est-à-dire pour l'amener à la pratique du bien, il faut une supériorité morale incontestable et incontestée. Le maître qui enseigne la grammaire ou l'arithmétique est sous ce rapport tellement audessus de son élève, que celui-ci s'incline devant une supériorité évidente et qui se fait sentir à tout instant ; aussi il écoute avec confiance, il suit avec docilité ; mais peut-on dire qu'il en soit toujours de même pour l'enseignement de la morale? que le maître y soit aussi à l'aise et qu'il ait le même avantage sur ses élèves? Quel maître est sans défaut ? et quel est le défaut du maître que l'enfant n'ait bien vite aperçu ? Je ne parle pas de ceux qui crèvent les yeux, et ils ne sont pas rares, je parle de ceux que le maître lui-même ignore ou se pardonne, mais que l'œil observateur ei pénétrant de l'enfant a bien vite découverts, et que sa malignité quelque peu vindicative n'est pas disposée à excuser. N'est-ce pas pour cela que l'éducation dans les familles est si difficile et si chanceuse ? Le moyen en
«ffet de donner aux enfants les qualités qu'on n'a pas et ie ne pas leur donner les défauts que Ton a? Aussi, même dans les familles aisées, l'éducation n'est-elle souvent qu'un simple vernis; elle est toi|te en surface, toute en manières ; mais savoir saluer avec aisance, tourner un compliment, s'habiller à la mode, c'est de Féducation à la manière du Bourgeois gentilhomme. La vraie éducation est bien une autre affaire; elle n*a rien de commun avec les formes changeantes de la mode et les formules banales de la politesse courante ; elle n'est pas dans la mise, mais dans la conduite ; elle ne consiste pas dans une tenue, mais dans une vie irréprochable; elle n'est pas répandue sur la personne, elle réside dans le cœur. Dans cette éducation-là, le tailleur et le maître de danse n'ont rien à faire.
C'est sans doute k raison de sa difficulté même que presque dans tous les temps et chez tous les peuples on a cherché des hommes qui par leur caractère, par la dignité de leur vie, par l'autorité de l'exemple pussent mener à bien cette œuvre délicate et laborieuse. C'est pour cela que dans l'antiquité, les philosophes, et dans les temps mo^^ernes, les ministres des cultes ont été investis de ces fonctions et que les familles royales, aristocratiques et même bourgeoises se sost débarrassées sur eux du poids incommode de cette responsabilité morale. Aristote est chargé de donner au jeune Alexandre les vertus qui manquaient à Philippe ; Bossuet et Fénelon ont
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misâon de don&er au Dauphin et au duc de Bourgogne, des exemples meilleurs que les exemples paternels ; J.-J. RousseMi, et pour cause» ne confie pas au père d'Emile le soin d'élever son filsw Eo général, le précepteur est ou doit être un modèle qui dispense le père d'être vertueux ; il a ou doH avoir de la vertu pour le compte d'autrui. Malheureu^ment cette substitution ne réussit guère ; 1^ regardé de Fenfant reviennent toujours du modèle substitué au modèie naturel, qui est le père, et qui bon gré, mal gré, forme ses enfants à son image. Ce n'est pas seulement dans les familles assez riches pour payer des modèles que cette délégation morale -eet passée en habitude ; chez nous, dans le peuple iout entier, prêtres, pasteurs et rabbins ont été presqae les seuls éducateurs, parce que leurs fonctions et leur caractère leur imposent les vertus ûé- -cessaires à Féducation.
Avons-nous beaucoup gagné à cet abandon d'un devoir qui revient naturellement au chef de la famille, qui en constitue la plus noble prérogative, ^t qui donne à son euitorité une sorte de consécrar .tion ? Il est permis d'en douter. Le jour où l'autorité religieuse a vu décroître son prestige et par suite d'efficacité de son action, l'autorité paternelle ji'a pas toujours ressaisi l'exercice de son droit ni repris l'exercice de ses fonctions, et ce que Féducatioa a perdu d*un côté, elle ne l'a pas regagné de Fautif. Cî'çBt ce qui rend si désirable aujourd'hui un effort
et un accord de la famille et de l'école dans Toeuvre de Téducation nationale.
L'enseignement moral profite à celui qui le donne autant qu'à ceux qui le reçoivent ; il oblige l'éducateur à de fréquents retours sur lui-même, à de salutaires examens de conscience.
En effet, comment entreprendre de corriger dans les autres les vices ou les défauts dont on se sait atteint? Qui voudrait s'exposer au ridicule et à Thumiliation d'une contradiction flagrante entre sa conduite et son langage? Un ivrogne préchera-t-il la sobriété ? un avare la générosité ? un paresseux le travail ? Le maître dont la tenue est négligée, les vêtements malpropres, osera-t-il parler de propreté? Fera-t-il l'éloge de Tordre, celui dont la table ou le bureau offre constamment à sa classe la parfaite image du désordre ? Donnera-t-elle aux jeunes filles le goût du naturel et de la simplicité, la maltresse dont la mise est recherchée, dont le teint est fardé ? Non, sans doute ; les mauvais exemples détruisent Teffet des meilleures leçons comme ils rainent le prestige et l'autorité des maîtres. Il faut posséder ce que l'on veut donner, et, pour améliorer, il faut être meilleur.
L'efficacité de l'enseignement moral sur celui qui le donne n'est pas absolue, mais elle est réelle, et il y a un certain degré de contradiction entre les actes et les paroles qui est incompatible avec les fonctions d'éducateur. Je ne puis m'empè-