CHAPITRE Xm
reste de ses jours, ce n'est pas un jeu, c*est de la pure barbarie.
Les amusements comportent Témulation, mais non Tboslilité ; des camarades d'école ne sont point des ennemis. Même à l'armée, dans les simulacres de combat, qu'on appelle la petite guerre, on s'arrange de manière à éviter les accidents. 11 faut à tout prix extirper cette habitude indigne d'un peuple civilisé, et surtout d'un peuple comme le nôtre, humain et généreux entre tous. Ce ne sont pas les plaintes répétées des journaux, ni même les arrestations de la police qui triompheront d'un préjugé brutal où se mêle une fausse apparence d'honneur, c'est le raisonnement, c'est la persuasion, c'est l'éducation.
Dans les grandes villes l'école a une rivale et l'éducation une ennemie redoutable : c*est la rue. A ]a campagne, l'école buissonnière compense au noins ses inconvénients par quelques avantages; si l'esprit y perd, le corps y gagne; l'enfant respire un air pur et la nature n'est pas mauvaise conseillère; mais l'école de la rue n'offre que des dangers; l'enfant qui la fréquente est perdu ou bien près de l'être; il y a là trop de mauvais exemples, trop d*occasions de mal faire, trop de tentations de tout genre, pour que l'enfant y résiste. La rue est un théâtre aux personnages aussi divers que nombreux, aux décors incessamment renouvelés, aux scènes tour à tour tristes ou plaisantes, aux contrastes les
plus violents. Dans un pêle-mêle curieux, dans un va-et-vient continuel, la société tout entière y passe et repasse, oisive ou affairée, opulente ou misérable; mais elle ne s'y montre pas sous ses aspects édifiants ; le vice y marche la tête haute, bravant lemépris, bruyant et provocant ; la grossièreté s'y étale, la brutalité y éclate ; à travers cette foule de promeneurs qui flânent, de curieux qui regardent, d'affairés qui courent, se faufile l'activité malfaisante, en quête d'occasions.
Là s'offre aux regards, dans les mille combinaisons de savants étalages, tout ce que le commerce a pu rassembler, tout ce que l'industrie a pu fabriquer, tout ce que l'art a pu créer pour satisfaire les besoins naturels ou factices, élevés ou grossiers, pour allumer tous les désirs, flatter toutes les passions, depuis les plus nobles jusqu'aux plus honteuses. Là, sous le nom d'art, la photographie encadre ses vitrines de nudités moins artistiques qu'indécentes ; avec une affectation de neutralité immorale ou d'égalité révoltante, elle expose pêle-mêle les plus pures gloires de la France et les célébrités équivoques, tapageuses ou scandaleuses de la rampe et des coulisses. Heureux encore quand ces contrastes heurtés et cherchés ne vont pas jusqu'à la profanation, et quand on ne trouve pas côte à côte l'image de la Vierge et le portrait d'une Phryné 1
Dans un pareil milieu que va devenir l'enfant? Enhardi par cela même qu'il se sent inconnu, étourdi
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pKT le bruit, grisé par le mon vement, attiré par toas ces étalages qui aiguillonnent sa curiosité et lafovr- TOient, qui provoquent en lui des désirs de tout genre, qui y éretUent des 9ensati<«8 nouvelles et sans cesse renouvelées, travaillé, tourmenté à la fois par €fe qu'il voit et ne peot comprendre, par ce qu'il CGWVoHe ^ ne peut posséder, il va, il se glisse au milieu de ces passants qui se promènent, qui stationnent, qui courent, qui se croisent, qui s'abordent, qui causent, discutent ou se querellent sans faire attention à lui. Il éprouve une sorte d'entratnement, d'enivrement ; il prend plaisir à ce spectacle mouvant et changeant, il prend goût à cette vie d'indépendance ; les heures passent sans qu'il y pense, et la faim seule le ramène au logis.
Le lendemain, quand arrive Fheure de se rendre à l'école, ses souvenirs se réveillent, la tentation le saisît. Combien l'école lui parait nue avec ses pauvres tableaux attachés au mur, combien elle lui parait monotone avec la succession régulière de ses exercices prévus, en comparaison de la rue si vivante, si animée, si amusante I critique est le moment.
S'il n'est ressaisi à temps, si le mattre a manqué de vigilance, si les p€a*ents ont manqué de fermeté, l'enfant échappe, il passe entre la famille et l'école, ses absences vont se multipliant, elles tournent en habitude, il fait de mauvaises connaissances qui combattent ses derniers scrupules, il cède
à la fois à Tattrait du plaisir, à la crainte da blâme et au respect humain.
Quand l'enfant 8*est habitué ainsi par degrés à vivre à la fois dans la société et en dehors d'elle, à se soustraire à la règle commune, à^s'affranchir des obligations de la vie scolaire, quand toute son activité intellectuelle est employée à tromper la surveillance de ses maîtres, à dépister les recherches, à inventer des excuses, à forger des mensonges, c'en est fait de lui. Il ne tarde guère à entrer en lutte avec cette société à laquelle il échappe et à trouver dans cette vie de vagabondage des compensations aux reproches et aux coups qui l'attendent et qui le trouvent insensible et endurci ; il s'applaudit des ruses qui lui ont réussi, U éprouve un &pre plaisir d'amour-propre à tenir en échec et maîtres et parents ; les liens de toute sorte vont se relâchant pour se briser bientôt. Le jour où il n'ose plus reparaître àla maison vers l'heure du repas, la faim, mauvaise conseillère, ne tarde pas à vaincre les derniers scrupules d'une conscience émoussée et affaiblie; sa main furtive prélude et s'exerce par des vols d'abord insignifiants à des exploits plus dangereux. U est maintenant à l'école du vice, il fait l'apprentissage du crime. Bientôt ce ne sera plus à ses maîtres, à ses parents qu'il aura affaire, et ce sont les limiers de la police qu'il lui faudra dépister.
Ce que deviennent les enfants déserteurs de l'école et du foyer, la chronique judiciaire nous l'apprend ;