‹ De l'éducation de l'enfant dans la familleChapitre 10 sur 23 · DU TYPE DÉPRIMÉ · texte numérisé non relu

DU TYPE DÉPRIMÉ

Lorsqu'il arrive à l'école, l'enfant déprimé est pâle et faible d'apparence; il a l'humeur douce et tranquille. A voir son air préoccupé, on dirait qu'il est en train de travailler ou bien qu'il cherche un travail. Sa modestie est extrême. C'est même ce qui frappe le plus en lui. Excessivement laborieux, il ne reste jamais sans occupation et concentre toute son attention sur ce qu'il fait. Il se tient généralement à Técart. Soucieux de n'être pas dérangé, il se retire dans un coin où il peut rester isolé et consacre au travail tout son temps. Jamais il ne se met en avant. Placé autant que possible au dernier rang, il est tout entier aux leçons du maître. Il ne prend ordinairement aucune part aux jeux et aux amusements de ses camarades. Il ne pleure pas facilement et sait maîtriser sa douleur. Pas plus que celle-ci, sa joie ne se manifeste jamais à l'extérieur. Toute louange, toute marque de distinction le gêne outre mesure et le fait rentrer en lui-même.

Sa franchise et sa sincérité sont vraiment remarquables : aussi a-t-il rhabitude de regarder son interlocuteur bien en face, quand même ce serait un étranger. Comme il est porté à exagérer ses défauts et son manque d'habileté, c'est lui-même qu'il accuse dans le cas où il a éprouvé un échec. N'aimant pas les caresses, il cherche à s'y soustraire autant que possible. Il ne se ménage en rien. Voilà pourquoi il est sûr de vaincre tout obstacle qui peut être surmonté par le travail. Il possède d'ailleurs une fermeté et une persévérance hors ligne. Il sait limiter ses besoins dans la mesure la plus extrême, de sorte qu'il ne saurait être arrêté dans une entreprise par les privations, la pauvreté ou la souffrance.

Peu exigeant envers ceux qui l'entourent, l'enfant déprimé est bienveillant envers tout le monde; il prend toujours la défense de ses condisciples et cherche à donner à leurs actes une explication favorable. C'est certainement un bon camarade qui ne trahira

jamais un des siens. La persécution la plus injuste ne saurait avoir raison de lui, en pareil cas. Si on l'outrage, il s'éloigne sans mot dire. Oublieux de ses propres besoins et plein d'intérêt envers tous ceux qui souffrent, il passera auprès d'eux des journées et des nuits entières, si c'est nécessaire. Il se suffit toujours à lui-même. S'il lui arrive d'échouer dans une tentative, il cherche avant tout à approfondir la cause de son échec; il fait ensuite tous ses efforts pour vaincre les obstacles qui se trouvent sur son chemin. Il est très attentif pendant qu'il fait ses devoirs, il apprend ses leçons de la façon la plus consciencieuse. Son obéissance est exemplaire. Fondée sur un sentiment religieux aussi sincère que profond, sa conception du bien et du mal est aussi ferme qu'inébranlable. Jamais il ne se plaint des privations qu'il éprouve; il en parle si peu qu'il faut l'observer de très près pour s'en apercevoir. C'est surtout lorsqu'il tombe malade qu'elles deviennent évidentes. Il supporte la souffrance physique avec un stoïcisme parfait et sans se trahir par uu geste ou par une parole. Bien au contraire, il cherche à faire croire à ceux qui l'entourent que ce n'est rien et qu'il n'a aucun mal. Sa modestie égale le courage avec lequel il supporte les privations et la douleur. Il sait réduire à leurs limites les plus extrêmes les besoins de ses organes de la vie végétative. Il peut manger et boire, par exemple, excessivement peu. Comme il manque d'assurance, il refuse souvent de se charger d'une besogne qui demande de l'initiative, mais une fois qu'il l'a entreprise il ne recule plus devant aucun obstacle. Quelque rudes que soient le travail et les privations qu'il a à supporter, il marche vers son but avec une fermeté inébranlable.

Pendant les leçons, il prête l'attention la plus soutenue à tout ce que dit le maître. Il se soumet à la règle avec une précision parfaite* Malgré toutes ses qualités, il s'attire par moments le mécontentement de ses précepteurs et voici pourquoi : il a si peu confiance en ses forces qu'il suffit qu'il ne soit pas très sûr d'une question pour qu'il affirme ne pas la savoir.

Sa faculté d'observer avec attention les faits qui l'entourent lui a permis d'acquérir de bonne heure de l'expérience; celle-ci le dirige dans tous ses actes. Dénué d'égoïsme, attentif et doux envers ceux qui l'entourent, il n'offense jamais personne tout en gardant toujours

sa dignité. Il est très reconnaissant du moindre service qu'on lui a rendu et fait tous ses efforts pour s'acquitter avec usure. Toutes les fois que l'intérêt d'autrui n'est pas en jeu, ou que lui seul est dans la gêne, il ne demande du secours qu'à la dernière extrémité. Il s'empresse, en pareil cas, d'accuser sa propre inaptitude. Il s'intéressQ peu aux arts et à la littérature : aussi ne s'en occùpe-t-il que rarement. Ce qui le caractérise surtout c'est la modestie, l'amour du travail et la fermeté ; lorsqu'il a pris une décision il s'y tient résolument. Ces qualités persistent chez lui pendant tout le temps qu'il reste à l'école. Il ne se dirige dans ses actes ni par l'intérêt personnel ni par les calculs matériels ; on peut dire même que ces mobiles lui sont absolument étrangers. Le besoin le plus extrême auquel il est souvent exposé ne saurait l'y forcer certainement. Ce n'est que par inadvertance et parce qu'il n'est pas guidé par une idée abstraite qu'il semble faiblir quelquefois de ce côté. C'est avec la plus grande honnêteté et de la façon la plus stricte qu'il remplit tous ses devoirs. Quant à sa manière d'être avec ceux qui l'entourent, elle est simple, franche et droite. Il ne se lie pas facilement d'amitié, mais lorsqu'il a conclu un pacte de ce genre, il donne sa confiance d'une façon absolue. De même qu'il ne défend pas d'une façon active les malheureux qui souffrent d'une injustice, il ne se pose pas en défenseur énergique des intérêts de ses amis. Éminemment pacifique, son entremise n'ira jamais au delà de quelques paroles grossières qu'il dira tout au plus en s'en allant. C^est sa timidité et son défaut d^assurance qui l'empêchent, en pareil cas, de se mettre en avant, avec ardeur. Cela n^empêche pas qu'il est constant dans ses affections et qu^il prend à cœur profondément tout ce qui concerne ses amis. C'est un camarade très sûr en uti certain sens : jamais il n'abandonnera un de ses proches dans le besoin. Bien au contraire il partagera avec lui le peu qu'il a lui-même. De ce côté nous ne saurions trouver une différence entre les petits garçons et les petites filles*

Les qualités que nous avons observées chez l'enfant déprimé, persistent lorsqu'il a atteint l'âge mûr. Ce ne sera jamais un exécuteur aveugle capable unîc(uement d'un travail mécanique* Son expérience et son talent d'observation, qui augmenteront de plus

en plus tous les jours, lui permettront d'apporter des modifications dans les détails et de créer, au besoin. Peu confiant en lui-même et porté à diminuer la valeur des résultats qu'il a obtenus, il ne les fait pas connaître ; il s'ensuit que l'ambitieux ou l'hypocrite en profitent souvent. Quant à ses efforts personnels, il les estime à un bas prix et n'en tient aucun compte; quelquefois, sa véracité l'empêche souvent d'être un instrument aveugle entre les mains d'autrui et de se soumettre à une volonté étrangère. Pareille chose peut lui arriver, cependant, lorsque c'est son intérêt matériel qui est en jeu. Toutes les fois, au contraire, qu'il s'agit de commettre une action qui heurte ses principes de morale, il ne saurait fléchir. Nous avons vu de pareils étudiants (hommes ou femmes) qui avaient 10' à 15 roubles par mois (de 25 à 37 francs) pour toutes leurs dépenses : loin de se plaindre ils paraissaient contents de leur sorti S'il leur venait, par hasard, une somme supplémentaire, ils se gardaient bien d'améliorer leur genre d'existence. C'est un livre ou un microscope qu'ils s'empressaient d'acquérir, ou bien ils partageaient avec leurs proches. Notons que ces individus sont toujours très attachés à leur famille.

Joint aux privations qu'ils ont à subir, le travail démesuré auquel se livrent ces jeunes gens ou ces jeunes filles produit bientôt ses effets. Ce n'est pas impunément qu'ils peuvent vivre longtemps dans des locaux insalubres, se nourrissant à demi dans des restaurants de bienfaisance. On sait, par parenthèse, que nos institutions de ce genre ne servent souvent qu'au profit de ceux qui les ont organisés ; quant à ceux qu'ils sont destinés à secourir, ils ne servent qu'à les rendre malades. Affaiblis par une affection du tube digestif devenue chronique, ces jeunes gens n'ont d'autre refuge que l'hôpital, où ils trouvent souvent la mort.

Quelles sont les circonstances qui contribuent au développement du type qui nous occupe? Ce sont des parents aimants, doux et laborieux qui se trouvent constamment dans la gêne. Ce sont les privations qui représentent ici le rôle d'un agent de dépression. Nous pouvons en dire autant de toutes les conditions qui forcent les membres d'une famille à lutter constamment avec des difficultés matérielles. Ce n'est qu'à force de travail et de persévérance qu'ils

arrivent à vaincre ces difficultés. Le type qui nous occupe se développe, par conséquent, dans des familles pauvres où des parents bons et laborieux partagent avec leurs enfants tout ce qu'ils possèdent. Bien que ces derniers aient toujours la part du lion, leurs besoins les plus modestes sont à peine satisfaits. Attaché sincèrement à ses parents ou aux personnes qui Télèvent, Tenfant déprimé a constamment leurs privations devant les yeux. Il voit clairement qu'on lui donne tout ce qu'on peut lui donner. Il constate, à chaque instant, que ses aînés, dont la vie se passe dans le travail et les privations, se dépouillent en sa faveur. En même temps, ils sont contents de leur sort et ne se plaignent jamais. Tous leurs loisirs appartiennent à cet enfant avec lequel ils causent volontiers. Attentifs envers ses besoins, ils leur donnent satisfaction dans la mesure de ce qui est possible. L'enfant s'habitue à voir dans le travail et dans les privations un fait habituel, normal pour ainsi dire. Il a vu qu'il a fallu épargner l'argent sou par sou, pour pouvoir l'envoyer dans une école primaire, dans une université, ou dans une école des beaux-arts. La question de savoir comment il fera pour exister une fois là-bas l'inquiète fort peu. Il ne compte pourtant pas sur des subsides venus de la maison; bien plus, il ne désire pas en avoir. Il sait trop bien, en effet, que ce n'est qu'en s'imposant des privations que les personnes qu'il aime le mieux au monde pourraient lui envoyer la moindre chose. Il compte sur son travail seulement et il sait qu'il saura limiter ses besoins. Telles sont, en résumé, les principales conditions qui font que le type qui nous occupe se développe dans toute sa pureté.

Nous avons vu, ici, l'absence totale de toute mesure pouvant blesser un enfant; toutes les fois que celui-ci s'est trouvé dans des circonstances défavorables, il a pu constater l'action d'une force extérieure à laquelle il fallait bien se soumettre. Un type moins net, — type de passage pour ainsi dire, — s'observe dans le cas où un des parents exige de l'enfant une obéissance absolue, tandis que l'autre le traite avec bonhomie et affection. Ce dernier favorise, par là même, les épanchements de cet enfant. Il peut arriver, qu'un autre membre de sa famille joue le rôle de ce dernier parent. L'enfant qui se trouve dans des conditions de ce genre ne présentera pas le

type hébété-méchant dans toute sa pureté. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la force de l'affection est si grande qu'elle paralyse dans une certaine mesure, l'influence de l'arbitraire. Sans qu'on ait eu recours aux punitions corporelles, les mesures de coercition employées dans le cas qui nous occupe, par le chef de famille despotique, porteront néanmoins leurs effets. L'action des exigences aussi importunes que non motivées qui auront pesé constamment sur cet enfant se fera sentir. Il va sans dire, que nous ne parlons ici que des circonstances qui agissent dans la famille. Plus un enfant est jeune, et plus les circonstances extérieures ont sur lui de l'action, l'affection entre autres. Celle-ci pourra laisser sur lui des traces qui dureront toute la vie. En résumé, lorsqu'un enfant se développe sous l'influence de la sévérité et de l'arbitraire d'un côté et de l'affection de l'autre, nous verrons se former de bonne heure la seconde variété du type déprimé : l'enfant sera raide et soupçonneux. Or, ce sont là des attributs qui font totalement défaut chez l'enfant appartenant au type déprimé pur. Ce sont là des conséquences des mesures de sévérité dont il a été l'objet.

Passons au lien qui existe entre les particularités que nous venons de constater chez l'enfant déprimé et les causes qui les ont produites. Ainsi que nous l'avons vu, cet enfant est avant tout modeste, laborieux et ferme. Il l'est devenu par suite de la lutte constante qu'il a eu à supporter avec les conditions défavorables (dépressives) dans lesquelles son enfance s'est passée. Si on le considère de près, on s'aperçoit que c'est à peine s'il a été enfant. On dirait que l'austérité de l'existence qu'il a menée l'a fait mûrir de bonne heure. Il a pris si bien l'habitude du travail, qu'une fois arrivé à l'école, il évite les amusements de ses camarades. Il trouve toujours à s'occuper utilement lorsque l'étude ne réclame pas son attention. Contractée d'abord par esprit d'imitation, cette habitude du travail est devenue chez lui une nécessité physiologique, en quelque sorte. Dès qu'il a atteint l'âge de raison, il a vu, que les personnes qu'il aime le plus au monde, travaillent sans se plaindre pour gagner leur pain quotidien. C'est tout au plus s'il a pu remarquer, de temps en temps, que sa mère avait l'air préoccupé. Il a pu voir qu'elle se prive souvent pour le préserver, lui, autant

que possible, du besoin. Toutes ces circonstances réunies font que Fenfant s'habitue à examiner avec attention les actes de ceux qui l'entourent. Il apprend à ne pas se payer de paroles, mais à voir si le mot s'accorde avec la chose. Il remarque qu'on se dépouille souvent en sa faveur sans prononcer une seule plainte.

Ajoutons que son entourage étant toujours occupé, il reste souvent seul ; ses aînés ont autre chose à faire que de le préserver d'un danger. Il apprend ainsi, à ses dépens, les conséquences d'une conduite imprudente et il sait bientôt se garder lui-même. Cette existence, trop rude pour un enfant de son âge, contribue à développer en lui l'esprit d'observation. Il acquiert ainsi peu à peu de l'expérience.

Un entourage affectueux et bienveillant est indispensable à la formation du type qui nous occupe; autrement l'enfant deviendra hébété-méchant. C'est là la condition sine qua non pour que l'enfant comprenne la portée de ce qui se passe autour de lui. Ce n'est qu'alors qu'il remarquera les privations que sa mère, par exemple, supporte sans se plaindre. Il verra qu'elle se refuse souvent le nécessaire pour satisfaire à ses propres besoins. Cet enfant s'attache à sa mère, non pas parce que cette dernière le couvre de caresses, mais parce qu'elle lui prouve par ses soins combien elle lui est dévouée. Toutes ces causes réunies contribuent à développer chez un pareil enfant beaucoup de délicatesse et à le rendre attentif envers les autres. Cette dernière qualité se rencontre également chez l'enfant débonnaire. Quant aux autres enfants décrits par nous, ils sont égoïstes et ne poursuivent que leur intérêt personnel. Jamais ils ne remarqueront les besoins et les désirs d'autrui. Les marques extérieures d'affection, les caresses qu'on prodigue à un enfant ne peuvent que le rendre hypocrite envers les gens qui l'entourent. Leur absence, au contraire, jointe aune manière d'être sincère, attentive et aimante attache puissamment les hommes les uns aux autres. C'est ce qui arrive surtout lorsqu'on fait passer les intérêts de la personne aimée avant ses intérêts personnels.

L'enfant déprimé voit tous les jours combien ceux qui l'entourent ont de la peine à se procurer le nécessaire. Il a eu les preuves les plus palpables de Tintérèt que lui portent ses parents ; dès qu'il

en aura les moyens, il cherchera à leur venir en aide, lui aussi. Il fera tout pour permettre h sa mère de se donner moins de mal et d'avoir moins de soucis. C'est ainsi qu'il s'acquitte envers ceux dont il a appris de bonne heure à priser la délicatesse envers lui. Il leur sait gré des attentions qu'ils ont toujours eu pour lui. Quant au travail, il s'y est habitué depuis longtemps; aussi n'y attache-t-il aucune importance. Les résultats qu'il peut obtenir sont encore minimes, mais peu importe ! Il est heureux de pouvoir soulager quelque peu sa mère et de l'aider dans une certaine mesure.

L'air sérieux avec lequel un enfant accomplit, en pareil cas, sa besogne est vraiment remarquable. Il entreprend volontiers un travail qui est au-dessus de ses forces ; aussi lui arrive-t-il souvent de ne pas réussir. Il ne se déconcerte pas en pareil cas, mais il redouble d'énergie et fait tous ses efforts pour atteindre le but qu'il s'est proposé. C'est ainsi que viennent se développer en lui l'amour du travail et la persévérance. Les échecs qu'il éprouve fréquemment, font qu'il cesse d'avoir confiance dans ses forces. La médiocrité des résultats qu'il obtient en faisant des efforts considérables agissent dans le même sens. D'autre part, il s'aperçoit qu'à force d'un travail continu on peut vaincre bien des obstacles et réparer quelquefois un échec. Voici comment il devient laborieux, modeste, délicat et ferme. Toutes ces qualités sont venues se développer, grâce à son esprit d'observation et à l'expérience qu'il a acquise.

Lorsqu'on travaille constamment et sans jamais s'interrompre, on n'a pas le temps de réfléchir sur ce qu'on fait. On accomplit en pareil cas un certain nombre d'actes mécaniques qui n'impliquent que des procédés, pour ainsi dire, de routine. C'est là un travail de pure forme. Il est facile de voir par expérience qu'une concentration de l'intelligence, lorsqu'elle est trop prolongée, fatigue ceux mêmes qui en ont le plus l'habitude. Il est rare qu'on puisse travailler ainsi avec une attention soutenue pendant trois heures de suite. Devenus incapables, au bout de ce laps de temps, d'une tension intellectuelle aussi intense qu'au début, ceux mêmes qui savent le mieux travailler, finissent par ne plus faire usage que de la mémoire. Lorsqu'il s'agit de faire la théorie d'un phénomène ou de tirer d'un ensemble de faits analogues une loi générale et d'arriver ainsi à la

vérité, on est obligé de tendre son esprit outre mesure. Un pareil effort de l'intelligence ne saurait durer que quelques minutes ; il n'est qu'instantané quelquefois. Voilà pourquoi on a l'habitude de dire que l'idée créatrice ne vient que par hasard et sous l'influence d'une inspiration. On croit que c'est là une faculté innée. Nous ne saurions admettre cette dernière opinion. Ce n'est, suivant nous, qu'une question d'éducation. Il faut que l'intelligence ait passé par une certaine école, afin qu'on sache profiter d'un moment où elle est en pleine activité et saisir au vol une idée nouvelle. D'autres fois, on arrive à donner, dans les mêmes conditions, un sens plus large à une idée ancienne. Ceci se passe ordinairement sous l'influence d'une impression nouvelle qui a déterminé une tension extrême des facultés. Celles-ci doivent nécessairement avoir été préparées à l'avance d'une certaine façon. Un effort considérable de ce genre est toujours suivi de fatigue, voire même d'épuisement. Pendant cette dernière période, généralement assez prolongée, on ne saurait se livrer à aucun travail intellectuel. Il y a plus : on a de la répugnance à regarder un livre, un journal, une feuille imprimée. C'est là, d'ailleurs, un cas extrême. Il faut dire aussi que les résultats fournis ici en peu de temps, par un seul effort de l'intelligence, sont immenses comme largeur et comme importance. Ce sont, en effet, des idées abstraites qui ont été obtenues de cette façon. Un travail d'analyse fait posément et sans se presser, fatigue l'esprit beaucoup moins. On se lasse encore moins vite, lorsqu'on raisonne sur des faits qui appartiennent à des régions déjà explorées, et lorsque, en même temps, on fait alterner le travail intellectuel avec le travail physique. Toute occupation dont on a l'habitude exige une tension moindre de l'intelligence : aussi peut-elle se prolonger plus longtemps sans que la fatigue intervienne. Lorsqu'on a travaillé de l'intelligence pendant un certain temps sans s'interrompre, on commence à assimiler les notions d'une façon purement mécanique. Ce dernier genre de travail exige une tension moindre de l'intelligence ; étant aussi plus facile, il peut durer plus longtemps. Il en résulte que le travail intellectuel (la synthèse comme l'analyse) réclame du temps et des intervalles de repos.

Ces conditions ne sauraient être atteintes, à moins que la con-

trainte et la violence ne fassent absolument défaut. Il importe qu'on puisse se concentrer posément sur son travail en Tabsence de toute pression extérieure, celle du besoin, non excepté. S'il en était autrement, l'activité intellectuelle serait déprimée par les conditions qui déterminent cette pression ; les mesures de contrainte ou de coercition agissent dans le même sens. Il en résulte qu'un travail intellectuel libre, accompli dans le calme et dégagé de toute contrainte, est le seul qui puisse être vraiment fécond, quand même il ne durerait qu'un instant. Un travail persévérant et sans trêve, au contraire, ne peut développer que la mémoire, s'il est d'imitation, et si d'ailleurs, on l'a entrepris par habitude ou sous l'influence de circonstances dépressives. Gomme il fait connaître seulement des phénomènes particuliers, que des notions et des vérités générales ne viennent pas éclairer de leur limiière, il conduit souvent à des échecs. L'activité vraiment féconde de l'intelligence, à laquelle nous venons de faire allusion, ne pourra se manifester que dans l'âge mûr; il faut que, grâce à une série de travaux faits au préalable, on ait compris ces vérités et ces notions et qu'on se les ait assimilées. Ce sont ces travaux préparatoires qui rendent possible dans l'avenir le développement de l'activité consciente d'un jeune homme. Si celui-ci se borne à retenir les déductions et les résultats même exacts des diverses sciences, il ne sera jamais à même de s'en servir pour expliquer des phénomènes particuliers. C'est tout au plus s'il pourra énoncer ces déductions et ces résultats. Il ne saura pas en faire l'application. Afin d'être à même de faire cette dernière, il faut avoir parcouru par un travail personnel de l'intelligence le chemin qui mène à la vérité. Ce n'est qu'ainsi, qu'on apprendra à analyser les phénomènes et les pensées, puis à les ramener à quelque idée générale. On pourra ensuite décomposer ces idées et ces déductions générales, de façon à trouver les images, les représentations et les phénomènes qui ont servi à dégager ces idées et ces déductions. C'est ainsi que l'intelligence d'un jeune homme devient peu à peu capable d'évaluer à leur juste valeur les phénomènes qu'il observe et d'en faire la critique. La puissance créatrice elle-même pourra venir se développer en lui. Tout cela n'est possible que si l'intelligence d'un jeune homme a été exercée par un travail qui est allé en progressant d'une

façon graduelle et successive. Il faut aussi que ce travail ait été accompli avec patience et dans le calme le plus absolu. L'intelligence de l'enfant ou du jeune homme devra prendre une part active à tout ce qu'il fait. Ajoutons que la violence, la moindre contrainte ellemême, devra faire absolument défaut. Il s'ensuit qu'on doit aller d'autant plus lentement et d'autant plus tranquillement qu'on a moins l'habitude du travail. Il est absolument inutile de se surcharger de besogne. On doit commencer par gouverner ses fonctions et ses actes physiques : c'est en les exerçant d'une façon graduelle et successive qu'on peut y arriver. Ce résultat une fois atteint, on doit apprendre à gouverner de même ses facultés intellectuelles. C'est seulement lorsqu'il a atteint ce double but qu'on peut dire d'un jeune homme qu'il est devenu vraiment mûr. On peut supposer qu'il a appris à observer, à comprendre et à créer ; il pourra donc faire beaucoup en peu de temps. L'exemple du célèbre mathématicien Eyler prouve, entre autres, qu'on peut atteindre un pareil empire sur ses facultés cérébrales. Eyler a vécu soixante-dix-huit ans (de 1705 à 1783); il a commencé à écrire en 1727, et a publié en tout sept cent cinquante-six travaux scientifiques (13,5 en moyenne par an). Remarquons, cependant, qu'il n'en a publié que soixantetreize jusqu'en 1744. C'est pendant les dix dernières années de sa vie (depuis 1774 à 1783) qu'il a publié trois cent cinquante-cinq travaux, ce qui lui fait une moyenne de 35,5 par an. Ajoutons qu'il était aveugle pendant cette dernière période de son existence \

L'étude du type déprimé nous montre que, devenu peu à peu habituel, un travail qui n'a été entrepris que par esprit d'imitation peut devenir à la fin une nécessité physiologique. Hâtons-nous d'ajouter cependant qu'il ne contribuera que dans une mesure fort restreinte au développement de l'intelligence. L'enfant appartenant à ce type ne s'habitue pas à observer tranquillement, et sans qu'un autre intervienne, les divers phénomènes qui l'entourent. Il ne prend pas non plus l'habitude de réfléchir de la même façon sur ces phénomènes. D'autre part, il ne fait pas alterner le travail avec des

1.. Les données numériques que nous venons de citer nous ont été fournies par l'académicien Imschenetzky.

délassements et ne se livre jamais à des jeux bruyants. Absorbé par un travail incessant, il ne peut pas se manifester librement par des actes et des désirs qui lui sont personnels. Pour tout dire, en un mot, il est tout entier sous Faction dépressive des difficultés matérielles, que les gens qu'il aime supportent avec vaillance. Il apprend donc de bonne heure à s'y plier. Il ne lui vient même pas à l'idée de témoigner un désir ou de s'amuser à jouer. Toujours occupés à leur tour, ses parents ne peuvent pas l'aider à examiner d'abord, à résoudre ensuite, les questions qui se présentent à son esprit. Ils ne font rien, par conséquent, pour favoriser sa tendance de raisonner, sur ce qu'il entend et sur ce qu'il voit. Ils lui donnent bien ce qu'ils ont de mieux, mais ils ne sauraient faire disparaître les circonstances dépressives de la vie qu'ils mènent en commun. Ils sont donc impuissants à le placer dans des conditions qui pourraient favoriser un large développement de son intelligence. La façon dont s'est passée son enfance, le rendra laborieux, ferme, modeste et délicat. Il apprendra à observer et il pourra acquérir de l'expérience. Quant à la faculté d'analyse et à celle de comprendre les faits en les fondant sur l'abstraction, elles lui feront défaut. Il manquera aussi de largeur d'esprit et d'un pouvoir créateur vrai. L'expérience qu'il a acquise lui permettra bien de créer quelquefois, mais ce qu'il trouvera ainsi ne sortira pas du domaine de la vie réelle. Ce sera une puissance créatrice, concrète, partielle pour ainsi dire. Elle ne sera ni abstraite ni idéale.

Ce que nous venons de voir, par rapport au travail intellectuel, se rapporte également au travail physique. Plus un enfant est jeune et plus il est mobile ; il passera donc aisément d'une occupation à une autre. Son organisme est encore délicat; un tissu interstitiel riche en vaisseaux se trouve interposé entre les diverses parties de son squelette. Il souffrira nécessairement si on le soumet à un travail trop prolongé qui est au-dessus de ses forces. Il a été fait dans le laboratoire d'anatomie de l'Académie impériale de médecine de Saint-Pétersbourg des études suivies sur les modifications pathologiques qu'on observe dans le squelette humain et, notamment, dans la colonne vertébrale. Or, dans 47 à 48,56 pour 100 de cas on a trouvé ici des modifications si profondes que ces parties ont dû être

nécessairement atteintes autrefois d'une maladie. Ces squelettes appartenaient généralement à des individus de la classe ouvrière âgés de. vingt à quarante ans. Ces derniers s'étaient évidemment surmenés dans leur jeune âge, ce qui avait été la cause des affections que nous venons de signaler. Nous croyons pouvoir affirmer que dans le nombre de ceux qui en paraissent exempts, au moment de l'autopsie, il y en avait qui se trouvaient encore dans la période aiguë du mal. Or, pendant cette dernière période, on ne trouve pas une modification accusée de la colonne vertébrale. Arrivé à l'âge mûr, l'organisme humain peut supporter un travail physique plus pénible sans que la santé soit pour cela altérée. Ce travail peut aussi durer un temps plus considérable.

Le travail physique étant soumis aux mêmes lois que le travail intellectuel, l'enfant doit être laissé absolument libre de ses mouvements. On ne doit jamais exiger de lui un travail qui sera au-dessus de ses forces. Il importe, avant tout, qu'il change souvent d'occupation ; de plus, l'effort qui lui sera ainsi imposé devra aller en progressant d'une façon graduelle et successive. S'il est laissé libre, il sera toujours gai et ne tombera pas dans la dépression. Or, c'est ce dernier état qui contribue à la mortalité qui existe dans le jeune âge. Ajoutons, que les individus qui n'ont pas eu une véritable enfance et qui se sont trouvés dans de mauvaises conditions hygiéniques, tombent facilement dans la dépression. Les maladies sont aussi relativement fréquentes chez eux.

Ce que nous venons de dire devrait n'être jamais oublié par ceux qui sont à la tête d'un établissement scolaire. Nous avons le regret de dire néanmoins, que dans les écoles de notre époque, on songe avant tout, à ce que les enfants apprennent sans raisonner. C'est là, un but absolument contraire à celui qu'on devrait poursuivre dans l'éducation. Ce n'est pas ainsi, en effet, qu'on peut atteindre chez un enfant, le développement harmonique de ses facultés individuelles ; on ne développera pas non plus chez lui les qualités morales qui doivent faire l'apanage d'un être humain. Nous avons vu^ par nousmême, les conséquences fâcheuses de l'oppression par laquelle on cherche à rétablir l'ordre dans les écoles. Tantôt les enfants tombaient dans l'apathie, tantôt ils manifestaient des instincts tout à

fait bestiaux. Gomme on devait s'y attendre, ces manifestations prenaient une forme effrayante. L'usage de Teau-de-vie, le jeu, le dérèglement des mœurs, les risées, les calomnies^ etc., telles étaient les conséquences, que nous avons vu suivre des actes oppressifs. On aurait été en peine de trouver là, une idée, ou la moindre trace d'une abstraction ; l'homme avait disparu pour faire place à la bête. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les échecs éprouvés par l'enfant déprimé lui enlèvent toute confiance en lui-même. Ainsi que le défaut de toute manifestation d'un sentiment vrai du beau, ce peu de confiance en lui-même est dû à ce que cet enfant ne se guide pas dans sa conduite par des principes abstraits. Ce sont ces principes qui nous préservent mieux qu'autre chose d'un échec ; ce sont eux aussi qui nous permettent de comprendre le sens des phénomènes esthétiques. En décrivant les attributs de l'enfant déprimé, nous avons dit, que ce qui frappe surtout en lui, c'est la fermeté avec laquelle il persiste dans ses résolutions. Nous avons ajouté qu'il supporte aisément le besoin et qu'il sait dominer ses sensations. Il ne tombe pas facilement sous l'influence d'une autre personne. Nous avons dit plus haut que le caractère d'un individu est déterminé par les rapports qui existent entre ses actes volontaires et ses sensations. Or, l'enfant qui nous occupe s'est habitué de bonne heure à se soumettre à la force des choses ; il sait limiter ses besoins et ses désirs. Il supporte facilement la faim et la soif; de petites quantités de nourriture et de boisson lui suffisent. Il n'a jamais cherché à satisfaire son sens du goût. Il connaît les sensations du froid et de l'humidité et les supporte fort bien. Il n'a pas l'habitude de chatouiller son sens de l'odorat par des parfums. Il sait réagir contre la fatigue et il n'a pas besoin de caresser son ouïe par des sons harmonieux. Il ne s'est pas dorloté sur une couche meilleure et ne connaît pas le chatouillement des caresses. Il reposera fort bien sur un lit dur et incommode. Voilà comment il s'est habitué à dominer toutes les sensations qui correspondent aux organes de la vie végétative et à ceux de la locomotion. Il sait même les arrêter dans leur développement. Plus tard, il saura gouverner de la même façon les manifestations de sa vie psychique. C'est là un phénomène général; aussi pourrons-nous for-

muler la loi générale suivante : Thomme s'habitue d'abord à se comporter d'une certaine façon, envers les influences et envers les irritations immédiates qu'il reçoit plus tard, il se comporte de la même manière envers les manifestations psychiques correspondantes.

C'est en étudiant les diverses expressions de la physionomie que nous pouvons vérifier la loi que nous venons de poser : sous l'influence des impressions reçues par nos organes des sens les plus élevés l'homme s'habitue, tout d'abord, à contracter les muscles qui entourent ces organes. Plus tard, il pourra contracter ces mêmes groupes musculaires sous l'influence des sensations qui correspondent à ces impressions. Ajoutons que la force de cette contraction et le nombre de groupes musculaires qui y prennent part seront directement proportionnelles à l'intensité de l'impression qui a été reçue. Comme nous le verrons plus tard, la même loi s'applique au développement du caractère chez l'homme. Elle est, d'ailleurs, confirmée en tous points par l'étude du type déprimé ; c'est elle, aussi, qui nous permet de trouver le lien causal des phénomènes qu'on observe chez l'enfant qui appartient à ce type. Ce dernier a appris de bonne heure à dominer ses besoins ; il s'habitue à se contenter du strict nécessaire. En même temps, il ne tient que fort peu compte des efforts qu'il est obligé de faire et ne se ménage en rien. Les mêmes particularités s'observent plus tard dans ses facultés morales et intellectuelles : toujours modeste, il travaille énormément et ne s'imagine pas être très bien doué ; il ne croit ni à ses facultés ni à son talent. Très affectueux, il s'attache profondément, lorsqu'il aime. Ce qu'il demande à la personne aimée, c'est seulement de l'attention et de bons rapports. Lorsqu'il trouve des obstacles sur son chemin, il n'a pas recours à des artifices pour les vaincre plus facilement. Bien au contraire, il tend toute son énergie et prend la difficulté d'assaut. Il est toujours franc, droit et sincère; jamais il ne se place autrement qu'à un point de vue objectif. Il n'aura jamais recours à des phrases creuses où à un air mensonger afin de se placer dans des circonstances plus faciles. Il ne dira pas non plus, à cet effet, une seule parole qui ne soit vraie. Au contraire, il redoublera d'efforts et ne ménagera

aucunement ses forces. Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'il permettra qu'un autre travaille pour lui . Il sait donc ce que coûte I un effort. Il est très reconnaissant de la moindre attention. Généra-

lement économe, il partage pourtant volontiers ce qu'il a. Lorsqu'il rend un service, il ne le fait pas avec l'arrière-pensée d'en tirer, plus tard, un profit. Il a observé qu'on ne saurait faire autrement que de se soumettre à la force des choses et à limiter ses besoins. C'est donc l'expérience tirée de sa vie antérieure et non un principe abstrait qui le force à commettre dea actes de volonté, dirigés en ce sens. Comme nous l'avons déjà dit, cet enfant est très bon observateur et a beaucoup d'expérience. Une vie trop occupée. Ta empêché, néanmoins, de réfléchir sur les impressions qu'il a reçues et d'en déduire des notions abstraites. Emmagasinées dans sa mémoire, ces impressions s'y trouvent à l'état d'images concrètes ; il serait en peine de soumettre ces dernières à une critique circonstanciée. Les conditions dans lesquelles il a vécu l'ont forcé à suivre avec attention les phénomènes qui l'entourent, et à se les approprier dans leur forme extérieure. Constamment en butte avec les difficultés de la vie, il n'a pu faire autrement que d'acquérir de l'expérience. Malheureusement pour lui, son apprentissage de la vie réelle n'a pas été graduelle comme elle aurait dû Têtre. Parmi les impressions de hasard qu'il a reçues, il y en a eu de trop rudes. De plus, il n'a jamais eu la possibilité de vérifier ses réflexions en causant avec un homme intelligent. Il a même souvent été obligé de prendre une résolution soudaine et d'agir séance tenante. Toutes ces circonstances réunies l'ont empêché d'analyser les faits qu'il a observés et d'en déduire des principes abstraits.

Si nous comparons le type débonnaire avec le type déprimé, nous trouvons entre ces deux types les différences suivantes : l'enfant déprimé n'est pas assez porté vers l'abstraction ; il n'a pas non plus l'habitude de raisonner sur les phénomènes qu'il voit. Il s'assimile des faits, des impressions et des représentations, bien plus que des notions. Il ne sait ni généraliser, ni penser d'une façon abstraite : aussi manque-t-il d'initiative et d'indépendance d'esprit. L'homme débonnaire est toujours idéaliste dans ses actes, comme dans ses raisonnements ; on ne saurait en dire autant de

rhomme déprimé. Réaliste avant tout, il sait, néanmoins, gouverner ses sensations et il se dirige dans ses actes par l'expérience qu'il doit à son esprit d'observation. C'est sur cette expérience qu'est basée toute sa conduite; il a senti, par lui-même, combien il en coûte de supporter des échecs, des privations et des souffrances. Voilà pourquoi il s'oublie complètement lui-même lorsqu'il est en présence du malheur d'autrui. Il est prêt, en pareil cas, à donner tout ce qu'il possède. Peu sujet aux entraînements de l'imagination et sachant se placer à un point de vue objectif, il est toujours juste et droit. C'est dans sa foi qui est aussi profonde que sincère qu'il a l'habitude de chercher une consolation. Très religieux, tout en étant très tolérant, il est toujours préoccupé de ne froisser en rien les convictions religieuses ou morales d'autrui. (Timide à l'excès, il ne croit pas avoir des capacités ou des talents : aussi se tient-il modestement à l'écart. Lorsqu'une personne lui a porté offense, il s'en écarte et se borne à l'éviter dorénavant. Lorsqu'il faut qu'il se prononce sur les actes d'autrui, il cherche toujours à leur donner une explication favorable ; c'est qu'étant lui-même droit, sincère et dénué d'égoïsme, il juge les autres d'après luimême. D'autre part, il a vu, par expérience, combien il est facile de se tromper en jugeant autrui ; il a donc peur de commettre une erreur en se basant sur des faits inexacts.

Nous avons vu que l'assurance des enfants hypocrites et hébétésmous peut aller jusqu'à l'impudence. Ce défaut, qui s'observe surtout chez les premiers, s'explique par leur habitude de traiter toute chose à la légère. Ils ne savent rien, d'ailleurs, d'une vie laborieuse. Quant au travail rude de l'intelligence, qui permet de comprendre la portée des divers phénomènes, il ne leur est pas connu. Les gens du type déprimé, au contraire, savent trop bien apprécier la valeur du travail; ils se rappellent avec combien de peine ils ont acquis les connaissances qui servent de base à leur activité. Ils ont supporté pas mal d'échecs également. Voilà pourquoi ils se défient d'eux-mêmes et craignent de tomber dans l'erreur. Ils ne se croient jamais sûrs d'arriver au but qu'ils poursuivent. Il est certain qu'un homme qui ne sait pas abstraire et qui a peu observé par lui-même a d'autant plus d'aplomb, d'impudence même, qu'il est plus igno-

rant. L'étude du type hébété-mou et celle du type hypocrite surtout, viennent confirmer, autant que possible, la règle que nous venons de poser.

Si nous cherchons à comprendre le lien qui existe entre les phénomènes qu'on observe chez l'enfant déprimé et les causes qui les ont produits, nous nous apercevons de l'influence du surmenage. Nous entendons ici le surmenage au point de vue intellectuel, comme au point de vue physique. On a tort d'oublier, trop souvent, que l'organisme de l'enfant diffère profondément, quant à sa structure et quant à son organisation, de celui de l'adulte. C'est ce qui fait que le surmenage agit très différemment dans les deux cas. Les diverses influences psychiques et mécaniques agissent avec d'autant plus de force sur un enfant, que celui-ci est plus jeune. Toute irritation puissante fait baisser l'énergie vitale du tissu sur lequel elle vient agir ; la fonction de l'organe correspondant est affaiblie en proportion. Gomme conséquence, nous voyons survenir Tapathie de l'être tout entier, dont l'activité diminue et devient moins indépendante. L'action dépressive des privations et du surmenage agit forcément sur l'organisme délicat de l'enfant; pour peu qu'elle se prolonge, elle est sûre d'amener une maladie. C'est ce qui s'observe en effet. Affreusement pâles et exténués, ces enfants présentent tous les signes extérieurs du dépérissement. Ils sont, néanmoins, tellement habitués aux privations et h la souffrance, que, loin de se plaindre, ils affirment se très bien porter.

Nous avons vu les principaux types qui se développent dans la famille et qui se présentent sous une forme très accentuée lorsqu'un enfant entre à l'école : nous avons constaté, de plus, qu'ils sont le résultat de l'éducation qu'a reçue cet enfant, ou des circonstances dans lesquelles il a grandi. Il importe de ne pas oublier que nous n'avons examiné que la période pendant laquelle un enfant se trouve à l'école. Il ne faut pas perdre de vue, non plus, que nous ne nous sommes pas borné à décrire un enfant en particulier ; nous avons cherché à peindre un être abstrait qui s'est développé dans une certaine direction par suite de circonstances particulières.

En résumé, le type auquel appartient un enfant est sous la dépendance directe de son développement intellectuel et moral;

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c'est là l'idée principale qui découle des observations citées plus haut et de l'explication théorique qui en ont été données. L'enfant hypocrite, par exemple, se distingue des autres enfants par des côtés tout extérieurs. Il se modifie à volonté. Il sait adapter son extérieur et ses actes aux circonstances dans lesquelles il se meut. Les attributs qu'il manifeste sont de pure forme ; quant à leur essence, les phénomènes qu'on observe chez lui sont réflexes-rationnels, c'est de l'imitation en grande partie. Or, lorsqu'un enfant ne sait qu'imiter, lorsqu'il ne poursuit que son intérêt matériel ou la satisfaction de ses instincts bestiaux^ nous pouvons dire, sans faute, que le développement de son intelligence est faible; il est certain, aussi, qu'il manque d'un principe moral.

Ce n'est pas d'une façon arbitraire que nous avons choisi les divers types décrits plus haut ; leur développement n'est pas dû au hasard non plus. C'est aux circonstances dans lesquelles il s'est trouvé dans la famille que sont dus, nous ne saurions trop le répéter, les principaux attributs qu'il manifeste au moment de son entrée à l'école. Si nous avions à classer les types admis par nous, par rapport au degré de développement intellectuel qu'ils comportent, nous admettrions volontiers trois catégories : nous placerions dans la première le type hypocrite et le type hébété-mou. Ces derniers ont ceci de commun qu'ils ne présentent l'un et l'autre que des phénomènes réflexes-rationnels (très peu conscients). Quant aux enfants qui appartiennent au type ambitieux et au type hébété par la méchanceté, leur développement intellectuel est d'un ordre un peu plus élevé : aussi appartiennent-ils à une seconde catégorie. Nous trouvons ici l'influence d'une sensation prédominante, absorbante même et des actes imitatifs raisonnes. La troisième catégorie, enfin, comprend le type débonnaire et le type déprimé. Tous deux prouvent par leurs actes qu'ils ont de l'intelligence et de l'indépendance d'esprit. Ils diffèrent l'un de l'autre en ce que le premier peut joindre au travail physique, celui de la pensée. Il peut raisonner d'une façon abstraite. La véracité est encore un des traits les plus caractéristiques qu'ils ont en commun. En d'autres termes, nous trouvons dans le premier groupe le développement des organes qui correspondent à l'activité cérébrale réflexe-rationnelle ; dans le second, celui

des organes de l'activité cérébrale imitative-raisonnée qui s'exprime par les désirs et les volilions, et dont le siège est dans l'organe de Faction de recevoir Tobjectif. Dans le troisième groupe, enfin, nous trouvons le développement des organes qui correspondent à l'activité intelligente et libre, ainsi qu'aux actes de volonté. Nous ne connaisons pas d'organes intermédiaires entre ceux-là. Il peut y avoir dans le développement de ces trois organes des degrés différents qui donneront lieu à des variétés dans leurs manifestations respectives. Il est clair, néanmoins, qu'il ne saurait y avoir plus de trois types fondamentaux. Toutes les fois que des conditions venues du dehors arrêtent le développement intellectuel d'un enfant et viennent diminuer sa faculté de recevoir des impressions, nous voyons apparaître le type hébété (par la tendresse ou par la méchanceté) ou le type déprimé. Nous ne saurions voir ici aucun effet du hasard. Quant aux descriptions que nous avons faites de ces divers types, nous croyons pouvoir affirmer qu'elles n'ont jamais été arbitraires. Il est certain que les attributs essentiels que possède un enfant] lorsqu'il entre à l'école ne sont qu'une conséquence forcée de la façon dont s'est passée son existence antérieure.

De même que deux corps chimiques mis en présence l'un de l'autre donnent lieu à une réaction qui peut être prévue à l'avance, de même qu'en nous plaçant dans certaines conditions physiques nous voyons apparaître des phénomènes toujours identiques, de même certaines influences données qui viendront agir sur un organisme humain donneront toujours lieu à des conséquences qui peuvent être déterminées au préalable.

Lorsqu'on fait l'étude approfondie de la construction de l'organisme humain et de ses fonctions, de façon à en dégager l'idée fondamentale, on acquiert la conviction inébranlable de l'imminence de certains effets par rapport à certaines causes. L'étude de l'anatomie prouve certainement l'existence d'un lien causal de ce genre. Pour le voir, il suffit qu'en étudiant cette science on ne se borne pas à l'examen des formes extérieures, mais qu'on en pénètre la signification. Il ne s'agit pas de décrire une partie du corps humain ; ce qui importe c'est de savoir en trouver la destination. En d'autres termes, il faut dégager l'idée dont cette forme extérieure n'est que

la réalisation. Quant aux types d'enfants que nous avons décrits, ils ne sont que Yimage abstraite de la forme qu'au moment d'entrer à l'école chacun de ces enfants présente en particulier. Ce qui importe avant tout au pédagogue, c'est de savoir pénétrer dans le sens intime des phénomènes qu'il observe dans les élèves. Il faut qu'il sache dégager ridée fondamentale qui en est la base et dont ils ne sont en quelque sorte que la réalisation. Nous avons voulu, avant tout, faire voir l'influence que les diverses formes du mensonge ont eue dans le type hypocrite, le sentiment de supériorité ou de grandeur dans le type ambitieux, la vérité dans le type débonnaire, et la pression des circonstances dans tous les autres types. Nous avons cherché de plus à approfondir les causes qui ont contribué au développement des sentiments et des idées qui s'observent chez les divers types d'enfants. Nous espérons que notre étude anthropologique servira de base à des études nouvelles entreprises dans le même sens ; ce n'est qu'ainsi qu'on trouvera peu à peu la meilleure manière pour observer les diverses manifestations que présente l'enfant. Faute de bien savoir le lien qui existe entre celles-ci et les causes qui leur ont donné naissance, on restera forcément dans l'arbitraire. Or, ce qui importe avant tout, c'est d'en sortir et d'accumuler sur la pédagogie des notions vraiment scientifiques. Une fois qu'on sera en possession de la vérité à ce sujet, on pourra baser sa manière de •faire sur cette vérité. Ce n'est qu'alors qu'on pourra sortir enfin du domaine du subjectif.

Ce n'est qu'en partant d'une idée ou d'un principe que les hommes peuvent arriver à s'entendre et à agir de concert. La pédagogie ne saurait donc être considérée comme une science tant qu'on n'aura pas formulé nettement l'idée qui lui sert de base.

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