‹ De l'éducation de l'enfant dans la familleChapitre 9 sur 23 · DU TYPE HEBÉTÉ-MECHANT · texte numérisé non relu

DU TYPE HEBÉTÉ-MECHANT

Lorsque cet enfant arrive à l'école, il est obstinément silencieux ; iJ a Tair timide et embarrassé. Sitôt qu'il pense que personne ne l'observe , on le voit faire une série de mouvements brusques , comme qui dirait involontaires et qui n'ont pas de but déterminé. Il est excessivement difficile d'obtenir de lui une réponse; au lieu de répondre, il fera une impertinence, un geste grossier, ou bien il marmottera, sur un ton de mauvaise humeur, quelques sons inarticulés. Le regard, toujours en dessous, il se tient à distance de ses camarades, en général. S'il s'en approche, c'est pour donner un coup à quelqu'un ou pour le pincer. Lorsqu'un camarade lui pose une question, ou lui propose de prendre part à un délassement, il ne répond pas, ou il refuse. Quelquefois, il fait rire les autres élèves par des incartades brutales ou par de petites scènes qu'il met en acte. L'étude ne l'intéresse guère. Il ne fait à cet égard que le strict nécessaire; s'il peut s'y soustraire complètement, il le fait volontiers. Très soupçonneux de sa nature, il l'est surtout avec les supérieurs; il repousse, d'un mouvement brusque, toute tentative qu'on fait de lui montrer de la tendresse. Ces dernières le mettent en fuite, souvent. Il lui arrive même quelquefois de ne pas supporter les caresses. Ses mouvements sont généralement brusques et raides; lorsqu'il est embarrassé, il tourne le dos à son interlocuteur, puis il se couvre la face avec la main ou avec le coude. Quelquefois, il tire la langue de dessous son coude.

Comme il n'aime pas à raisonner, il l'évite tant qu'il peut. Il ne cause pas beaucoup, surtout avec les étrangers. Lorsqu'il est persécuté ou châtié, il sait prendre un masque d'indifférence. Une offense légère, au contraire, ou un manque d'attention le blessent facilement; il peut être grossier en pareil cas. Il est très bon camarade; il se lie surtout avec les enfants appartenant au même type, et cela dans un but de défense commune. Ce n'est point là un pacte d'amitié. Il se rapproche aussi de l'enfant débonnaire, parce qu'il sent

que celui-ci le met sur un pied d'égalité avec les autres élèves. Il ne trahira jamais un camarade, et les punitions les plus sévères ne sauraient Ty forcer. En règle générale, la patience et la fermeté avec lesquelles il subit les punitions sont vraiment étonnantes. L'enfant hébété-méchant prend souvent sous sa protection quelque animal avec lequel il partage sa nourriture.

Lorsqu'un pareil enfant est persécuté ou sévèrement châtié, il devient très inquiet. Il se crée, en pareil cas, les distractions les plus bizarres, caractérisées par le désir de faire du mal : il tourmente, il torture des animaux, il fait des insultes aux différentes personnes qui l'entourent, les maîtres d'étude, surtout. Il cherche même à leur faire du mal. Il arrache les ailes et les pattes des insectes ; il écrase de petits animaux ou il en noie de plus grands. Il accroche U un clou ou à une branche un chat qu'il attache par la queue ou par une patte ; il tue des chiens. Plus les souffrances qu'il occasionne sont grandes, plus il est content. Il manifeste sa joie par un rire sauvage et des gestes qui deviennent de plus en plus brusques.

Après être resté pendant un certain temps en classe, immobiles et raides, ces enfants se précipitent quelquefois dehors en poussant des cris et en faisant les gestes les plus absurdes. Ils se cognent les uns contre les autres et ils tombent sur tout ce qui se trouve sur leur chemin, un mur, au besoin.

Lorsqu'on est de plus en plus sévère envers l'enfant hébétéméchant et qu'on lui défend constamment ce dont il a envie ; lorsque d'une façon arbitraire on lui refuse des objets de première nécessité, il cherche à prendre en cachette ce qu'il lui faut. Il ne s'arrête devant aucun obstacle pour s'approprier ce dont il a envie. Il est prêt à partager ce qu'il a pris avec les autres enfants du même type. Si le vol est découvert, ces enfants forment une ligue étroite et nient le méfait avec assurance; aucun d'eux ne trahira le coupable. Celui-ci ment selon son habitude ; ne sachant rien inventer, il se borne à nier sa faute. Il lui arrive de prendre des objets de valeur qu'il détruit aussitôt. Cet enfant est toujours prêt à mutiler, à couper en morceaux et à brûler quelque chose. II peut traverser en courant un espace considérable, il peut manger une grande quantité de la

substance la plus indigeste telle que : du turneps, des trognons de choux, des punaises, des mouches, etc. Il est prêt à boire une quantité énorme d'une boisson forte, à fumer du tabac jusqu'à ce que les oreilles lui en tintent. C'est pour se faire plaisir qu'il fait tout cela et non pour s'en vanter ensuite. Tous les jeux, tous les amusements qu'il organise ont pour but de lui procurer de fortes sensations. Loin de le toucher, la faiblesse, la douceur, la tendresse le repoussent. Elles déterminent même chez lui des actes brutaux. Tout spectacle qui produit une impression forte, tels que : une course agile et rapide, la poursuite d'hommes ou d'animaux, une rixe acharnée l'amusent et le distraient. Lorsqu'il vient d'entrer à Técole, il est toujours prêt à pincer ou à battre un camarade ou bien à lui donner un coup d'épingle. Il se comporte ainsi avec des camarades plus jeunes que lui et même avec de petits enfants. Lorsqu'il est devenu plus âgé, il ne fait plus de mal aux petits enfants; il les protège, au contraire.

Malgré tous ses défauts, l'enfant hébété-méchant a des élans très généreux. Lorsqu'un autre enfant est persécuté et devient la victime d'une injustice flagrante, il sera avec lui d'une douceur et d'une prévenance infinies. Il en fera autant si un enfant infirme est laissé à l'abandon. Rarement sincère et profonde, sa religion est plutôt de forme que de fond.

Il étudie avec beaucoup d'indolence et manque absolument d'initiative; toutes les fois qu'il peut se débarrasser complètement de l'étude il ne manque pas de le faire. Lorsqu'il tombe dans l'apathie on ne saurait l'en faire sortir autrement que par des moyens très énergiques. Ces derniers ne font qu'aggraver sa situation ; ils l'abrutissent de plus en plus. C'est sans approfondir en général le sens de ce qu'il apprend, qu'il le retient, par un simple effort de la mémoire. La forme en toute chose et en matière de religion les cérémonies religieuses, voilà tout ce qu'il possède comme bagage intellectuel : il s'y tient avec énergie. Lorsqu'il est resté quelque temps à l'école, l'extérieur de cet enfant ne se distingue plus en rien de celui des autres élèves. Devenu craintif, néanmoins, il se renferme de plus en plus dans son for intérieur, qu'il protège contre toute immixtion. Son amour-propre est excessivement mesquin. Lorsqu'un enfant pré-

sente le type hébété-méchant dans toute sa pureté il cherche à faire tout le contraire de ce qu'on lui demande. Il semble faire tout ce qu'il peut pour attirer sur lui Tattention et pour être rappelé à Tordre ; on dirait même, qu'il multiplie à volonté les occasions qui lui permettent de faire preuve de rébellion. Qu'on fasse, par exemple, mettre tous les élèves en rang, et il se placera certainement le dos tourné vers son maître. Qu'on lui dise de s'asseoir à telle place, et il s'assoira nécessairement à une autre, etc. Animé de l'esprit de contradiction, il répond d'une façon négative à toutes les questions qu'on lui pose. Quant à ce qui le concerne, lui personnellement, il ne dit jamais la chose au vrai. Il apprécie à sa plus haute valeur tout effort qu'il est obligé de faire : aussi s'arrange-t-il, dans ses études, comme dans toute autre occupation, pour ne donner que le strict nécessaire.

Dès qu'ils ont quitté l'école, ces jeunes gens recherchent avec avidité les fortes impressions ; ils se lancent à toute vapeur. Ils font absolument comme lorsqu'ils sortaient de classe en se précipitant dehors. Pas plus qu'autrefois, ils ne tiennent compte aujourd'hui des obstacles qui se trouvent sur leur chemin; ils absorbent de grandes quantités de mets variés et fortement épicés. Ils boivent sans mesure des boissons alcooliques; ils se livrent à des excès sexuels et ont même souvent des vices contre nature ; ils prennent part à des orgies ou à des rixes ; ils s'occupent de chevaux, vont à des courses et à des chasses à courre, etc. Dans toutes ces occasions, ils font, autant que possible, du bruit et du scandale. Il n'est pas d'acte indécent, en un mot, dont ces jeunes gens ne soient capables. C'est ainsi qu'ils profitent de leur liberté dès qu'ils Font, quand ce ne serait que pour un instant. Dans leurs discours, dans leur manière de se vêtir, dans toutes leurs habitudes enfin, ils prennent généralement pour modèles les gens les plus grossiers et les plus extrêmes. Leur effronterie se fait voir dans tout ce qu'ils font. Ajoutons que les jeunes filles qui appartiennent à ce type sont en tout semblables aux jeunes garçons ; elles ont du cynisme au même degré. Ces individus sont tellement importuns et tellement impitoyables dans leurs exigences qu'il est difficile de les contenter. Quant à leur suffisance elle va jusqu^à l'absurde.

Voici quels sont en résumé les traits les plus accentués des jeunes gens hébétés méchants. Ils sont soupçonneux, brusques et rudes dans leur manière d'être; renfermés en eux-mêmes, ils réagissent lentement sur les impressions extérieures. Leur amourpropre est aussi mesquin que possible. Devenus apathiques sous la règle qui pèse sur eux ils se laissent aller aux incartades les plus inattendues, toutes les fois qu'ils peuvent s'y soustraire.

Nous avons dit plus haut, qu'ils se distinguent par une grande nonchalance et par un grand défaut de mobilité : aussi opposent-ils une résistance toute passive aux occupations et aux amusements qui leur sont proposés ; ils cherchent même à s'y soustraire. Nous en avons connu qui ne se permettaient jamais une incartade, jamais une orgie ; en revanche, ils cherchaient à se distraire en s'adonnant à une occupation favorite ; les uns jouaient d'un instrument quelconque et leur jeu bruyant et maladroit excitait fortement l'organe de l'ouïe. D'autres faisaient de la mauvaise peinture ou exerçaient un métier. En règle générale, ils choisissent .un travail rude qui amène à sa suite une forte sensation de fatigue. Ils remueront de la neige, par exemple, ils se mettront à scier ou à fendre du bois, etc. A défaut de ce genre de distraction, ils s'adonnent à toutes sortes de mauvaises habitudes, comme les excès sensuels, les vices contre nature, l'alcool, le tabac, etc. C'est en petit comité ou dans l'isolement que cela se passe; ils se grisent tout seuls, ou bien ils se font l'esclave d'une femme hypocrite ou ambitieuse dont tous les caprices sont une loi pour eux. Lorsqu'ils entreprennent un travail, il leur est difficile de sortir des voies d'un formalisme rigoureux, que n'anime aucun souffle de vie. Ils se conforment strictement à une règle qui leur a été posée à l'avance et dont ils auraient de la peine à s'écarter.

Arrivé à l'âge mûr, l'enfant hébété-méchant se transforme dans les circonstances les plus favorables, en un employé, ganache et soupçonneux ; sans faire aucun raisonnement, celui-ci remplit avec zèle tout travail qui lui a été confié. Il est silencieux et ne saisit qu'avec une grande difficulté toute pensée nouvelle. C'est avec beaucoup de peine qu'il se met à un travail dont il n'a pas l'habitude. Si on veut lui faire changer de méthode, il écoute en silence

l'exposé des procédés nouveaux qu'on lui propose, puis il continue à faire comme il en a pris l'habitude. Il s'en tient de nouveau à la méthode qu'il sait par cœur depuis longtemps. Obséquieux avec ses supérieurs, il se montre exigeant avec ses inférieurs. Notons cependant, qu'il ne saurait laisser passer sous silence un acte, une exigence, ou une prétention qui lui paraissent injuste. Il résiste en pareil cas, avec aussi peu de ménagements, à un de ses chefs, qu'à un subordonné. Ajoutons qu'il est toujours l'esclave d'une faiblesse qui lui sert de distraction dans sa vie monotone. Dans certains cas, il se cantonne dans son bureau, avec sa pipe et son eau-de-vie ; il déteste tout ce qui l'entoure et grogne toutes les fois qu'il voit quelque chose de nouveau ou qu'un étranger l'approche. Dans d'autres cas, Thomme hébété-méchant devient l'ennemi acharné de la société; il se venge sur elle des souffrances et des injustices qui ont empoisonné son enfance et sa vie ultérieure.

Examinons maintenant les principales causes qui ont contribué dans la famille, à la formation du type qui nous occupe : ce sont, surtout, la défense de raisonner et des exigences injustes et sans fondement. Ajoutons encore, l'habitude d'avoir recours à la contrainte pour stimuler l'enfant ou pour l'apaiser. Une belle-mère méchante et irritable, par exemple interdit à un enfant tout raisonnement dès son bas âge. Elle lui fait des remontrances ou le talonne sans se rendre compte des motifs qui la font agir ainsi ; elle le limite, en même temps, dans tous ses actes. Ces derniers lui paraissent incorrects et mauvais ; ils lui inspirent même de la répugnance. En règle générale, il faut que la personne qui a élevé un pareil enfant, ait eu peur, principalement, de le gâter : aussi aucune des fautes qu'il a pu commettre n'a-t-elle échappé à une punition. Supposons, que l'enfant ait pris, en cachette, un objet qui lui a plu ou dont il avait besoin ; supposons qu'il ait été pris sur le fait : on s'empressera de l'appeler un voleur. Supposons, encore, qu'involontairement il ait causé des souffrances à autrui ou qu'il ait même donné la mort à un être. On le qualifiera de « monstre » et «d'assassin». Une fois marqué de ce nom, il n'en reçoit pas d'autre ; il est livré ainsi à la persécution des gens de la maison, et même des enfants de l'alentour. Une autre fois un enfant aura

monti et on l'aura appelé un ((menteur». Ce nom ne lui est pas donné une fois par hasard, mais on se plaît à le répéter constamment et à haute voix. Ce qui joue ici le rôle principal, c'est une persécution constante, faite avec persévérance et d'une façon toute arbitraire. Venue en conséquence de l'irritabilité de la personne qui dirige l'enfant, cette persécution a pour effet de l'humilier devant les autres, ses camarades y compris. Il sera d'autant mieux atteint que les occasions de le traiter ainsi se présenteront devant des étrangers ou des gens qu'il n'aime pas. D'autres causes peuvent agir dans le même sens, comme une répartition trop sévère de son temps et des occupations toujours obligatoires. L'enfant n'est même pas laissé libre, quelquefois, de disposer de ses amusements et de ses jeux ; il est soumis à chaque instant à des punitions sévères pour avoir enfreint la règle. Tantôt formalistes, tantôt inhabiles et même grossiers, ceux qui le dirigent ne lui témoignent ni bienveillance, ni affection. Ne sachant rien d'ailleurs sur les mœurs et les besoins des enfants, ils cherchent avant tout à étouffer leur personnalité. Ils veulent leur désapprendre à penser et à raisonner.

Si on se rappelle tout ce qui a été dit plus haut, on comprendra aisément le lien qui existe entre les phénomènes que nous venons de voir et leurs causes. En employant des mesures de coercition extérieures, en limitant constamment la liberté de l'enfant et en l'empêchant de raisonner, on empêche forcément le développement de ce qu'il y a d'élevé dans l'homme. Il suffit de connaître les conditions de ce développement pour comprendre le lien qui existe ici entre la cause et l'effet. On saisira celui-ci encore mieux, si on s'arrête un instant, pour examiner l'influence des diverses «mesures » pédagogiques, usitées de nos jours.

Supposons, que dans une famille, où il y a de petits enfants, un enfant de deux ans ait eu l'idée de planter son doigt dans la figure d'un de ses cadets. Il peut l'avoir fait par mégarde. Pris à l'improviste et se sentant du mal, l'enfant qui a été maltraité de la sorte se mettra à crier. Sa mère qui a assisté à cette scène gronde l'agresseur en élevant la voix et en faisant des gestes, ce qui vient rendre plus forte l'impression qu'elle produit. Le coupable peut éprouver un certain plaisir à contempler ce tableau; il reçoit en effet une

série d'impressions très vives. D'un côté, il y a son petit frère qui réagit fortement sur Tirritation reçue ; de l'autre, il y a sa mère qui agit par action réflexe, également. Il peut être porté ainsi à recommencer une autre fois ; il le fera surtout dans un moment où il se trouvera dans un état de dépression (fatigue ou mécontentement). Sa mère impatientée, cette fois, criera plus fort, fera des gestes plus violents et frappera peut-être son enfant indocile. A côté de la scène qui agit en l'excitant, celui-ci aura donc à subir Faction dépressive d'une correction. Tout cela l'empêchera-t-il de recommencer? Non pas, pour la plupart du temps. Il s'arrangera seulement pour faire la chose en cachette afin d'éviter la sensation de dépression; il poussera même son petit frère plus fort, en général. La mesure pédagogique employée ici n'a servi à rien pour le convaincre qu'il avait mal agi; elle n'a pu effacer l'impression d'une scène qui l'avait fortement émotionné. Elle n'a pu détruire ni l'association des sensations, ni l'état d'apathie sous l'influence desquelles cet enfant a été porté à pousser son petit frère du doigt. En soulignant, en quelque sorte, ce qui s'est passé, elle a pu rendre le fait plus attrayant ; elle a augmenté par là même les chances d'un nouvel acte du même genre.

Les pédagogues de notre temps se dirigent souvent, par un principe vrai en lui-même, mais dont ils font mal l'application, à savoir : que toute impression peut être effacée par une impression plus forte encore. Dans le cas que nous venons de voir, par exemple, l'impression produite par les actes réflexes de la mère et du petit enfant disparaît devant celle, plus forte, d'une correction reçue par le cou pable. Nous examinerons plus loin en détail le principe que nous venons de voir et nous tâcherons d'en faire comprendre la signification. On verra que le but qu'on se propose n'est pas atteint de cette façon, parce que la seconde impression n'est que passagère, la première étant au contraire très durable. De plus, en déprimant ainsi le système nerveux, on amène un état d'apathie qui deviendra un terrain propice pour des irritations constantes (survenant sous la forme de diverses sensations). Il s'ensuit, qu'en ayant recours à certaines « mesures » qui sont sensées détruire ces causes constantes d'irritation, on les produit, au contraire. Dans le cas précédent,

il eût été plus sage, sans aucun doute, d'avoir eu l'air de ne pas remarquer ce qui s'était passé ; tout l'effet du tableau eût été annulé de cette façon. On eût mieux fait d'avoir eu plus de retenue sans tenir compte de ce qui n'était qu'un pur accident, on aurait dû se garder d'en faire un délit. Toutes les fois que les yeux prêts à observer et les mains prêtes à châtier sont en petit nombre, de pareils faits insigniliants passent inaperçus. Une- mère intelligente saura toujours se taire à propos et ne pas faire attention à ce qui n'en vaut pas la peine. Mettez, par exemple, une assiette de confitures sur une table et défendez à un enfant d'y toucher, sur un ton des plus sévères : dites-lui qu'il sera puni en cas de désobéissance. Si cet enfant sait que ce n'est pas là une simple menace, il sera certainement tenté de toucher à ce plat de friandises. Il le fera certainement, dès qu'il se trouvera tout seul. Il mettra dans l'assiette son doigt, qu'il léchera ensuite, puis, il s'enfuira à toutes jambes, laissant des traces de confitures sur ses lèvres et sur ses vêtements. Un enfant qui n'a jamais été traité avec rudesse et qui n'a jamais été puni, agira tout autrement : si une mère douce et aimante lui dit sérieusement de ne rien prendre sur l'assiette en question, si elle lui explique en même temps pourquoi il ne doit pas le faire, il obéira très certainement.

Nous pourrions citer beaucoup d'exemples du même genre ; ceux-ci font voir, d'ime façon expresse, combien il importe d'approcher un enfant avec simplicité et affection. L'influence de paroles douces et affectueuses dites à propos, est telle, qu'elle ne saurait être comparée à celle d'un châtiment. C'est là une chose qu'on oublie trop facilement en matière d'éducation. Voilà pourquoi on a souvent recours à des mesures pédagogiques qui peuvent avoir des conséquences funestes. Sous l'influence de l'irritation, les pédagogues ont recours d'une façon inconsciente à des moyens dont ils ne voient pas la portée. Sans approfondir les causes du délit qui vient d'être commis, par leur élèVe, ils donnent libre cours à leur irritation. Ils traduisent celle-là par une série de gestes et de paroles désordonnés. Il importe, suivant nous, qu'un instituteur ne se laisse jamais aller à des actes réflexes, mais qu'il raisonne toujours. Autrement, il arrive une chose absurde : il reproche à son élève d'avoir manqué à

la discipline et il prouve, en même temps, qu'il ne sait pas se gouverner; en d'autres termes, il fait voir qu'il manque lui-même de discipline. Nous avons vu dans une école primaire de Leipzig un maître qui se promenait dans la classe une férule à la main ; il frappait avec celle-ci tantôt un élève, tantôt un autre : s'étant aperçu qu'un petit garçon de sept ans chuchotait à l'oreille de son voisin, il s'approcha de lui vivement et, laissant tomber sa férule, il lui appliqua un vigoureux soufflet. Ce devait être une chose habituelle, car le petit garçon ne souffla mot; il jeta seulement à son maître un regard courroucé. Après la leçon, nous demandâmes à ce pédagogue, qui était un jeune homme de vingt-six ans, s'il lui semblait indispensable de battre les enfants pendant la classe. « Loin de là », nous répondit-il, « c'est même nuisible. On le fait, parce que cela va plus vite ainsi. C'est l'habitude et nous n'avons guère le temps de raisonner, d'ailleurs. » On ne devrait pas tolérer dans une école des actes d'arbitraire comme ceux-là : ils y sont habituels, cependant. Une pareille manière d'agir facilite bien la besogne de l'instituteur, mais c'est au détriment de l'enfant. Si on rappelle un enfant à Tordre, en élevant la voix ou en criant, il fera un soubresaut et s'apaisera ensuite. Moins l'interpellation aura été brusque, moins il aura l'habitude d'être bousculé de la sorte et plus longtemps il restera tranquille. Après être resté quelque temps immobile, l'enfant se mettra à se remuer et fera quelque geste indécent, celui de tirer la langue, par exemple. Nous avons eu l'occasion de voir dans un internat un maître qui exigeait de sa classe le silence le plus absolu toutes les fois qu'un des supérieurs était attendu. Il exigeait des élèves non seulement de ne pas remuer, mais encore de retenir leur respiration. En revanche, il leur donnait une liberté absolue sitôt que le supérieur était parti. Ce qui se passait alors serait difficile à décrire : les élèves jetaient les cris les plus sauvages et se précipitaient les uns sur les autres. Ils se jetaient sur tout ce qui se trouvait sur leur passage, ils allaient jusqu'à se cogner contre le mur. On faisait bien de s'écarter de leur chemin, crainte de recevoir quelque affront.

Les propriétés du système nerveux, que nous avons décrites plus haut, expliquent parfaitement les phénomènes qui se passent en pareil cas. Nous avons vu qu'en excitant le bout périphérique du

rameau d'un nerf, on abolit par là même les sensations douloureuses dues à l'excitation du bout périphérique d'un autre rameau du même nerf. Lorsqu'on a mal k une des dents de la mâchoire inférieure, il suffit d'irriter la peau de la région temporale correspondante pour faire cesser immédiatement cette douleur. Il est évident, qu'en irritant fortement le rameau d'un nerf, on paralyse Taction des autres conducteurs du même tronc nerveux. Hâtons-nous d'ajouter, cependant, que les sensations douloureuses en question reviennent avec une augmentation d'intensité, sitôt que cette irritation supplémentaire a cessé d'avoir lieu. Si on veut les faire cesser de nouveau, on sera obligé d'avoir recours à une irritation de plus en plus forte. Pour peu que cela se prolonge, on sera mis dans l'impossibilité de continuer de cette façon.

Des phénomènes analogues s'observent dans la vie psychique d'un enfant ; supposons qu'une excitation ou une irritation ait déterminé chez lui un acte quel qu'il soit : irrité à son tour et désireux de ramener l'enfant à l'ordre, son maître cherche à lui faire éprouver une irritation plus grande. Il lui fait une réprimande en élevant fortement la voix, il le frappe même quelquefois. Les centres régulateurs sont excités de cette façon, mais l'activité intellectuelle est déprimée. Les mouvements cessent alors d'être conscients. Dans l'exemple cité plus haut, la sensation douloureuse un instant amortie apparaît de nouveau. C'est qu'au lieu d'avoir été écartée, la cause qui l'a produite n'a été qu'affaiblie. La même chose se passe ici : l'enfant répète les actes pour lesquels il a été réprimandé. Il le fait même avec un certain acharnement. Cet acharnement sera directement proportionnel à la force et à la durée de l'action dépressive qui a agi précédemment. De même, que le fer incandescent peut rester sans effet, le châtiment le plus énergique peut l'être, aussi nous avons eu l'occasion d'observer le cas suivant : une mère qui voulait forcer son enfant âgé de six ans à se lever de bonne heure était forcée de le gronder plus fort tous les jours. Il fallait qu'elle élevât la voix de plus en plus pour obtenir qu'il obéisse. Il arriva un jour que les paroles cessèrent de faire de l'effet : elle saisit donc l'enfant, le sortit du lit avec violence et le frappa de verges de la façon la plus brutale. L'enfant ne souffla mot pendant

que dura l'exécution : l'instant d'après, il désigna les restes du paquet de verges répandues sur le parquet et dit avec un sourire haineux : « Voilà comment une mère traite son enfant. » Ajoutons que le châtiment resta sans effet et que cet enfant continua à faire la grasse matinée. Cet enfant, qui a atteint l'âge mûr aujourd'hui, présente les traits les plus accentués du type hébété-méchant.

Nous ne pouvons nous empêcher de citer un fait qui s'est passé dans un des établissements de bienfaisance où les enfants restent à partir de trois ans jusqu'à douze ans. Un élève âgé de neuf ans eut l'idée de publier un journal où il faisait la caricature de ses maîtres. Instruits de ce fait, ceux-ci prirent la chose au sérieux et voulurent faire un exemple. Le coupable fut cruellement fouetté en présence de tous les élèves. On le fit passer, plus tard, dans un autre établissement, dont on se prépara à l'exclure également. Tout ce qu'on obtint de lui par les punitions corporelles, c'est de le faire rire méchamment, après la correction. Nous pourrions citer un grand nombre d'exemples du même genre qui concourent à confirmer la règle posée plus haut. Ils prouvent que les mesures de coercition tuent ce qu'il y a d'élevé dans l'enfant et en font un homme méchant et apathique.

Il est un principe posé par M. Wundt qui vient confirmer ce que nous venons de dire et qui est surtout vrai en ce qui concerne l'intensité toujours croissante des sensations. En voici les termes : « Le sen- « timent de contentement, provoqué par l'accroissement du bien-être « matériel, est directement proportionnel à la grandeur relative de « cet accroissement et non pas à sa grandeur absolue. Dans d'autres « termes : le bien-être moral (plaisir) est en proportion directe du « logarithme du bien-être physique, ou encore : l'intensité croissante « des sensations représente une progression arithmétique au lieu que « l'intensité croissante des impressions reçues doit représenter une « progression géométrique. »

Voyons, maintenant, si oin ne saurait trouver un système meilleur que celui des réprimandes, des menaces et des tortures. Nous avons vu plus haut, que si une excitation ou une irritation est forte et agit d'une façon immédiate, elle n'amènera que des mouvements réflexes. Il s'ensuit que pour forcer les enfants à agir d'une façon consciente il importe de traiter avec calme et méthode ces êtres

éminemment réflexes. Après avoir appris ainsi à raisonner, Tenfant pourra faire des actes de volonté, et saura réagir contre des sensations et des désirs accidentels et anormaux. Lorsque c'est par des influences extérieures, au contraire, qu'on cherche à enrayer les impressions, l'activité intellectuelle est abaissée en proportion. Les impulsions de la volonté, qui ne doivent pas être confondues avec la faculté de tenir en bride les actes réflexes, sont déprimées par là môme. C'est alors qu'en vertu de la loi psycho-physique énoncée plus haut (description de l'enfant ambitieux) les irritations venues de l'extérieur doivent être augmentées suivant une progression géométrique. Sinon, l'enfant étant plongé par les excitations précédentes dans un état de dépression et d'apathie, elles resteront sans effet. Nous ne saurions trop répéter que toute discipline purement extérieure risque de plonger un enfant dans l'apathie ; elle est donc en contradiction formelle avec le but que doit se proposer l'école. Elle abaisse et déprime l'activité intellectuelle de l'enfant. De plus, l'état d'irritation dans lequel se trouve le pédagogue, au moment oîi il a recours à des mesures de coercition, l'empêche de faire l'appréciation juste et calme du délit commis par son élève. Il peut être porté, en conséquence, à persécuter celui-ci d'une façon toute arbitraire et à offenser en lui la dignité humaine. L'enfant, à son tour, ressentira de la colère et de la haine contre son persécuteur. Si au contraire, on cherche à éveiller chez l'enfant le besoin de réfléchir, si on excite en lui l'activité de l'intelligence et de la volonté, on l'habitue par là même à se maîtriser. Après l'avoir aidé ainsi à développer en lui une discipline morale, qui lui suffira pour se gouverner dans l'avenir, on aura rempli le but que doit se proposer l'éducation. Si l'impressionnabilité de l'enfant n'a pas été émoussée de bonne heure, il pourra être doux et calme dans ses relations avec le monde extérieur. S'il a été habitué à réfléchir, il saura analyser les notions et les vérités qu'on lui enseigne, et il pourra en développer les conséquences. Il distinguera le vrai du faux et aimera le vrai. Il aimera et respectera également ceux qui l'ont conduit vers le vrai, sans jamais offenser en lui la dignité humaine. Le pédagogue qui a r^ecours à des moyens de coercition, ignore certainement la puissance que peut avoir un langage calme, juste et vrai. Il n'a de plus aucune idée de

r inviolabilité de la personne humaine et du respect qu'on lui doit. L'influence d'un homme vrai et aimant est si grande, qu'elle peut rendre débonnaire un enfant qui se trouve dans les conditions les plus fâcheuses quant à son développement moral. Il suffit que celui-ci se rencontre de temps en temps avec une telle personne. Il s'y attache en pareil cas très fortement.

Une mère, une bonne ou un instituteur qui éprouvent pour un enfant un attachement vrai et qui lui portent un intérêt peuvent avoir recours à des punitions sans abrutir pour cela l'enfant et sans qu'il en résulte, pour lui, un dommage réel. C'est là, en pareil cas, une tout autre affaire, et de pareils actes ne sauraient être néanmoins élevés en principe. Une réprimande, une correction même, venues d'un de ses proches qu'il aime, peuvent être facilement supportées car un enfant; celui-ci sera môme parfois excité d'une façon agréable. Lorsque c'est, au contraire, un étranger froid et sans affection qui lui inflige une punition absolument analogue, Fenfant pourra se sentir froissé. Une dépression morale en sera la conséquence parfois. Nous avons connu un ouvrier qui aimait bien son fils et lui témoignait beaucoup d'affection ; étant ivf e cet homme le battait néanmoins. Une fois dégrisé, il devenait sombre et évitait la présence de son fils; celle-ci le gênait beaucoup. Malgré les coups qu'il reçoit, de temps en temps, cet enfant appartient au type débonnaire; il a même de l'affection pour son père. Lorsqu'il s'aperçoit de la confusion de celui-ci, il l'interpelle en disant : « Cesse donc « de te fâcher, laisse ça. C'est des bêtises. » En résumé, la violence qui a été exercée n'est pas tout dans une correction : il faut savoir tenir compte des circonstances morales qui l'accompagnent. Ce sont elles qui peuvent déprimer l'état psychique de l'enfant.

Hâtons-nous d'ajouter, que certaines punitions ont une action mécanique nuisible à la santé de l'enfant. On pense, en général, qu'il est sans importance de forcer un enfant à se tenir debout au milieu d'une chambre ou dans un coin : il s'en faut pourtant de beaucoup qu'il en soit ainsi. Un adulte, en effet, peut garder sans inconvénient cette position pendant un temps assez long ; mais l'enfant, c'est autre chose. En effet, la colonne vertébrale qui sert de point d'appui au tronc, n'a pas encore acquis chez l'enfant son entier

développement; ce dernier ne saurait donc se maintenir dans la position debout, grâce à l'équilibre seulement des diverses parties qui composent la colonne vertébrale. Il faut nécessairement que Tactivité d'un certain groupe de muscles se mette de la partie. Or, on sait qu'un travail musculaire uniforme occasionne rapidement de la fatigue. Celle-ci est suivie naturellement d'une dépression morale qui met Tenfant dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit. C'est donc une fort mauvaise manière de corriger ce dernier. On n'y arrive certainement pas en le fatiguant et en le rendant incapable de travail. Qu'on essaie de tenir le bras élevé dans une position horizontale, au niveau de l'épaule, pendant quinze à vingt minutes; on verra combien la fatigue musculaire sera pénible. Peu d'adultes sont capables d'un pareil effort ; celui qui pourra le faire sera ensuite tellement fatigué qu'il lui sera impossible de se livrer à un travail. C'est ce qui se passe chez un enfant qui est resté longtemps agenouillé ; nous pourrions en dire autant des autres positions incommodes que certains pédagogues s'ingénient à inventer comme punition. On a tort d'oublier encore que le corps de l'enfant est appelé à croître et à se développer : il est donc insensé de le priver de nourriture ou de le mettre au pain et à l'eau. Il faudrait pour être logique lui demander, en pareil cas, un travail moindre. Toutes les fois qu'on diminue Tappbrt de matériaux nutritifs, en effet, il importe de diminuer également la dépense.

En dehors de la dépression morale et de l'affaiblissement de l'impressionnabilité qu'elles causent, les punitions corporelles ont une autre influence nuisible qu'il importe de signaler. Lorsqu^on traîne un enfant par les cheveux en lui appliquant des soufflets, on risque de produire une commotion cérébrale. Lorsqu'on le frappe de verges, on irrite une région riche en vaisseaux et en nerfs : c'est de ces derniers que prennent leur issue les vaisseaux et les nerfs des organes génitaux. Lorsqu'un afflux de sang considérable a augmenté la pression qui existe dans les vaisseaux de la région fessière, la quantité de sang contenu dans les vaisseaux des organes génitaux augmente également. Il s'ensuit une excitation de ces organes ; celle-ci est surtout nuisible pendant que ces organes sont en voie de développement. Sous peine d'amener de mauvaises habitudes, on ne doit donc pas frapper

de verges les adolescents. Ajoutons que des exemples fâcheux de ce genre ont été observés assez souvent. De plus, il importe' de ne pas oublier que le squelette osseux est d'autant moins résistant que l'enfant est plus jeune : les nombreux points d'ossification qui se trouvent dans les cartilages interosseux sont formés d'éléments délicats en voie de formation. Ils sont entourés par des anses vasculaires qui apportent en abondance des matériaux nutritifs. C'est grâce à ces derniers que le squelette peut prendre du développement et se solidifier « Toute irritation locale surajoutée en ce point peut rendre aisément ce processus anormal ou pathologique et amener par là môme des aiFections très sérieuses. En résumé, toutes ces mesures de coercition, qui ne correspondent nullement au but que doit se proposer l'éducation, peuvent avoir pour Tenfant des conséquences funestes.

Il ne s'agit pas, suivant nous, de soumettre l'enfant pendant qu41 est à l'école à une discipline venue du dehors. Ce qu'il importe avant tout, c'est qu'il se crée une discipline morale qui lui servira plus tard. Il faut qu'il apprenne à se maîtriser, et que devenue consciente, sa volonté dirige tous ses actes. Les punitions doivent être bannies de l'école ; c'est là, un traitement chirurgical qui ne trouve pas sa place dans les conditions normales de l'éducation. De pareilles mesures limitent et font baisser forcément les facultés intellectuelles de l'enfant. Quelle que soit d'ailleurs le genre d'activité auquel on prépare les enfants dans une école, qu'on veuille en faife des militaires, des administrateurs ou autre chose, le but

qu'on doit se proposer est toujours le même : faire des hommes dans le sens élevé de ce mot. Un homme que son éducation a hébété ne peut qu'exécuter aveuglément les instructions qu'il a reçues. Toutes les fois qu'il faut qu'il agisse par lui-même, en connaissance de cause, il se trouve à court. Il se montrera timide ou il sera impertinent, mais sa besogne n'avancera pas pour cela.

On entend dire, quelquefois, que des enfants qui ont subi des punitions corporelles sont devenus plus tard des hommes remarquables* C'est là une affirmation qui ne prouve rien : nous avons dit plus haut, en effet, que les conditions morales dans lesquelles s'est trouvé un enfant sont importantes à connaître. Un homme

remarquable, d'ailleurs, peut être étroit et manquer d'intelligence. Il est également faux de dire qu'une punition corporelle est admissible dans le cas d'un enfant très jeune; plus un enfant est jeune, en effet, et moins son organisme est résistant. Les diverses affections ont plus de prise sur lui, par conséquent.

N'oublions pas que la mortalité des nouveau-nés est environ quatre fois plus grande que celle des enfants qui sont dans leur seconde année ; elle est cinquante fois plus grande que celle des enfants qui sont dans leur septième année et cent trente-deux fois plus grande que celle des adolescents âgés de quatorze ans. Jusqu'à l'âge de quinze ans la mortalité moyenne est de 51,37 pour 100; elle est de 48,96 pour 100, si on ne tient pas compte des enfants mort-nés. Cette grande mortalité est due, suivant nous, à ce que les parents et les instituteurs ne connaissent pas la construction du corps de l'enfant, ainsi que les besoins de son organisme. On pense même en général, que le pédagogue qui comprend les conditions qui agissent mal sur le développement de l'enfant devient par là même timide et irrésolu. Ce n'est pas la peine, dit-on, d'approfondir le lien qui existe entre les conditions dans lesquelles l'enfant s'est développé et ce qu'il sera plus tard, au point de vue physique, intellectuel et moral. Parmi les personnes qui se trouvent à la tête des maisons d'éducation, il y en a qui nient absolument l'utilité de recherches scientifiques faites sur cette matière; ils n'en parlent qu'avec un dédain plein d'ironie et l'économe de l'établissement est pour eux l'homme le plus compétent en hygiène.

Nous avons examiné plus haut l'influence qu'un état de dépression exerce sur les forces physiques et intellectuelles de l'enfant* Il nous est donc, facile de trouver le lien qui existe ici entre la cause et son effet. L'apathie de l'enfant hébété-méchant et la lenteur avec laquelle se meut sa pensée sont une conséquence forcée des impressions trop fortes qu'il a eues à subir autrefois. A force de le stimuler d'une façon incessante, on a fini par amener chez lui un état de dépression. L'enfant devient indolent et apathique sitôt que ces excitations, devenues habituelles, ont cessé. Ajoutons, qu'on n'explique pas à l'enfant, en pareil cas, le but qu'on se propose en le faisant étudier, ni la signification de ce qu'il apprend. Tout à fait méca-

nique, un travail de ce genre n'excite en rien sa pensée; on ne saurait donc rien imaginer qui débilite autant Tintelligence.

Il est absolument faux de dire qu'il faut stimuler un enfant à s'occuper et Vy forcer, au besoin. C'est lui-même qui doit apprendre à disposer de son temps et à trouver le genre d'occupation qui lui convient. Lorsqu'on a pris l'habitude de réfléchir posément sur son travail, les organes de la vie psychique et ceux de la vie physique prennent également part à ce dernier. Devenus plus variés, les actes fonctionnels n'amènent pas aussi rapidement la fatigue à leur suite. Il est donc possible alors de travailler d'une façon incessante. Dirigé par l'intelligence, un travail manuel change d'aspect et les groupes de muscles qui y prennent part varient d'un moment à l'autre. Le surmenage est évité de cette façon. Lorsque l'enfant dispose lui-même de son temps, il change de genre de travail, sitôt qu'il a éprouvé de la fatigue ; il fait alterner ainsi le travail manuel avec celui de la pensée. Si le travail qu'il fait pour le moment dépasse les limites de ses forces, il passe aussitôt à autre chose. Lorsque abandonné à lui-même un enfant reste dans l'inaction, c'est qu'il est devenu apathique, parce que les impressions et les excitations trop vives qu'il a reçues ont diminué son impressionnabilité. Un enfant ne devient paresseux que sous l'action de causes déprimantes ; il ne le sera jamais dans des conditions normales. Si on lui enseigne trop de matières, si on exige de lui ce qui n'est pas en rapport avec le niveau de son développement, il sera obligé de faire un effort trop considérable. La fatigue viendra rapidement et amènera à sa suite, si elle est trop prolongée, l'épuisement des forces. Celles-ci s'exténueront peu à peu, parce que l'apport des matériaux sera bientôt au-dessous de la dépense. En règle générale, il est inutile d'avoir recours à des excitations factices pour éveiller dans un enfant l'intérêt de l'étude; c'est même là un mauvais moyen, parce que cela peut l'habituer à de pareilles excitations. Ce qu'il faut savoir éviter avant tout, c'est l'uniformité du travail qui fatigue, déprime et endort les facultés. Si on s'aperçoit qu'une occupation ennuie un enfant, il faut en conclure qu'elle le fatigue. Il est important de savoir faire varier le genre d'activité qu'on impose à un enfant; il faut de plus que cette dernière aille en augmentant

d'une façon graduelle et successive. Autrement, on risque d'abrutir l'enfant par l'étude. L'uniformité du travail amène forcément, à sa suite, l'ennui, l'indolence, l'apathie et la paresse.

Dans les internats^ on a l'habitude de ne laisser à la disposition des enfants qu'une heure ou une heure et demie, tout au plus. Tout le reste de la journée est réparti suivant une règle sévère. Ce n'est qu'à des heures déterminées à l'avance qu'il est permis à un enfant de jouer ou de causer avec ses camarades. Ce malheureux enfant n'a pas un seul instant pour réfléchir sur ses actes ou sur les questions qui l'embarrassent. Il est tout simple qu'il devienne apathique et ne travaille qu'avec indolence ; il fuit sa besogne tant qu'il peut et commet par moments des actes aussi absurdes qu'in* décents. On est amené ainsi, peu à peu, à prendre des mesures de coercition plus énergiques, ce qui l'irrite de plus en plus contre ceux qu'il considère comme ses persécuteurs. Si on commet envers lui quelques injustices ou si l'on manque à une parole donnée, il devient méfiant et soupçonneux. La règle de l'établissement où il se trouve est tellement sévère, en général, qu'il lui est impossible de s'y conformer; il s'habitue donc à l'enfreindre. Voilà pourquoi les délits commis dans les internats sont vraiment innombrables. La moyenne des punitions notées dans des établissements de ce genre, contenant 325 élèves, est de 750 par semaine ; or, il faut y ajouter celles qui n'ont pas été inscrites (réprimande, station debout, acte d'avoir les oreilles ou les cheveux tirés, etc.). Celles-ci comptent deux fois autant. Viennent encore les fautes plus graves qui sont examinées par le conseil de l'établissement. Il semblerait que la grande quantité d'infractions à la règle devrait montrer son insuffisance; il semblerait qu'on devrait conclure à la nécessité d'y amener des modifications. Nous ne voyons pourtant rien de semblable poindre à l'horizon.

Lorsqu'un enfant est persécuté par tous ceux qui l'entourent, il se concentre en lui-même ; il s'habitue à approfondir sa valeur personnelle. Celle-ci croît à ses yeux. Son amour-propre se développe en conséquence. Il lui arrive de réagir avec violence contre des causes qui paraissent insignifiantes et qui l'ont pourtant offensé. Une fois qu'il s'est débarrassé des circonstances qui le dépriment

et qu'il s'est libéré de toute contrainte, il cherche à se dédommager en quelque sorte des privations qu'il a subies. Il se livre aux plaisirs les plus grossiers et il n'est pas toujours scrupuleux dans les moyens qu'il emploie pour satisfaire ses besoins.

Nous avons dit que Tenfant hébété-méchant devient facilement soupçonneux : le premier symptôme qui s'aperçoit, en pareil cas, c'est qu'il devient sceptique et n'admet rien de nouveau. Il ne consent pas non plus à aucune des propositions qui lui sont faites. C'est là, sans contredit, une conséquence forcée de l'injustice et de la façon arbitraire dont il a été traité, ainsi que du manque de parole dont son entourage s'est rendu coupable. Devenu de plus en plus méfiant, il ne croit plus ni au bien ni à la vérité. Il rit méchamment lorsqu'on lui parle d'idéal et n'admet pas qu'il y ait des hommes qui dirigent ]eur conduite par d'autres mobiles que leur intérêt personnel. La force brutale, d'après lui, gouverne le monde et la justice n'est qu'un mot vide de sens. Il n'a d'estime pour rien et pour personne ; aussi traite-t-il avec le mépris le plus profond tous ceux qui l'approchent. Voilà pourquoi sa propre conduite est si peu scrupuleuse. Parmi les injustices dont de pareils enfants ont pu être victimes, nous pourrions signaler les sobriquets qu'ils ont reçus parfois, sans qu'ils les aient mérités, au fond.

Nous ne pouvons nous empêcher de citer encore quelques exemples d'une manière arbitraire et injuste de se comporter avec des enfants. Un enfant, élevé dans un internat par exemple, se trouve dans une ville où il n'a ni parents ni amis. Il reçoit de la maison un peu d'argent de poche tous les mois, cet argent lui est remis les jours de sortie, lorsqu'on lui permet de faire un tour dans la ville. Or, il arriva que son maître d'étude eût un jour l'idée de le punir, en lui enlevant ce privilège. Cet enfant, âgé de douze ans, fut donc privé de son unique plaisir, pendant trois dimanches de suite. Son argent de poche ne lui fut pas remis ces jours-là non plus. Il voyait, pendant ce temps, ses camarades revenir de congé et apporter des friandises ; il les entendait raconter comment ils s'étaient amusés. Ces récits l'impressionnèrent si bien qu'il choisit un bon moment et ouvrit la boite d^un de ses camarades pour s'approprier les friandises qu'elle contenait. Au lieu de manger en cachette ce

qu'il avait pris, il le montra à des camarades et se vanta d'avoir des friandises, lui aussi. Découvert de cette façon, il fut accusé de a vol avec effraction » et fut mis aux arrêts pour toute une semaine. Le nom de « voleur » lui resta. Après qu'on l'eut mis en liberté, on le priva encore une fois de sa sortie du dimanche et on ne lui donna pas son argent. Là-dessus, il brisa encore une fois la boîte d'un camarade pour prendre les friandises que celui-ci avait rapportées de la maison. Trois alternatives furent alors posées aux parents de cet enfant : une punition corporelle, l'exclusion ou le passage dans une maison de correction gouvernée par la règle la plus sévère. Nous ne saurions nous représenter qu'on puisse se comporter envers un enfant d'une façon plus dure, plus arbitraire et plus injuste. Il est certain que c'est la conduite inhumaine du maître d'études qui a gâté à tout jamais la vie de cet enfant.

Un petit garçon de village, âgé de six ans, se baignait avec un camarade et se mit, en jouant, à cheval sur celui-ci. Se sentant aller au fond, ce dernier se débattait. Le premier crut à une plaisanterie et maintint sa position, jusqu'à ce qu'il vit que son camarade était en train de se noyer. Ce malheur étant arrivé en effet, le petit coupable reçut le nom de a meurtrier ». Stigmatisé de la sorte, il fut repoussé par tous les enfants du village. Avons-nous besoin de dire à quel point un pareil état de choses doit agir sur un enfant d'une façon dépressive? Il n'y a rien comme l'oppression pour faire qu'un homme soit aigri et devienne apathique peu à peu. Il aura forcément recours aux excitations les plus fortes, ou bien il cherchera l'oubli dans l'usage de l'alcool et des narcotiques. Il est absolument inexact de dire qu'on ne saurait agir autrement sur un enfant qui a été battu déjà qu'en le battant. Les faits que nous avons cités plus haut font amplement voir jusqu'où on peut aller en se dirigeant par un principe de ce genre.

Habitué à réagir sur des impressions très vives seulement, le jeune homme hébété-méchant ne comprend que les amusements les plus grossiers. Il ne donne son estime qu'à celui qui est capable d'un exploit hors ligne, qui a pour conséquence des sensations très fortes, comme par exemple : de boire une grande quantité de liqueur alcoolique, d'aspirer une grande quantité de fumée, de

supporter patiemment les châtiments et les tortures les plus atroces, de manger une grande quantité de nourriture indigeste, de piller un potager, un verger ou un garde-manger, etc. Plus Faction commise est frappante, plus le mérite de la personne qui Ta faite croit à ses yeux. Tandis que les autres élèves prisent avant tout rhonnéteté et les autres qualités morales, les jeunes gens hébétésméchants n'admirent que les actions déterminées par des mobiles directement opposés. Ils placent même au premier rang ceux qui ont été coupables de délits de ce genre. C'est là la conséquence forcée de l'état d'apathie dans lequel ils sont plongés. Les sensations les plus fortes sont les seules qui puissent leur faire secouer la dépression qui pèse sur eux. Quant à leur sentiment religieux, il s'exprime d'une façon particulière : tantôt ils se prosternent un grand nombre de fois, tantôt ils font le vœu de ne pas prononcer un seul mot, de n'émettre aucun son pendant toute la durée du carênie. D'autres fois, ils se permettent des actes très accusés dans le sens absolument inverse.

Il est clair qu'on n'obtiendrait rien avec des caresses dans des cas de ce genre. La meilleure façon de se comporter avec de pareils enfants, c'est d'être juste^ simple et attentif ; il faut aussi leur donner une certaine indépendance d'action et leur rendre ainsi peu à peu leur liberté. Il est possible, qu'ils fassent au commencement des actes indécents, mais le meilleur moyen d'y mettre fin, c'est de les exciter au travail intellectuel. Les paroles tendres et les caresses n'amèneront que la méfiance ; il est donc inutile d'y avoir recours. Quant à une manière d'être, vraie, simple et juste, il est difficile de croire qu'elle ne produise pas son effet. C'est là ce que fait voir l'expérience, du moins ; aussi ne pouvons-nous que regretter qu'on n'ait pas plus souvent recours à de pareils moyens.

L'enfant hébété-mécha,nt se montre parfois très compatissant envers certains enfants et certains animaux. Ceux qu'il choisit de préférence, ce sont les enfants atteints d'une difformité qui leur attire des railleriies et des persécutions. Il est très attentif envers eux et remplit tous leurs désirs. Prêt à partager avec eux tout ce qu'il possède, il leur donne toujours le meilleur morceau. Il fait tout pour les préserver d'un ennui et les défend tant qu'il peut. La façon

DANS LA FAMILLE. m

dont il remarque et prévient tous leure désirs est vraiment étonnante ; on le voit même tenir compte de leurs caprices. On observe la même chose dans ses rapports avec les animaux ; il choisit, d'habitude, les chiens de basse-cour, les plus laids et les plus sales. Galeux parfois, chassés et battus par tout le monde, ces animaux ont toutes les chances pour devenir les favoris de cet enfant. Rien n^est trop bon pour eux, en pareil cas. Il partage avec eux sa nourriture et son lit ; il leur fait une couche avec ses propres vêtements au besoin. On voit qu^il sait par expérience combien il est pénible de supporter constamment de mauvais traitements et des privations. Les qualités du cœur ne sont pas encore éteintes chez lui, aussi s'attachc-t-il puissamment à tout être qui est persécuté. Il n'est plus le même en pareil cas. Nous pouvons en dire autant de tout individu qui respecte en lui la dignité humaine. Celui-ci devient facilement son idole. Devenu Thumble esclave de cette personne et prêt à tout supporter d'elle, il remplit la moindre de ses volontés. C'est là un des traits les plus frappants de Tenfant hébété-méchant; il prouve, d'une part, que cet enfant est touché lorsqu'on respecte en lui la dignité humaine et lorsqu'on est juste envers lui. D'autre part, cela fait voir que cet enfant sympathise avec les souffrances d'autrui. On a tort de penser, en général, que les enfants n'ont aucune idée de l'inviolabilité de la personne humaine. Beaucoup de parents considèrent leurs enfants comme leur propriété et n'admettent pas qu'ils aient une personnalité par eux-mêmes ; ils exigent d'eux une obéissance toute passive. C'est lîc un point de vue faux, que nous ne saurions admettre ; il est important, que l'enfant comprenne de bonne heure les droits qu'il possède en sa qualité d'être humain et qu'il en sache le prix. Ce n'est qu'alors qu'il apprendra à respecter les mêmes droits dans les autres. Qu'on bannisse tout arbitraire de ses rapports avec lui et on atteindra ce résultat-là, où des tirades bien senties n'aboutiraient à rien. C'est en étudiant Tenfant hébété-méchant qu il est surtout facile de constater la vérité de ce que nous venons de dire.

Si en étudiant l'enfant hypocrite nous avons vu l'influence du mensonge et de l'absence de travail intellectuel, en étudiant l'enfant ambitieux, nous avons constaté Timportance d'un sentiment unique

in DE L'ÉDUCATION DE L'ENFANT.

qui exclut tout autre sentiment, et qui mène à l'égoïsme ; en étudiant l'enfant débonnaire, nous avons compris Feflfet que produit la vérité, la réflexion, l'habitude de conformer ses besoins et ses désirs à ceux d'autrui ; Tétude de l'enfant hébété-méchant, enfin, nous a montré l'influence d'une éducation basée sur l'arbitraire et Tinjustice. Nous avons vu combien il était dangereux de ne pas respecter dans un enfant la dignité de la personne humaine et de le tenir dans un état de dépression. Fondés sur le sentiment de la justice, les sentiments affectifs élèvent l'homme et lui apprennent à respecter ses semblables, ce qui favorise le développement de ce qu'il y a d'élevé dans l'être humain ; aussi l'affection, lorsqu'elle est profonde et sincère, forme4-elle la base essentielle de l'éducation. La force toute-puissante de ce sentiment apparaît dans toute sa grandeur, quand on observe attentivement l'enfant hébété-méchant qui n^a rencontré dès son bas âge, qu'indifférence et froideur.

Si nous comparons entre elles les causes qui ont rendu un enfant hébété-méchant et celles qui ont agi sur un autre enfant pour le rendre ambitieux, nous voyons un côté commun, qu'il importe de signaler. Dans les deux cas, en effet, nous avons vu, que l'enfant se trouvait sous l'empire d'une sensation toujours invariable : dans le premier cas, c'était celle que lui valaient les insultes qu'il avait à subir ; dans le second cas, c'était celle que lui donnait le sentiment de sa supériorité, — voire même de sa grandeur. Or, nous savons, déjà, que les sensations sont directement proportionnelles au logarithme de l'irritation; il s'ensuit que, pour produire de Teffet, celles-ci devront aller en augmentant d'une façon progressive. Comme conséquence forcée, nous verrons donc apparaître un état de dépression et finalement d'apathie.

Hâtons-nous d'ajouter qu'il est néanmoins plusieurs points de dissemblance entre les deux cas que nous venons de voir : nous voulons parler d'abord de l'irritation toute mécanique qui vient parfois augmenter l'effet de l'insulte chez l'enfant hébété-méchant. En second lieu, l'excitation déterminée ici par les mesures pédagogiques mises en vigueur est désagréable et occasionne même de la souffrance. L'enfant cherche donc à s'y soustraire; le fait de s'enfuir détermine même quelquefois une nouvelle excitation qui lui est

agréable. L'enfant ambitieux, au contraire, ne reçoit que des impressions qui lui sont agréables et qu'il est porté à rechercher. En troisième lieu, la cause excitante qui agit dans le premier cas est brutale ; elle agit par cela môme avec une intensité plus grande que dans le second cas. Ici, elle agit avec plus de douceur et d'une façon plus progressive. En quatrième lieu, l'impression reçue par l'ambitieux étant agréable, celui-ci cherche à la prolonger par la pensée. L'enfant hébété-méchant, au contraire, fait tous ses efforts pour oublier l'impression désagréable du châtiment qu'il a reçu : ausçi l'état de dépression ou d'apathie est-il plus prononcé et plus intense en ce qui le concerne. Il laisse également des traces plus profondes. En cinquième lieu, enfin, l'enfant hébété-méchant fait des efforts énergiques pour sortir de son état d'apathie : il le fait d'une façon brutale par moments. L'ambitieux, au contraire, ne cherche qu'à vaincre les obstacles qui s'opposent à son ambition.

Toutes ces différences réunies font que l'enfant hébété-méchant est grossier, même brutal; il est souvent paresseux. Ses actes et ses amusements sont pleins de cynisme parfois. Laborieux, au contraire, l'ambitieux a le sentiment du beau; il a de l'élégance dans sa mise comme dans tout ce qu'il fait. Loin d'être raide, son attitude est pleine de douceur.

Arrivés à leur extrême, l'expression du plaisir et celle du chagrin (le rire et les larmes) se confondent en un sens et ne peuvent plus être distinguées l'une de l'autre, nous pouvons en dire autant des deux types que nous venons de comparer. Ils peuvent se rencontrer dans l'abus de l'alcool et dans le crime. Préoccupé uniquement de son intérêt personnel, l'ambitieux aspire à conquérir l'univers tandis que l'homme hébété-méchant est animé de l'esprit de destruction. Il veut avant toute chose se venger des insultes et des souffrances qu'il a eu à subir dans le passé.

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