‹ De l'éducation de l'enfant dans la familleChapitre 5 sur 23 · DU TYPE HYPOCRITE · texte numérisé non relu

DU TYPE HYPOCRITE

Lors de son entrée à l'école, l'enfant hypocrite est affable et plein d'attentions pour tout le monde; plus tard, il ne l'est que pour ceux dont il espère obtenir quelque chose. Il se rapproche de ces derniers de plus en plus ; il cherche à leur être agréable et devine même leurs désirs. A la moindre occasion, il fait des caresses à ses professeurs et à ses maîtres d'études; il les embrasse même (les petites filles surtout). Prenant un air timide, il témoigne de son attachement pour eux. Il leur parle très volontiers du bien et cite, à tout propos, des sentences de morale qu'il a apprises par cœur. Pendant ces discours, adressés à ses maîtres en général, il a soin de les regarder bien en face. C'est surtout lorsqu'un de ses camarades a commis une faute qu'il se livre à des conversations de ce genre. Avec tout cela, il a quelquefois l'air si bon enfant, si ingénu et si franc que tout le monde s'intéresse à lui. En classe, il a une attitude tout à fait modeste ; ce n'est qu'en levant la main qu'il fait voir au maître qu'il est prêt à répondre à une question ou à résoudre un problème. Souvent mauvaises, ses réponses ne sont en général que la répétition des paroles du maître qu'il a réussi à retenir. L'enfant hypocrite apprend bien, au commencement ; il fait à perfection tout ce qu'on lui demande de faire; mais cela ne dure pas longtemps.

Il se trouve bientôt que ce charmant enfant n'est pas aimé de ses condisciples. Ce fait surprend l'instituteur, qui l'attribue d'abord aux artifices des mauvais élèves. En effet, c'est de la part de ces derniers que sont venus les premiers griefs. L'enfant hypocrite se tient de plus en plus à distance des autres élèves de sa classe, tout en restant, parfois, le favori du maître. Le voyant opprimé et persécuté, celui-ci s'attache de plus en plus à le défendre. Étant devenu ainsi plus intime avec son maître, l'enfant hypocrite lui rapporte, comme

par mégarde, certains actes de ses camarades et les fautes qu'ils ont commises. D'autres fois, il les lui raconte ouvertement.

Dans ses rapports avec ses inférieurs, les domestiques surtout, l'enfant hypocrite prend des airs importants ; il est même insolent et hâbleur. Il cherche à humilier ceux qui l'approchent et se vante constamment de sa richesse et de sa position. Il invente toutes sortes de contes. Quant aux personnes qui l'entourent, il leur reproche, à l'occasion^ la bassesse de leur naissance et leurs mauvaises qualités.

La jactance est un défaut qu'on rencontre souvent chez l'enfant hypocrite. Lorsqu'il lui arrive d'avoir des relations avec des personnes de naissance et qui jouissent d'une grande autorité, il ne manque pas de s'en vanter. L'attitude humble qu'il prend vis-à-vis de ces dernières est voisine de l'idolâtrie. Il mène souvent une espèce de journal où il marque une rencontre, un mot ou une notice de journal relative à une de ces personnes. Rien ne lui échappe à cet égard. Il imite ces personnes volontiers. Tous ces actes, qui ne sont nullement raisonnes, n'ont pas pour base un sentiment vrai. Ce n'est qu'une adoration purement aveugle. Quant à l'imitation, faite avec beaucoup de présomption, ce n'est qu'une répétition d'impressions qui sont restées chez lui à la surface.

Mettant à profit la sympathie qu'ont pour lui ses maîtres, l'enfant hypocrite trouve des prétextes pour négliger ses devoirs. Tantôt il avoue nettement qu'il n'a pas envie de travailler, et on lui tient compte de sa franchise; tantôt il se dit malade. Il exprime son chagrin d'être obligé de manquer ses classes, et il a vraiment quelquefois l'air soucieux et peiné en pareil cas.

Il invente souvent des maladies dans le but de se faire plaindre et d'obtenir ce dont il a envie. Tantôt il tousse et crache le sang, — c'est des gencives qu'il s'ingénie à tirer celui-ci ; tantôt il simule des faiblesses et même des crises de nerfs. Tel est l'ensemble de moyens auxquels cet enfant a volontiers recours (ce qu'il fait très souvent).

Deux mois avant le jour fixé pour son examen, un de ces enfants déclara à son maître d'études que sa vue avait baissé. Il se heurtait aux objets et aux personnes, et c'est lorsqu'il y avait beaucoup

de monde pour le voir que pareille chose lui arrivait surtout. Il finit par dire qu'il n'y voyait pas du tout. On le mena en consultation chez des Spécialistes qui Texaminèrent et admirent la cécité <;omme possible en pareil cas. Comme cause, ils invoquërisnt une grande faiblesse, Fanémie, etc. Ses parents furent immédiatement avertis. Gomme ces derniers connaissaient le défaut de leur enfant, ils ne furent pas sa dupe. Ils lui infligèrent une correction. Celle-ci lui fit recouvrer la vue aussitôt.

Les petits objets disparus chez des élèves se retrouvent souvent chez ce genre d'enfants^ qui sont les favoris du maître. S'ils ne cachaient avec tant de soin tout ce qui leur appartient, on dirait qu'ils n'ont pas la notion du tien et du mien. Ils l'ont pourtant; ils sont même avares dans une certaine mesure. Avides parfois, ils font souvent une collection d'objets qui leur sont absolument inutiles. Si un objet leur plaît par son éclat, sa couleur ou son goût, ils ne peuvent pas s'empêcher de le prendre. En général, il aime mieux dérober ce dont il a besoin que de le demander.

Peu à peu l'instituteur s'aperçoit que son favori n'est pas sans défauts : il l'examine, en se plaçant à un point de vue objectif, et le voit bientôt sous un tout autre jour. De son côté, l'enfant hypocrite comprend qu'il est inutile de chercher à plaire au maître ; cela suffit pour qu'il ne se soucie plus de rien. Il se montre maintenant tel qu'il est en réalité. La crainte seule d'être puni peut le forcer dorénavant à remplir les exigences du maître. Toutes les fois qu'il ne craint pas une punition, il ne les remplit pas. Il s'en tire par un meijisonge au besoin. Ajoutons qu'il ment sans qu'il y ait même nécessité de le faire, et cela avec l'air le plus candide. Soupçonné d'avoir altéré la vérité, il ne fera jamais des aveux, quand même on lui donnerait un démenti formel. La crainte seule d'un châtiment peut le forcer à s'exécuter. Il accumulera plutôt une fiction sur un autre. S'il ne peut venir à bout de persuader ses supérieurs, il se mettra à pleurer, en se plaignant de l'injustice de ceux qui l'entourent. Le mensonge est le trait le plus caractéristique de cet enfant. L'intérêt personnel étant le seul mobile de ses actions, il ne prend jamais en considération les besoins et les souffrances des autres, — les personnes qui le touchent de plus près non excep-

tées. Après avoir infligé un tourment ou une souffrance à un de ses proches, il s'endort du sommeil des justes, comme s'il n'y était pour rien. Il n'est attaché ni aux hommes ni aux choses : aussi changet-il volontiers de milieu et d'entourage. Transporté ailleurs, il redeviendra le favori et reti'ouvera les avantages qu'il vient de perdre. Si, dans son nouvel entourage, il trouve des gens bons, mous et faibles, il aura une suffisance sans pareille; il aura l'air de tout savoir et fera la leçon à ses aînés. Il exploitera ceux qui l'entourent autant qu'il lui sera possible. Bientôt il disposera d'eux sans cérémonie et deviendra leur tyran et leur maître. Il n'a ni modestie ni délicatesse. Il ne connaît que son intérêt personnel, et c'est là le seul mobile de ses actions. La seule manière de prouver son affection pour une personne est de la défendre contre toute agression venue du dehors, ou d'empêcher qu'on ne lui enlève quelque chose. L'instant d'après, pourvu que son intérêt personnel l'exige, il pourra causer à la même personne un dommage beaucoup plus grand que celui qu'il a cherché à lui épargner.

L'enfant hypocrite n'est jamais aimé de ses camarades. Seuls, les enfants hébétés-mous sont quelquefois ses partisans; il les fait aller, leur distribue généreusement ce qui leur appartient en propre et les fait travailler ou répondre pour lui. Tous les autres élèves s'unissent de corps pour persécuter ce a renard », qui cherche à s'approprier le bien d'autrui. Vantard et insolent avec les inférieurs, lâche et flatteur avec les supérieurs, tel est en résumé, l'enfant hypocrite. A force de faire des mensonges, des cancans, des calomnies et des dénonciations il est devenu un camarade impossible.

Si la discipline scolaire reste sans influence sur un pareil enfant il pourra être exclu pour cause de paresse ou de stupidité. Plus tard, nous le rencontrerons dans la société, où il se présentera sous diverses formes : tantôt c'est un philanthrope jouant le rôle d'un bienfaiteur du genre humain; tantôt, c'est une victime ou un bigot^ espèce de parasite des plus dangereux, sachant mettre à profit toute occasion lucrative. D'autres fois c'est un homme effronté et plein de suffisance et qui n'a rien de sacré. Comme il ne poursuit que son intérêt personnel il cherche avant tout de satisfaire ses instincts bestiaux.

DANS LA FAMILLE. îi

Voyons comment un pareil caractère a pu se former dans la famille et comment il a pu y prendre une forme immuable, chose qui se \oit souvent. Quelles ont été les conditions qui ont pu créer un pareil enfant? Que signifient les phénomènes que nous venons de voir et quel est le lien qui existe entre eux ?

Nous avons pu étudier dans certains cas les conditions dans lesquelles de pareils enfants se sont trouvés avant l'école, et voici quelles sont suivant nous les causes principales qui les ont rendus tels qu'ils sont : d'une part, le mensonge habituel et l'hypocrisie des parents, adonnés à un genre de vie essentiellement pratique et occupés avant tout à gagner de l'argent avec facilité. Absorbés par des calculs mesquins d'intérêt, ces parents s'occupaient peu de leurs enfants qui grandissaient ainsi à l'abandon. Nous avons constaté de plus la mauvaise influence de l'hypocrisie imposée aux enfants, sous forme de cérémonies religieuses, dont ils ne peuvent pas comprendre la portée ; l'absence totale de tout ce qui peut forcer l'enfant à être attentif et à réfléchir ou môme une tendance systématique à écarter tout ce qui peut développer chez l'enfant cette faculté ; la satisfaction des désirs de l'enfant lorsqu'il cherche à les obtenir par des caresses et des câlineries; la participation des enfants aux calculs et aux amusements de leurs aînés (jeu, débauches); l'obligation qui leur est faite d'une décence toute extérieure dans les paroles et dans les manières et cela au milieu d'un débordement absolu des mœurs, circonstance qui fait qu'il ne s'assimile que des sentences et des phrases. En résumé, lorsque, dès son berceau, un enfant est entouré par l'hypocrisie sous toutes ses formes et que rien n'éveille en lui la faculté de raisonner, son caractère deviendra celui de l'enfant hypocrite tantôt abandonné à lui-même, tantôt appelé à prendre part aux calculs et aux amusements de ses aînés, cet enfant s'habituera à aimer les uns et les autres. Plus tard, il aura recours à toute espèce de moyens pour se procurer ces délassements.

Passons aux liens qui existent entre les conditions que nous venons de voir et les attributs que présente l'enfant hypocrite, lorsqu'il entre à l'école.

Lorsqu'on observe un enfant nouveau-né on s'aperçoit facilement qu'il ne présente d'abord que des actes réflexes, aucun acte réflexe-

rationnel ne peut être constaté encore. Nous reviendrons plus tard sur cette question et nous l'examinerons en détail. Bientôt, Tenfant s'apprend à distinguer dans cette masse de mouvements réflexes ceux qui, en donnant satisfaction à ses besoins naturels, peuvent écarter les causes d'irritation qui les ont amenés. Si on observe un nouveau-né sans aucune idée préconçue, on s'aperçoit aisément qu'il ne sait pas teter au commencement. Peu à peu, il remarque qu'en le mettant en rapport avec le sein de la nourrice et le lait qui s'en v écoule une série de mouvements lui permet de faire cesser rapidement une cause d'irritation (la faim). Ses mains qui ne savaient exécuter, au début, que des mouvements désordonnés, apprennent à saisir et à retenir les objets avec lesquels elles sont souvent en rapport, — le sein de sa nourrice pendant l'acte de teter, par exemple. Ce sont là des phénomènes réflexes qui sont rationnels. Ces mouvements ont été choisis par l'enfant parce que les impressions et les irritations dont ils sont la conséquence étant plus fortes que les autres ont été perçues par le centre de l'activité consciente.

On peut dire que ces mouvements ont été choisis par expérience, après que les actes qui leur correspondent ont été répétés maintes et maintes fois.

Plus tard ces mouvements réflexes-rationnels, généralement appelés mouvements instinctifs, se produisent toujours à la suite d'une irritation ou d'une impression rapide, forte et inattendue. Lorsque l'enfant est arrivé à Tâge de parler, il se met à reproduire et à imiter en passant des phénomènes plus simples aux phénomènes plus complexes, tous les phénomènes que son ouïe et sa vue lui permettent d'observer. Nous reviendrons plus en détail sur cette question lorsque nous examinerons l'enfant dit normal. Parmi ces mouvements d'imitation l'enfant prend pour les répéter plus souvent ceux qui lui sont plus faciles, ainsi que ceux qui lui sont plus utiles. Ces derniers sont ceux qui flattent le mieux sa sensualité ; à force de répéter tous ces mouvements, il finit par se les mieux approprier. Pour peu qu'on ajoute à ces impressions habituelles, d'autres impressions plus complexes, qui lui procurent une sensation agréable, il ne pourra plus se passer de celles-là, non plus. Afin de le calmer, on sera forcé non seulement d'y revenir, mais encore de les rendre

plus fortes à chaque fois. Si vous prenez un nouveau-né dans vos bras par exemple, si vous le bercez ou bien si vous chantez d'une façon monotone pour Tendormir plus vite, il s'y habituera si bien, qu'il ne pourra plus s'endormir qu'à ce prix. Il sera fatigué (hypnotisé) plus vite, par cette monotonie du mouvement ou du son et ne s'endormira plus, sans cette irritation nouvelle. Si on ajoute du sucre au lait maternel et si on le fait boire à l'enfant, il exigera la prochaine fois l'addition de ce même agent irritateur nouveau. La faim, seule, pourra le forcer à prendre le sein.

La période d'imitation se prolonge assez longtemps chez l'enfant ; c'est à ce moment surtout que se forment les habitudes et les manières d'agir qu'il aura plus tard. S'il est abandonné à lui-même, il ne saurait résoudre toutes les questions qui se présentent en grand nombre à son esprit; il ne prend donc pas Thabitude d'examiner ces questions et de les approfondir. C'est par les larmes et les cris qu'il cherche à obtenir tout d'abord ce dont il a envie. S'il s'aperçoit que les larmes ne lui procurent qu'une sensation déplaisante et que c'est par des caresses et des flatteries qu'il arrive plus sûremenl; à ses fins, cette expérience lui profite et il change très vite de système. Si ses aînés disent une chose en face et une autre par derrière, s'ils se vantent même d'avoir atteint de cette façon quelque profit, il n'est pas étonnant qu'il se le tienne pour dit et qu'il les imite. On pense, en général, que l'enfant est trop sot pour comprendre et qu'il est facile de le tromper; il ne l'est pourtant pas assez pour n'être pas à même de comparer ce qu'il entend avec ce qu'il voit et ce qu'il touche. C'est ainsi que se forme chez lui la conception de ce qui est vrai et de ce qui ne l'est pas. Si on lui dit que sa mère n'est pas à la maison et s'il l'aperçoit par hasard au même moment, il pourra en faire autant la prochaine fois. Si quelque chose lui déplaît, il pourra déclarer, lui aussi, qu'il n'est pas à la maison. Plus on le trompe, plus le désaccord est grand, dans sa famille, entre le mot et le fait, moins il distinguera les signes du vrai. Il se mettra d'autant plus facilement à ne dire que ce qui lui est plus utile. Il importe de ne pas oublier qu'au début l'enfant n'a que des impressions qu'il reçoit par l'intermédiaire de ses sens. Il n'agit qu'en vertu de ces impressions toutes concrètes, aussi ne fait-il que

ce qui lui est agréable. Quant à ce qui lui est désagréable dans une certaine mesure, il l'évite tant qu'il peut.

On a l'habitude de cacher beaucoup de choses aux enfants. Or il peut arriver qu'un enfant s'aperçoive que ses aînés se servent d'un objet qu'on ne lui donne pas; sa curiosité est éveillée en pareil cas. Dès qu'il en trouve l'occasion il s'approprie l'objet en question; il recommence ensuite toutes les fois que cela lui est possible. S'il est pris en flagrant délit et s'il est châtié, il verra par expérience qu'il faut être plus prudent. Il le sera aussi une autre fois et s'arrangera pour n'être pas pris sur le fait. Il deviendra de plus en plus rusé. Le châtiment qu'il a subi n'a pu lui faire saisir les signes objectifs du vrai : c'est tout au plus s'il lui a fait voir que le mal c'est d'être découvert. Il en aura déduit que le bien c'est de n'être jamais pris en faute. De plus il ne se gênera pas pour user de représailles et faire du mal à quelqu'un s'il en trouve la possibilité.

Nous avons eu l'occasion de voir une mère qui s'occupait fort peu de l'éducation de ses enfants; elle en avait beaucoup. Ces pauvres êtres grandissaient à l'abandon, souffrant de la faim quelquefois et subissant toutes sortes de privations. Il arrivait d'autres fois qu'on les gorgeait de friandises et qu'on les encombrait de joujoux inutiles. Leur mère aimait surtout à s'en débarrasser en les renvoyant dans une pièce écartée ; arrivés là, ils pouvaient faire tout ce qui leur passait par l'esprit. Si quelques-uns d'entre eux faisaient trop de bruit, on les déshabillait et on les mettait au lit; puis il leur était permis de crier jusqu'au moment de s'endormir. Si ces cris duraient trop longtemps, la tête du coupable était mise sous le robinet du conduit d'eau^ et on versait de l'eau dessus hiver comme été. Ces enfants connaissaient tous les petits arrangements et tous les calculs de leur mère; ils donnaient même des conseils lorsqu'il s'agissait de se procurer quelque chose à peu de frais. Ils recevaient souvent les cadeaux qu'on apportait à leur mère et avaient même pris l'habitude de s'en faire donner. Créature froide et sans cœur, leur mère se vantait souvent, en présence de ses enfants, des richesses qu'elle pensait avoir dans l'avenir. Ses enfants, âgés de cinq à quatorze ans, présentaient le type des enfants hypocrites d'une façon très

accusée ; on aurait pu copier sur eux ce genre de type dans ses traits les plus accentués.

Si on observe de près Tenfant hypocrite et si on examine posément ses actions, on s'aperçoit que celles-ci sont le plus souvent réflexes-rationnelles. Rien ne l'arrête, rien ne le force à rentrer en lui-même se laissant diriger par le hasard. Il agit d'une façon immédiate par impulsion. S'il en trouve l'occasion, il saisit tout objet brillant, à couleurs éclatantes, qui produit une impression agréable sur son sens de la vue ou sur celui du toucher. S'il ne peut pas le prendre ouvertement, il le dérobe. Attrapé sur le fait, il rend l'objet et témoigne un chagrin très vif; il se met même à pleurer. Il reconnaît qu'il est fort mal de prendre le bien d'autrui et promet de ne plus recommencer. Il manifeste d'autant plus de chagrin et de remords qu'il sait que c'est là un moyen d'échapper à une punition. L'instant d'après il recommence, néanmoins. Dans les cas, au contraire, où il ne craint pas d'être puni, il ne fera jamais des aveux quand même il serait pris sur le fait. Il tombera de contradiction en contradiction, mais il soutiendra envers et contre tous qu'il n'est pas coupable. Au moindre soupçon il s'ofiFensera et, prenant la chose au tragique, il se posera en victime. Il prétendra qu'on l'offense par des soupçons injustes et sans fondement. Il induit ainsi à chaque instant en erreur ceux qui l'entourent, et cela sans avoir au fond de mauvaises intentions; ce qui lui manque d'une façon essentielle, c'est d'avoir une conscience nette de ses actes. Incapable de concentrer son attention ou d'analyser quoi que ce soit, il fait souvent illusion à son maître en répétant des phrases. Le sens réel d'une explication ou d'une lecture lui échappe toujours, mais il peut souvent en rendre la forme la mémoire aidant. Il se sert, en pareil cas, des mêmes expressions que celles qu'il a entendues. D'une façon générale il saisit rapidement tout ce qui est pure forme, les divers procédés de résoudre un problème, par exemple; mais pour peu qu'on lui pose la même question dans d'autres termes ou qu'on le force à raisonner sur les opérations qu'il vient de faire, il sera mis dans l'embarras le plus extrême. Un enfant de ce genre fait quelquefois plaisir au maître par une bonne réponse ; d'autres fois, au contraire, il le met au désespoir en se montrant

d'une ignorance profonde. La facilité avec laquelle il saisit tout ce qui n'est que pure forme lui permet de réussir un peu dans les arts et dans les métiers; encore ne peut-il ici, comme ailleurs, que copier ou imiter. Quant à la persévérance, elle lui fait totalement défaut. Sa faculté d'imiter est très grande; il peut très bien vous décrire, dans leurs plus menus détails, les personnes et les événements qu'il vient de voir. Lorsqu'il parle il n'approfondit jamais un phénomène; ses yeux passent d'un objet à un autre comme s'il était en quête d'impressions nouvelles. Pendant ce temps il est sûr de remarquer tout ce qui peut lui être utile.

Il est rare qull regarde son interlocuteur bien en face ; très tranchée chez lui, pendant l'enfance, cette habitude s'accentue davantage lorsqu'il a atteint l'âge mûr. C'est là un trait des plus frappants parmi ceux qui appartiennent au type hypocrite.

C'est par des qualités toutes extérieures que de pareils enfants se font surtout remarquer. Toutes ces qualités, telles que l'amour de la parure, la vantardise, prouvent qu'ils ne réfléchissent pas assez sur la portée de leurs actes et de leurs paroles. Ils se bornent à retenir d'abord et à imiter ensuite ce qui a surtout produit sur eux de l'impression. On voit ici, encore une fois, que plus un individu manque de qualités réelles, et plus il cherche à se faire valoir par des qualités purement extérieures. Tous les actes de pareilles personnes n'ont qu'un seul but, celui d'attirer sur elles, par leur extérieur, l'attention publique. Voilà pourquoi elles se mettent des toilettes éclatantes, ou se vantent de leurs relations mondaines. En se prêtant ainsi des qualités imaginaires, elles cherchent à se donner une importance plus grande.

La mémoire de l'enfant hypocrite est peu développée ; il n'a pas rhabitude d'approfondir les impressions qu'il reçoit et de se les assimiler. Il ne s'assimile que ce qui le frappe vivement ou ce que la variété des impressions qu'il reçoit lui rend plus facile à retenir. La région de lldée abstraite se trouve au delà de celle des impressions directes; elle ne peut être atteinte que par un effort persévérant de la Raison. Il s'agit avant tout d'apprendre à grouper ensemble les images concrètes semblables et à séparer celles qui sont dissemblables. C'est de cette façon qu'on parvient à s'enrichir

de connaissances. Un travail plus assidu encore de Tlntelligence nous permettra de faire l'analyse et la synthèse des connaissances que nous avons acquises et des résultats auxquels ces connaissances nous amènent. Nous entrons ainsi peu à peu dans le domaine des notions et des idées abstraites. C'est là un acte psychique très complexe que les individus qui nous occupent sont absolument incapables de faire. Comment le pourraient-ils d'ailleurs, lorsqu'ils sont incapables de concentrer leur attention même sur une impression directe !

Combien de gens ne savent voir dans une œuvre littéraire que sa forme extérieure; quant au type auquel appartiennent les différents personnages ; quant à l'idée abstraite qui domine l'œuvre, ils sont absolument impuissants à les saisir. Ils ne pourront donc pas plus tard trouver ce type ou dégager cette idée dans leurs diverses manifestations ^

Inutile de dire que lorsque l'enfant qui nous occupe sera devenu jeune homme les qualités morales lui feront absolument défaut. Il n'aura ni idéal, ni religion et ne connaîtra rien de sacré. L'éducation qu'il a reçue ne Ta d'ailleurs pas préparé à comprendre la vérité et à aimer ses semblables. Une cède qu'à la force qu'il craint, ainsi que la douleur ; il est prêt même à s'humilier devant elle. Egoïste et ne cherchant que son intérêt personnel, il n'est pas hospitalier; lorsqu'il fait l'amphitryon, c'est toujours aux dépens d'autrui, et encore commence-t-il, en pareil cas, par contenter ses propres besoins. Il n'a d'attachement pour personne; aussi est-il

1. En étudiant la vie de certains peuples, nous pouvons voir combien le formalisme dans les rites, par exemple, peut obscurcir le sens intime des choses. Ainsi les Chinois ont pour toute circonstance de la vie des prières toutes faites, dont le réalisme est frappant. L'idée abstraite fait ici absolument défaut. En voici un exemple : au moment de célébrer un mariage, on fait la prière suivante : « Telle date, de telle année et de tel mois, « le fils ou le petit-fils d'un tel se permet de faire savoir à son aïeul, un tel, qu'il vient de « se conclure dans la famille un mariage, ce rite si important pour le maintien d'une race. « Mon fils, un tel, s'est marié en noces légitimes, à telle date. Je me permets de présenter '( sa jeune femme à mes a!cux et je les supplie humblement de lui prêter une attention n favorable. Puissent-ils lui octroyer de longs jours bien heureux! puissent-ils conserver sa « maison et ses parents ! puissent-ils enfin réjouir sa vue par une postérité nombreuse ! « C'est en toute humilité que je le fais savoir à qui de droit. » Œuvres des membres de la mission russe à Pékin, Saint-Pétersbourg, 1858, t. III.

On trouvera cet exemple suffisant, sans doute.

impossible de remarquer, en lui, une nuance de chagrin, lorsqu'il quitte les siens. Il est même joyeux, s'il espère se trouver dans des conditions d'existence meilleures. De même que tout sentiment profond et sincère, le sentiment du respect d'autrui et celui du devoir lui sont étrangers. Telle est la conséquence nécessaire d'ailleurs, de tous ses défauts, que nous avons énumérés plus haut. Il ne saurait en être autrement, vu la façon dont il comprend la vérité, le bien et le mal.

L'inconstance, la versatilité et l'hypocrisie des gens qui l'entourent sont les seules circonstances qui contribuent à la formation du type hypocrite. L'enfant hypocrite n'a pas appris, de bonne heure, à se poser des entraves et à gouverner ses actes, en vertu d'un principe immuable et constant. Il ne s'est pas habitué, en même temps, à être toujours, et malgré tout, dans le vrai : aussi la vérité ne l'a-t-elle pas frappé de son empreinte. Ce qui agit sur l'enfant dès son âge le plus jeune et d'une manière plus accusée, ce qui l'influence par des exemples et non par des paroles laisse toujours sur son être conscient les traces les plus ineffaçables.

Ce qui se rattache aux impressions les plus vives et les plus profondes qu'il a reçues, ce qu'il s'est acquis par ses actes et par la réflexion surtout, forme la seule base de la règle morale d'un homme. Des livres, des mots appris par cœur, des suggestions, ne laisseront pas une trace profonde comme celle-là. Une pareille trace ne pourra être que le résultat de ce qui a été senti vivement et traduit en actes. Pendant la période d'imitation, l'enfant s'est heurté constamment à des contradictions, il n'a vu que mensonge et versatilité^ il n'a donc pas pu s'habituer à être dans le vrai. Il n'est donc pas étonnant qu'il ne sache pas comprendre la vérité et se diriger par elle dans ses réflexions et dans ses actes. Le mensonge, un éclat tout extérieur, et la vantardise, font partie de l'héritage que lui a laissé le milieu qui l'a vu grandir; c'est là la conséquence du défaut de qualités intérieures et du degré de développement intellectuel des personnes qui l'ont entouré.

Peut-on accuser cet enfant? Peut-on accuser sa mère ou les personnes dans la famille desquelles cet enfant a grandi ?

Il est clair que l'enfant n'est nullement coupable. Il peut grandir

dans des conditions données, il peut atteindre Tâge d'homme et traverser toute son existence sans jamais s'être rendu compte d'aucun de ses actes. Il y a plus, de pareilles gens sont toujours très sûrs de ce qu'ils font et très satisfaits d'eux-mêmes. C'est ainsi que se passe leur vie, qui est purement bestiale et toujours nuisible à la société. Il est certain que leur mère et les personnes qui les ont entourés n'ont pas agi d'une façon absolument consciente. On ne saurait accuser ces personnes néanmoins, pas plus qu'on ne saurait accuser un rat qui peut élever ses petits, mais qui peut aussi les dévorer. Lorsqu'on observe de plus près de pareilles mères, on s'assure que, tout superficiels, leurs rapports avec leurs enfants restent tout à fait extérieurs. Si ces personnes n'étaient pas aussi lâches, elles dormiraient paisiblement après avoir étranglé quelqu'un.

C'est un malheur en vérité, si des hommes faits, qui présentent le type hypocrite bien établi, s'occupent de l'enseignement scolaire, ou bien, s'ils se chargent d'élever des enfants. On introduit alors, dans l'œuvre sainte de l'éducation, le mensonge, la préoccupation de la forme, une impudence et une suffisance sans bornes. Nous avons souvent eu l'occasion d'observer de pareils représentants de l'école. Le mensonge était partout ; on ne songeait qu'à produire de l'eflFet à l'extérieur et à empêcher de voir combien peu les actes et les paroles étaient d'accord. Ajoutons que le type hypocrite ne sait pas trop, en général, cacher ce qu'il voudrait qu'on ignore. Voilà pourquoi les particularités, qu'on désirait voiler, perçaient malgré tout. Il suffisait d'y regarder de plus près pour les apercevoir aussitôt. De pareils individus ne présentent que des actes réflexes, imitatifs ou réflexes-rationnels. Ils n'ont jamais une pensée qui leur appartienne* Quant à des notions, on n'en trouve chez eux aucune trace. Tout ce que nous venons de dire ne se rapporte pas à l'hypocrite conscient, qui est quelquefois le synonyme du jésuite ou du diplomate. Celuici n'a rien de commun, ni avec les types scolaires, ni avec l'éducation dans la famille.

La sévérité appliquée à l'enfant hypocrite, les punitions entre autres, ne peuvent que le rendre hébété ou apathique. Si on l'exclut de Técole, on le prive de ce qui peut encore le corriger; l'école seulement, de bons camarades surtout, peuvent fournir les conditions*

nécessaires à son amendement. Plus difficile, sans aucun doute, Téducation de pareils enfants réclame de la part du pédagogue un esprit d'analyse plus considérable, plus de fofce de caractère et plus de persévérance. C'est dans des cas de ce genre que son influence est surtout nécessaire. S'il recule devant la difficulté de sa tâche, il prouve qu'il ne connaît ni ne comprend, ni son devoir, ni son état.

Voici quels sont, en résumé, les traits les plus accentués de ce que nous avons appelé l'enfant hypocrite : le mensonge sous toutes ses formes, l'incapacité de raisonner, la faculté de ne voir que le côté extérieur des choses, la vantardise, la ruse, l'absence de tout sentiment profond, aucune notion de la vérité, l'égoïsme enfin. Il ne peut agir que par imitation et ne va pas au delà de l'acte que nous avons appelé réflexe-rationnel (instinctif). Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, n'a qu'un seul but : concourir à ses appétits bestiaux.

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