DU TYPE AMBITIEUX
Dès qu'il parait à Técole, Tenfant ambitieux frappe par son extérieur. Celui-ci fait voir nettement combien cet enfant a le sentiment de sa dignité. Habillé proprement, le regard ouvert et plein d'assurance, il examine posément tout ce qui se passe autour de lui. Il ne se lance jamais inutilement en avant. Il observe attentivement le professeur et le maître d'études, et tient compte de leur moindre parole, de leur moindre geste. Lorsque Fenfant hypocrite se lance en avant, il le laisse faire ; mais lorsque personne n'est en mesure de répondre, il lève tranquillement la main. Au débuts Tenfant ambitieux frappe par sa retenue ; avant de répondre à une question, en effet, il en pose lui-même et cherche à bien comprendre ce dont il s'agit. Il exprime même volontiers des doutes sur l'exactitude de ce qui vient d'être dit. Il est tout entier à l'étude et aux explications du maître; et cependant il aime bien faire croire qu'il n'a pas besoin de se donner du mal. Il aime bien aussi montrer, dans Toccasion, qu'il sait son affaire. Tout est préparé chez lui à l'avance et calculé de même. Il travaille peu en classe, mais assidûment en cachette, pour briller ensuite devant tout le monde. II aspire avant tout à paraître un enfant hors ligne; aussi ne fera-t-il jamais rien de ce qu'il ne sache bien faire. S'il n'est pas prêt sur une question, s'il ne peut résoudre un thème, il sortira résolument du concours, parce qu'il veut avant tout se distinguer ; ce qu'il craint plus que toute autre chose, c'est d'être pris pour un simple mortel. Au début, il pose souvent des questions à ses camarades et tâche, en même temps, de montrer son savoir ; plus tard, il prend avec eux un ton protecteur et fait volontiers leurs devoirs les plus difficiles. L'insuccès, quel qu'il soit, l'afflige profondément et lui enlève pour un temps l'énergie. Il réagit cependant bientôt et cherche, de plus belle, à rivaliser avec ses camarades, alin de se distinguer encore
plus. Il ne vit que de louanges et de marques d'honneur. Lorsqu'il en a reçu, il rayonne de joie et regarde alors autour de lui d'un air triomphateur. Il se plaît, dirait-on, à contempler la faiblesse et l'ignorance de ceux qui l'entourent. Lorsqu'il discute, il tient fortement à son opinion et ne se rend pas facilement aux arguments de son adversaire. Il n'oublie jamais la moindre observation, le moindre blâme, qui l'irritent toujours outre mesure. Nous avons connu une jeune fille qui n'admettait pas qu'on lui dise qu'elle ne faisait pas bien une chose; si quelqu'un s'en avisait, c'était un torrent de pleurs et des nuits d'insomnie. Elle faisait ensuite tout son possible pour éviter celui qui l'avait offensé de la sorte. Pour peu que cette observation eût été faite d'un ton acerbe et devant témoins, on devenait son ennemi. Impossible ensuite de rétablir de bons rapports. Une offense, un châtiment, s'ils ont l'apparence d'une injustice surtout, peuvent amener un pareil enfant à cesser complètement ses études ; il tombe parfois dans l'apathie la plus complète et termine par le suicide. Singulièrement porté à la vengeance, il est toujours content si son adversaire ne réussit pas. Son but principal est de se distinguer, d'être le premier de sa classe, de primer en toute chose et de gouverner ses camarades. Voilà pourquoi ces derniers, qui l'ont aimé au commencement, s'écartent bientôt de lui. Dans les institutions de jeunes filles, de pareilles élèves sont idolâtrées quelquefois. Aimant à commander, l'enfant ambitieux organise volontiers les jeux et prend facilement le rôle d'arbitre. Ce rôle ne lui convient guère cependant, car il est injuste envers ses adversaires et envers tous ceux qui ne plient pas sous son autorité. Il s'entend fort mal avec l'enfant hypocrite ; mais^ comme il a plus de fermeté, c'est lui qui prend bientôt le dessus.
L'enfant ambitieux s'occupe volontiers de musique et de peinture, — pour peu qu'il réussisse dans ces arts, surtout. Il le fait avec d'autant plus de zèle qu'il a vu faire des ovations à des artistes.
Nous avons connu une petite fille qui savait encore être franche et qui avouait qu'elle ne s'occupait de musique que pour donner des concerts plus tard ; elle ajoutait qu'elle aimait aller à l'Opéra. Une fois là, elle applaudissait avec frénésie, s'imaginant, pendant
ce temps, que c'était elle-même qui était Tartiste. Elle était la première dans sa classe et causait volontiers des prix qu'elle espérait avoir à la sortie.
Très décidés, ces enfants et ces jeunes gens sentent très vivement. Ils s'enflamment facilement pour tout ce qui peut servir à leur gloire et à l'humiliation de leurs adversaires. Leur idéal, c'est la force et le pouvoir. En leur qualité de bons élèves, ils ont toutes sortes de faveurs, ce qui n'est pas sans influence sur leurs rapports avec leurs camarades. Lorsque les intérêts communs sont en jeu et lorsqu'ils prévoient que leur réputation n'en souffrira pas, ils aiment bien qu'on les délègue auprès des supérieurs. Ils peuvent être des héros pour peu qu'il y ait de la gloire à gagner. Doués d'une très bonne mémoire, ils appliquent bien, en général, les idées d'autrui, mais l'indépendance d'esprit leur fait totalement défaut. Toute leur activité se concentre bientôt sur un seul point; ne voyant rien au delà, ils marchent résolument vers le but qu'ils se proposent, celui de se distinguer. Plus tard, lorsque les individus appartenant à ce type auront atteint leur complet développement, de façon à présenter ce dernier dans toute sa pureté, ils ne reculeront devant aucun moyen. Ils détestent leurs concurrents et font tout pour les écarter; ils sont même prêts à les détruire. Pour plus de contraste, ils aiment à s'entourer d'enfants hébétés et même d'enfants hypocrites. Ils ne prisent pas beaucoup les enfants ordinaires et s'en servent dans l'occasion; mais lorsqu'ils en ont tiré tout ce qu'ils peuvent, ils les mettent de côté. Leurs conversations ont un côté particulier qui permet de les distinguer très nettement : ils se servent toujours d'arguments d'emprunt et aiment bien se baser sur une autorité. Ils n'ont jamais une opinion qui leur soit propre; cela ne les empêche pas de chercher à faire de l'effet par une sentence bien trouvée, qu'ils ont apprise quelque part et qu'ils lancent avec aplomb, comme s'ils l'avaient inventée eux-mêmes.
Arrivé à l'âge mûr, et devenu homme public, l'ambitieux peut être un homme de savoir, actif et ayant les apparences d'un homme capable; il a beaucoup d'aplomb, mais il manque d'originalité et de talent. C'est un bon bourgeois, sachant bien calculer, et qui a une haute opinion de son savoir-faire. Ce type a été, du reste, trop bien
étudié dans la littérature pour que nous ayons à nous y arrêter davantage.
Quelles sont les conditions qui contribuent à la formation de pareils types dans la famille?
Ces conditions sont de deux ordres : c'est Témulation qui vient en première ligne et c'est même l'influence de ce facteur qu'on trouve là où le type anabitieux se présente dans toute sa pureté. En seconde ligne, nous placerions l'habitude qu'ont certains parents de s'extasier devant les perfections de leurs enfants. Il est clair, que le type ambitieux présentera des nuances qui seront en rapport avec ces deux variétés de causes.
On trouve quelquefois dans une même famille des enfants appartenant à deux types tout à fait distincts. La raison en est toute simple : on voit souvent une mère couvrir un de ses enfants de caresses, prévenir tous ses désirs et n'être jamais lasse de l'admirer, A côté et dans la même famille nous pouvons voir un enfant dont la mère ne s'occupe presque pas, sans le persécuter toutefois; elle se borne à lui donner tout ce qui lui est absolument nécessaire. Dans un troisième enfant enfin, cette mère ne voit que de mauvaises qualités : elle s'en occupe bien, mais tout autrement que de son favori. Tantôt c'est pour le renvoyer à distance, tantôt c'est pour le faire .servir à l'amusement de son Benjamin, tantôt c'est pour lui appliquer des mesures de sévérité injustes et non motivées. Est-il étonnant que nous voyions apparaître ici trois types d'enfants absolument distincts l'un de l'autre. Le premier enfant sera un enfant ambitieux ou bien hébété-mou; le second pourra être de même un ambitieux si on se borne à l'ignorer sans le persécuter. Il le deviendra par 'émulation à force de s'entendre vanter la supériorité physique et morale du premier, devenu ambitieux, lui aussi, grâce aux louanges dont on l'accable. Ces deux types d'ambitieux se distingueront l'un de l'autre sur quelques points et voici comment : plus gâté que son frère, le favori de la mère sera moins ferme et paraîtra plus souple et doué de plus de cœur. L'autre sera un enfant calculateur et froid, à caractère ferme et conséquent avec lui-même. Il suivra avec une attention soutenue les progrès de ses camarades dans lesquels il verra des rivaux. C'est au moment de leur entrée à l'école que les différences
que nous venons de signaler seront surtout accentuées. Elles s'effaceront plus tard et les deux types se confonderont en un seul. Ce sera Tambitieux tel que Ton dépeint les poètes et pouvant aller jusqu'au « Macbeth » de Shakspeare. C'est en vantant l'extérieur d'un enfant qu'on contribue surtout à la formation du premier de ces types : aussi est-il plus fréquent dans les institutions de jeunes filles; quant au second, il se rencontre plus souvent chez les garçons.
Dans la famille, le premier de ces enfants est considéré comme une idole, un demi-dieu; c'est sur lui que se concentre toute l'attention de son entourage. On se met en extase devant lui, on l'élève aux nues et on s'attend à ce qu'il devienne un génie. Quant à l'enfant qui se développe sous l'empire de l'émulation, on dit de lui qu'il est bien doué et qu'il fera son chemin tout seul. Sa mère peut bien en être fière et s'en vanter même au besoin, mais elle n'en fait pas un dieu. Cette variété du type ambitieux peut se développer aussi bien dans une famille où il n'y a pas d'enfant-idole ; il suffit qu'on s'en soit occupé de bonne heure, et qu'on l'ait comblé d'éloges toutes les fois qu'il a réussi dans les sciences ou dans les arts. Il faut aussi qu'on l'ait cité comme exemple aux autres enfants et qu'on n'ait pas négligé de le récompenser par des cadeaux. Tout cela se fait avec plus de calme et de retenue que dans le cas de Tcnfant-idole, d'une façon plus objective, en un mot. Quant aux éloges et aux cadeaux ils sont nécessaires en ce sens que s'ils faisaient défaut l'enfant ne ferait plus aucun effort. L'enfant idolâtré peut bien également être enfant unique ; tout dépend ici de la mère : il faut que ce soit une femme passionnée et de peu de bon sens ; il faut qu'elle l'admire toutes les fois qu'il se manifeste au point de vue physique et moral; il faut qu'on tombe en extase devant lui et devant ses actes. Le type ambitieux se développe surtout d'une façon accusée lorsqu'un enfant se trouve dans des conditions de fortune peu favorables. S'il a eu à lutter avec la pauvreté, s'il a souffert des privations, mais cela dans une mesure à ne pas perdre toute énergie, il pourra être possédé du désir de sortir de son milieu. Il cherchera coûte que coûte à se distinguer afin d'avoir, plus tard, du bien-être et des distinctions.
Cherchons maintenant comment les conditions énumérées plus
haut ont pu faire que cet enfant présente, lors de son entrée à Fécole, le type ambitieux dans ses traits les plus accusés.
Nous avons déjà vu que ces conditions peuvent présenter des nuances quelque peu variées : il est cependant un côté général qu'on est sûr de trouver en pareil cas : stimulé soit par l'émulation, soit par des louanges ou des cadeaux, cet enfant éprouve des sensations qui l'excitent puissamment au travail. Ce sont ces sensations qui jouent un rôle capital dans la formation du type qui nous occupe. Afin de mieux comprendre l'enfant, songeons à ce qui se passe dans l'âme d'un adulte lorsqu'il a réussi dans une entreprise qui le mettra au-dessus de ses pareils, ou bien lorsqu'il goûte dans son imagination les fruits d'un succès dont il est sûr à l'avance.
Pour peu que les circonstances dans lesquelles se trouve un enfant favorisent le développement de sensations de ce genre, elles iront en croissant de plus en plus et finiront par devenir absorbantes. Quel que soit le stimulant qui ait été en cause, l'enfant ambitieux s'est mis à étudier de bonne heure ; il a appris par cœur des vers et des fables dont il ne comprend pas en général la portée.
Les louanges qui lui sont prodiguées quand il récite ce qu'il a appris l'encouragent à travailler pertinemment, dans le même sens. Préoccupé avant tout de briller, il retient tant de choses par cœur qu'il n'a pas le temps de creuser ce qu'il a appris et de se l'assimiler. Non content bientôt d'étonner par son savoir, il veut encore persuader qu'il a énormément de facilité et qu'il apprend sans aucun effort. Il prend donc l'habitude d'étudier en cachette. Toutes les fois, au contraire^ qu'il y a quelqu'un pour le voir il fait semblant de flâner. A mesure qu'il a réussi dans ses études, il est convaincu de plus en plus de sa supériorité : aussi prend-il avec ses camarades un ton protecteur, important même. En apprenant beaucoup par cœur, l'enfant ambitieux ne développe que la mémoire; il n'a pas le temps de réfléchir sur ce qu'il a appris et de le raisonner. Il écoute avec une attention soutenue les leçons du professeur et les instructions du maître d'étude tâchant de retenir chaque mot. Il ne prend pas l'habitude de mettre en œuvre ce qu'on lui enseigne ; mais il se borne à prejidre les formes pour ainsi dire extérieures des personnes dont il reconnaît l'autorité. Il copie leur manière d'être et imite autant
que possible le jeu de leur physionomie. Pour peu que son père ou son maître ait Fair grave et inabordable, il saura bientôt le devenir dans une mesure exagérée même.
Nous avons le regret de dire qu'il n'existe pas encore un traité de pédagogie reposant sur des données scientifiques. Il y a bien une histoire de la pédagogie, mais il n'y a même pas un traité de pédagogie fondée sur Tempirisme. Nulle part nous ne voyons examiner l'influence sur les enfants des différentes mesures usitées à l'école. L'influence notamment de la distribution des prix et des punitions n'a pas été suffisamment examinée jusqu'ici. Il est un pays, la France, où le système d'éducation admis dans les écoles, est principalement fondé sur l'émulation ; or, l'ambition est certes, ici, le trait national par excellence. Si on se place au point de vue de la psychologie et de la physiologie, le système des punitions et de l'encouragement doit être absolument banni de l'école; ce système est directement opposé au but que doit se proposer l'école. Les louanges, les notes, les prix, toutes les marques de distinction, en un mot, habituent l'enfant à se diriger par des mobiles d'égoïsme ; or le but de l'éducation nous paraît diamétralement opposé à celui-là. Il s'agit en effet avant tout d'habituer l'enfant à la pensée abstraite. Ce n'est qu'alors qu'il pourra se créer un idéal et aspirer plus tard à servir cet idéal. De plus, toutes les fois qu'on se sert d'un stimulant artificiel on est forcé de le rendre de plus en plus fort; voilà pourquoi les louanges devront être remplacées par de bonnes notes et celles-ci par des prix. Ces derniers eux-mêmes, tout en étant variés devront aller crescendo; autrement, l'enfant Baissera comme activité. Il deviendra de plus en plus mou et apathique; il sera aussi moins impressionnable. Au lieu de devenir plus actif et impressionnable, de se perfectionner, en un mot, son activité baissera. Afin de le sortir de son apathie et de le forcer à remplir ses devoirs, il faudra l'exciter continuellement d'une façon artificielle. Nous considérons que les louanges et les punitions doivent être absolument bannies de l'école comme de la famille ; l'enfant ne doit entendre que des paroles simples, franches et vraies. Dès sa naissance l'enfant s'habitue en général à des excitations artificielles et superflues, qui font baisser son impressionnabilité et rendent son développement anormal. On porte l'enfant dans ses bras.
on le berce, on l'endort par un chant monotone. D'autre part, on l'embrasse, on imite en jouant les divers sons qu'il émet. Nous voyons dans tout cela des irritations artificielles. Plus tard, on lui donne des sucreries, des épices, souvent même du vin et de la bière; on l'habille avec luxe et on le mène dans toutes sortes de spectacles publics. On organise même des bals d'enfants où on mène des enfants habillés d'une façon somptueuse, on les habitue ainsi au luxe. Lorsque le moment de se mettre à l'étude est venu, un pareil enfant se montre mou, apathique et paresseux. Afin de l'encourager au travail, on est forcé d'avoir recours à une excitation artificielle^ sous forme de louanges, de cadeaux et de prix. Rendu apathique par les conditions que nous venons de voir, l'enfant devenu jeune homme éprouvera le besoin de changer fréquemment d'impressions ; la boutique du confiseur aura été l'avant-coureur de la buvette; viendra ensuite la bombance. Les louanges et les prix auront ouvert le chemin au sport, au jeu, etc. Le jeune homme se meurt d'ennui et ne sait comment se débarrasser de ce sentiment qui l'opprime. Tous les amusements qui parlent à ses sens, la chasse par exemple, sont alors les bienvenus. En peut-il être autrement lorsque la vie de l'intelligence lui est absolument étrangère ? Il ne connaît pas les délices de la pensée et ne songe nullement à son développement intellectuel. On reproche quelquefois à un jeune homme sa rudesse et sa corruption; or, lorsqu'on songe aux causes qui ont influencé son développement, on voit que ce sont les circonstances dans lesquelles il s'est trouvé qui l'ont rendu ce qu'il est. On a tué en lui ce qu'il pouvait avoir d'idéal^ on ne s'est attaché à développer chez lui que les instincts bestiaux.
Il va sans dire, qu'une mère ou un professeur intelligents et réfléchis ne pousseront pas un enfant à apprendre tout par cœur; ils n'auront pas, non plus, recours pour le faire travailler à des moyens artificiels, tels que les louanges, les cadeaux et les signes de distinction. Si au lieu d'avoir autour de lui des gens intelligents et raisonnables, cet enfant n'a vu que des gens présomptueux, bouffis d'orgueil, altiers et affectés, il les imitera dans leur manière d'être. On trouve dans les professions libérales un grand nombre de gens qui savent beaucoup mais qui n'entendent pas ce qu'ils savent. Ils
ont fait leur chemin grâce à leur savoir. Un travail assidu leur a permis de développer leur mémoire et ils ont pris, en même temps, une manière d'être de convention, une certaine prestance. Ils ne marchent pas, ils ne regardent pas et ne parlent pas comme de simples mortels. Tous leurs actes et tous leurs discours tentent à prouver leur supériorité. Le type du savant et du professeur, imité chez nous de T Allemagne, est tellement caractéristique, qu'on le reconnaît à première vue. Un officier qui vient d'être nommé, un jeune savant qui vient d'être fait professeur, un employé qui a été monté en grade [tchinn) se trouve mal à l'aise. Il se gonfle et cherche à se donner de l'importance. Il se passe quelque temps avant qu'il ait pris le port et les manières qui correspondent à sa nouvelle position. Nous voyons ici encore une fois la confirmation de la règle que nous avons posé ailleurs, à savoir : « que toute impression et toute irritation venue du dehors se traduit par une contraction musculaire ou par un travail de la pensée. » Il s'ensuit que moins un homme vit par l'intelligence, moins il sent profondément et plus il manifestera ses sensations à l'extérieur, par le jeu de la physionomie, par exemple.
Ce qu'on observe chez l'homme fait peut être constaté chez l'enfant en général, car celui-ci cherche toujours à imiter ses aines.
Ce n'est que grâce à une excitation graduelle et successive de l'activité intellectuelle que les voies qui conduisent aux centres correspondants peuvent être frayées. C'est là le seul moyen de développer en soi la faculté de raisonner. Ce n'est que par des efforts constants, dirigés dans cette voie, qu'on devient capable de digérer les impressions, les sensations et les idées. Ce n'est qu'alors que l'activité purement imitative des facultés d'un ordre inférieur cédera la place à l'activité indépendante et créatrice de l'intelligence. Lorsqu'il nous vient le sentiment de notre supériorité, il suffit que nous l'analysions et que nous le raisonnions pour voir combien il est subjectif el mensonger. Nous verrons, pour la plupart du temps, que' nos mérites sont au-dessous des honneurs qu'ils nous valent. Nous serons portés ainsi à réagir contre l'orgueil. A mesure que le travail intellectuel motivé par les impressions et les sensations devient plus intense, l'homme est moins porté à l'imitation ; ses actes n'en seront
que plus indépendants, plus justes et plus vrais. Leur forme extérieure deviendra simple en proportion. Il est positif que le pédagogue qui a le plus l'air d'un sage et qui affecte le plus la gravité est, précisément, celui qui sait le moins son métier. Ne sachant rien de la nature réelle de l'enfant, il se dirige tout simplement par le précepte qui dit : « Sois vigilant et frappe sans merci. » Ceux des enfants qui ont pour habitude de surveiller attentivement les actes du maître et de les imiter rapidement et sans réflexion prennent comme lui le port grave et aflFecté.
Un enfant qui est habitué à raisonner ne se laissera pas aller au sentiment d'orgueil, à moins que déjà celui-ci n'ait atteint des proportions si grandes qu'il ne puisse plus être dominé. Remarquons, cependant, que le système des louanges aura eu dans ce dernier cas une influence toute négative, pour ainsi dire : l'enfant repousse les honneurs ; il s'enfuit et se cache pour s'y soustraire. En résumé, tout ce qui frappe dans l'enfant ambitieux est de pure imitation ; sa propreté et son esprit d'ordre peuvent s'expliquer de la même façon. D'autres fois, ces qualités proviennent du désir d'être remarqué, de préférence aux autres enfants, et de recevoir, de la part des supérieurs, des louanges et des cadeaux.
Qu'on place l'enfant ambitieux dans des conditions absolument analogues à celles des autres enfants, qu'on ne lui prodigue ni louanges, ni cadeaux, qu'on ne lui donne pas des prix, et il deviendra immédiatement indolent, malpropre et apathique. Ce que nous venons de dire sur le sentiment de supériorité ou de grandeur se rapporte à tous les autres sentiments qui se développent dans les mêmes circonstances. Une autre cause de l'apathie, qui s'observe chez les enfants, ce sont les impressions trop vives et trop variés, reçues de trop bonne heure, tel est le cas des enfants qu'on a promenés d'un pays dans un autre. Nous avons constaté encore — chez les petites filles surtout — l'influence de toilettes trop nombreuses, à couleurs éclatantes et bigarrées. On emmène ces enfants au bal et au théâtre; on organise, même à leur intention, des spectacles bruyants. On les entoure de luxe, on les gorge de friandises et de liqueurs. On multiplie les impressions et on développe d'une façon artificielle toutes sortes de sensations, en un mot. Or, il importe de savoir que
lorsqu'une même sensation est souvent répétée, elle ne saurait produire de l'effet qu'à condition d'être de plus en plus intense. En d'autres termes : « si l'on veut que la sensation croisse dans unepro- « portion arithmétique^ l'irritation devra croître dans une proportion « géométrique » ou bien « une sensation est directement proportion- « nelle au logarithme de l'irritation correspondante^. » Il en résulte que lorsqu'une cause excitante a déterminé aujourd'hui une sensation d'une intensité donnée, cette même cause ne pourra donner lieu, demain, qu'à une sensation plus faible. Afin d'obtenir, en pareil cas, un même effet, il faudra avoir recours, chaque fois, à une excitation plus fbrte. Cette excitation, de plus en plus forte, est agréable à l'homme, mais elle risque de se transformer en passion. Elle peut enfin devenir si bien dominante, qu'elle tiendra sous son empire l'être tout entier. En conséquence, toutes les aspirations de l'individu seront dirigées vers la recherche des excitants qui peuvent lui donner la satisfaction de ce besoin, devenu impérieux. Si l'on berce un enfant pour l'endormir plus vite, par exemple, il s'y habitue tellement qu'il ne peut plus s'endormir qu'à ce prix. Plus tard, on pourra être obligé de le prendre dans ses bras et de le faire sauter plus haut. Nous avons connu une dame qui avait une habitude très répandue dans la Russie de l'ancien régime : elle ne pouvait s'endormir que lorsque des servantes lui chatouillaient les talons. Il fallut bientôt avoir recours à une excitation plus intense; on augmenta donc peu à peu la surface du corps qu'on irritait et on passa du chatouillement à des frictions. Cette dame finit par prendre à son service deux robustes paysans qu'elle faisait bien nourrir. L'unique emploi de ces derniers était de frotter madame, à tour de bras, avec des brosses bien rudes. Le besoin de ce genre de sensation devint à la longue de plus en plus intense ; l'excitation qui était à même de les donner ayant grandi, le tout dans des proportions démesurées, la malheureuse n'eut plus un instant de repos. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'accomplir un acte physiologique, elle avait besoin d'excitants anormaux.
Nous avons connu encore une petite fille de neuf ans que ses
1. Wundt. Grundzûge der physiologischen Psychologie* Leipzi^r, 1887, p. 356 et 383.
4â DE L'ÉDUCATION DE L'ENFANT
parents idolâtraient ; ils avaient parcouru avec elle les principaux pays de l'Europe. On l'avait promené dans les musées, dans les bals» et dans les théâtres. Elle déclamait des vers qu'elle était senséeimproviser et son père, qui l'admirait beaucoup, prenait des notes pendant ce temps. De plus, elle avait pris part à des tableaux vivants et à des féeries. Il arriva que pour fêter son jour de naissance on illumina avec splendeur la maison de campagne où elle habitait avec ses parents. Debout sur le balcon, et habillée d'une façon fantastique, cette petite fille improvisa des vers qu'elle déclama en présence de tout le village. En un mot, les parents avaient tout fait, ce jour-là, pour amuser leur idole ; or, se tournant vers sa mère, la petite fille s'écria d'une voix plaintive : « Dieu que je m'ennuie! » Une fois placée à l'école elle s'enfuyait souvent de la classe au milieu de la leçon ; elle déclarait, les larmes aux yeux, qu'elle ne pouvait pas faire comme les autres. c( Je n'irai en classe, ajoutait-elle, que lorsque je saurai faire tous les devoirs qu'on y fait. » Elle était incapable d'écrire plusieurs mots de suite ; dès le second, ou le troisième mot, elle faisait des tirets, ou bien elle traçait une ligne onduleuse. Il lui était impossible de se concentrer sur une occupation quelle qu'elle fût. Cette malheureuse enfant avait souvent des hallucinations.
Dans un autre cas, une mère très passionnée aimait tellement ses enfants qu'elle était jalouse de tout le monde, même de leur père. Son fils savait si mal réagir contre ses sensations qu'il devint tout à fait incapable au travail. Il lui était impossible de se concentrer et il avait des hallucinations. Il ne pouvait se décider à boire et à manger ailleurs que chez lui, parce que le besoin d'excréter était fréquent et il ne savait nullement y résister. L'examen le plus circonstancié des organes correspondants ne donna, néanmoins, aucun résultat. Il ne savait se maîtriser en rien. Il s'imposait quelquefois un travail physique accablant, dans l'espoir que la fatigue le débarrasserait de ces sensations oppressives. Ajoutons qu'il s'imaginait mieux que personne juger une œuvre d'art en connaissance de cause.
Nous avons eu encore l'occasion d'observer deux enfants dont l'éducation avait été faite en pays étrangers. Or, à l'étranger, en
France principalement*, on cherche avant tout à déterminer chez Fenfant des sensations. On l'introduit, à cet effet, dans un monde poétique de fantaisie. L'étude de Thistoire consiste en Tadmiration de faits héroïques, commis par des personnes qui courbent tout le monde sous leur joug. Dans les œuvres littéraires qu'on donne aux jeunes filles, nous trouvons aussi l'apothéose de l'intelligence et de la passion. L'enfant, la petite fille surtout, est tellement bourrée d'idées relatives aux usages, aux cérémonies et aux convenances, que les moyens énergiques auxquels on a recours n'ont que peu de prise sur elle. C'est tout au plus si une tendance aux rêveries et au romanesque se développe en elle. De pareilles écoles agissent d'une façon plus énergique, nécessairement, sur des enfants impressionnables. C'est ce qui arriva dans notre cas. Lorsqu'elles revinrent en Russie, il se trouva qu'une de ces petites filles admirait passionnément César et Napoléon, ce dernier surtout. Sa chambre était ornée de portraits et de bustes couronnés d'immortelles qui représentaient Napoléon. Elle ne permettait pas qu'en parlant de ces deux personnages historiques on dît un mot qui ne fût une louange. Voltaire, Diderot et Shakspeare étaient ses auteurs favoris, les seuls qu'elle reconnût. Gogol, à l'entendre, n'était qu'un écrivain grossier, cynique et détestable. Une bergère dont elle fit connaissance, dans un village, la surprit par son défaut de sentiment poétique et par le peu d'intérêt qu'elle avait pour son métier. Elle lui conseilla de changer plutôt d'état. Elle ne rêvait que de gloire et de succès obtenus sur la scène ou sur quelque autre arène. Ce but n'ayant pas été atteint, et quelques revers ayant été éprouvés, elle termina par le suicide. Sa sœur, qui vit encore, ne pense qu'à elle-même ; elle rêve, les larmes aux yeux, des succès qui la feront couvrir d'applaudissements et qui la rendront célèbre dans tout l'univers. Cette fantasmagorie dégénère parfois en de véritables hallucinations.
Dans tous les cas que nous venons de voir, une sensation est' devenue dominante; elle l'est à un tel point, que toutes les forces
I. Nous voulons parler ici de la France cléricale et des couvents. Nous faisons certainement une exception pour les lycées à Tusage des jeunes filles, qui ont été créés dans ces dernières années.
de l'être tendent vers le but d'amener cette sensation. Lorsque l'excitant supplémentaire dont on a pris l'habitude fait défaut, nous voyons languir toutes les fonctions de l'organisme ; l'homme devient apathique et incapable de travailler. La jeune fille dont nous venons de parler, par exemple, et qui a terminé par le suicide, faisait un jour une traduction. Elle était distraite pendant ce temps, au point de ne pouvoir pas concentrer son attention ; sa tâche n'avançait donc pas. On lui exprima son étonnement de ce qu'elle se gouvernait si mal et ne pouvait faire une chose qui lui était facile. Piquée au jeu, elle répondit que tout irait bien, aussitôt. En eflFet, dès qu'elle eut couvert la lampe d'un abat-jour rouge, ce qui éclaira la chambre d'une lumière rouge vif, son travail marcha. Ce qui avait manqué au commencement à cette jeune fille, c'était donc un excitant plus énergique, circonstance qu'elle expliquait par sa nature passionnée. Elle ajoutait qu'elle avait l'habitude de s'entourer d'objets à couleurs vives ou d'objets brillants toutes les fois qu'elle voulait travailler.
L'étude de l'histoire nous permet de constater des faits analogues chez certains peuples. Lorsque les richesses accumulées dans l'empire romain eurent amené dans ce pays un luxe effréné, on vit apparaître des aventuriers qui cherchèrent à grouper autour d'eux le plus de citoyens possible. Afin de sortir ces derniers de leur apathie et les faire servir à leur ambition, il leur fallut avoir recours à des excitants, sous formes de jeux. C'est ainsi que furent élevés des édifices grandioses, où l'on donnait les spectacles les plus étonnants, appelés à agir sur les sens. De simples jeux militaires firent assez d'effet, au commencement ; plus tard, on dut chercher des excitants plus énergiques : aussi les jeux furent-ils transformés en de véritables massacres qui coûtèrent la vie à des milliers d'hommes. On se mit ensuite à détruire des animaux. On amenait de diverses parties de l'univers des centaines de lions, d'éléphants, de tigres, d'ours et de loups. On les lançait les uns contre les autres ou bien on les lançait sur des hommes, tout cela pour faire plaisir au spectateur. Auguste rassembla à cet effet, trente-six crocodiles dans le Cireus Flaminiiis; Caligula rassemblait jusqu'à quatre cents lions et autant d'autres bêtes féroces. On avait l'habitude d'amener dans le
cirque ceux qui étaient condamnés à combattre les bétes féroces {ad besticis damnati). L'expression christianos ad leones devint courante. Ce n'était pas assez encore : on fit venir des gladiateurs auxquels on enseignait avant tout, Tart de mourir avec grâce. Ces carnages publics étaient offerts au peuple romain dans le but de se concilier ses grâces {munera ghdiatoria.) Ce peuple fut bientôt plongé dans une apathie telle, qu'il fallait des spectacles monstrueux pour l'en sortir. 11 les attendait avec impatience et exigeait qu'on lui donnât du pain et des spectacles {panem et circenses). Ceci se passait pendant l'époque qui a précédé immédiatement la chute de l'empire romain.
Parmi les enfants de huit à neuf ans qu'on amène à l'école, il y en a déjà qui présentent le type ambitieux nettement accusé. Si un enfant a souffert dans son jeune âge de la pauvreté, s'il a eu à lutter avec des circonstances défavorables, s'il a éprouvé des échecs, son sentiment sera porté, l'émulation aidant, à se concentrer sur un seul point : un désir intense de s'élever et de prouver sa supériorité. L'ambitieux qui se développera en pareil cas, sera en même temps un égoïste froid, calculateur et plein d'assurance. Il cherchera, avant tout, à satisfaire son sentiment d'orgueil, qui deviendra bientôt une passion et qui pourra même dégénérer en une manie de grandeur. Si, au contraire, l'enfant a été entouré de bonne heure par l'affection, s'il n'a eu que des encouragements et des louanges, il sera lui-môme plus bienveillant et témoignera plus d'attention et d'intérêt à ceux qui l'entourent. Peu à peu, cependant, le sentiment de sa supériorité vient l'envahir de plus en plus ; il devient égoïste et froid. En résumé, le premier de ces enfants sera plus pénétré du sentiment de sa force et de sa supériorité que le second, parce que les obstacles semés sur sa route l'ont forcé à se concentrer davantage. Voilà pourquoi le sentiment d'orgueil prédomine chez lui sur tous les autres.
Lorsque l'enfant sera devenu jeune homme, d'autres sentiments peuvent se développer en lui et Tabsorber complètement; ne sachant plus les maîtriser il s'y adonnera avec passion. Ce pourront être : les appétits sexuels, passés à l'état de vice ou d'excès; l'abus des narcotiques sous forme de tabac ou d'alcool ; les excès de table et la gour-
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mandise, etc. Dévenues chez lui des passions, ces sensations Tempèchent de s'occuper avec discernement de son travail. Il est devenu l'esclave de ses sens et il est fermé à tout intérêt social. La physiologie du système nei^veux nous apprend qu'une sensation douloureuse due à l'excitation du bout périphérique d'un nerf peut être abolie par une excitation plus forte du bout périphérique d'un autre rameau du même tronc. Lorsque l'on a mal à une dent de la mâchoire inférieure, par exemple, il suffit quelquefois d'exciter la peau de la région temporale correspondante pour que le mal de dents disparaisse immédiatement. Il s'ensuivrait que l'excitation exagérée du rameau d'un nerf fait baisser la conductibilité des autres rameaux du même nerf. Remarquons que si l'irritation produite par un sinapisme a suffi aujourd'hui il faudra avoir recours demain à un excitant plus fort pour avoir le même effet. On peut arriver ainsi, peu à peu, à l'usage du fer vif. Si nous généralisons et si nous appliquons ce que nous venons de dire à toutes les autres sensations, nous observons les mêmes phénomènes. Ces derniers doivent appeler toute l'attention du pédagogue qui fera bien de les approfondir en se plaçant à un point de vue objectif autant que possible. Nous serons forcé d'y revenir souvent. Nous tâcherons, par la même occasion, de faire voir qu'on tombe dans une erreur capitale en confondant la « sensualité » avec « l'impressionnabilité ». Cette dernière est la faculté de sentir fortement (comme qualité .et comme quantité) les impressions venues du dehors et de les élaborer en les rendant ainsi subjectives. C'est là une faculté précieuse. Faute de saisir cette distinction, on risque de développer la sensualité aux dépens de l'impressionnabilité.
Nous avons dit plus haut, que l'enfant ambitieux met beaucoup de persistance et de soin à apprendre par cœur ce qui lui est enseigné. Il cherche ensuite à briller devant ses camarades, par les connaissances acquises de cette façon. Sa mémoire se développe grâce à l'accumulation rapide de connaissances qu'il s'assimile. La faculté de raisonner se développe également chez lui ; elle le fait surtout lorsqu'on exige de lui qu'il donne des réponses sans hésiter et qu'il résolve rapidement des problèmes. Après avoir retenu des représentations et des pensées, l'enfant les transmet telles qu'il les
a reçues. Les mouvements et les actes qu'il accomplit en pareil cas ne sont que la reproduction exacte de ces représentations. Les représentations dues à des excitations persistantes souvent répétées et énergiques, donnent lieu dans le centre conscient de l'homme à des images et à des pensées. (Celles-ci peuvent être retenues dans la mémoire, ou se produire sous forme de désirs ou de volitions. Les actes qu'on observe en pareil cas sont des actes raisonnes. Les sensations provoquées par différentes impressions peuvent être agréables (plaisirs) ou désagréables (souffrance). Il en résulte, qu'un homme qui aura pris l'habitude d'agir conformément h ses sensations jugera des diverses impressions à un point de vue tout à fait subjectif. Il les divisera en celles qui lui sont agréables et en celles qui lui sont désagréables. Il agira ensuite en conséquence. « Nous voulons, cela îious plaît, si la chose nous paraît agréable», et vice versa. Ce même critérium servira à l'enfant ambitieux pour distinguer le bien du mal ; ce qui lui est agréable et lui plaît, — ce sera le bien, ce qui lui est désagréable et lui déplaît, — ce sera le mal, au contraire. Il est facile de vérifier ce que nous venons de dire en étudiant l'enfant ambitieux, au moment où il entre à l'école. Des types aussi tranchés s'observent aussi parmi les jeunes gens qui ont déjà quitté l'école. Tout ce qu'ils savent a été appris par cœur ; rien n'a été vérifié et rien n'a été assimilé. S'il s'agit de faire l'application de leurs connaissances ils ne sauraient le faire autrement que d'après un procédé qui leur aura été montré à l'avance. L'enfant ambitieux apprend avec soin, par cœur, des vers, des fables, des préceptes de morale, des noms et des dates; tout cela est là tout prêt dans sa mémoire et peut être exhibé à l'occasion.
L'influence des habitudes prises dans le jeune âge est si grande qu'il est très difficile de s'en défaire plus tard; un adulte même n'y parvient pas quelquefois. C'est la mémoire qui se développe surtout par des exercices persistants faits dans cette voie; c'est ainsi qu'on peut apprendre des formules, des discours tout entiers, des préceptes de morale et des systèmes de philosophie. On s'imagine souvent qu'on a inculqué à un enfant le sentiment du beau parce qu'il déclame des vers en faisant les intonations voulues et en renforçant l'impression par des gestes. appropriés. Tout cela est imité pour la
plupart du temps. L'enfant ne comprend, en général, ni les images ni ridée mère de Fœuvre; il saisit encore moins le lien causal des phénomènes qu'il décrit. « Nous avons eu Toccasion de discuter avec a un chimiste, dit Lewis ^, et nous n'avons pas réussi à lui prouver « que la loi qui affirme que tout effet a sa cause est une loi uni- « verselle. Il considérait que c'était là une chose qui n'était nuUea ment prouvée, et il était tout prêt à admettre qu'il en était tout a autrement dans la lune. Nous pensons que ce chimiste avait une « manière si étrange de raisonner parce qu'il n'avait jamais lu un « seul traité de métaphysique; la faculté de penser était d'ailleurs « très peu développée chez lui. » Ce fait ne nous étonne pas, mais nous lui donnons une explication toute différente : ce qui manquait probablement à ce chimiste ce n'était pas la lecture de traités de métaphysique, mais l'habitude de réfléchir et de raisonner sur les données scientifiques qu'il s'assimilait. C'est là une chose qui arrive à beaucoup de savants. Un homme peut avoir mis beaucoup de persistance à acquérir un vaste savoir; il peut même exposer ce qu'il sait avec beaucoup d'éloquence sans toutefois en avoir l'entendement. Quant à en faire l'application, c'est autre chose. La manière de discuter d'un pareil savant est très caractéristique : en combattant l'opinion de son adversaire, il ne soumet pas sa pensée à une analyse logique et n'en fait pas la synthèse. Il se borne à citer des autorités et étonne par la quantité de paroles et de pensées venant d'autrui qu'il se rappelle. Toutes les idées qu'il énonce ont été apprises quelque part; il n'a su se créer ni un principe,' ni un idéal. Il considère que le but justifie les moyens, et c'est sur cette règle qu'il se dirige presque toujours. Il ne s'arrêtera devant rien pour satisfaire le sentiment qui prédomine en lui pour l'instant. Un individu de ce genre pourra faire une bonne compilation ou bien un compte rendu ; quant à faire une œuvre de critique indépendante, c'est audessus de ces moyens. Il ne saurait créer ^ et le génie qu'on lui a supposé ne se manifestera jamais. Les actes qui se passent en lui ne sont, en réalité, que des actes réflexes-rationnels complexes. Ce sont là des gens qui ne peuvent que compromettre la science, parce
1. Lewis. Hialoire de la Philosophie. Trad. russe. Saint-Pétersbourg, 1865, p. 690.
qu'ils laissent croire que n'étant pas d'accord avec la pratique, la théorie ne saurait servir de base à cette dernière.
L'habitude d'apprendre par cœur les leçons afin de briller ne développe que la mémoire qui devient, en pareil cas, très vaste. On voit fréquemment aujourd'hui des jeunes gens qui ont terminé leurs études et dont la mémoire est vraiment étonnante ; ils savent tout, ils parlent de tout avec une assurance remarquable; il n'est pas une question qui les embarrasse. Il suffit d'y regarder de plus près, néanmoins, pour voir qu'ils n'ont pas la moindre originalité. Ils sont, d'autre part, absolument incapables de vérifier par eux-mêmes des faits, et lorsqu'ils ont à faire la chose la plus simple, ils se trouvent à court. Ils n'ont aucune indépendance réelle d'esprit; tout ce qu'ils essayent de faire en fait d'analyse ou de critique est donc absolument dénué d'originalité. Cela ne les empêche pas de trancher toute question avec des phrases toutes prêtes qu'ils répètent avec un aplomb imperturbable, voire même avec effronterie ! Comme leur mémoire retient facilement tout ce qu'ils ont appris, ils ne voient de difficulté nulle part; ils croient pouvoir tout faire et ne reculent devant rien, — en paroles, du moins. — Très peu développés moialement, ils ont une excuse toute prête pour toute mauvaise action. Si on les offense ou si on les insulte, ils ont recours à la force brutale. N'ayant aucune idée des agréments du travail de la pensée, ils ne recherchent que les plaisirs sensuels. La faculté de l'abstraction n'existe pas du tout chez eux; aussi ne sont-ils pas préparés à une activité intellectuelle indépendante. Singulièrement bornés d'esprit, ils sont absolument dénués de puissance créatrice. Comme ils n'ont pas d'idéal, ils n'ont rien de sacré; l'égoïsme le plus étroit, le manque de caractère, l'efiFronterie, la grossièreté, la débauche, tels sont les traits les plus caractéristiques qu'ils présentent. Ajoutons que lorsqu'ils sont en présence d'un travail qui demande l'application d'autres procédés que ceux dont ils ont l'habitude, les bras leur tombent absolument. Ils sont pires que des enfants. L'école les a habitués à apprendre par cœur des choses toutes prêtes; aussi sont-ils incapables d'un travail intellectuel ou physique quelque peu complexe. L'harmonie des fonctions de leur organisme est si bien annulée qu'ils n'ont plus que des besoins animaux ; l'être hu-
main n'existe plus en eux. On croit, en général, que les ambitieux ne manquent pas d'idées abstraites et qu'ils ont du raffinement dans ce qu'ils font; tout cela n'est que de l'apparence. Une grande mémoire, qu'ils ont surtout développée, leur a permis de s'assimiler les formes extérieures de la pensée abstraite; ils ont retenu quelques sages préceptes et ils savent imiter des actes qui ont de la distinction. On ne saurait voir ici, cependant, le résultat de leur propre réflexion et de leur propre savoir-faire. La pensée abstraite se forme de représentations claires qu'on doit raisonner avec logique et esprit de suite. On ne doit les accepter qu'après les avoir examinées dans tous les sens. Quelque vaste que soit le savoir accumulé, il ne donnera lieu à des idées générales que si les parties qui le composent ont été rigoureusement analysées et vérifiées de toutes parts. C'est ce que nous avons souvent eu l'occasion de voir chez des jeunes gens qui avaient été notés par leur zèle à l'école et qui y avaient remporté des prix. Ils avaient été les premiers dans leur classe pendant tout le cours de leurs études. A la sortie ils avaient obtenu le premier prix. C'est surtout frappant chez les jeunes gens qui ont fait leurs études dans une école militaire. Ils ont beaucoup de tenue, ils savent tout ce qui leur a été enseigné, mais leur éducation n'en est pas meilleure pour cela. L'arbitraire le plus grossier dirige leurs raisonnements et leurs actes; ils n'ont jamais réfléchi à la dignité de la personne humaine ; aussi n'ont-ils pas appris à la respecter. Ils n'ont pas été élevés dans le sens général de ce mot. Ils sont grossiers et cyniques dans leurs amusements et dans leurs plaisanteries. Ils sont d'ailleurs incapables de faire une application de leur savoir et ne s'intéressent nullement à des idées. Il semblerait qu'ils ont été fatigués par un travail trop hâtif et trop monotone ; voilà pourquoi ils sont fermés à toute vie intellectuelle et cherchent dans la débauche l'oubli de leur spleen. Les études monotones qu'ils ont faites n'ont pas contribué à leur éducation générale.
Calculateur et égoïste, pénétré, d'ailleurs, du sentiment de sa supériorité, voire même de sa grandeur, l'ambitieux poursuit avec passion son but. Il s'imagine que tout ce qui existe n'a été créé que pour sa glorification. De la justice, il ne comprend que la forme, ce qui est la conséquence forcée de sa façon tout extérieure d'envi-
sager le vrai. Sa nature passionnée le porte à poursuivre son but en ne s'arrêtant devant aucun moyen; il prendra, au besoin, des mesures extrêmes.
Nous avons montré, autant que possible, le lien qui existe enti*e les traits les plus caractéristiques de Tambitieux et les causes qui ont contribué à les produire. Nous avons bien pu omettre certains traits secondaires; mais ces derniers peuvent être considérés comme des dérivés des traits principaux, sur lesquels nous nous sommes arrêté plus longuement. Quant aux différences que peut présenter chaque cas individuel, eu égard aux circonstances particulières dans lesquelles il s'est trouvé pendant son enfance, nous n'en avons pas tenu compte. Tout ce que nous venons de dire deviendra plus clair à mesure que nous décrirons les types qui nous restent à étudier. L'examen de Tenfant que nous appelons normal y contribuera surtout. Il nous parait inutile de résumer ici les principaux traits du type ambitieux, que nous venons d'énumérer. Le lien qui les rattache l'un à l'autre est si étroit qu'il est inutile d'y revenir.
Afin de rendre plus claire la description que nous venons de faire du type ambitieux et du type hypocrite, nous jugeons utile de citer la lettre d'une institutrice. Celle-ci avait étudié pendant quelque temps deux petites filles appartenant aux deux types que nous venons d'examiner. Voici comment elle s'exprime :
« Parlons d'abord de Marie, — c'est une petite fille ambitieuse. « Elle a autour d'elle sa mère, une institutrice et de nombreux « domestiques. Très peu intelligente, mais excessivement bonne, « sa mère l'idolâtre. Comme elle est très riche, elle ne refuse rien « à sa fille. Le désir de primer se fait voir dans chaque action de « cette dernière; sa mère, son institutrice, tous les domestiques sem- « blent être créés et mis au monde pour lui chanter du matin au « soir qu'elle est intelligente, riche et belle, qu'elle joue très bien, etc. « Elle est bien elle-même dans le jeu : lorsqu'elle gagne, elle « rayonne et regarde autour d'elle d'un air vainqueur ; au premier « échec, au contraire, elle perd toute son énergie. Je suis parfaite- « ment à même de l'observer lorsque nous jouons au crocket. Je « suis son partner en général. Comme je joue mieux que les autres, « il dépend de moi que nous gagnions ou que nous perdions. Or,
« lorsque je frappe des coups réguliers et lorsque nous avons des « chances pour gagner, elle est pleine d'énergie* Elle joue avec soin « et d'une façon assez régulière. Si, au contraire, je permets à la « partie adverse de prendre les devants, les bras lui tombent aus- « sitôt; elle a l'air mécontent et joue avec indolence. Les coups « qu'elle frappe sont irréguliers. Hier, j'ai pu changer son humeur, « à volonté, trois fois. Alexandrine, une hypocrite, se comporte tout « autrement dans les cas où elle éprouve un échec. Quand elle « gagne, elle est aussi très contente et joue avec beaucoup de soin* « Lorsqu'elle perd, elle cherche à faire croire que cela lui est indiflfé- « rent, que cela l'amuse même. Elle rit et frappe à dessein des « coups irréguliers ; elle veut montrer à toute force que c'est parce « qu'elle n'a pas joué sérieusement qu'elle a perdu. Son rire et « les bêtises qu'elle fait ne sont pas naturelles. Ce qui frappe « encore dans Marie, c'est sa froideur et sa dureté. Bien que ses « proches l'aiment beaucoup, elle n'est attachée à personne. On a eu « ici la visite d'une tante et d'un frère aîné. Lorsque le jour du « départ est venu, tout le monde était triste et chagrin; Marie, seule, « avait l'air indifférent. C'est là encore qu'on voit la différence « entre l'enfant hypocrite et l'enfant ambitieux. Marie n'a d'attache- « ment pour personne et ne s'en cache pas. Non moins froide^ « Alexandrine sait se montrer triste et affligée; elle pleure, au « besoin. Marie ne pleure jamais, Alexandrine pleure plusieurs fois « par jour. »
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