‹ De l'éducation de l'enfant dans la familleChapitre 7 sur 23 · DU TYPE DÉBONNAIRE · texte numérisé non relu

DU TYPE DÉBONNAIRE

Le troisième type fondamental est aussi nettement accusé, chez l'enfant qui entre à l'école, que le type ambitieux. L'enfant débonnaire est calme et tranquille; il observe avec attention ce qui se passe autour de lui. Absorbé par l'examen de ce nouveau milieu, il peut écarter les jambes, comme pour avoir un point d'appui plus solide et entr'ouvrir la bouche. D'autres fois il s'accoude, à demi couché sur la table, et semble perdu dans la contemplation de ce qui l'entoure. Il s'occupe fort peu de son extérieur, et ses vêtements sont [parfois malpropres ou déchirés. Il n'est ni affable ni amical. Il ne cherche nullement à attirer sur lui l'attention du maître. Il méritera plutôt des remontrances par sa manière d'ôtre, simple et droite, qui peut être gauche parfois.

Bientôt il devient plus familier avec ses camarades. Quant à ses amis, il les choisit de préférence parmi ceux des élèves qui ne sont en faveur ni avec les camarades, ni avec le maître. Ce sont ceux, en général, qui sont rudes d'allures, pauvres et d'un extérieur peu attrayant. Il ne leur donne aucun signe de tendresse et ne leur fait jamais de caresses. C'est de l'attention qu'il leur témoigne seulement; il leur donne aussi des preuves d'intérêt quand il peut. Il les force peu à peu à se mêler aux autres élèves. Lorsqu'il parle à quelqu'un, il regarde son interlocuteur bien en face; il n'est pas du tout timide et sa parole n'est nullement hésitante. Lorsqu'il connaîtra mieux son maître, il sera très communicatif avec lui ; tout en causant volontiers de ce qui se passe autour de lui, il pose des questions et raisonne en même temps. Ce sont les rapports des hommes entre eux qui le préoccupent surtout; il les examine en se plaçant au point de vue de la morale. Il semble qu'il vérifie à chaque instant des idées toutes faites qu'il a sur ce point. Au moment où il entre à l'école, l'enfant débonnaire est très religieux; sa foi est sincère et peut aller jusqu'à l'extase.

Au commencement, il ne prête aux paroles du maître que peu d'attention lorsqu'il est en classe. Il faut qu'il s'habitue à la quantité d'impressions nouvelles qui l'entourent et qui agissent sur lui avec trop d'intensité. Il devient plus attentif peu à peu. Si les leçons du professeur correspondent par leur forme et par leur essence à son niveau intellectuel, il les écoute avec attention. Son intérêt pour l'étude devient plus vif encore lorsque son besoin de réfléchir se trouve satisfait; plus le travail qu'on lui impose exige une tension de l'intelligence, et plus il s'intéresse à ce qu'il fait. En classe, lorsqu'il s'agit non de répondre à une question par des phrases toutes faites qu'on a apprises quelque part, mais d'appliquer un précepte ou une formule, ou bien d'expliquer une thèse, l'enfant débonnaire le fera mieux qu'un autre et d'une façon plus complète. Il chuchotera parfois sa réponse à l'oreille de son voisin (si celui-ci est un hypocrite, il la redira tout haut, sans que l'autre proteste); d'autres fois, il répondra bien tout haut, mais gauchement et sous une forme inculte. Il parlera sans assurance et comme s'il avait des doutes. Sa mémoire n'est pas très développée; il est cependant à même de faire l'application de ce qu'il sait, parce qu'il a l'habitude de réfléchir sur les faits qu'il observe. Il a si bien cette habitude qu'il ne répond jamais immédiatement lorsqu'on lui adresse une question. Il ne se prononce qu'après avoir examiné cette question en détail. Lorsqu'on lui donne l'explication d'un phénomène, il est bien plus porté à nier cette dernière qu'à l'admettre. Après avoir fait tout son possible pour prouver la faiblesse des arguments qu'on lui pose, il en cherche de son côté. En règle générale, il n'accepte pas volontiers les opinions d'autrui et aime beaucoup la discussion; ce n'est pourtant pas l'amour de la contradiction qui constitue en pareil cas son mobile. Ce qui l'anime, au contraire, c'est le désir d'examiner une question sous toutes ses faces, de manière à la connaître à fond. La façon dont il envisage les professeurs est empreinte du môme esprit de critique ; il remarque volontiers leurs côtés ridicules et les fait voir à ses camarades. Si un professeur enseigne de façon à intéresser ses élèves, il ne sera raillé que doucement; aucune note malveillante ne se fera entendre dans les rires pleins d'entrain qu'on entend éclater. 11 va sans dire que celui qui a provoqué cette gaieté

est au beau milieu des rieurs. Lorsque au contraire un professeur n'est pas aimé des élèves pour son manque de tact ou sa mauvaise manière d'enseigner, Tenfant débonnaire ne suit pas du tout la leçon. Toute son attention est concentrée sur l'observation du maître ; il épie ses fautes et le raille après la classe, sans bonhomie cette fois. On observe même une nuance d'ironie qui n'a rien d'exagéré et qui est strictement en rapport avec les qualités du maître.

S'il a commis une faute, l'enfant débonnaire fait des aveux sin* cères; il ne souffrirait jamais qu'un camarade soit puni à cause de lui. Il est capable même d'exagérer sa faute. Si on l'accuse à tort, il pourra garder le silence, mais jamais il n'accusera un camarade. En règle générale, il ne comprend pas la vengeance, ainsi que nous le verrons plus loin. Un autre de ses motifs, c'est que les conditions de l'école étant ce qu'elles sont, les élèves considèrent toujours leurs surveillants comme des ennemis. Si on lui pose une question directe, il dira qu'il n'est pas coupable. S'il sait par quel élève la faute a été commise, il l'avouera franchement, mais déclarera en même temps qu'il se refuse à nommer le coupable. Il est toujours ferme et invariable sur ce point, aussi est-il aimé de tous ses camarades. Lorsqu'on accuse un élève qui est innocent, il prend ardemment sa défense; il en fait autant lorsqu'on persécute quelqu'un de faible. Il lui arrive souvent de s'attirer ainsi de la part de ses maîtres un mécontentement qui va parfois jusqu'à l'indignation. L'injustice le révolte tellement qu'il éclate et oublie toute mesure; il sait en pareil cas montrer d'une façon éclatante la laideur et l'injustice de l'action qu'il indique. Il ne supporte ni le mensonge ni la violence quelle que soit la forme qu'ils prennent. Dès qu'il en aperçoit la moindre trace il s'empresse de les signaler publiquement si d'autres intérêts que les siens sont en jeu. Si lui seul est en cause au contraire, il s'écarte sans mot dire et s'en va. Il est l'ennemi né des hypocrites, mais il n'entre pas en lutte avec eux d'une façon systématique; il se contente de les démasquer et de se tenir au loin. Quant à poursuivre qui que ce soit avec persévérance et méthode, ce n'est pas dans sa nature. C'est avec ses propres ennemis surtout qu'il ne saurait user de représailles, quand même ils lui auraient causé beaucoup de mal et de souffrances.

• Plein de cœur et très aimant, Tenfant débonnaire est toujours très attaché à sa mère, à sa bonne et à toutes les personnes qui l'ont entouré pendant son enfance. Il aime aussi les lieux où ses premières années se sont passées. Sa manière d'être est simple et franche. Il ne donne aucun signe extérieur de sa tendresse aux gens avec lesquels il est en rapport. Jamais il ne songe à paraître meilleur; bien au contraire, il pourra se peindre quelquefois sous un jour défavorable. Ceci tient à ce qu'il n'est pas sûr de lui-même, et ce n'est certes pas une ruse chez lui. Il n'est nullement avide et n'a jamais le moindre désir de s'approprier le bien d'autrui. Il ne poursuit pas son intérêt personnel et ne cherche jamais aucun privilège. Oublieux de ses propres besoins, il est toujours prêt à partager et à céder plus et mieux qu'il ne garde. Tous ceux qui l'entourent, s'ils sont dans 1 3 besoin surtout, peuvent être sûrs qu'il les aidera dans la mesure de ses forces. Il le fera sans aucune arrière-pensée et sans aucun calcul. C'est qu'étant impressionnable il ne saurait passer à côté du malheur et des privations d'autrui sans être ému. Il est bon et doux avec les inférieurs, les domestiques y compris, et respecte en eux la dignité humaine : aussi l'aime-t-on toujours et lui reste-t-on souvent dévoué pendant toute sa vie. Resté seul, il n'est jamais oisif, mais il trouve toujours à s'occuper. Son esprit d'observation est remarquable : voilà pourquoi il observe volontiers les végétaux, les animaux et tout ce qui Tentoure en général, tous les phénomènes qu'il a examinés ainsi, serviront plus tard de thème à ses réflexions. Il aime beaucoup faire part de toutes ses impressions à une personne qui est unie avec lui par les liens de l'amitié. S'il a des doutes qui lui viennent à l'esprit, c'est à cette personne qu'il s'adressera de préférence pour qu'elle l'éclairé. 11 sait très bien quels sont les actes qui peuvent l'affliger ou même lui être désagréables : aussi met-il le plus grand soin à les éviter. Si une action qu'il a commise est désapprouvée par cette personne et si les motifs lui sont clairs, il comprendra aussitôt qu'il a mal agi. C'est là un trait frappant de l'enfant débonnaire. C'est par un aveu franc de sa faute qu'il cherche à la réparer, et non pas par de la servilité ou par des caresses ; quant aux causes qui l'ont porté à mal faire, il les cherche en lui-même et jamais dans autrui. Cet enfant exige qu'on lui explique avec calme

et raison ses défauts, ainsi que les fautes qu'il a commises. Son énergie ne fait que croître lorsqu'on Fapproche avec une exigence très grande, mais qui est raisonnable et juste.

Qu'on limite au contraire sa liberté, qu'on l'ennuie en lui rappelant à chaque instant la règle, qu'on le poursuive de menaces et de punitions, qu'on le force à apprendre par cœur et autrement qu'à ses heures, qu'on lui enjoigne d'obéir « sans raisonner », qu'on veuille en faire un mécanisme en un mot, et il deviendra inquiet et insupportable. Il sera même sur la limite de devenir un enfant hébétéméchant. Il ne se soumet à aucune mesure; aucun châtiment n'a de prise sur lui, il remarque toutes les bévues et tous les côtés faibles de son maître d'études et de tous ceux qu'il considère comme ses oppresseurs ; il en fait la charge et les couvre de ridicule devant ses camarades. Mobile, inquiet et très observateur, rien ne saurait lui échapper. On est étonné de voir à quelles rudes incartades il se décide hardiment, quelquefois. Quant à l'étude, il l'a complètement abandonnée. Irrité, mis hors de lui par une série de mesures qu'on a prises contre lui, il est capable, en pareil cas, d'insulter ses persécuteurs et de joindre l'acte à la parole. Les cadeaux, les récompenses et les prix n'ont aucune action sur lui; il n'en tient aucun compte comme de toute espèce de profit. Les biens matériels n'existent pas pour lui : aussi ne fait-il aucun effort pour les acquérir. Il sympathise tellement avec les misères d'autrui, qu'il donne souvent plus largement que ne le comportent ses moyens. Ce qu'il possède est très vite dépensé ; l'argent ne tient pas dans sa poche parce qu'il n'y fait pas assez attention et parce qu'il donne facilement. Cette qualité semble augmenter à mesure qu'il grandit. Lorsqu'ils ont atteint l'âge viril, ces enfants deviennent des hommes intègres; de plus, ils ont le sentiment de la justice parce qu'ils se placent toujours à un point de vue objectif. La nature droite, franche et ouverte de l'enfant débonnaire se manifeste d'une façon très accusée dans tous les rapports qu'il a avec ses camarades. Il est tel en classe comme dans les récréations et dans les jeux. Nous avons souvent eu l'occasion d'observer ce type chez des enfants et chez des jeunes gens. Nous avons vu aussi des adultes le présenter sous une forme assez nette dans leurs manifestations. Ce sont là des gens qui ne

connaissent pas les mobiles personnels et qui ne sont pas dirigés par l'intérêt; dussent-ils en souffrir, ils ne servent que les idées et les principes sur lesquels ils se sont arrêtés après un mûr examen. Jamais ils ne seront une arme aveugle entre les mains d'autrui et jamais ils ne reconnaîtront un maître.

Pas assez persévérants dans ce qu'ils entreprennent, ces individus sont mous et manquent de fermeté. Quelquefois c'est une indolence, de la paresse même, qui les empêche de réagir contre le mal avec toute Ténergie voulue. Ce fait s'observe principalement chez les hommes faits qui appartiennent au type qui nous occupe ; encore faut-il que leur intérêt seul soit enjeu pour qu'il se produise. Lorsqu'au contraire ce sont les intérêts de la société, ou bien ceux d'une autre personne, qui sont menacés, l'homme débonnaire secoue immédiatement sa paresse. Il se montre alors ce qu'il est en réalité, un défenseur énergique de la vérité. C'est pour les exercices physi-» ques que ces individus sont paresseux, bien plus que pour le travail de l'intelligence. Quant à ce dernier il prend parfois chez eux la forme d'un travail exclusif de l'imagination. Ils forment des pro-* jets, des châteaux en Espagne, mais leur pensée est toujours active. C'est la droiture et l'honnêteté de l'homme débonnaire qui peut l'amener à cette vie oisive, qui est toute d'imagination; le mensonge, l'effronterie, la violence, lui répugnent. Il ne saurait, non plus, faire comme ces gens affairés qui, par une sorte d'accord mutuel, ne songent « qu'à attraper un morceau du domaine public ». Il lui est impossible, de plus, de s'adonner aune occupation uniforme et toute mécanique. Toutes ces circonstances réunies font qu'il quitte parfois une carrière lucrative. Il devient ainsi facilement un « homme de trop», qui forme des projets qu'il ne saurait mettre en exécution faute de moyens pécuniaires. Pour calmer son imagination en délire, il a bientôt recours aux narcotiques.

Nous voyons que les côtés élevés de la nature humaine ne manquent pas chez l'enfant débonnaire; afin de le rendre plus apte à la lutte, il s'agirait seulement de lui ajouter de l'énergie et de la persévérance. C'est ce que doit faire l'école tout en contribuant, autant que possible, au développement des qualités qu'il possède. .Nous avons décrit ce type tel que nous l'avons observé dans les

écoles; nous osons dire que le tableau que nous avons tracé est aussi objectif que possible et que rien n'a été ajouté par Fimagination. Quant aux erreurs que nous avons pu commettre dans le cours de nos observations, elles deviendront palpables à mesure qu'on en fera de nouvelles.

Voici quelles sont les circonstances que nous avons vu contribuer à la formation du type qui nous occupe : l'enfant a mené, dès sa naissance, une vie calme et paisible; il a vécu à la campagne, le plus souvent. Il a eu auprès de lui une mère, bonne et aimante, ou bien une autre personne de sa parenté. Il n'a pas été accablé do louanges, il n'a pas eu à se préoccuper de l'apparence, chose qui agit sur le sentiment; il n'a été ni persécuté, ni puni. Il a été parfaitement libre et on lui a donné, autant que possible, tout ce dont il avait besoin. Lorsqu'il demandait une chose, on faisait droit à sa demande, toutes les fois qu'on pouvait le faire. Lorsqu'on le refusait, au contraire, on avait toujours soin de lui donner des motifs sérieux de son refus. Cet enfant n'a jamais eu à subir ni l'arbitraire, ni la violence. Si on exigeait de lui une chose, on lui donnait toujours le pourquoi. Ajoutons que cette manière de faire n'était pas cependant la conséquence d'un esprit de système. On avait tout simplement de l'affection pour lui, on ne vivait môme que pour lui. C'est par suite de l'intérêt qu'on lui portait, qu'on cherchait à lui faire comprendre les mobiles de ses actions. Entouré par des gens calmes qui s'arrêtaient sur chaque phénomène nouveau pour le raisonner, cet enfant a pris l'habitude de creuser les questions et les doutes qui se présentaient à son esprit. On ne lui imposait aucune idée, mais on se bornait à répondre à ses questions et à lui donner des explications, qu'on tâchait de rendre aussi simples que possible. Si on était à court d'arguments on l'avouait franchement; mais jamais on ne se payait de phrases que l'enfant ne pouvait comprendre. On ne le renvoyait pas non plus sans se donner la peine de raisonner avec lui. Nous avons eu l'occasion de voir à côté d'une mère insouciante, une bonne d'enfants intelligente, simple et pleine de cœur. L'enfant que celle-ci élevait devenait plus tard un enfant débonnaire. Sans le gâter, sans être toujours sur ses pas, elle prêtait toute son attention aux besoins de cet enfant et répondait avec

une sincérité parfaite à ses questions. Devenu jeune homme, Tenfant restait sincèrement attaché à sa bonne; il aimait à raconter, plus tard, comment il leur était arrivé, plus d'une fois, de chercher ensemble les solutions qu'il ne pouvait trouver tout seul. Aucune de ses actions ne pouvait échapper à sa bonne; elle l'arrêtait toujours, quand il lui semblait qu'il faisait mal. En même temps elle lui expliquait les motifs qui l'empêchaient d'approuver sa manière d'agir. Cette vieille femme avait encore de l'influence sur lui lorsqu'il devint jeune homme. Ce qui contribue surtout à rendre l'enfant débonnaire, c'est l'absence de toute sorte de moyeùs artificiels, de distractions tels que les dîners de parade, les fêtes, les bals, les théâtres, etc. Il a toujours trouvé lui-même à s'occuper et il a inventé des jeux au besoin. On ne lui est venu en aide que lorsqu'il en a exprimé le désir, et on s'est toujours borné à lui fournir ce dont il avait besoin. A mesure qu'il s'est développé, ses occupations sont devenues de plus en plus compliquées, mais jamais on ne lui a imposé un travail au-dessus de ses forces. De plus, le genre de ce travail a toujours été conforme à ses besoins et à son degré de compréhension. On serait en peine de trouver ici un système quelconque d'éducation; tout a été fait, naturellement, par une personne simple et vraie, dont les actes et les paroles ont toujours été d'accord. Sincèrement attaché à l'enfant, d'ailleurs, cette personne a toujours été prête à l'aider et à lui montrer ce qu'il ne savait pas.

Il nous reste à faire voir le lien qui existe ici entre la cause et l'efi'et. Rappelons d'abord en quelques mots les côtés les plus saillants du type que nous avons appelé le type débonnaire : c'est un grand esprit d'observation joint à l'habitude de réfléchir sur tous les phénomènes qu'on observe et dont on cherche à pénétrer le lien causal et le sens intime; une certaine mollesse; beaucoup de droiture enfin. Dans ses actions, dans sa manière d'être avec ceux qui l'entourent, l'homme débonnaire est simple et vrai. Il prend toujours la défense des faibles ainsi que de tous ceux qui ont été opprimés injustement. Il remplit strictement ses devoirs, mais il mollit aisément toutes les fois que son intérêt personnel est le seul qui soit enjeu. Il le fait surtout avec facilité quand son travail l'ennuie.

Nous avons dit plus haut que les irritations fortes et rapides

venues du dehors donnent lieu à des phénomènes réflexes. Nous avons dit ensuite que les irritations plus lentes, mais qui agissent avec persistance, favorisent le développement de la mémoire et amènent des actes d'imitation. Les agents irritateurs agissent ici plus lentement que dans le premier cas, les diverses impressions peuvent être isolées Tune de l'autre. Elles pénètrent jusqu'au centre conscient et deviennent ainsi subjectives. La possibilité de recevoir les impressions d'une façon subjective augmente lorsque celles-ci agissent en progressant d'une façon graduelle et successive. Il faut aussi qu'elles se succèdent avec aussi peu de rapidité que possible. La conséquence immédiate sera que les diverses impressions seront classées d'après leur qualité et d'après leur intensité. Analysées et comparées ensuite elles deviendront plus claires et donneront naissance à des pensées et à des données scientifiques. Vient ensuite un acte psychique plus complexe qui nous introduit dans le domaine de la Raison, qui est celui des idées et des notions. C'est ici que les diverses pensées et les diverses données scientifiques sont comparées entre elles ; les ressemblances et les différences qu'elles présentent sont examinées dans leur essence et déterminées ensuite avec exactitude. C'est par la Raison que nous arrivons à la compréhension des diverses données scientifiques que nous avons retenues par la mémoire. Le cercle de nos connaissances s'élargit à mesure que nous apprenons à faire de la synthèse.

Nous avons dit plus haut que c'est par l'induction et par la déduction qu'on élabore les vérités générales ou idées nettement conçues ; celles-ci doivent correspondre strictement à la nature des images qui en forment la base. C'est encore la Raison qui est le siège de ce travail. Lorsque des efforts, qui ont progressé d'une façon graduelle et successive, ont été faits en ce sens ; lorsque ces efforts ont amené l'activité intellectuelle d'un homme à ce niveau, nous pouvons dire que ce dernier est en possession de la vérité. Il a trouvé pour lui-même l'idée du vrai. Mis en présence d'un phénomène nouveau, il saura l'examiner dans son essence et lui trouver sa place. Par tous ses actes, par tous ses désirs, il ne fera qu'appliquer les déductions qu'il aura faites d'une idée générale, d'une image ou d'une représentation. Nettement conçues, ces dernières repose-

ront sur des idées générales. De pareils actes peuvent être considérés comme une manifestation de la vérité. Ils mènent d'une façon utile et équitable, à la fois, vers un but déterminé. Voilà pourquoi on les appelle des actes raisonnables. Lorsqu'un homme en est arrivé à ce point, ses désirs et ses actes ne sont plus réglés par son sentiment ou par son intérêt du moment. Sa façon de comprendre le bien ou le mal est nette et déterminée. Un enfant peut également en arriver à ce point. Il faut seulement qu'il ait auprès de lui une personne toujours prête à examiner avec lui les questions et les doutes qui se présentent à son esprit. Il faut de plus qu'il y ait concordance entre les paroles et les actes de cette personne. Il faut, enfin, que ces derniers soient en général conformes aux principes du vrai qui ont été élaborés en commun. L'enfant qui nous occupe s'est habitué à aimer et à respecter la personne qui le dirige, et un lien intime s'est formé entre eux. Tous deux aiment par-dessus tout le vrai et c'est en appliquant cette mesure qu'ils jugent les actes des autres hommes. Quant aux faiblesses, l'enfant peut bien les voir dans son Mentor, comme il en voit chez lui-même et chez les autres. Ces faiblesses sont examinées en toute franchise, ainsi que les causes qui les ont amenées. L'enfant comprend qu'elles sont la conséquence forcée d'une certaine nature. Il s'habitue de cette façon à n'attaquer qu'avec prudence les faiblesses d'autrui. Il s'abstient de juger trop vite, crainte de juger mal. En même temps, il cherche à éviter de commettre les mêmes fautes. Il fait aussi des efforts pour empêcher le développement, en lui, de ces mêmes faiblesses. Nous pensons en avoir dit assez pour expliquer le lien qui existe entre les traits principaux des enfants débonnaires et les causes qui les ont rendus ce qu'ils sont.

L'esprit observateur de l'enfant débonnaire est dû à ce qu'on n'a rien fait pour diminuer son impressionnabilité. Jamais brusqué, il n'a pas souffert des privations ; il n'a été non plus ni châtié ni encouragé. Ajoutons qu'il a toujours eu le loisir d'observer tranquillement les phénomènes qui l'entourent; il a donc pu retenir dans son esprit les plus frappants de ces phénomènes et réfléchir sur leur sens intime. Il est facile de s'assurer en étudiant l'enfant débonnaire, combien il est important que la faculté de recevoir des impressions

ne soit en rien diminué. Or, c'est le résultat qu'on obtient en employant avec le nouveau-né toutes sortes de moyens factices. Plus tard, on lui applique la méthode des encouragements et des punitions ; il s'habitue ainsi à se diriger par son intérêt personnel ou par le désir de se procurer une sensation agréable. Un enfant sera toujours très bon observateur, s'il se développe d'une façon normale, et si une règle constante ne pèse pas sur lui. Après avoir observé, il imitera, en pareil cas, ce qu'il aura vu, pour le raisonner ensuite. Ce serait là la meilleure méthode d'éducation à laquelle on ferait bien de se tenir strictement. Elle aurait cela de bon, qu'on ne risquerait pas d'appeler Tattention d'un enfant sur des phénomènes qui sont au-dessus de sa portée. Abandonné à lui-même, il ne remarquerait que ce qui correspond à son niveau intellectuel. En règle générale il est inutile de se donner du mal pour habituer un enfant à observer ; il suffit d'écarter les circonstances qui pourraient affaiblir sa faculté de recevoir des impressions. Il est permis encore de l'entourer de matériaux pouvant servir à son instruction. Toutes les fois, au contraire, qu'on cherche à éveiller dans un enfant l'esprit d'observation, un point capital fait défaut : l'enfant n'est pas frappé lui-même par un phénomène nouveau, mais c'est une autre personne qui appelle son attention. Il est facile, en pareil cas, de mal apprécier les forces intellectuelles d'un enfant, ainsi que le degré de son développement. Il en résultera que cet enfant s'assimilera mal ce qu'il aura retenu. L'enfant débonnaire, dont l'impressionnabilité n'a pas été diminuée par des moyens factices, est moins indifférent qu'un autre envers ce qui l'entoure. Il observe aussi avec plus d'attention ce qui se passe autour de lui et en lui-même. Il imite ensuite ce qui l'a surtout frappé et s^habitue ainsi aux divers actes de la vie journalière.

Lorsqu'on choisit pour lui ces actes et lorsqu'on les lui fait répéter, on risque de choisir ceux qui ne correspondent pas à son niveau de développement physique et intellectuel. L'enfant débonnaire s'occupe peu de son extérieur : aussi est-il généralement gauche dans ses mouvements. Il n'est pourtant pas absolument étranger aux exercices manuels, dont on peut avoir journellement besoin : aussi ne sera-t-il jamais embarrassé lorsqu'il se trouvera

en présence d'un travail quel qu'il soit. Il saura toujours s'y adapter et inventera au besoin les procédés nécessaires.

Après avoir observé d'abord, imité ensuite, cet enfant a l'habitude de raisonner sur ce qu'il s'est assimilé de cette façon. C'est là une qualité précieuse qui contribuera surtout à son éducation ; elle Taidera aussi à apprécier les qualités d'autrui et Tempêchera d'agir d'une façon arbitraire. On considère, en général, qu'il suffit qu'un enfant obéisse ; on pense qu'il s'agit pour lui, avant tout, d'amasser des matériaux et des données scientifiques qui serviront plus tard de base à son activité. Or, cette opinion est contraire à la loi psychologique que voici : « La façon dont un homme se comporte vis-à-vis d'un phénomène qu'il rencontre pour la première fois détermine^ presque toujours à Favance, la façon dont il se comportera vis-à-vis de ce même phénomène plus tard. » Si on ne l'a pas habitué dès l'enfance à raisonner ses impressions et ses actes, il lui sera très difficile de le faire plus tard. En accumulant des connaissances il n'a cultivé que sa mémoire; celle-ci s'est développée aux dépens des autres facultés de son intelligence. Il n'a pas appris à raisonner; les connaissances qu'il a acquises resteront donc dans son cerveau à Tétat de matière brute non digérée. Incapable d'analyser quoi que ce soit, ses propres actes entre autres, il ne comprend pas le fond des choses. Jamais il ne déduira de ce qu'il a appris une idée générale. Il ne saurait relier entre elles non plus les notions qu'il possède et les généraliser. En d'autres termes, il sait beaucoup de choses mais il n'en comprend aucune. Il ne saurait modifier de lui-même sa manière d'agir ; il ne peut que répéter ce qu'il a entendu dire ou ce qu'il a lu dans im livre. Il n'a aucune personnalité et les éléments nécessaires pour qu'il puisse se tracer une règle morale lui font absolument défaut. C'est en comparant l'enfant ambitieux avec Tenfant débonnaire, que la vérité de ce que nous venons de dire ressort d'elle-même. L'esprit d'observation de l'enfant débonnaire, sa simplicité vis-à-vis de ceux qui l'entourent viennent confirmer l'opinion que nous venons d'émettre. Mis en présence d'autres personnes, l'enfant débonnaire les observe et remarque la façon différente dont ces personnes se comportent envers autrui. Il réfléchit ensuite sur ce qu'il a observé et se forme peu à peu une image abstraite, une

idée de la personne humaine.. C'est de là que tire son origine la douceur et la prévenance qui sont Tapanage du jeune homme débonnaire. C'est ainsi qu'il prend l'habitude de sympathiser avec tous ceux qui souffrent et de prendre la défense des faibles et des opprimés.

Lorsqu'on observe d'une façon impartiale les enfants réunis dans une école on s'aperçoit que l'amitié sincère et durable n'existe qu'entre ceux qui savent raisonner. Il faut aussi qu'ils soient animés d'un même sentiment du vrai. Quant aux ambitieux et aux hypocrites, jamais ils n'auront des amis. On ne constate l'amitié qu'entre deux enfants débonnaires, et dans certaines circonstances, entre un enfant débonnaire et un enfant hébété-méchant. Nous aurons soin de pré-* ciser ces circonstances en étudiant plus tard le type auquel appartient ce dernier enfant. Qu'il nous suffise de dire ici qu'il importe en pareil cas que les deux enfants soient animés d'un même culte de l'idée. Quant à Tamitié fondée sur des calculs d'intérêt, elle ne saurait être durable. Ce n'est pas de l'amitié d'ailleurs. Il est faux de dire qu'un enfant qui arrive à l'école à l'âge de neuf à dix ans ne peut encore avoir aucune idée de la notion du vrai. L'observation immédiate faite en ce sens démontre le contraire; il est facile de s'assurer que cette notion existe dans l'esprit de l'enfant sous la forme la plus déterminée et la plus expresse. Un maître d'école qui avait enseigné dans un village nous affirmait que la plupart de ses élèves appartenaient au type débonnaire. Cela nous paraît très vraisemblable ; c'est en effet ce que nous avons observé nous-même dans les villages.

La mémoire de l'enfant débonnaire est peu développée ; en revanche, il est habitué à tout analyser. Lorsqu'il rencontre un fait nouveau, il ne le retient pas aveuglément, mais il est plutôt porté au doute. Ce n'est qu'après vérification qu'il consent à l'admettre comme vrai. Il s'habitue ainsi de bonne heure à vérifier toute chose par luimême. Il acquiert peu à peu la notion du vrai et arrive enfin à la conception de la vérité; celle-ci devient alors la base de sa vie morale. Elle l'est aussi pour ses relations avec ceux qui l'entourent, ses camarades surtout. Ces derniers l'aiment toujours à cause du sentiment de la justice qui est en lui et à cause de sa simplicité* Ajou-

tons que sa véracité vraiment remarquable fait que son influence sur ses camarades est toujours très bonne.

L'enfant débonnaire n'accepte jamais un devoir sans l'avoir raisonné au préalable, et sans en avoir compris la portée; aussi remplit-il ensuite ce devoir scrupuleusement. Il le fait au point d'oublier son intérêt personnel et son bien-être; ces derniers le préoccupent fort peu du reste, de même que son extérieur. L'habitude de raisonner le force à s'arrêter principalement sur le sens intime des phénomènes qui l'entourent. C'est le côté intellectuel et moral de l'homme qui l'intéresse surtout. Il cherche à expliquer le fond de la nature humaine. C'est le « moi intérieur » qui le préoccupe surtout. Ces habitudes d'esprit empêchent qu'il ne s'arrête sur le côté extérieur des choses; elles ne lui permettent pas, non plus, de s'arrêter à satisfaire des sensations de bas ordre. Celles-ci, du reste, n'ont pas pu se développer en lui. Il s'est si bien inculqué la notion du vrai qu'il ne cherche jamais à paraître meilleur qu'il n'est en réalité. Il a si peu l'habitude de s'occuper de son extérieur qu'il est parfois malpropre. Ce défaut d'attention tient à ce qu'il n'a pas envie de produire de l'effet par son apparence.

L'esprit d'observation que possède l'enfant débonnaire fait qu'il remarque aisément les qualités et les faiblesses des gens avec lesquels il se trouve en rapport. Il sait donc montrer avec beaucoup de justice les côtés faibles de ses maîtres. Il s'attache surtout à le faire lorsqu'il est mécontent de l'un d'eux ou lorsque celui-ci a été injuste envers un camarade ou l'a offensé. Il suffit que pareille chose soit arrivée pour qu'il prenne ardemment la défense de l'opprimé. Son sentiment de la justice et sa droiture sont tels, en effet, qu'il se révolte sitôt qu'on porte atteinte en sa présence à la dignité de la personne humaine, et cela dans autrui.

Le principal défaut de l'enfant débonnaire, c'est qu'il ne vérifie pas assez son raisonnement par les sens. Il est peu porté aux travaux physiques, aussi son développement laisse-t-il à désirer de ce côté. Il se laisse aller facilement à des rêves fantastiques; cela lui arrive d'autant plus aisément que les matériaux qu'il a amassés au préalable par l'observation sont peu considérables. Il est habitué à raisonner sur toute chose avant de l'admettre : voilà pourquoi il n'admet jamais

d'emblée une explication ou une opinion qu'on émet devant lui. Il exprime ses doutes en pareil cas, mais sitôt qu'il s'est aperçu que son doute est sans fondement, il l'avoue franchement. Lorsqu'une occupation ne prête pas au raisonnement elle l'ennuie et il s'y refuse ordinairement. Il fait tout pour s'en défaire. Ce défaut de bonne volonté est pris souvent pour de la paresse et on a recours à la coercition pour le forcer à s'exécuter. On n'y arrive pas cependant. La contrainte le froisse et lui rend plus odieux encore le genre d^occupation auquel on veut l'astreindre.

Le développement ultérieur de l'enfant débonnaire ne saurait se faire dans le même sens si les causes qui ont agi sur lui pendant son enfance restent invariables. Il est indispensable au contraire qu'elles aillent en progressant d'une façon graduelle et successive de façon à l'exciter ainsi à une activité de plus en plus grande. Il est une loi d'économie qui est générale et qu'on observe dans tout organisme vivant : tout organe ou toute partie d'un organe de la vie végétative ou de la vie animale ne se perfectionne et ne se développe que dans une seule condition; il faut que l'excitation qui les pousse à l'activité progresse d'une façon graduelle et successive. S'il en était autrement ces organes ou ces parties s'arrêteraient dans leur développement. Ils pourraient même être atteints de métamorphose régressive. Tout travail qui dépasse les limites de l'activité de ses organes amène leur épuisement; un état maladif survient en conséquence. C'est dans les organes de la locomotion que cette règle est surtout facile à vérifier; elle peut être ensuite généralisée et appliquée aux autres organes.

C'est en étudiant l'enfant débonnaire qu'on peut voir combien il est facile de désorganiser la vie d'un enfant par des exigences mal placées et déraisonnables. Un enfant s'est habitué à disposer luimême de son temps et d'agir avec indépendance ; lorsqu'il entreprend une occupation il en prend à son aise et ne se presse pas. Supposons qu'on soumette cet enfant à une règle qui a été élaborée en un pays étranger pour des enfants qui appartiennent à un tout autre type et qui vivent dans des circonstances toutes différentes. Supposons qu'on le force à se mettre dans la tête toutes sortes de données scientifiques qui font partie d'un certain programme. Supposons encore que

très versés dans les sciences comprises dans ce programme, ceux qui Font formé ne savaient absolument rien des conditions nécessaires au développement de Tintelligence et des qualités morales chez un enfant. Il va sans dire que, moins que tout autre, Tenfant débonnaire tel que nous l'avons décrit pourra être enfermé dans un pareil cadre. En cherchant à Ty faire entrer, nous ne pouvons faire qu'une chose : nous lui enlèverons peu à peu les meilleures de ses qualités. Nous ne pouvons que le pervertir en un mot. Ce système d'éducation d'ailleurs n'aurait pour résultat que de bourrer un enfant de connaissances mal digérées. Il produira fort mal à propos souvent les notions confuses qu'il aura acquises de la sorte. Quant aux examens, il les passera sans doute, mais il ne connaîtra que très imparfaitement et soi-même et son prochain. Il ne saura donc pas apprécier à leur valeur exacte les diverses actions humaines.

Lorsqu'on étudie l'organisme humain, on s'assure aisément que les facultés intellectuelles ne sauraient se développer d'une façon régulière à moins d'être excitées d'une façon graduelle et successive. Il suffit de laisser de côté une de ces facultés pour que son activité baisse aussitôt. Ceci amène invariablement à sa suite des troubles dans les fonctions de l'organisme tout entier. L'abaissement de l'activité intellectuelle en effet empêche l'activité de l'homme de se manifester d'une façon régulière; elle a pour conséquence l'impossibilité de fournir le plus d'activité possible en aussi peu de temps que possible. On ne saurait atteindre un pareil résultat, si on n'exerce pas sa faculté de penser d'une façon abstraite; ce n'est qu'ainsi qu'on arrive peu à peu à comprendre les idées générales qui forment la base de toute une série de phénomènes. En étudiant plus tard l'enfant normal, nous tâcherons de faire voir que tout enfant qui vient au monde a un tempérament déterminé. Celui-ci est sous la dépendance de la structure de son système vasculaire et de l'organe qui en forme le centre. L'individualité de chaque enfant doit nécessairement être fixée pendant que celui-ci est encore dans la famille. C'est en développant ses facultés intellectuelles et en lui inculquant la notion du vrai que ce résultat peut être atteint. L'école doit contribuer au développement harmonique de toutes ses facultés et doit lui apprendre à se gouverner. En d'autres termes, elle doit

donner à Fenfanl les conditions nécessaires pour qu'il devienne un homme de caractère; son individualité doit pouvoir se manifester librement et il doit apprendre à gouverner ses sensations; celles qui sont sous la dépendance des organes de la vie végétative, non exceptées. Il semble qu'en choisissant les matières qui devront servir à l'enseignement, il importe de donner la préférence à celles qui correspondent au développement des facultés intellectuelles. C'est à favoriser ce dernier qu'on devrait songer avant tout. N'est-il pas étrange, en effet, de supposer qu'un professeur n'enseigne les mathématiques uniquement dans le but qu'un élève sache calculer et résoudre des questions pratiques. On n'apprend pas non plus la géographie pour savoir seulement oîi se trouve telle ville et dans quelle partie du monde coule tel fleuve. Hâtons-nous d'ajouter cependant que l'enseignement de ces sciences ne va guère au delà aujourd'hui. Nous considérons pour notre part que le but suprême de l'éducation doit être infiniment plus large. L'école doit apprendre avant toute chose à l'enfant de séparer les unes des autres les diverses impressions qu'il reçoit ; il doit s'habituer ensuite à faire l'analyse et la synthèse des phénomènes qu'il observe. En comparant les diverses représentations qui se présentent à son esprit, il doit savoir les diviser en représentations primaires et en représentations secondaires. C'est en se fondant sur ces images et sur ces pensées essentielles, qu'il élaborera des notions et des idées; habitué ainsi à vérifier par lui-même les données scientifiques qui lui sont enseignées, il arrivera à les comprendre. C'est ainsi qu'il se mettra enfin en possession de la vérité. Plus tard, lorsqu'il aura à apprécier le sens des phénomènes qu'il voit il saura appliquer les principes et les idées qu'il aura trouvés ainsi par lui-même. Ce qu'il importe surtout à un jeune homme, c'est de savoir poser des principes et des lois générales. Il se servira de ces dernières pour expliquer les phénomènes qu'il observe; quant aux principes, ils lui aideront à gouverner ses sensations et ses désirs. Lorsqu'un jeune homme en est arrivé à ce point, on peut dire qu'il est prêt pour la lutte qui constitue la vie. Quant aux moyens qui permettront d'atteindre ce but final de l'éducation, ils sont de divers ordres. Une méthode très compliquée était employée à cet effet dans la Grèce antique : dans le but de faire

connaître aux jeunes gens la vie, on appelait leur attention sur diverses manifestations de cette dernière, puis on les faisait raisonner sur ces manifestations. Nous pouvons dire à ce sujet que des raisonnements qu'on ne vérifie pas, en se plaçant à des points de vue très divers, risquent de devenir tout à fait subjectifs. Voilà pourquoi il importe d'employer plusieurs méthodes de raisonnement qui se contrôlent l'une par l'autre. Nous arriverons ainsi peu à peu à juger en nous plaçant à un point de vue objectif, ce qui nous permettra de connaître la vérité et de nous l'assimiler.

Il résulte de ce que nous venons de voir qu'il est absolument inutile de se demander quelles sont les sciences qui contribuent le mieux à rendre une éducation sérieuse. Ce sont évidemment celles qui développent de préférence le raisonnement et qui conduisent à la compréhension des vérités scientifiques qu'elles rendent plus claires. On doit bannir de l'école la méthode qui consiste à s'assimiler des connaissances; ce genre d'étude ne contribue qu'à développer la mémoire. Le jeune homme n'apprend pas en même temps à faire, d'une façon indépendante, l'application des connaissances qu'il a accumulées en soi. Lorsqu'on défend l'utilité d'un objet de l'enseignement scolaire, on le fait en général par des phrases devenues courantes ou par des citations d'auteurs considérés comme des autorités. Il est rare qu'on ait soi-même réfléchi sur ce point et qu'on l'ait examiné posément et dans tous ses détails. Pour peu qu'on ait approfondi cette question, on comprendrait que les études classiques, les sciences naturelles et les mathématiques peuvent également contribuer au développement de l'intelligence. Dans d'autres circonstances ces mômes sciences peuvent avoir un efl*et absolument inverse et même abrutir l'enfant. N'est-il pas indifl*érent, en effet, que l'enfant retienne dans sa mémoire des sons, des formules de grammaire et les règles de leur application, ou bien des noms d'animaux, de plantes et de fossiles avec leurs divisions, ou bien encore des formules et des opérations mathématiques ! Si jamais il ne s'arrête pour réfléchir posément sur ce qu'il a appris, s'il n'en creuse pas le sens intime avec son raisonnement, il n'aura rien fait pour le développement des facultés les plus précieuses de son intelligence. Le but de son séjour à l'école aura donc été manqué totalement..

Il est une autre circonstance très importante selon nous, que les pédagogues perdent généralement de vue ; ceci prouve une fois de plus qu'ils ne savent rien de la nature de Tenfant. C'est ainsi qu'ils oublient le lien intime qui existe entre les diverses fonctions de l'organisme humain. Nous avons dit plus haut qu'afin de donner lieu à un acte conscient l'intelligence doit faire un effort persistant et assez prolongé, qui demande assez de temps. Quiconque s'occupe de travail intellectuel sait, par expérience, combien celui-ci fatigue lorsqu'il est uniforme et sérieux en même temps. Ce n'est que par un exercice prolongé et persévérant qu'on peut acquérir l'habitude d'un pareil travail ; autrement on sera obligé de changer souvent le genre de son occupation ou bien de faire alterner le travail intellectuel avec le travail physique. Ajoutons que le but de l'éducation n'est pas seulement de faire des hommes intelligents, aptes à comprendre ce qu'ils entendent et ce qu'ils voient ; il faut que ces hommes sachent diriger leur volonté et conformer leur conduite aux principes, qu'ils considèrent comme conformes à la justice. En d'autres termes, le pédagogue qui dirige une école doit mettre l'enfant dans de telles conditions que sa force morale puisse prendre son entier développement. Ce doit être là sa tâche principale . Il faut avant tout que l'enfant apprenne à diriger sa volonté et à se gouverner. Ne fatiguons donc pas l'enfant par un travail intellectuel qui est au-dessus de ses forces, mais aidons-le à devenir un lutteur infatigable et énergique qui ne verra que son idée. Telles sont, suivant nous, les exigences essentielles que nous sommes en droit de poser aux pédagogues et que ces derniers perdent absolument de vue par moments, c'est qu'ils n'approfondissent pas assez la nature de l'enfant.

Les pédagogues de la Grèce antique observaient mieux que les nôtres ; ils comprenaient aussi mieux les conditions qui favorisent le développement de l'enfant et du jeune homme. Sans rien faire apprendre par cœur à ces derniers, ils avaient l'habitude de s'entretenir avec eux sur les divers phénomènes de la vie intime de l'homme ainsi que sur les événements qui se passaient autour d'eux. En raisonnant avec eux, ils les aidaient à comprendre le sens intime de tout ce qui se passe dans l'homme et au dehors. De plus, et chose

non moins importante, ces pédagogues tenaient compte du rapport qui existe entre la volonté et les sensations qui précèdent les actes fonctionnelles des divers organes. Ceux de la vie végétative étaient placés ici sur la même ligne que ceux de la vie animale. Les jeunes gens grecs étaient donc habitués à dominer des sensations aussi fortes que la faim, la soif, les appétits sexuels, etc. Il y avait dans leurs gymnases des salles spéciales pour les ablutions froides et chaudes, pour les jeux, pour la course, etc. Ils ne jouaient pas pour s'amuser et ils ne s'exerçaient pas à sauter, à courir, à lancer une balle pour savoir le faire : le but qu'on poursuivait ainsi c'était de leur apprendre à gouverner leurs mouvements. On voulait qu'ils sachent utiliser les sensations qui accompagnent les divers mouvements et les diverses positions de notre corps. Les pédagogues de nos jours savent assez mal le lien qui existe entre la vie intellectuelle et la vie physique de l'homme ; aussi n'attachent-ils que peu d'importance aux exercices dont nous venons de parler. Ils ignorent, que faute de faire augmenter d'une façon graduelle et successive l'activité d'un appareil de mouvement le développement de celui-ci sera en retard sur celui des autres appareils. L'harmonie des mouvements sera compromise de cette façon et l'enfant ne pourra plus produire le plus de travail dans le moins de temps possible et avec le moins d'usure possible de matériaux nutritifs. A mesure que baisse l'activité fonctionnelle d'une partie, l'échange des éléments qui se fait dans les tissus est abaissé dans tout l'organisme. De plus, il est facile de s'assurer, que lorsqu'on a appris à diriger les diverses parties d'un appareil de mouvement, on a appris par là même à gouverner les sensations qui sont en rapport avec l'activité fonctionnelle de cet appareil : la faculté acquise de cette façon peut être transportée sur toutes les autres fonctions. Ce n'est là qu'une généralisation de la loi qui sert de base au jeu de la physionomie. Si on comprend le sens intime des langues anciennes et si l'on se rend compte du développement et de la signification des formes de ces langues, on pourra suivre, en même temps que le développement de la langue, le développement de la pensée et des autres actes psychiques qui se manifestent dans les œuvres des philosophes anciens. Si en lisant les classiques on analyse les pensées qui «'y

trouvent on pourra développer en soi le sens logique et l-esprit de suite. L'observation personnelle permettra plus tard de se créer un idéal et des principes. Hâtons-nous de dire qu'il suffit de connaître les œuvres de Montaigne et la façon dont il a été élevé pour voir combien il est difficile d'atteindre le but que nous venons d'indiquer au moyen d'une pareille méthode. Au contraire, l'étude faite au même point de vue, de la langue maternelle, des mathématiques ou des sciences naturelles, peut rendre un jeune homme apte à se servir de l'induction et de la déduction. Elle peut mettre à même de rechercher la vérité d'une façon scientifique. En résumé, si on voulait imiter les Grecs, il fallait prendre leur enseignement dans son entier; au lieu de cela, on s'est contenté d'en prendre un morceau, la forme, pour ainsi dire, et de l'adapter à nos écoles. Le programme de ces dernières ne peut développer que la mémoire. Encore celle-ci finira-t-elle par être épuisée, grâce à l'uniformité considérable du travail intellectuel qu'on impose journellement aux élèves. Quant à développer dans ces derniers la fermeté ou l'énergie, quant à leur apprendre à se dominer, ce sont là des choses qu'on laisse absolument de côté. Pour les exerbices physiques on les traite avec le dédain le plus absolu. On considère que c'est là une occupation grossière bonne pour les acrobates et les militaires. Telle est la triste conséquence de l'étroitesse de vue des pédagogues contemporains et de ce qu'ils ne connaissent pas la nature de l'enfant.

Nous avons dit plus haut qu'une fois à l'école l'enfant débonnaire peut tomber dans un état d'esprit tel, que son influence paraîtra dangereuse pour les autres enfants. Il sera exclu, en conséquence. Ce n'est nullement sa faute, cependant : il a été habitué à raisonner, et il n'a rencontré, jusqu'ici, que de la douceur, de la justice et de la droiture. Or, voilà que des gens à méthode veulent le faire entrer de force dans un cadre qui ne lui convient pas du tout. Il en résulte que cet enfant, qui était bon, doux, vrai et raisonnable, devient homme extrême, capable de tout. C'est là la conséquence forcée des causes que les gens qui ont entrepris de l'élever ont créée eux-mêmes.

Comme l'école n'a rien fait pour le maintenir dans ses habitudes

de réflexion et pour développer chez lui le caractère, Tenfant débonnaire y améliorera tout au plus sa mémoire. Dans les cas les plus favorables, c'est-à-dire s'il est traité avec douceur, il se conformera h toutes les règles de l'établissement. Plus tard, il portera en lui les éléments nécessaires pour devenir un travailleur à esprit indépendant et fécond ; mais il arrivera souvent qu'il ne mènera pas à bout ce qu'il aura entrepris. Il se laissera aller facilement, en disant qu'il a assez de la vie. Ajoutons que c'est à lui-même, et non à un autre, qu'il s'en prendra en pareil cas. Moins l'école aura eu de l'influence sur un pareil enfant, et plus il aura de chances de devenir un rêveur. Ce pourra être facilement un homme comme celui qui a été si bien décrit dans Oblomoff^^ cet homme de trop^ dont l'âme était si pure. De même que le héros du roman, auquel nous venons de faire allusion, il ne pourra pas s'adapter à son milieu; son principal défaut sera le manque de fermeté et d'énergie. Dans les cas moins favorables, et si l'enfant débonnaire a été poursuivi et souvent châtié, il deviendra un homme méchant et désespéré. Son âme restera néanmoins bonne et vraie. Quand même cet homme aurait commis le crime le plus affreux, il est facile de l'amener à un repentir sincère par une parole simple, vraie et juste, et même à lui faire verser des larmes.

Un homme peut être devenu débonnaire grâce à des causes favorables qui se sont produites après qu'il est sorti de l'enfance. Cet homme-là sera toujours un peu différent de celui qui est devenu débonnaire pendant son enfance : le premier n'aura pas l'esprit de suite, la sincérité, la simplicité et la véracité profonde du dernier. Il aura parfois quelque chose d'artificiel. On trouvera de plus chez lui une certaine raideur, chose qui ne s'observe jamais chez le dernier.

Lorsqu'on étudie le développement de l'enfant débonnaire et les conditions qui favorisent ce dernier, on constate l'influence capitale que peut avoir sur ses enfants une mère bonne, aimante et intelligente. Comme nous l'avons dit plus haut, on a vu ce type se former

1. Oblomoff est le héros d'un roman très connu d*un des meilleurs écrivains russes,

J. GONTGHAROFF.

dans des circonstances relativement défavorables. Il suffit qu'il y ait eu à côté de cet enfant une personne simple, vraie et bonne, toujours prête à raisonner avec calme sur tous les doutes qui se présentaient à son esprit. Il faut aussi que cette personne ait eu soin de ne pas ennuyer son élève par trop de conseils et trop de direction, Il existe une différence très notable entre les hommes qui retiennent de mémoire les différentes connaissances et ceux qui ont pris l'habitude de réfléchir posément sur leurs impressions et sur leurs actes. \j homme qui sait (homme de jugement) est loquace, éloquent même. 11 cherche à produire une impression par des citations empruntées à des auteurs et à des savants. Comme il n'a jamais un argument personnel, il s'appuie toujours sur une autorité. Ce sont les idées abstraites qui lui manquent surtout. Il rassemble volontiers des matériaux et il sait en faire la classification en se basant sur des signes extérieurs. Quant à créer des types et à classer les différents phénomènes en dégageant leur idée générale, il en est absolument incapable. Il peut être un bon exécuteur et faire de bons comptes rendus ; il peut dégager les idées capitales d'un ouvrage, mais il ne saurait en faire la critique. Il ne sait pas tenir compte de ce qu'il y a d'individuel dans chaque phénomène, mais il cherche toujours à appliquer la règle. Il est méthodique et systématique avant tout. Il est plein d'assurance ; il est sûr qu'il n'y a rien qu'il ne sache et il n'admet jamais le doute. Il agit d'une certaine façon parce qu'il sait que tel est son devoir. Sa pose, ses moindres mouvements sont imités ; ils ont pour but de montrer l'importance de la position qu'il occupe. L'homme qui comprend, au contraire (homme de raison), ne fait pas grande attention à la forme de son discours; son argumentation repose sur un examen logique, qui n'est qu'une conséquence de l'analyse qu'il a faite au préalable de son moi. Il ne juge pas en se fondant sur des images et des pensées qu'il ne s'est pas donné la peine d'examiner. Les connaissances qu'il possède sont toujours à l'état de notions; voilà pourquoi il est à même de voir ce qu'un phénomène présente d'individuel. En d'autres termes, après avoir déterminé l'idée générale d'un phénomène et sa signification, il peut faire voir en quoi il diffère du genre de phénomènes auquel il appartient. Il peut ensuite concentrer son action sur ces différen-

ces. Ses actes sont toujours indépendants et pleins d'initiative. Il possède la puissance créatrice. Tantôt rêveur et idéaliste, tantôt homme pratique, fécond en actions, il étonne toujours par la richesse de ses pensées et de ses idées. Ses actions reposent sur la compréhension de son devoir. Son extérieur est simple et n'a rien de factice ou d'affecté. Il a toujours des tendances philosophiques très accusées ; il est ferme dans ses principes et il ne s'écarte jamais de son idéal. Très prudent dans ses déductions et dans les conséquences qu'il pose, il est toujours prêt à les vérifier. Son individualité perce toujours à travers la méthode qu'il applique et il sait toujours y apporter des modifications si les circonstances l'exigent: aussi son travail est-il toujours fécond.

Les trois types que nous avons décrits plus haut correspondent à trois degrés de l'activité cérébrale : l'activité réflexe proprement dite, l'activité réflexe composée ou raisonnée et l'activité intelligente. Cette dernière est indépendante et créatrice. Passons maintenant aux enfants, dont l'activité cérébrale n'a pu devenir consciente par suite des causes suivantes : trop de prévenances et de caresses pour les uns, la violence pour les autres, l'action oppressive de circonstances trop pénibles enfin pour les derniers.

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