‹ De l'éducation de l'enfant dans la familleChapitre 8 sur 23 · DU TYPE HEBETE-MOU · texte numérisé non relu

DU TYPE HEBETE-MOU

On ne saurait donner à cet enfant un meilleur nom que celui d'un enfant qui a été hébété par la tendresse. Ce n'est pas la sévérité, ce ne sont pas les coups de verges ni les châtiments qui Font rendu ce qu'il est. Ce sont les caresses tout extérieures, purement animales, pour ainsi dire. Ces dernières, en effet, peuvent amener des résultats aussi fâcheux que la violence. L'enfant hébété par la tendresse s'est développé d'ailleurs en l'absence de toute condition nécessaire à son éducation. Nous pourrions l'appeler encore un enfant qui a été « trop caressé »; cette dénomination caractériserait assez bien les particularités qu'il présente.

Lorsqu'il arrive à l'école, cet enfant est très gêné par son nouveau milieu ; il n'ose ni se lever, ni s'asseoir, ni faire quelques pas de son propre mouvement. Le doigt enfoncé dans la bouche, il regarde ce que font les autres et les imite dans les plus petits détails. S'il est forcé de faire une chose tout seul, il se montre maladroit et ne sait s'y prendre. Dans toutes les circonstances difficiles, il a recours aux larmes; quant à sa manière de pleurer, c'est celle d'un enfant de trois à quatre ans. La face dorsale de la main appliquée sur les yeUx, il hurle et pousse des cris; sa bouche entr'ouverte laisse couler une salive abondante.

Peu à peu, il s'habitue à l'école; il fait alors partie du troupeau et c'est l'hypocrite ou l'ambitieux qui le dirigent, tandis que l'enfant débonnaire prend sa défense à l'occasion. L'enfant hébété-mou est toujours sous l'influence de celui qui le protège, pour le moment. Ses actes et ses raisonnements dépendent absolument de celui-ci; aussi est-il tantôt doux et obéissant, tantôt au contraire exigeant, méchant et rebelle. Lorsqu'il est avec d'autres enfants, il prend bien part aux polissonneries, mais ce n'est qu'en imitant ce qu'il a vU faire ou entendu dire. Il est moutonnier. Dans tout ce

qu'il fait, en un mot, il n'a pas la moindre indépendance. Quant au règlement, il s'y conforme absolument et sans jamais le raisonner. Il fait de même ses devoirs. Ses qualités sont des qualités toutes négatives : il ne fait pas le mal parce que sa mère lui a dit que ce n'est pas bien et que c'est un péché. Il accomplit tous les rites de l'Église, mais il bâille pendant tout le temps que dure le service et regarde de tous les côtés. Il n'altère pas la vérité, en général. S'il lui est arrivé de mentir, il rougit et fait une série de mouvements absurdes. Il se couvre la face avec la main et tourne le dos à la personne à laquelle il a menti. Il maintient souvent son dire en pareil cas, parce qu'il ne se rend pas bien compte de ce qu'il a dit. Il ne sait comment faire d'ailleurs pour changer de situation et rétablir les choses dans le vrai.

Un pareil enfant étudie avec une indifférence parfaite ; il fait tout ce qu'on lui ordonne de faire et apprend scrupuleusement ses leçons. Toutes les fois qu'il peut se débarrasser d'une leçon, néanmoins, il le fait avec plaisir. Il laissera volontiers un thème de côté, ou il cherchera à se soustraire à une règle dont l'application n'est pas rigoureuse. Lorsqu'il a commis une faute il fait des aveux facilement ; il dénonce avec la même facilité l'instigateur et les complices s'il en a. Il est donc un mauvais camarade. Il est toujours un enfant sage et plein de bonnes intentions. Quant aux dénonciations qu'il fait, elles ne sont motivées ni par son intérêt personnel ni par le désir de plaire aux supérieurs. Il dit ce qu'il sait parce qu'on le lui demande, et voilà tout.

Froid et indifférent, il n'aime personne ; il se colle à un de ses camarades comme il avait l'habitude de se coller à sa mère ou à sa bonne. Abandonné à ses propres efforts, il perd la tête, même lorsqu'il atteint l'âge viril. Le plus grand chagrin qu'on puisse lui faire, c'est de faire en sorte que personne ne s'inquiète de lui et ne lui vienne en aide. S'il nous est permis de parler de lui d'une façon allégorique, nous dirons qu'il peut mourir de faim ayant à côté de lui un gros pain. Il attendra qu'on vienne lui montrer comment il faut couper ce pain. C'est là de l'exagération, sans doute, mais elle est bonne à faire voir dans ce qu'il a de plus frappant l'enfant qui nous occupe. Ainsi que nous venons de le dire, c'est là la seule

peine qu'on puisse lui faire; tout autre trouble, toute autre inquiétude lui passent rapidement sans laisser de traces. Tout se passe dès qu'il a dormi là-dessus, et le sommeil lui vient facilement. Lorsqu'il est seul, il s'ennuie toujours parce qu'il ne saurait trouver à s'occuper. Il ne sait pas non plus s'inventer une distraction. Tout obstacle, tout insuccès le prennent au dépourvu. Il ne fera aucun effort pour se tirer d'affaire, mais attendra qu'on lui vienne en aide. Si personne ne vient il pleurera, il sanglotera et donnera tous les signes extérieurs de détresse. Ce sera tout. Lorsqu'on lui fait faire une commission, il faut avoir soin de lui donner des instructions précises, parce qu'il ne sait qu'imiter et copier. Il supporte mal la souffrance physique; il se laisse aller en pareil cas, et se montre excessivement poltron. Dès qu'il est excité puissamment, il se livre à des paroles ou à des actes incohérents.

Pendant qu'il est à l'école, il peut être diligent et ponctuel. En apprenant ses leçons, il saura trouver l'exacte mesure de ce que demande le maître et il n'apprendra rien au delà, ni d'une autre façon. Il suffit qu'on exige moins de lui ou qu'on le surveille de moins près pour qu'immédiatement il devienne paresseux et négligent. Il est donc timide et même poltron, lorsqu'on est sévère envers lui ; dans les circonstances inverses, il devient capricieux et excessivement exigeant. Dans le cours de ses études, il devient bientôt très sûr de lui-même. Il s'imagine qu'il sait les sciences nombreuses qui remplissent les programmes de nos écoles. Il est prêta enseigner aujourd'hui ce qu'il a appris hier; si on le laisse faire il ne pourra que copier scrupuleusement ces maîtres. Comme il est peu observateur, il n'imitera que leurs côtés les plus saillants; il prête par là même à la caricature, fréquemment.

Toute sa manière d'être prouve qu'il ne sait pas envisager d'une façon consciente ses besoins; il salue avec grâce, il est propre et élégant si tout a été préparé pour lui et si on lui a dit, à l'avance, comment il doit faire. Abandonné à lui-même, il sera désordonné, malpropre et déguenillé. Loin de saluer un étranger, qu'il voit venir, il s'enfuiera et se cachera si personne n'a songé à lui apprendre comment il devra se comporter.

Lorsqu'il est laissé sans surveillance, il abuse de tout ce qui lui

plaît en faisant sur lui une vive impression. Il mangera, il boira, il dansera sans mesure. Des amusements dénués de sens esthétique, mais qui agissent sur lui par leur succession rapide et par leur excitation toujours croissante, pourront lui donner une maladie. Au moment où il cherche à satisfaire ses besoins, il ne tient nul compte de ceux d'autrui ; il ne songe qu'à se rassasier et à être content.Toute lecture sérieuse lui répugne, et même les œuvres de littérature; il ne lit jamais de son propre mouvement.

Son séjour à Técole lui permettra de développer tin peu sa mémoire; mais il ne saura généralement pas utiliser les connaissances qu'il aura acquises. Sans expérience, ignorant de la vie, absolument incapable d'agir avec indépendance, il est néanmoins très content de lui-même. S'il n'a pas à gagner son pain et s'il ne souffre jamais de privations, il est très satisfait de son sort. Il n'a pas une seule idée abstraite; il est réaliste à tous les points de vue, mais toujours par imitation. Il peut l'être jusqu'au cynisme.

Les enfants hébétés-mous se trouvent principalement dans les institutions de jeunes filles, et par exception dans les écoles secondaires de jeunes gens. Ceux qu'on rencontre dans les écoles de l'enseignement supérieur présentent ce type d'une façon assez nette. Nous trouvons encore, ici, les mêmes qualités négatives que nous avons énumérées plus haut. L'individu appartenant au type qui nous occupe a partout l'air d'un mouton qui cherche son troupeau. Il va où son berger l'envoie. Dans le cas le plus favorable, il est laborieux et obéissant, il apprendra par cœur tout ce qu'on veut, mais il le retiendra à sa manière d'une façon toute mécanique. Si on a vu comment il travaille, quand il est tout seul, on aura constaté une particularité très remarquable. Il ne peut pas se concentrer trop longtemps sur une même occupation : aussi travaille-t-il par accès. Il commence par répéter à haute voix des phrases, puis des segments de phrase ; puis des mots, des syllabes, des sons, des tons. Puis il hume un air sur un motif connu ; vient ensuite le repos : pendant ce temps, il fume et marche dans sa chambre de long en large. Le repos est suivi d'un nouvel accès de travail et ainsi de suite. Ces études avancent mal, parce qu'il ne peut pas s'arrêter de longue haleine sur une môme occupation, et parce qu'il ne sait pas

disposer ses instants de façon à les utiliser le plus possible. Il met un temps infini à apprendre ses leçons, et c'est tout au plus ensuite s'il peut passer des examens. Quant à appliquer ce qu'il a appris, il en est absolument incapable. Il ne s'intéresse h rien, il n'a ni initiative ni indépendance d'esprit. Il est irrésolu et ne reconnaît en même temps aucune règle morale. Il n'a ni affection ni attachement pour personne. C'est un franc égoïste, toujours content de luimême. Tous ces attributs de l'enfant hébété-mou se manifestent chez les petites filles d'une façon non moins accusée. Très estimées chez les jeunes filles quelquefois, ces particularités sont prises pour de la naïveté. Chaque nouvelle impression un peu vive détermine chez ces demoiselles des soubresauts, des éclats de voix, des exclamations, toutes sortes de mouvements absurdes et de grimaces. C'est là leur façon de réagir contre les impressions qu'elles reçoivent. Ces personnes se font remarquer encore par une absence totale de physionomie. Leurs traits sont comme figés et immobiles; leur figure exprime l'indifférence. La même indolence s'observe dans leur manière de parler; souvent larmoyants, leurs yeux regardent au loin dans le vague. Ajoutons que ces jeunes filles se couvrent volontiers d'ornements. Leur inconstance et leur mobilité sont vraiment étonnantes : tous leurs actes dépendent des personnes qui les entourent. Elles imitent ces dernières, autant que possible, dans tout ce qui les a frappées. Les enfants hébétés par la tendresse sont incapables de mener h bout une œuvre sérieuse qui exige la faculté de comprendre et de penser par soi-même. Les travaux manuels leur conviennent mieux, encore faut-il qu'il n'y ait pas besoin de modifier ou d'inventer quelque chose. Si on ne perd pas de vue l'enfant hébété-mou après qu'il aura quitté l'école, on verra qu'il a encore les principaux attributs parmi ceux que nous venons de signaler. Ce sont là des gens qui présentent, pendant toute leur vie, le type brave homme ; toujours contents d'eux-mêmes et pleins d'assurance, ils ne demandent pas mieux que d'entreprendre une besogne quelle qu'elle soit. Quant à ne pas la gâcher, c'est une autre affaire. En règle générale, ils ne savent que déranger ce qui marchait avant eux. Ils ne sont au fond que des égoïstes froids et insouciants ; ce sont des esprits formalistes et sans indépendance aucune. Qu'on les prenne dans toutes les car-

rièrcs qu'on voudra, — celle du savant et du professeur non exceptée, — ils seront toujours les mêmes. Lorsqu'ils sont au pouvoir, ils sont graves jusqu'à la naïveté et tout bouffis d'orgueil, toutes les fois qu'ils se trouvent avec leurs inférieurs. Lorsqu'ils sont en présence de leurs supérieurs, au contraire, ils sont plats, lâches et même poltrons. Quant aux idées abstraites, ils n'en ont pas la moindre trace, bien que des phrases apprises par cœur et des citations puissent donner le change quelquefois.

On voit ce type se former toutes les fois qu'un enfant est empêché d'agir par lui-même, parce qu'il est entouré d'un excès de prévenance. Tout est préparé pour lui à l'avance ; il n'est jamais forcé de raisonner ses actes et d'agir à sa guise, il ne lui est pas permis non plus de disposer librement de son temps. Une mère ambitieuse ou irritable, qui ne supporte pas la contradiction, désire pouvoir montrer ses enfants à leur avantage. Elle cherche donc à les rendre obéissants et sages en les comblant de caresses et en prévenant tous leurs désirs. C'est en agissant de cette façon qu'elle contribue, surtout, à en faire des enfants hébétés-mous. L'habitude de forcer un enfant d'accomplir, dans la forme, les rites et les usages établis, produit le même effet, — si on prévient tous leurs désirs, en même temps, surtout. Cette tendresse absurde abrutit l'enfant non moins bien que les coups. Ajoutons qu'on l'entoure, en pareil cas, de luxe et d'apparat. On le soumet de bonne heure à de fortes impressions ; on le conduit au bal, au concert et au spectacle. On le promène d'un pays dans un autre; on prévient tous ses désirs et on ne le laisse jamais manquer de rien. Sa liberté est entravée en même temps par des sentences idiotes, comme celles-ci : « Ne fais pas de bêtises », « les enfants sages ne sont pas comme cela», « tu m'ennuies avec tes questions», «ne raisonne pas, mais fais ce que je te dis », etc. On redit ces paroles vides de sens, on les ressasse à cœur joie, tout en se gardant bien de raisonner. Quant aux moyens de coercition, ils n'ont jamais été employés ici. On s'est bien occupé de l'enfant, mais d'une façon tout extérieure, avec beaucoup d'insouciance, au fond; on s'est borné à satisfaire les besoins de ses organes de la yie végétative et de

la vie animale, laissant absolument de côté tout ce qui pouvait exciter Tactivité cérébrale. C'est en l'abreuvant de caresses qu'on lui a surtout prouvé son attention.

Telles sont les conditions qui favorisent dans la famille la formation du type qui nous occupe.

Ce dernier se retrouve dans les établissements fermés, ceux pour jeunes filles, surtout. Lorsqu'ils se sont développés dans la famille, ils prennent le nom de « fils ou fille de sa maman »; lorsque c'est dans un établissement qu'ils se sont formés, ils sont connus plus tard, dans la société, sous le nom « d'un élève de l'Institut ». Les causes qui ont eu de l'influence dans ce dernier cas sont, d'une part, une soumission constante à une règle sévère; l'observation rigoureuse des formes extérieures du culte apprises par cœur, et la conformation à des usages de convenance. Les jeunes filles dont toute l'attention est appelée sur ces points n'ont pas à songer à se procurer ce qu'il leur faut; tout leur arrive à point. Elles n'ont donc jamais à exercer un acte d'indépendance. D'autre part, nous trouvons, en général, chez les supérieures et le personnel enseignant une parfaite insouciance et une manière tout officielle de comprendre leur devoir. Des conditions comme celles-ci doivent nécessairement produire le type hébété-mou sous sa forme la plus accentuée : aussi est-ce dans ces établissements de ce genre qu'on peut le mieux faire l'étude de ce type.

On voit que les causes principales qui contribuent au développement du type hébété-mou sont partout les mêmes. Voici comment nous pourrions les résumer : abolition de toute initiative chez l'enfant, par suite d'une prévenance trop grande qui rend inutile de sa part tout acte indépendant; absence ou même écartement systématique de tout ce qui peut développer son activité cérébrale.

Si on se rappelle ce que nous avons dit plus haut sur les conditions de développement des trois premiers types que nous. avons admis, on comprendra aisément le rapport qui existe ici entre la cause et ses effets. Qu'il nous suffise de nous arrêter sur les principaux traits que présente ce type.

Ce qui frappe ici principalement, c'est le manque de l'esprit

d'observation, de rexpérience et de Tinitiative. Ce sont là des individus qui n'ont pas d'indépendance dans les actes et dans les pensées. Tel est, en résumé, l'enfant hébété-mou. Or, en étudiant l'enfant hypocrite, nous avons dit que ses actes sont, en général, des actes réflexes rationnels. Nous avons vu que, laissant de côté les mouvements désordonnés ou non coordonnés qui ne peuvent pas le mener à un but déterminé, il choisit bientôt ceux qui lui permettent de satisfaire un besoin ou d'atteindre le but qu'il se propose. Abandonné à lui-même pour la plupart du temps, l'enfant hypocrite gagne bientôt une certaine expérience qui lui servira plus tard. Lorsqu'il a été pris une fois, il n'y retournera pas ensuite, mais il se dirigera d'un autre côté. Il ira là oîi il a pu satisfaire un besoin. Il se borne à remarquer les conditions qui amènent à leur suite des phénomènes qui lui sont favorables. C'est ainsi qu'il arrive à se former une ligne de conduite, qui constituera plus tard son sens pratique. Quant à l'enfant hébété-mou, on a soin de le prévenir toutes les fois qu'il court un danger; on veille constamment à ce que tous ses besoins soient satisfaits. Le stimulant qui force l'enfant hypocrite à gagner de l'expérience fait donc complètement défaut chez l'enfant hébétémou. Dç plus, ce dernier n'a jamais agi par lui-même; on lui avait toujours dit ce qu'il devait faire. On lui avait indiqué de quel côté il devait se diriger et ce qu'il devait dire. On lui avait appris comment il devait s'amuser et à quel moment il pouvait le faire. On lui disait toutes les fois qu'il fallait qu'il mange, qu'il boive, qu'il se promène ou qu'il dorme. Il n'avait à s'occuper de rien, car tous ses besoins et tous ses désirs étaient prévenus. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit arrivé à manquer d'initiative. Il n'est pas surprenant non plus qu'il soit absolument dénué d'indépendance dans les idées et dans les actes. On n'a jamais cherché à faire travailler son cerveau ; lorsqu'il posait une question, on lui répondait, en général, qu'il ne devait pas faire du bruit. On ajoutait qu'il ne fallait pas qu'il raisonne. On lui disait d'être sage et convenable. Une fois qu'il n'était pas habitué à raisonner, ses facultés cérébrales ne pouvaient pas se développer, sa volonté le pouvait encore moins. Comme il ne possède ni expérience, ni initiative, ni indépendance d'aucune sorte, ni volonté, il ne lui reste plus qu'à imiter les personnes qui cherchent

à avoir de l'influence sur lui. Voilà pourquoi l'activité de cet enfant est toute d'imitation; voilà pourquoi il fait tous ses efforts pour suivre les pas de quelqu'un et pour faire partie d'un troupeau. Il ne peut s'empêcher de remplir les ordres de son berger. Il ne saurait jamais mener à bonne fin une entreprise qui demande de l'initiative, de l'indépendance dans les actes et dans les idées. Tout ce qu'il peut faire en pareil cas, c'est des grimaces et une série de mouvements n'ayant aucun but déterminé. C'est là la conséquence forcée pour lui des excitations ou des irritations qui ont agi sur lui ; elles sont en rapport avec l'intensité et le genre des impressions qu'il a reçues. Les grimaces et les mouvements qui n'ont pas de but déterminé prouvent toujours l'absence de l'activité cérébrale; en effet, l'impression qui vient d'être reçue passe immédiatement en travail musculaire. Grâce à la prévenance avec laquelle tous les besoins de cet enfant ont toujours été satisfaits, il s'est habitué aux sensations qui correspondent à ces besoins, et qui sont devenues de plus en plus absorbantes. L'alimentation forcée, par exemple, amène les sensations qui accompagnent la plénitude de l'estomac. Les enfants hébétés-mous mangent volontiers beaucoup ; plus on leur donne de nourriture, et plus ils en demandent. Aussi ont-ils souvent une affection du tube digestif. Il semble qu'ils ont tout ce qu'il faut en abondance, et, cependant, ils regardent autour d'eux pour voir s'ils ne pourraient pas attraper un morceau ; souvent, ils ne sont même pas difficiles dans leur choix, et mangent tout ce qui leur tombe sous la main. Ceci prouve que ce n'est pas le sens du goût qui les dirige ; ils ne songent qu'à se remplir l'estomac et à le distendre, afin d'avoir la sensation de plénitude à laquelle ils sont habitués. Lorsque l'estomac s'étant quelque peu vidé ils n'ont plus cette sensation, il faut qu'ils prennent de nouveau de la nourriture, tellement ils ont besoin de se procurer cette sensation. Nous avons dit, plus haut, qu'à mesure que notre caractère devient plus ferme, notre volonté apprend à dominer nos sensations. Si un jeune homme est, au contraire, l'esclave de ces dernières, il deviendra forcément un homme faible de caractère. N'étant pas à même de maîtriser ses sensations, il deviendra inquiet; dès qu'il en éprouvera une, il se sentira mal à l'aise et fera des mouvements désordonnés, jusqu'à ce qu'il l'ait

satisfaite. C'est ainsi que s'explique le manque de caractère et le défaut de fermeté de certaines gens. Les conditions du développement physique et du développement moral étant exactement les mêmes, il est facile de comprendre pourquoi ces individus sont pusillanimes, lâches et poltrons. Les effets dus à de pareilles causes se reproduisent chez l'adulte, aussi bien que chez les enfants. Tout homme dont on prévient les besoins et les désirs s'habitue peu à peu à ne plus s'occuper de lui-même, en rien. Il peut aller jusqu'à ne plus remarquer que sa toilette est en désordre, que ses cheveux n'ont pas été peignés, etc. Il peut même trop manger par mégarde. Il suffit que son entourage fasse moins attention à lui, et il devient excessivement malpropre, ou bien il se donne un catarrhe de l'estomac. La seule différence que nous voyons dans les deux cas, c'est que chez l'adulte l'incuriç et le désordre ne se manifestent que dans son extérieur; l'enfant, au contraire, est désordonné et insouciant dans tout ce qu'il fait.

Lorsque l'enfant qui s'est trouvé dans les conditions que nous venons de voir n'a pas été soumis en même temps à de vives impressions, son impressionnabilité aura été conservée. Il va sans dire que ce n'est pas son activité cérébrale qui sera mise en mouvement par les excitations venues du dehors. Il se borne à reproduire ce qui l'a impressionné ; quant aux irritations plus intenses, elles déterminent chez lui une série de mouvements et d'actes qui n'ont aucun but déterminé. Sa joie est très bruyante; il pousse des cris ; il a des soubresauts et s'inquiète vivement à la moindre contrariété. On le voit même pleurer amèrement. Sitôt que la cause qui a produit ces émotions a disparu, néanmoins, ces dernières s'effacent avec la même rapidité avec laquelle elles sont venues. Il suffit que cet enfant ait passé quelques heures à dormir après les avoir éprouvées. Il va sans dire qu'il est encore assez facile de venir à bout d'un pareil enfant; si l'école est sérieuse, si ceux qui la dirigent sont des gens de principes, cet enfant peut encore prendre l'apparence d'un être humain. Pour peu qu'au contraire il ait été secoué, de bonne heure, par de fortes impressions, pour peu qu'il ait été conduit au bal, au spectacle, etc., pour peu qu'il ait été entouré de luxe et habitué à des vêtements bigarrés et à l'éclat, son

impressionnabilité aura été par là même émoussée. Il sera devenu nonchalant et apathique. Des irritations très intenses pourront seules le sortir de son état de somnolence.

On habitue de bonne heure une petite fille à s'ajuster et à porter des robes à couleurs voyantes, on la couvre d'ornements brillants, sous forme de bracelets, de boucles d'oreilles, de boutons de manchettes, etc. Dès l'âge de sept à huit ans, on lui met un corsage fait avec une étoffe résistante et rendue plus ferme par de gros cordons. Ce corsage est destiné à serrer le thorax dans sa partie inférieure principalement. Plus tard, à l'âge de dix à douze ans, on lui met un corset muni d'une planchette métallique et on lui serre la taille de plus en plus fortement. On l'habitue à se tenir debout d'une certaine façon, en se tenant très droite, à croiser les mains sur le ventre; on lui donne des règles pour les lèvres, les yeux et le nez. On lui indique comment elle doit être assise et comment elle doit saluer. On lui fait apprendre par cœur des phrases entières; on lui montre un certain nombre de position qu'elle doit prendre pendant la danse. On la fait entrer dans un cadre tellement étroit, en un mot, que c'est tout au plus si elle peut se mouvoir comme une marionnette. Les règles de morale sont également apprises par cœur; elles sont ainsi conçues : « Ceci est honteux » ; « ceci n'est pas honteux » ; « ceci est convenable » et « ceci ne l'est pas ». Comme le fait d'apprendre une chose par cœur exclut complètement la compréhension de cette chose, ces règles de morale peuvent être modifiées d'un instant à l'autre. L'enfant ne possède pas d'ailleurs le critérium qui lui permettra de juger si elles sont vraies ou non; aussi prennent-elles parfois l'apparence la plus grotesque. Tous les ornements dont la jeune fille se couvre ne sont là que pour remplacer les qualités intimes qu'elle n'a pas. C'est du clinquant dont elle couvre sa frivolité. Un homme vraiment intelligent frappe par sa simplicité ; il est facile de s'assurer qu'à mesure qu'une femme est développée d'intelligence et instruite, son extérieur sera simple par rapport à son milieu au moins. Qu'a-t-on besoin de faire d'une enfant un espèce de porte-manteau sur lequel on accroche des ornements? Qu'a-t-on besoin de lui faire éprouver des impressions trop intenses? Qu'a-t-on besoin, enfin, de l'habituer à tromper quand ce ne serait

que par son extérieur. Il est clair que c'est là un moyen de la corrompre et de diminuer son impressionnabilité.

Certaines parties de la toilette féminine, le corset surtout, peuvent agir d'une façon nuisible sur un organisme qui est en voie de formation. Les conditions mécaniques du thorax sont telles qu'on obtient le plus d'effet en dépensant le moins de force, lorsque c'est la partie inférieure de la cage thoracique qui se dilate de préférence. C'est dans ces conditions que l'expansion du poumon est la plus considérable. La mobilité de cette partie qui rend ce travail plus facile augmente grâce à l'exercice constant auquel les muscles correspondants sont astreints. Or, le corset, qui serre la moitié inférieure de la poitrine, empêche celle-ci de se dilater pendant l'inspiration. La conséquence forcée de cet état de choses, c'est que la partie supérieure de la poitrine doit fournir une respiration supplémentaire. Comme nous l'avons déjà dit, l'effort musculaire étant plus grand en pareil cas, la dépense de matériaux nutritifs sera plus grande, l'effet restant le même. Quant à l'expansion du poumon, elle ne ^^wi jamais atteindre le même degré qu'elle atteint lorsque la portion inférieure du thorax se dilate. On distingue en général, la respiration de la femme, ou respiration pectorale, de celle de l'homme qui est abdominale. Cette distinction n'existe pas en réalité, et elle est contraire à ce que nous savons sur le mécanisme de l'organisme humain. L'observation démontre que les femmes qui n'ont pas porté le corset dans leur enfance respirent par le diaphragme. De plus, en comprimant la partie inférieure (ou postérieure) chez de jeunes chiens, on a obtenu chez eux une respiration semblable à celle de la femme. Il est démontré que le corset a pour résultat de faire perdre au poumon de son poids et de son volume : le poids absolu du poumon^ qui est de 1,320 grammes chez l'homme, est de 1,050 grammes seulement chez la femme. Pris 'par rapport au corps tout entier, le poids du poumon n'est que de 1/43 chez la femme ; le même rapport chez l'homme étant de 1/37. A dimensions absolument égales du corps, la capacité du poumon sera de 1,000 à 1,500 centimètres cubes moindre chez la femme que chez l'homme. Remarquons, cependant, que chez les jeunes filles qui n'ont jamais porté de corset, le volume du poumon (pris

par rapport à l'âge et à la taille) est en moyenne le même que chez les jeunes gens. L'afflux moindre d'oxygène ralentit dans le corps tout entier l'échange des matières qui se fait dans les tissus. C'est ainsi que se produit toute une série de phénomènes qui sont mis sur le compte de la différence de sexe. L'insuffisance de l'oxygène et le ralentissement des échanges nutritifs qui en est la conséquence contribuent à la formation de dépôts de graisse. Le système nerveux devient alors plus irritable. Fixés par le corset, les muscles qui s'insèrent sur la colonne vertébrale et sur la partie inférieure du thorax restent dans l'inaction. Ceci a pour effet une modification de leur structure. Or, nous avons dit plus haut que lorsque l'échange nutritif baisse dans une partie du corps, elle baisse immédiatement dans tous les autres tissus du même organisme. Ajoutons que par suite du genre de vie de la jeune personne, son activité cérébrale n'est jamais mise en jeu. Cette dernière cause vient s'ajouter aux autres. La compression de la partie inférieure du thorax agit, de haut en bas, sur les organes contenus dans la cavité abdominale. Ces derniers poussent en dehors les parois de l'abdomen, les distendent et entravent, par là même, l'action des muscles qui composent cette paroi. Viennent ensuite les dépôts de graisse qui se font dans les mêmes muscles; ces dépôts amènent à leur suite toute espèce de souffrances et constituent d'ailleurs un obstacle au moment de l'accouchement. Les jeunes chiens qui ont été soumis aux expériences dont nous avons parlé plus haut commençaient par engraisser, puis ils devenaient anémiques. Ils ont tous péri. L'autopsie démontra que leur thorax avait pris la forme de celui de la femme ; le poumon était comprimé dans sa partie inférieure, le cœur était dévié vers la ligne médiane et les parois abdominales étaient distendues. Ces résultats ont été obtenus dans le courant de six à sept mois. Elles ont été faites il est vrai, sur des animaux très jeunes, circonstance qui a contribué à les rendre plus nettes. Nous pouvons donc dire à l'égard du corset, que plus on le portera de bonne heure, en se serrant beaucoup la taille, plus les facultés intellectuelles seront faibles. Il nous parait difficile de nier ce fait : en effet, nous avons dit plus haut, qu'en comprimant la portion inférieure du thorax on diminue par là même la quantité d'oxygène qui

pénètre dans le poumon. La conséquence forcée d'un pareil état de choses sera une diminution dans l'activité des organes dont la vitalité est d'une importance capitale et au premier rang desquels nous trouvons les centres nerveux conscients. De plus, le retour vers le cœur du sang veineux contenu dans la cavité crânienne se trouve entravé, circonstance qui amène une gêne notable dans la circulation cérébrale. Ce sont là, sans doute, des conditions qui ne peuvent guère rendre plus actif le travail de la pensée. Ajoutons que le développement moral est certainement sous la dépendance directe du degré de développement de l'intelligence, il sera donc entravé également. Ce sera là encore une influence funeste ajoutée à celle qui agit sur le progrès de l'instruction en l'arrêtant. En résumé, nous nous croyons autorisé à dire que l'usage du corset est nuisible au point de vue physique, intellectuel et moral. Nous l'interdirions donc d'une façon expresse pendant l'adolescence. Nous le ferions d'autant plus volontiers qu'il ne sert qu'à déformer le corps, et ceux qui pensent le contraire, ont, suivant nous, une conception très fausse des règles de l'art. Ce n'est pas là d'ailleurs ce que doit se proposer l'école. Nous pourrions faire une critique analogue des autres parties du costume féminin, la chaussure, par exemple.

Trop apathique pour avoir le désir de contrôler et d'élargir sa sphère d'action, l'enfant hébété-mou devient, par là même, suffisant et présomptueux. Tout ce qu'il fait est de l'imitation; aussi arrivet-il facilement à avoir une certaine aptitude pour tout ce qui est de pure forme. Il en résulte qu'il s'imagine bientôt qu'il est à môme de résoudre toutes les questions et qu'il n'y a rien qu'il ne puisse faire. C'est le fait de tout homme ignorant; ce dernier croit tout savoir et se prononce avec assurance sur toutes les questions. Un enfant qui vient de commencer à lire dira toujours qu'il sait lire et ajoutera qu'il lit bien. Si vous montrez à un enfant quelques expériences de physique ou de chimie, il ne manquera pas de dire, dans l'occasion, qu'il connaît ces sciences. Le peu qu'il a appris lui a coûté à peine un effort : voilà pourquoi il s'imagine qu'il apprendra avec la même facilité ce qu'il ne sait pas encore. Afin de savoir quelle tension de force intellectuelle il faut employer pour s'assimiler véritablement des données scientifiques, il importe d'avoir

travaillé soi-même d'une façon sérieuse et persévérante. Il faut avoir pris rhabitude de vérifier ces données, en appliquant diverses méthodes d'investigation ; on doit commencer par les données les plus simples, pour passer ensuite à des données plus compliquées. Ce n'est qu'ainsi qu'on accumule les matériaux d'investigation nécessaires pour pouvoir acquérir des connaissances. On est à même, alors, de comprendre la valeur d'une vérité scientifique et d'en faire la critique, au besoin. Lorsque, au contraire, on n'apprend que les résultats de recherches scientifiques qu'on retient de mémoire, c'est celle-ci qu'on développe, tout au plus. On s'habitue encore à répéter ce qu'on a appris. C'est là un travail tout à fait mécanique qui ne demande que peu d'efforts, mais qui ne donne aussi que peu de résultats. On ne développe de cette façon que l'esprit d'imitation. Il va sans dire que plus un enfant travaille d'une façon mécanique et superficielle, plus il imite, en un mot, et plus l'étude lui semble facile. L'assurance lui vient en proportion. Il devient apathique, et les influences extérieures l'impressionnent moins; aussi s'y arrêtet-il moins pour réfléchir. Devenu de plus en plus tolérant envers lui-même, il finit par être toujours satisfait de sa personne. Son intelligence devient absolument inactive à la fin. Plus, au contraire, on se livre à un travail sérieux et persévérant, plus on analyse les phénomènes qu'on observe dans le but de se créer des notions véritables, plus on s'assure que la vérité est difficile à atteindre. On s'habitue à voir et à comprendre ses défauts et les erreurs qu'on a commises. On ne se laisse pas abattre par les revers qu'on éprouve, mais on lutte avec les difficultés de la vie. On arrive à les vaincre, ou bien on est vaincu par elles. Chemin faisant, on voit combien la vérité est difficile à atteindre. On devient plus modeste et plus prudent, et on est excité à marcher en avant; on se perfectionne, en un mot.

L'enfant hébété-mou fait surtout des caresses à ceux qui peuvent donner satisfaction à ses principaux besoins. Il s'attache de préférence sur les pas des personnes qu'il lui est facile de suivre sans faire le moindre effort sur lui-même. Froid et indifférent de sa nature, il n'a d'affection réelle pour aucun de ceux qui l'entourent. Il est tellement hébété et tellement apathique qu'il est à peu près

impossible de l'instruire ou de le développer. Aucune des impressions qu'il reçoit ne pénètre d'ailleurs dans la profondeur de son être. Gomme on tient peu compte dans les écoles des diflférences individuelles, il devient bientôt effronté et plein d'assurance; ses prétentions égalent son défaut de savoir-faire. Il est prêt sur toutes les questions et ne doute jamais de rien. Il peut tout faire, mais en paroles seulement. Il n'est capable que d'imitation, en réalité; encore n'imite-t-il que d'une façon maladroite et grossière. Au premier obstacle qu'il rencontre sur ses pas, le voilà démonté ; les bras lui tombent aussitôt, et il laisse là l'entreprise qu'il a commencée. C'est par des larmes et par toute espèce de sons inarticulés qu'il exprime alors qu'il est incapable de continuer. Il est tout naturel qu'un pareil enfant ne réfléchisse jamais aux besoins d'autrui ; il ne peut pas se rendre compte non plus des conséquences que peuvent avoir pour eux ces besoins. C'est ce qui le rend d'un égoïsme étroit.

La pédagogie n'étant pas encore constituée à l'état de science, chacun apporte dans l'œuvre de l'éducation son point de vue et son sentiment personnel. On l'enseigne bien dans les classes supérieures de nos établissements de jeunes filles, mais ce n'est là qu'un prétexte pour apprendre par cœur beaucoup de mots. Ces mots, on les récite pendant les répétitions et les examens. Guidés par un sentiment individuel non raisonné, nos pédagogues font quelquefois, en matière d'éducation, les expériences les plus impossibles. Les résultats de ces expériences sont malheureusement trop peu connus ; ils perdent ainsi l'utilité toute négative qu'ils pourraient avoir. Nous ne pouvons nous empêcher de faire connaître une expérience de ce genre, dont la marche et les résultats ont pu être constatés.

Un petit garçon, âgé de cinq mois, fut placé dans une école dont la directrice était animée par les meilleures intentions ; elle se proposait comme but de développer l'intelligence de ses élèves et d'en faire des hommes indépendants. Cet enfant se trouvait, d'ailleurs, dans les meilleures conditions hygiéniques possibles et menait à la campagne une vie calme et paisible. Il était sous la direction d'une institutrice aimante et attentive. Les jeux et les études de l'établissement étaient organisés conformément à la méthode des

meilleurs pédagogues. Pendant les récréations et les promenades, on lui faisait des petits récits qui avaient rapport à la vie des plantes et des animaux. Tout en cherchant à lui faire connaître la nature qui l'environnait, on tâchait de l'intéresser et même de frapper son imagination.

Cet enfant n'était jamais puni, au début; lorsqu'il avait mal agi, on lui expliquait ce que ses actions avaient d'incorrect et on tâchait de lui montrer leurs mauvaises conséquences. Tout était préparé pour lui à l'avance et tous ses désirs étaient prévenus. Il était de règle, dans cette institution, que tous ceux qui approchaient les enfants ne prononceraient pas, en leur présence, les mots ou les expressions dont l'explication était gênante. On devait éviter également de parler de tout ce qui pouvait faire sur les enfants une impression désagréable. On avait donc banni de la circulation les mots suivants : calomnie, tromperie, maladie, mensonge, bigoterie, vol, meurtre, divorce, fiançailles, mort, etc. Toute conversation relative à des profits matériels et à des calculs mesquins d'intérêt était interdite également. On voulait, ainsi, que les enfants comprissent tous les phénomènes avec lesquels ils étaient en rapport; on espérait pouvoir répondre à chacune de leurs questions et pouvoir éloigner tous Jeurs doutes.

L'enfant qui nous occupe devint le favori de la directrice, qui lui donna des soins tout particuliers. On le trouvait intelligent et on ne lui voyait aucun défaut. Femme nerveuse, irritable et très mobile, sa mère venait le voir quelquefois. Elle restait longtemps chaque fois; afin de se faire aimer de son fils, elle le comblait de caresses et de friandises. Elle restait parfois des heures entières à lui demander la permission de lui baiser la main. Il vécut ainsi jusqu'à l'âge de cinq ans. A ce moment, la directrice ne put continuer à s'occuper de lui et fut forcée de confier son favori à d'autres mains. Les personnes qui en avaient soin changeaient à chaque instant ; on ne s'occupait plus autant de lui et il était souvent abandonné à luimême. Il fut placé plus tard dans un jardin d'enfants où on avait établi la règle suivante : pour peu qu'un enfant ait été inattentif pendant la leçon ou qu'il n'ait pas obéi à un ordre, il était renvoyé de la classe pour toute la journée. Or, la personne qui donnait la

première leçon s'entendait mal avec cet enfant. Celui-ci était donc renvoyé de la classe très souvent et restait ainsi, sans occupation, pendant des journées entières. Il arriva peu à peu à ne pas faire la moindre attention aux observations qu'on lui faisait et à ne tenir aucun compte des ordres qu'il recevait. Il prit enfin l'habitude de pousser ses camarades à la désobéissance et à les exciter contre la directrice de l'établissement. Pour le punir de sa mauvaise conduite, on l'enfermait dans une pièce écartée ; une fois là, il cassait tout ce qui lui tombait sous la main. On fut obligé, à la fin, de lui faire quitter cette école.

Ce petit garçon ne savait absolument rien de la vie : s'il voit quelque part un objet qui lui plaît, par exemple, il demande avec instance qu'on le lui donne. Si on lui répond que cet objet coûte trop cher, il supplie qu'on demande au marchand de lui en faire cadeau. « Il me le donnerait sûrement », dit-il. S'il voit un fiacre, il veut à toute force qu'on l'y fasse monter. Si on objecte qu'on n'a pas de quoi payer le cocher, il s'obstine et insiste quand même. Il est sûr que le cocher le mènera gratis si l'on veut. Notons qu'il avait neuf ans à ce moment-là. A partir de cette époque, il changea de maître à chaque instant. Il contracta peu à peu l'habitude de se cacher dans un coin ou sous une table lorsqu'il fallait aller en classe. Un de ses nombreux précepteurs eut la patience de rester en face de lui des journées entières jusqu'à ce qu'il finisse par sortir de sa cachette. Il n'était rendu à la liberté qu'après avoir fait son thème ou appris sa leçon. Lorsqu'il était avec sa mère, celle-ci le frappait de verges dans des moments d'irritation. Elle espérait le corriger ainsi • de sa désobéissance et de sa grossièreté. Il eut, entre autres, la mauvaise chance d'entrer dans une institution où on donnait aux enfants du vin tous les jours ; le jour de fête de l'endroit, on leur donnait même de l'eau-de-vie.

Voici dans quels termes sa mère nous décrivit cet enfant, lorsque nous eûmes l'occasion de le voir et lorsqu'il avait onze ans : « C'est « un enfant, nous dit-elle, dont la volonté est faible; il cherche à « éviter toute besogne qui exige un effort. Les livres d'enfants, les « récits qu'on leur fait, les promenades ne l'intéressent pas. Il est « très bavard et raconte tout ce qui se fait autour de lui. Son défaut

« principal c'est la gourmandise, la voracité même; il cherche à as- « souvir sa faim en prenant de grandes quantités de nourriture. Il « se bourre de pain, au besoin. Il est cruel envers les faibles, les « animaux, surtout. Il n'est attaché à personne et il n'aime aucun « de ceux qui l'entourent. Les souffrances d'autrui le touchent fort « peu. Il prend volontiers, pour les jeter ou en faire cadeau ensuite, « l'argent et des objets, tels que des boîtes, des plumes et des « crayons qui appartiennent à autrui. Il donne avec la même faci- « lité tout ce qui lui appartient. Pour dire tout, en un mot, il n'a « pas la moindre notion des rapports qui existent entre les hommes « et de ce qu'ils se doivent les uns aux autres. »

En l'étudiant de plus près, nous avons pu voir que c'est un enfant simple et droit, qui vous regarde bien en face. Un peu gêné en présence d'un étranger, il fait ce que les enfants font souvent : il se cache la figure avec les mains et fait une série de mouvements qui n'ont aucun but déterminé. Il répond directement aux questions qu'on lui pose ; lorsqu'il s^est habitué à une personne, il lui communique volontiers ses impressions. Il ne réagit pas facilement sur les impressions qu'il reçoit ; si on cause posément avec lui et si on le raisonne, il peut s'assimiler une analyse et des explications assez compliquées. Habitué à faire sa volonté et à voir remplir chacun de ses désirs, il a beaucoup de peine à se plier à une nécessité, queHe qu'elle soit. Il a envie de prendre tous les objets qu'il voit et qui l'impressionnent par leur volume, leur couleur et leur éclat principalement. Ce désir est tellement intense chez lui, que s'il ne peut pas les prendre ouvertement il les prendra en cachette. Sa passion, c'est la voracité; en mangeant, il songe moins à satisfaire son sens du goût qu'à s'emplir l'estomac autant que possible. Lorsqu'il a dîné en ville, il regarde l'heure à chaque instant, sans s'occuper de ce qui se passe autour de lui. Il ne parle que de ce qu'il pourrait manger et il a peur de ne pas rentrer à temps ; il craint qu'il ne vienne en son absence des visites qui mangeront tout et ne lui laisseront pas assez. Il gouverne fort mal ses sensations de la faim et de la soif et ne réagit pas du tout contre elles. En règle générale, il ne sait résister à aucun de ses désirs. Il lui est assez facile d'étudier tout seul, mais si on veut le forcer à travailler, il se cachera sous la

table, chose qu'il fait volontiers. S'il a reçu de l'argent d'une façon quelconque, il s'achète immédiatement des provisions; il s'achète aussi des objets absolument inutiles, qui lui plaisent par leur couleur bigarrée ou par leur éclat. Il ne connaît le prix d'aucune chose. S'il a soif, il faut qu'il boive immédiatement. Il est prêt, en pareil cas, à payer n'importe quel prix et oflFrira lui-même le double au besoin. Les punitions corporelles elles-mêmes ne lui feront jamais avouer sa faute. Lorsqu'on l'interroge avec calme, au contraire, en lui promettant qu'il ne sera pas puni s'il fait des aveux, il fera une confession pleine et entière. Il avoue non seulement les fautes qu'il vient de commettre, mais encore celles, plus anciennes, qui lui avaient valu une correction sévère et qu'il avait continué à nier après celle-ci. C'est là un fait qui n'est pas douteux et qui mérite toute attention. Nous avons déjà dit qu'il s'intéresse peu aux personnes qui l'entourent et qu'il n'est attaché à personne; il est même froid avec sa mère, qui lui prodigue des témoignages extérieurs de son affection et qui le supplie d'être plus attentif envers elle. Il n'a pas encore des principes de morale bien arrêtés, mais on peut toujours agir sur lui en le raisonnant et en lui donnant des motifs de ce qu'on lui demande. Il est en état de distinguer le vrai du faux.

En résumé, c'eût été un petit garçon comme un autre s'il n'avait eu le malheur de perdre de bonne heure une personne qui l'aimait et qui l'entourait de soins attentifs. Ajoutons qu'il ne s'était jamais séparé de cette personne pendant les premières années de sa vie. On cherchait à l'intéresser à l'étude par des moyens factices, à force de prévenances on l'empêchait d'agir par lui-même. On lui avait appliqué une certaine méthode d'éducation qui ne convenait pas à un enfant aussi jeune et aussi impressionnable. Plus tard, il a été séparé brusquement de la personne qui l'aimait et mis en rapport avec des maîtres qui le traitèrent avec indifférence. Au début, on l'avait tenu à l'écart de la vie réelle et on lui avait donné une satisfaction trop ample à tous ses besoins. Ce n'était certes pas un moyen de lui apprendre à gouverner ses sensations et à limiter ses désirs. Plus tard, cet enfant fut persécuté en quelque sorte ; il fut châtié trop sévèrement par des personnes qui lui étaient absolument étrangères et qui agissaient sous l'influence de l'irritation. Un pareil traite-

ment ne pouvait que Taigrir. C'était là, d'ailleurs, une circoRstancc qui ne pouvait agir que d'une façon dépressive. Ajoutons que les prières et les supplications ne sauraient forcer un enfant à avoir de l'affection pour celui qui les prodigue.

Nous sommes ici en présence d'un type complexe, qu'on ne saurait comprendre à moins de trouver le lien causal qui existe entre les influences qui ont agi sur lui et les phénomènes qu'il présente. Un enfant simple d'abord a été arraché d'un terrain qui lui était favorable ; on lui a enlevé les conditions qui étaient propices à son développement; on l'a soumis, d'un côté, à l'action dépressive de châtiments injustes, de l'autre, à l'action exclusive de la sensation de plénitude de l'estomac. Ces circonstances réunies foni qu'il s'est endurci et est devenu peu à peu apathique. A moins que l'école n'agisse sur un pareil enfant d'une façon favorable, ce dernier risque de devenir un homme tout à fait malheureux. Pour peu, au contraire, qu'on le traite avec affection et sincérité, tout en étant toujours vrai avec lui, pour peu qu'on lui donne en même temps une éducation sérieuse, il deviendra un homme bon et utile. Il importe aussi d'aider au développement de sa volonté. Les traces des conditions défavorables dans lesquelles s'est passée son enfance resteront, néanmoins, longtemps sans être effacées. Il n'oubliera pas facilement non plus le désappointement qu'il a eu avec la première personne qu'il a aimée. Remarquons que dans l'institution oii il a passé sa première enfance, il avait fini par prendre l'habitude d'exciter les autres élèves contre la directrice. Il n'admettait pas les bonnes qualités de cette dernière.

Qu'on prévienne tous les besoins d'un enfant et qu'on le dirige, dans tous ses actes et dans toutes ses pensées, et on le rendra absolument impropre à la vie. C'est tout au plus si des enfants qui se sont développés dans de pareilles conditions peuvent devenir obéissants. Ils sont malheureusement, en même temps, égoïstes et pleins d'assurance. Nous avons vu des jeunes gens, — des étudiants même, — dont la naïveté et le manque d'expérience égalaient ceux d'une jeune fille élevée dans un couvent. En étudiant les mathématiques , par exemple, ces jeunes gens apprennent, par cœur, les formules les plus compliquées; quant au sens intime de ces formules, ils ne

songent seulement pas à le pénétrer. Quand un jeune homme de ce genre, que nous avons connu, voulait sortir, il en demandait chaque fois la permission à sa maman. Un jour, qu'il voulut montrer son indépendance et s'acheter, lui-même, un chapeau, il n'arriva rien de bon : il déboursa beaucoup d'argent pour un chapeau qui ne valait rien. De pareils individus sont incapables de se charger d'une besogne sérieuse; ils resteront des enfants toute leur vie. Le type hébété-mou est très fréquent dans les établissements de jeunes filles; ceux de l'enseignement supérieur le présentent aussi, parfois, dans toute sa pureté. Il semblerait que l'école reste sans influence sur ces enfants. Ce qui les caractérise, surtout, c'est la froideur, l'apathie et l'absence de sentiments affectifs ; indifférents, n'allant jamais au fond des choses, ne pouvant qu'imiter, ils n'ont pas la moindre notion du vrai. Ils peuvent aller jusqu'au cynisme dans les efforts qu'ils font, pour satisfaire leurs besoins sensuels. Tel est, en somme, l'héritage que leur a laissé l'éducation et avec lequel ils entrent dans la vie.

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