RÉFLEXIONS SUR CE QUI PRÉCÈDE
Nous avons suivi la femme naturelle dans les différentes époques de sa vie, nous l’avons vûe, à sa naissance, objet des plus tendres soins de sa mère, recevoir d’elle les secours nécessaires à sa faiblesse ; encore enfant, mais déjà plus forte, nous l’avons vûe, exempte de la contrainte où ses semblables sont réduites, croitre librement et développer ses forces sous les yeux de la nature ; nous avons observé les changements qu’apportoit en elle le moment de la puberté ; nous avons vû naître ses 1 ers désirs que le plaisir a suivis, plaisir aussi pur que vif, que n’empoisonnoient pas les maux que nos institutions ne cessent d’y mêler ; arrivée à l’àge viril, tandis que nos jours s’écouloient partagés entre les doux soins de l’amour et ceux de la maternité, nous avons cherché à connoitre tous ses avantages, et nous avons trouvé qu’il ne lui manquoit aucun de ceux que l'on pouvoit vraisemblablement désirer; dans sa vieillesse, nous
de l’éducation des femmes
l’avons vue, soumise aux seulles infirmités qui en sont inséparables, éviter pareillement les douleurs du corps et les peines de l’esprit ; nous avons vîi, enfin, une mort paisible terminer une vie heureuse. Quelle femme maintenant osera se présenter et disputer de bonheur avec elle? Sera ce, cette reine puissante, fière de dominer sur de vastes états, où cherchera t’elle sa félicité ? Sans doute dans celle de ses sujets : elle courra donc se rendre redoutable aux ennemis du dehors et étouffer les troubles intérieurs ; à la fois économe et libéralle elle n’accordera rien à l’intriguante avidité des courtisans et sera toujours assez riche pour récompenser les services rendus ; ses guerres, justes et heureuses, seront suivies de la victoire et les impôts multipliés ne dévoreront pas la substance du pauvre ; le foible ne l’implorera pas sans succès contre l’oppression du puissant ; sa justice vigilante sauvera le simple des embûches, de la mauvaise foi ; chérie des bons, son nom sera la terreur des méchants, ils fuiront loin d’elle, ils iront chercher les lieux si peu rares où ils prospéreront si facilement ; alors sans doute elle sera bénie ; mais quelle n'espère pas un moment de repos ; ne faut-il pas qu’elle veille pour tous ? Veut-elle donner un moment à ses plaisirs'? Qu’elle attende celui qu’aucun de ses sujets ne réclamera, ou plutôt que sa vie soit une action continuelle et qu’elle meure debout , victime dévouée au bonheur de son peuple. Découragée à la vüe d’une carrière si pénible, préférera t’elle d’être foible et voluptueuse, oubliera t'elle son peuple, pour ne s’ocuper que de ses plaisirs ; iis vont se rassembler autour d’elle ; son ima-
PAR CHODERLOS DE LACLOS
gination sera moins prompte que le zèle de ses courtisans ; mais par là meme ses jouissances seront imparfaites ; malheureuse elle n’aura pas le temps de désirer. Cependant, sous un règne foible, l’intrigue dcploïe touttes ses forces ; le courtisan ambitieux, non content d’opprimer le peuple, veut encore dominer sa souveraine ; maîtresse de tant d’états, elle ne l’est pas de sa
volonté ; miie par des ressorts secrets, elle cède à une impulsion étrangère et inconnue ; elle ordonne par faiblesse l’éloignement de ceux qu’elle chérit et reste avec étonnement livrée à ceux qu’elle craint, alors elle perd l’habitude d’aimer ; la défiance et l’in sensibilité viennent flétrir et resserrer son àme ; bientôt elle ne s’ouvre plus au plaisir ; elle n’est plus susceptible que de distraction, et les distractions memes sont devenües difficiles ; son palais l’ennuie, et toutefois elle craint d’en sortir ; traverse t’elle les villes ? le silence morne de son peuple contriste son cœur ; parcourt- elle les campagnes ? l’image de la misère afflige ses regards importuns et, elle-même, elle se prend aux lieux qu’elle habite de l’ennui qu'elle y porte; elle se fuit, elle erre, sans choix comme sans dessein, elle recherche la vaste solitude des forêts, laissons-lui cette triste ressource : les seuls moments où elle se supporte sont ceux où elle parvient à s’oublier. Quelle autre femme se présente, dont l’éclat surpasse encore celui des reines? A sa beauté parfaite, à son air enchanteur, à son magique pouvoir, on la prendroit pour une fée ; environnée d’une cour nombreuse, dont elle règle le destin, elle
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élève, elle abaisse à son gré, elle tourne en se jouant la roüe de la fortune ; elle a jeté un regard de colère sur riiomme puissant, et son pouvoir s’est évanoui ; elle a tendu la main à l’homme accablé et proscrit, et il est devenu puissant et honoré. Les plus grands événements de l’histoire ne sont le plus souvent que l’effet de ses caprices ; elle paroit désirer et déjà tout est en mouvement ; elle dit, et les obstacles disparoissent. A ces traits qui ne reconnoit la maîtresse d’un roi"? Tel est en effet le spectacle qu’elle présente à la foule qui la contemple et qui l’envie ; mais l’observateur attentif n’est pas séduit par ces apparences trompeuses ; il voit cette femme, il la scait idole et victime de la fortune, disposer de tout, hors d’elle-meme, forcée de paroitre gaie quand elle est triste, tendre, quand son cœur est froid, folâtre et enjouée, quand l’humeur la domine, confiante et tranquille, quand mille craintes l’obsèdent ; il la voit placée entre des mécontents et des ingrats ; il l’écoute se répéter avec amertume ce vers si coimû:/ai des adulateurs et n'ai pas un ami (1) ; il écoute ses sanglots étouffés ; il remarque ses larmes encore mal essuiées ; il
(1) La maîtresse chérie d’un monarque puissant, attaquée de la maladie dont elle mourut, voulut connoitre son état qu’on s’obtinoit h lui cacher ; elle eraploia un moien bien simple ; chaque jour, elle se faisoit rendre compte des personnes qui vcnoient chez elle ; pendant longtemps, on lui nommoit toutte la cour ; un jour, enfin, on ne lui cita qu’une personne. Quoi, lui seul? dit elle. Seul, lui répondit on. Alors, reprit elle aussitôt, il faut mourir, je suis condamnée. Elle ne se trompoit pas et mourut en effet, peu d'heures après.
Note de Ch. de L.
PAR CHODERLOS DE LACLOS
s’éloigne enfin et dit avec vérité : ce n’est pas là qu'est le bonheur. Mais, nous dit on, vous feignez de chercher le bonheur et vous craignez en effet de le rencontrer. Nous entendons ce reproche et nous abandonnons les palais des rois.
Nous citera t’on, pour être heureuse, cette femme jeune, jolie et sensible, qui vient de s’unir à l’époux qu’elle adore et qui doute du bonheur d’un moment. Mais que l’intervalle est grand d’un moment de bonheur à une vie fortunée ! Scait’on quelles a été l’enfance et la jeunesse de cette femme, quelles sera sa vieillesse et sa mort, qui la garantira des accidents de tous les genres ? La crainte seulle qu’ils lui inspireront altérera sa félicité, et, d’ailleurs, après avoir joui de tout, ne faudra t’il pas tout quitter? Plus la jouissance aura été délicieuse, plus la perte sera sensible, plus les regrets seront amers. Cherchons, au moins, dans notre imagination, ce que la société ne nous présente pas. Créons à notre gré une femme parfaitement heureuse, autant au moins que l’humanité le comporte ; ce sera celle qui, née d’une mère tendre, n’aura pas été livrée en naissant aux soins d’une mercenaire ; qui, plus grande, aura été élevée sous les yeux d’une institutrice également indulgente, sage et éclairée, qui, sans jamais la contraindre, et sans l’ennuier de ses leçons, lui aura donné toutes les connoissances utiles et l’aura exemptée de tous les préjugés ; qui, parvenue à cet Age du plaisir, aura trouvé pour époux un homme toujours nouveau, amoureux sans être jaloux, assidù sans être importun ; qui, deve-
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nüe mère à son tour, aura goûté la douceur de l’amour maternel, sans en ressentir les inquiétudes perpétuelles, souvent suivies d’un affreux désespoir ; dont l’imagination sage aura vu fuir sans regret son heureuse jeunesse ; qui aura seu, en vieillissant, éviter la maladie et les ridicules; qui, enfin, scaura voir la mort sans effroi et s’endormir paisiblement de son dernier sommeil ; qui, exempte de chagrins personnels, n’en recevra point d’étrangers ; dont la fortune sera telle, qu’abondamment pourvue du nécessaire, elle ne soit jamais embarrassée d’un superflu qu’elle ne désire point ; qui vivra sans ambition comme sans crainte ; qui, après avoir eû la plus grande sensibilité pour le plaisir, trouvera dans la douleur ou dans les privations le stoïcisme le plus philosophique... Mais cette femme n’est-elle pas une chimère 1 Non, c’est trait pour trait, et seulement sous d’autres mots, l’histoire fidèle de la femme dans l’état de nature. On s’obstine pourtant à nous dire : cet état n’a jamais existé, il est impossible, il est invraisemblable. Cette question mérite d’être discutée.