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EXAMEN DBS RAISONS APPORTÉES CONTRE L’ÉTAT DE NATURB

Ami de la vérité, nous ne dissimulerons pas que plusieurs philosophes ont combatû l'existence, et môme la possibilité, de l’état de nature tel que nous l’avons envisagé, et qu’en le supposant, ils ont nié ces avantages. La crainte d’une discussion trop longue, l’inutilité de répondre à des objections, toujours les mômes, quoique diversement proposées, nous empêcheront de répondre à tous, mais dans le nombre, notre choix sera tel, qu’on ne pourra nous reprocher d’avoir cherché de faibles adversaires, pour les combattre avec plus d’avantage ; c’est à MM. de Buffon et de Voltaire que nous allons essaïer de répondre : « Peut-on dire <r de bonne foi (dit M. de Buffon) (1), que cet état sau- « vage mérite nos regrets, que l’homme, animal fa- « rouche, fut plus digne que l’homme citoïen civilisé '?

(1) Les animaux carnassiers. Histoire naturelle , t. XIV, p. 35, édition in-12. Note de Ch. de L.

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« Oui, car tous les malheurs viennent de la société, et « qu'importe qu’il y eût des vertûs dans l’état de na- « turc s’il y avoit du bonheur, si l'homme, dans cet état, « étoit seulement moins malheureux qu’il ne l’est V La « liberté, la santé, la force, ne sont elles pas préférables « à la mollesse, à la sensualité, à la volupté même ? Ac- <l compagnée de l’esclavage, la privation des peines vaut « bien l’usage des plaisirs, et pour être heureux que « faut-il, sinon de ne rien désirer V »

Telle est l’objetion que M. de Buffon se propose.

Nous observons d’abord qu’elle ne nous paroit pas faite avec sincérité. Pourquoi, par exemple, accorder la volupté exclusivement à l’homme social ? Quelque sens que l’on veuille donner à ce mot, on trouvera que la volupté de l’homme naturel, pour être sous une forme qui nous est étrangère, n’en existe pas moins réellement pour lui. La 'privation des peines vaut bien V usage des plaisirs. Hé quoi ! l’homme naturel n’a-t-il donc que la privation des peines ? est- il privé de l’usage des plaisirs “? et pour être heureux que faut-il smon de ne rien désirer. Ce n’est pas en ne rien désirer que consiste le bonheur, mais à obtenir ce qu’on désire. La question gît à scavoir, qui, de l’homme naturel, ou de l’homme social, a plus de facilité pour y parvenir.

Voyons maintenant la réponse de M. de Buffon. « Si « cela est (poursuit-il), disons en même temps qu’il est « plus doux de végéter que de vivre, de ne rien appéter « que de satisfaire son appétit, de dormir d’un someil « apathique, que d’ouvrir les yeux pour voir et pour

« sentir; consentons à laisser notre âme dans l’engour- « dissement, notre esprit dans les ténèbres, à ne nous « jamais servir ny de l’une ny de l’autre, à nous mettre « au-dessous des animaux, à n’être, enfin, que des « masses de matière brute attachée à la terre ».

Nous pourrions répondre, à notre tour, qu’î7 est plus doux de végéter que de vivre malheureux, de ne rien appâter que de pouvoir satisfaire son appétit , de dormir d'un someil apathique que d'ouvrir les yeux pour voir des objets désagréables et sentir douloureusement, qu’il vaut mieux laisser notre âme dans f engourdissement que l’en tirer par la douleur, notre esprit dans les ténèbres que dans l’erreur, ne nous jamais servir ny de l'une ny de Vautre que d’en faire un pernicieux usage, et que pourvû qu’on fût heureux il importeroit peu d’être au-dessus ou au-dessous des autres animaux. Mais cette vaine déclamation nous jetteroit, ainsi que lui, hors de la question. En effet, l’homme naturel ne végète point : il vit, il appète, et satisfait son appétit ; il dort, non d’un someil apathique, mais d’un someil tranquille ; il sçait ouvrir les yeux pour voir et pour sentir; son âme sensible connoit la pitié et l’amour ; son esprit est éclairé sur scs besoins ; il fait usage et de l’une et de l’autre ; il n’est point audessous des animaux, il est le 1 er , le plus fortuné d’entre eux.

« Nous ne supposons pas (c’est toujours M. de Buffon « qui parle) qu’il y a une plus grande distance de « l’homme en pure nature au sauvage que du sauvage à

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« nous... nous voïons qu’on descend par degrés assez « insensibles des nations les plus éclairées... les plus u polies, à des peuples moins industrieux ; de ceux-ci à c< d’autres plus grossiers, mais encore soumis à des rois» « à des lois ; de ces hommes grossiers aux sauvages... « que les uns forment des nations assez nombreuses « soumises à des chefs ; que d’autres en plus petite so- « ciété ne sont soumis qu’à des usages, qu’enfin les plus a solitaires, les plus indépendants ne laissent pas de « former des familles et d’être soumis à leur père. Un « empire, un monarque, une famille, un père, voilà les « deux extrêmes de la société : ces extrêmes sont aussi a les limites de la nature. »

Cette dernière phrase, qui résume tout ce qui précède, nous paroit plus hardie que philosophique ; et nous aurions cru que les limites de la nature ne pouvoient se placer qu’entre deux contradictoires.

« Si elles s’étendoient au delà (ces limites), n’auroit- « on pas trouvé, en parcourant touttes les solitudes du « globe, des animaux humains privés de la parolle, « sourds à la voix comme aux signes, les mâles et les « femelles dispersées, les petits abandonnés, etc...

Enpareouvant touttes les solitudes du globe ! Et qui donc les a touttes parcourües ? qui croiroit, en lisant cecy, selon M. de Buffon lui-même « que ce qui nous « reste à connoître du côté du polo austral est si contt sidérable, qu’on peut, sans se tromper, l’évaluer à plus « d’un quart de la superficie du globe, en sorte qu’il peut « y avoir dans ces climats un continent terrestre, aussi

PAR CHODERLOS DE LACLOS

« grand que l’Europe, l’Asie et l’Afrique, prises toutes « trois ensemble » («>•

N' âuroit-on pas trouvé des animaux humains ... De ce qu’on n’en a pas trouve, sensuit-il qu’il n’y en a point? L’Amérique ne subsistoit-elle pas avant sa découverte, dans ce même temps où les sçavants de Portugal assemblés, déclaroient unanimement que le projet de Colomb était celui d'un visionnaire , d'un homme qui cherchait des régions dans le cercle de la lune ... Privés de la parolle ... Le gloussement des troglodites, peuple pourtant déjà civilisé, s’approche t’il plus d’une langue formée que des cris d’expression de l’homme naturel.

Sourds à la voix comme aux signes... Pourquoi sourds à tout cela? Les mâles et les femelles dispersées , les petits abandonnés. Encore une fois, qui sçait, qui osera dire que tout cela n’existe pas? Mais quand ce globe seroit exactement connu, et qu’on n’y auroit trouvé aucun homme dans l’état de pure nature, comment en concluroit on que cet état n’a jamais existé puisqu’il est prouvé, et généralement consenti, que l’espèce humaine est susceptible de perfection ?

« Je dis même, qu’à moins de prétendre que la cons- « titution du corps humain fut toutte différente de ce « qu’elle est aujourd’huy, et que son accroissement fut « bien plus prompt, il n’est pas possible de soutenir que « l’homme ait jamais existé sans former de famille,

(1) Histoire naturelle, 1 er vol. in-4°. V. sur lo mémo sujet V Histoire des voyages aux terres australes, par M. lo président de Grossi. Note de Ch. de L.

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« puisque les enfants périroient s’ils n’étoient secourus « et soignés pendant plusieurs années, au lieu que les < animaux nouveau-nés n’ont besoin de leur mère que « pendant quelques mois. »

Tous les animaux nouveau-nés ont besoin de leur mère pendant plus ou moins de temps, et nous ne voïons pas que leur société subsiste après le besoin passé. Nous avons crû pouvoir fixer ce temps pour les hommes entre deux et trois ans (i) et M. de Buflon lui-même paroit le fixer à quatre ans pour l’enfant d’un homme social (2), ce qui revient assez à notre calcul ; la différence n’existe donc que du plus au moins, et si tel animai (la louve, par exemple), qui vit vingt ans, soigne son petit pendant un an (3), il nous semble qu'une femme qui en vit soixante ou quatre-vingts peut bien consacrer trois ans à ce soin, et ce temps passé, abandonner son enfant.

« Cette nécessité phisique suffit donc seulle pour « démontrer que l’espèce humaine n’a pu durer, et se « multiplier, qu’à la faveur de la société. » On vient de voir, si cette démonstration est suffisante. « Que l’union « des pères et mères aux enfants est naturelle puisqu’elle « est nécessaire. » L’union des pères aux enfants nous paroit absolument inutile, même dans le sistème de M.de Buffon, et quant aux mères, ne pourrions-nous pas dire :

(1) V. cy-devant de L'Enfance , ch. m.

(2) V. L'Histoire naturelle, t. XIV, p. 39.

^3) Histoire naturelle du loup, t. XIV.

Notes de Ch. de L.

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leur union aux enfants cesse d’être naturelle dès qu’elle n’est plus nécessaire ?

« Or, cette union ne peut manquer de produire « un attachement respectif et durable entre les parents et « l’enfant. »

Voilà positivement ce qui reste à prouver et qui ne nous paroit pas probable.

« Ainsi l’état de pure nature est unétatconnû ; c’est le « sauvage vivant dans le désert, mais vivant en famille, « connoissant ses enfants, connu d’eux, usant de la pa- « rolle et se faisant entendre. »

Ne sommes-nous pas authorisés à dire que ce u’est pas là l’état de nature V

« La fille sauvage ramassée dans les bois de Chain- « pagne, l’homme trouvé dans les forêts du Hanovre ne « prouvent pas le contraire. »

Ils prouvent au moins que le contraire n’est pas impossible.

M. de Buffon, après avoir rassemblé les hommes en famille, au 1 er moment de leur existence, forme un empire à la 4 e génération. Nous ne le suivrons pas dans sa marche rapide, il nous suffit d’avoir examiné s’il combat victorieusement les avantages et la possibilité de l’état de nature, tel que nous lavons envisagé, et d’avoir mis nos lecteurs en état de juger si l'on peut, d’après ses raisons, assurer cet état malheureux ou impossible. Nous n’ajoutons plus qu’un mot. M. de Buffon, qui confond l’homme sauvage et l’homme naturel, se demande si cet homme est heureux, et se décide pour la négative. Icy

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nous opposerons à M. de Buffon, M. de Bulfon îuiraôine. Ecoutons-le parler dans son histoire des animaux sauvages (1) : « La nature leur a donné à tous la liberté « avec des mœurs constantes, à tous des désirs et de « l'amour, toujours aisé à satisfaire... Amour et liberté, « quels bienfaits! Ces animaux que nous appelons sau- « vages parce qu’ils ne nous sont pas soumis, ont-ils « besoin de plus pour être heureux*? Ils ont encore l’éga- « lité, ils ne sont ny les esclaves, ny les tirans de leurs <i semblables. »

Quelle force, quelle énergie dans ce tableau! Mais pourquoi les animaux humains seroient-ils seuls privés de ces avantages ? M. de Buffon nous donne-t-il quelque raison de cette exclusion malheureuse ?

Il nous paroît que les raisonnements de ce philosophe ne suffisent pas, pour détruire le sistème que nous avons suivi. Voions si M. de Voltaire, qui combat ce même sistème, avec tant de mépris et d’humeur, donne des raisons plus convaincantes.

M. de Voltaire commence par dire (2) qu’on n'a jamais vu de pays où l’état de pure nature subsistât.

Nous avons déjà observé que ce point de fait ne suffi— soit pas pour décider la question.

« Quelques mauvais plaisants (poursuit-il) ont abusé « de leur esprit jusqu’au point de hazarder le paradoxe « étonnant, que l’homme est originairement fait pour

(1) t. Il, Histoire naturelle , édition in-12.

(! 2 ) V. Question sur V encyclopédie, art. homme, — pages 100 et suivantes. Notes de Ch. de L.

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« vivre seul, « société qui

comme un loup cervier, et que c’est la a dépravé la nature. Autant vaudroit-il

« dire que, dans la mer, les harengs sont ordinairement « faits pour nager isoles, et que c’est par un excès de « corruption qu ils passent en trouppes, delà mer gla— « ciale sur nos cotes, qu’ancicnncment les grues voloient « en l’air, chacune à part, et que par une violation du « droit naturel, elles ont pris le party de voïager de « compagnie. »

N’est-ce pas une plus mauvaise plaisanterie de vouloir établir une analogie entre l’homme, les harengs et les grues? Ce raisonnement a surtout le défaut de pouvoir être rétorqué avec autant d’avantage.

Quelques mauvais plaisants (pourroit-on dire) ont abusé de leur esprit jusqu’au point de bazarder le paradoxe étonnant que l’homme est originairement fait pour vivre en société.. . autant vaudroit-il dire que les boeufs et les chevaux étoient originairement faits pour vivre en troupeaux et en escadrons, et que c’éloit par un excès de corruption, ou par une violation du droit naturel, qu’ils erroient isolés dans les bois.

t Chaque animal a son instinct (continüe M. de Vol- « taire) et l’instinct do l’homme, fortifié par la raison, le « porte à la société t comme au manger et au boire. » C’est absolument mettre en fait ce qui est en question. « Quiconque vivroit absolument seul perdioit bientôt « la faculté de penser et de s’exprimer. »

L’homme isolé n’acquerroit pas la faculté de parler ; mais pourquoi n’auroit-il pas celle de penser et de s’ex-

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primer ? L’animal le plus farouche a ses pensées et son expression.

« Il scroit à charge à lui-même. »

Nous ne voyons pas pourquoi.

« Il ne parvicndroit qu’à se métamorphoser en bèto. »

Pour la plupart, cette métamorphose ne seroit pas difficile.

M. Rousseau avoit dit (1) : « 11 n’est pas naturel qu’un t homme s’attache à une femme pendant les 9 mois de « sa grossesse ; l'appé lit satisfait, l'homme n’a plus « besoin de telle femme, ny la femme de tel homme ; « celui-cy n’a pas le moindre soucy ni peut-être la moindre « idée des suittes de son action ; l’un s’en va d’un côté, « l’autre de l’autre et il n’y a pas d’apparence qu’au bout « de 9 mois Usaient la mémoire de s’être connûs. Pour- « quoi la secourera t’il après l’accouchement, pourquoi lui « aidera t’il à élever un enfant qu’il ne scait pas seule- « ment lui appartenir ? »

« Tout cela est exécrable » (s’écrie M. de Voltaire), mais pourquoi ? Les animaux qui en usent ainsi sont-ils exécrables ? « Mais (continüe-t-il) heureusement rien n’est plus faux. » Voïons comment il le prouve.

« Si cette indifférence étoit le véritable instinct de la « nature, l’espèce humaine en auroit presque toujours « usé. Ainsi l’instinct est immuable, ses inconstances sont « très rares, le père auroit toujours abandonné la mère, « la mère auroit abandonné son enfant, et il y auroit

(1) Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes.

Note de Ch. de L .

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« bien moins d’hommes sur la terre qu’il n’y a d’ani- « maux carnassiers, car les botes farouches, mieux « pourvües, mieux armées, ont un instinct plus prompt, « des moyens plus sûrs et une nourriture plus assurée « que l’espèce humaine. »

Il n’est pas besoin de beaucoup observer les animaux domestiques, pourvoir combien l’éducation altère et fait varier l’instinct, mais combien, surtout, les hommes n’ontils pas contrarié le leur? Eh ! quoi! l’instinct de l’homme qui a faim ne le porte-t-il pas à ravir le pain que mange à ses yeux l’homme plus faible que lui ? l’instinct d’un homme vigoureux ne le porte t’il pas à jouir d’une fille jeune et jolie près de laquelle il se trouve ? Elle-même, sollicitée par sesdésirs, par ceux de son amant, ne sent-elle pas son instinct la porter à se rendre? L’instinct de ces 100.000 hommes rangés en bataille devant 100.000 autres, au moment d’une décharge d’artillerie ou de mousqueterie, ne les porte t’il pas à fuir plutôt qu’à tuer, ou se faire tuer pour une cause qui leur est étrangère ? Tous résistent pourtant à l’instinct, et l’on vient nous dire que ses inconstances sont très rares. L’instinct de la nature n’est il pas, dans tous, un cas étouffé sous le poids de nos institutions ? Si, dans l’état social, la mère reste unie à l’enfant, et l’enfant à la mère, après le besoin passé si chacun d’eux reste uni à son époux ou à son père, qui peut assurer que cette union ne soit pas plutôt le fruit de nos institutions, que l’impulsion nécessaire de l’instinct naturel ? L’histoire des animaux ne nous fournit aucun exemple de cet attachement respectif, des

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mères et des enfants, qui ne cesse avec le besoin de ceuxcy. Dans quelques espèces nous trouvons à la vérité une union passagère du mâle à la femelle qui disparoit toujours avec le besoin des petits ; mais, outre que cette union do l’homme à la femme ne paroi t pas nécessaire à leur enfant, nous osons dire qu’elle est impossible ; en effet, les animaux chez lesquels cette union subsiste, ont toujours un temps marqué pour les désirs ; ce temps passé, les désirs s’éloignent dans l’un et l’autre sexe ; et, de plus, ce temps est toujours suivi de la fécondité. Il n’en est pas ainsi de l’homme et de la femme ; l’homme aura de nouveaux désirs, et s’il les satisfait avec une autre femme, à laquelle des deux s’attachera- t-il 6 } Supposons que, contre toute espèce de raisons, il se fixe à une seulle femme. Est-il sur que cette femme en soit fécondée, et si elle ne l’est pas que deviendra leur union, jusqu’à quand durera t’elle? Le mariage indissoluble, et avec une seulle femme, deviendroit, dans ce cas, une suite de l’instinct naturel nécessaire et immuable, dont parle M. de Voltaire.

M. de Voltaire avance que l'instinct des animaux carnassiers est plus prompt que celui de V homme.

Nous conviendrons d’autant moins de ce fait, relativement à l’homme naturel, que nous le voïons démenty chez l’homme sauvage, qui a déjà dû perdre une partie de cet instinct. Ils ont , ajoute-t-il, une nourriture plus assurée que l'espèce humaine.

Nous avons déjà dit plus haut, d’après les plus sçavants naturalistes, que l’espèce humaine étoit celle qui s’ap-

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proprioit le plus facilement les différentes nourritures. 11 en tire cette conséquence que, dans notre supposition, il y aurait moins cl'hommcs sur la terre que d'animaux carnassiers .

Quand cela seroit, ce no seroit pas une raison suffisante pour détruire un sistème qui seroit vrai d’ailleurs, mais cette supposition nous paroi t absolument gratuite.

« Les hommes les plus durs (poursuit M. de Voltaire) « aiment par un instinct dominant l’enfant qui n’est pas « encore né, le ventre qui le porto, et la mèro qui rc- « double d’amour pour celui dont elle a reçu dans son « sein le germe d’un être semblable à elle. »

Nous convenons que les enfants sont un lien de plus pour les époux réunis dans 1 état social, et nous aurons occasion par la suitte d’en dire les raisons ; mais nous avons quelque peine à comprendre comment les hommes (durs ou non) peuvent aimer par un instinct dominant Fenfant qu'ils ne sçavent pas devoir naître, le ventre qu'ils ignorent le porter, ny comment la mère redouble cF amour pour celui dont elle ne se doute pas d'avoir reçu dans son sein le germe d'un être semblable à elle.

« L’instinct du charbonnier de la forêt noire leur parle « aussi haut, les anime aussi fortement, en faveur de « leurs enfants, que l'instinct des pigeons et des rossi- « gnols les force à nourrir leurs petits. »

Nous convenons de tout cela ; mais les pigeons et les rossignols abandonnent leurs petits, sitôt qu’ils peuvent se passer d’eux.

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Ne pouvons-nous pas dire maintenant avec M. de Voltaire, mais par une application différente : « Le grand « deffaut de tous ces livres à paradoxe n’est-il pas de « supposer toujours la nature autrement qu’elle n’est ? »

Résumons-nous. Nous avons vu qu’il n’est pas prouvé que l’état que nous appelons de nature n’existe' point ; qu’il est impossible de prouver qu’il n’a jamais existé ; que loin d’être invraisemblable on ne peut l’attaquer que par des suppositions gratuites ou des assertions téméraires. Nous avons donc été fondé à le considérer comme le point d’où les femmes étoient parties ; nous allons examiner à présent quels, et combien de changements, les institutions sociales leur ont fait éprouver.

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