‹ De l'éducation des femmesChapitre 13 sur 33 · DBS PREMIERS EFFETS DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DBS PREMIERS EFFETS DE LA SOCIÉTÉ

La nature ne crée que des êtres libres ; la société ne lait que des lirans et des esclaves ; toutte société suppose un contrat, tout contrat une obligation respective. Toutte obligation est une entrave qui répugne à la liberté naturelle ; aussi l’homme social ne cesse de s’agiter dans scs liens, il tend à s’y soustraire, il cherche à en rejeter le poids sur ses semblables, il ne veut retenir que le bout de la chaîne pour les diriger à son gré ; il suit de là que, si l’oppression du fort envers le faible n’est pas une loi naturelle, dans le sens où les moralistes prennent ces mots, elle n’en est pas moins une loi de la nature, ou plutôt la l re vengeance que la nature abandonnée tire de l’homme social ; il suit de là que toutte convention, faite entre deux sujets inégaux en force, ne produit, ne peut produire qu’un tiran et un esclave, il suit encore de là que dansTunion sociale des deux sexes, les femmes généralement plus faibles ont dû être généralement op-

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primées ; icy les faits viennent à l’appui des raisonnements. Parcourez l’univers connû, vous trouverez l’homme fort et liran, la femme faible et esclave ; que si quelquefois elle a l’adresse de lier les maius à son maître et de commander à son tour, ce cas est extrêmement rare. Quand on parcourt l’histoire des différents peuples et qu’on examine les lois et les usages promulgués et établis à l’égard des femmes, on est tenté de croire qu’elles n’ont que cédé, et non pas consenti au contrat social, qu’elles ont été primitivement subjuguées, et que l’homme a sur elle un droit de conquête dont il use rigoureusement. Aussi, loin de penser, comme quelquesuns, que la société commença par la réunion des familles, nous croirions plutôt que la l re association fut faite par des hommes seulement, qui, se sentant plus égaux en force, durent se craindre moins les uns les autres ; mais ils sentirent bientôt le besoin qu’ils avoient des femmes ; ils s’occupèrent donc à les contraindre, ou à les persuader, de s’unir à eux. Soit force, soit persuasion, la l re qui céda, forgea les chaînes de tout son sexe. On sent assez que, dans ces premiers temps, il n’y eut aucune propriété exclusive, on partageoit également les fruits d’un champ cultivé en commun ; on en usoit do même du gibier tué dans une chasse généralle ; les femmes même suivirent cette loi ; touttes étoient à tous (1). Nul d’entre eux n’avoit l'idée du choix: ce-

(1) On connoît encore quelques peuplades qui vivent dans cette entière communauté. Note de Ch. de L .

PAR CÜODERLOS DE LACLOS

pendant, dans cette communauté de travaux et de fruits, il est aisé de pressentir que le partage ne dut pas être longtemps égal ; que, bientôt, la loi du plus fort se fit sentir : que les femmes, pour cela encore qu’elles étoient les plus faibles, furent assujctics aux travaux les plus pénibles, et en recueillirent le moins de fruit ; les hommes étendirent bientôt jusqu’à elles cette même idée de propriété qui venoit de les séduire et de les rassembler ; de cela seul qu’elles étoient à leur convenance et qu’ils avoient pu s’en saisir, ils en conclurent qu’elles leur appartenoient: telle fut en général l'origine du droit. Les femmes manquant de forces ne purent deffendre et conserver leur existence civille ; compagnes de nom, elles devinrent bientôt esclaves de fait, et esclaves malheureuses ; leur sort ne dut guère être meilleur que celui des noirs de nos colonies. Si l’on veut retrouver encore des vestiges sensibles de cet abus de force, que l’on considère un moment ces peuples encore grossiers que nous nommons sauvages, qui, réunis depuis peu de temps, ont déjà perdu les avantages de l’état de nature et n’ont pu pallier encore les premiers vices de la société. C’est là que l’on voit les femmes chargées seulles des travaux les plus vils et les plus pénibles, toujours excédées, souvent maltraitées, quelquefois tuées par des maîtres, oisifs et capricieux, qui payent ainsi les soins qu’elles prennent d’eux, les substances qu’elles leur fournissent, et le plaisir qu elles leur procurent; c’est ainsi que nous les voïons encore aujourd’huy ramer comme nos forçats, sur les canots des Groenlandois, et soumises au

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inèmc traitement ; enfin, à 40 ans, chez les Calmouques, d’être les compagnes de leurs maris, et devenir les servantes de la maison et des jeunes femmes qui leur succèdent ; traitées, chez les Coréens, comme leurs esclaves et souvent chassées, elles et leurs enfants, pour des fautes légères ; corrigées avec sévérité chez les peuples du mont Liban, et y être esclaves, non seulement de leurs maris, mais même de leurs enfants mâles ; chargées à Congo de tous les travaux de force, y servir leurs maris et n’oser ny manger avec eux ny s’asseoir en leur présence ; c’est ainsi qu’on voit encore les Hottentots, quoique élevés par leurs mères, se faire un point d’honneur de les mépriser et de les fraper même, lorsqu’à l’âge de 19 ans, ils sont agrégés parmy les hommes; que si dans ces pays les hommes paroissent s’être réservé les fatigues de la chasse, c’est que cette occupation, loin de leur paroitre pénible, est en eux un penchant naturel, fortifié encore par le désir de puissance et de domination, premier fruit de l’esprit social. Ils regardent si bien la chasse comme un plaisir que, chez quelques peuples, (les Lapons par exemple) elle n’est pas même permise aux femmes. L’oppression et le mépris furent donc, et durent être généralement, le partage des femmes dans les sociétés naissantes ; cet état dura dans toutte sa force jusqu’à ce que l’expérience d’une longue suitte de siècles leur eût appris à substituer l’adresse à la force. Elles sentirent enfin que, puisqu’elles étoient plus faibles, leur unique ressource étoit de séduire ; elles connurent que si elles étoient dépendantes de ces hommes par la

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force, il? pouvoient le devenir à elle par le plaisir. Plus mal heureuses que les hommes, elles durent penser cl réfléchir plutôt qu’eux ; elles sçurent les premières que le plaisir rcstoit toujours au-dessous del’idéequ’on s’en formoit,et que l’imagination alloit plus loin que la nature. Ces premières vérités connües, elles apprirent d’abord à voiler leurs appas pour éveiller la curiosité ; elles pratiquèrent l’art pénible de refuser, lors môme qu’elles désiroient de consentir ; de ce moment elles sçurent allumer l’imagination des hommes, elles sçurent à leur gré faire naître et diriger les désirs : ainsi naquirent la beauté et l’amour (1) ; alors le sort des femmes s’adoucit, non qu’elles soient parvenues à s’affranchir entièrement de l’état d’oppression où les condamna leur faiblesse ; mais, dans l’état de guerre perpétuelle qui subsiste entre elles et les hommes, on les a vùcs, à l’aide des caresses qu’elles ont sçu se créer, combattre sans cesse, vaincre quelquefois et souvent, plus adroites, tirer avantage des forces môme dirigées contre elles ; quelquefois aussi les hommes ont tourné contre elles-mêmes ces armes, qu’elles avoient forgées pour les combattre, et leur esclavage en est devenu plus dur. De la beauté et de l’amour naquit la jalousie ; ces trois illusions ont totalement changé l’état respectif des hommes et des femmes, elles sont devenües la baze et le garant de tout contrat

(i) Afin que le lecteur inatentif no nous accuse pas de contredire icy ce que nous avons avancé plus haut, en parlant de la femme naturelle, nous le prévenons que nous parlons de la beauté de choix et de l'amour exclusif.

Note de Ch. de L.

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