‹ De l'éducation des filles. Dialogues des morts, et opuscules divers, composés pour l'éducation de M. le duc de Bourgogne. Abrégé des vies des anciens philosophesChapitre 96 sur 112 · THALES · texte numérisé non relu

THALES

dont les Phéniciens se servaient pour régler leur navigation.

Un jour, comme il sortait de son logis pour aller contempler les astres , il se laissa tomber dans un fossé ; une vieille servante de sa maison courut aussitôt à lui , et après l'avoir retiré, lui dit en se moquant : Quoi! Thaïes, vous croyez pouvoir découvrir ce qui se passe dans les cieux , et vous ne voyez pas seulement ce qui est à vos pieds ?

Thaïes fut pendant toute sa vie dans une considération trèsdistinguée; on le consultait sur les affaires les plus importantes. Crésus, après avoir entrepris la guerre contre les Perses, s'avança à la tête d'une grosse armée jusque sur les bords du fleuve Halys ; il se trouva fort embarrassé pour passer ; il n'avait ni pont ni bateaux, et le fleuve n'était point guéable. Tha lès , qui se rencontra pour lors dans son camp , lui assura qu'il lui donnerait le moyen de faire traverser ce fleuve à son armée sans pont et sans bateaux. Il fit aussitôt travailler à un grand fossé en forme de croissant , qui commençait à une des extrémités du camp et finissait à l'autre ; ce fleuve se divisa par ce moyen en deux bras qui étaient guéables l'un et l'autre , et toute l'armée passa sans difificulté. Thaïes ne voulut jamais souffrir que , dans cette occasion , les Milésiens fissent alliance avec Crésus , qui les recherchait avec beaucoup d'empressement. Cette prudence fut cause de la conservation de sa patrie; car Cyrus, victorieux des Lydiens, saccagea toutes les villes qui étaient entrées en confédération avec eux ; et épargna ceux de IVIilet , qui n'avaient point voulu prendre de parti contre lui.

Thaïes , étant fort vieux, se fit porter un jour sur une terrasse, pour y voir à son aise les combats de l'amphithéâtre. La chaleur excessive lui causa une altération si violente , qu'il mourut subitement dans le lieu même d'où il regardait les combats. C'était dans la cinquante-huitième olympiade , et la quatre-vingt-douzième année de son Age. Ceux de Milet lui firent de magnifiques funérailles.

11 naquit la troisième année de la Sa» olympiade ; fut piëleur à Athènes la troisième année de la 43*, et mourut au commencement de la 35*, âgé de soixante-dix-huit ans.

Solon , originaire d'Athènes , naquit à Salamine en la trentecinquième olympiade. Excestide , son père , descendait du roi Codrus, et sa mère était cousine germaine de la mère de Pisistrate. Il employa une partie de sa jeunesse à voyager en Egypte , qui était pour lors le théâtre de tous les gens savants. Après s'être instruit de la forme du gouvernement , et de tout ce qui regardait les lois et les coutumes du pays , il s'en revint à Athènes, où son rare mérite et sa naissance distinguée lui firent obtenir les emplois les plus considérables.

Solon était un homme d'une grande sagesse, mêlée debeaucoup de vigueur, de fermeté et de sincérité. Il était excellent orateur, poète , législateur, et bon homme de guerre. Il fut pendant toute sa vie fort zélé pour la liberté de sa patrie , grand ennemi des tyrans, et peu empressé pour l'agrandissement de sa famille. Il ne s'attacha jamais à aucun maître, non plus que Thaïes. 11 négligea la connaissance des causes delà nature , pour s'appliquer entièrement à la morale et à la politique. C'est lui qui est l'auteur de cette belle maxime : Il faut garder la médiocrité en toutes choses.

Un jour Solon était à Milet , où la grande réputation de Thaïes l'avait obligé de faire un voyage. Après s'être entretenu quel que temps avec ce philosophe , il lui dit : Je m'étonne , ô Thaïes , que vous n'ayez Jamais voulu vous marier; vous auriez des enfants que vous prendriez plaisir à élever. Thaïes ne répondit rien sur-le-champ. Quelques jours après il aposta un certain homme qui feignit d'être étranger, etqui vintleur rendre visite ; cet homme dit qu'il arrivait d'Athènes tout nouvellement. Eh bien! lui dit Solon , qu'y a-t-il de nouveau ? Rien que je sache, répondit l'étranger, sinon qu'on portail en terre un jeune Athénien dont toute la ville accompagnait la pompe funèbre , parce

qu'il était d'une condition distinguée, et fiis d'un homme fort estimé de tout le peuple : cet homme-là , ajouta Tétrauger, est hors d'Athènes , il y a quelque temps ; ses amis ont résolu de lui ménager cette nouvelle , pour empêcher que le chagrin ne le fasse mourir. O pauvre père malheureux ! s'écria Solon ; et comment l'appelait-on ? Je l'ai bien entendu nommer, répondit l'étranger, mais il ne m'en souvient pas ; je sais bien que tout le monde disait que c'était un homme d'une grande sagesse. Solon, dont l'inquiétude augmentait à tous moments, parut tout troublé ; il ne put s'empêcher de demander si ce n'était point Solon. L'étranger répondit brusquement : Oui , c'est celui-là. Solon fut touché d'un ressentiment si vif et si cuisant , qu'il commença à déchirer ses habits , à s'arracher les cheveux et à se battre la tête ; enfin il ne s'abstint d'aucune des choses qu'ont accoutumé de faire et de dire tous ceux qui sont outrés de douleur. Pourquoi tant pleurer et se tourmenter, lui dit Thaïes , pour une perte qui ne peut être réparée par toutes les larmes du monde ? Ah ! répondit Solon , c'est cela même qui me fait pleurer ; je plains un mal qui n'a point de remède. A la fin , Thaïes se prit à rire de toutes les différentes postures que faisait Solon. O Solon , mon ami , lui dit-il , voilà ce qui m'a fait craindre le mariage; j'en redoutais le joug, et je connais, par la douleur du plus sage des hommes, que le cœur le plus ferme ne peut soutenir les afflictions qui naissent de l'amour et du soin des enfants; ne t'inquiète pas davantage : tout ce que l'on vient de te dire n'est qu'une fable faite à plaisir.

Il y avait eu pendant longtemps une cruelle guerre entre les Athéniens et les Mégariens, au sujet de l'île de Salamine. Enfin , après plusieurs carnages de part et d'autre , les Athéniens , qui avaient eu du désavantage , las de répandre tant de sang , ordonnèrent une punition de mort contre le premier qui serait assez hardi de proposer la guerre pour le recouvrement de Salamine, dont ceux de Mégare étaient en possession. Solon craignit que s'il parlait , il ne se fît tort à lui-même , ou que s'il se taisait , son silence ne fdt désavantageux à sa patrie. Il prit

le parti de contrefaire le fou , afin que sous ce prétexte il lui fût premis de dire et de faire impunément tout ce qu'il voudrait. Il fit courir le bruit par toute la ville qu'il avait perdu l'esprit. Après avoir composé quelques vers élégiaques qu'il apprit par cœur, il sortit de sa maison avec un vilain habit tout déchiré, une corde à son cou , un vieux bonnet crasseux sur sa tête : tout le peuple s'attroupa autour de lui. Solon monta sur la pierre d'où on avait coutume de faire les proclamations publiques, et récita des vers contre sa coutume : Plût aux dieux , s'écria t-il , que jamais Athènes n'eût été ma patrie ! ah ! je voudrais être né à Pholegandes ou à Syène , ou dans quelque lieu encore plus affreux et plus barbare ; au moins je n'aurais pas le chagrin de me voir montrer au doigt , et d'entendre dire : Voilà un Athénien qui s'est honteusement sauvé de Salamine. Vengeons promptement l'affront que nous avons reçu, et reprenons un séjour si agréable, que nos ennemis nous retiennent si injustement. Cela fit tant d'impression sur l'esprit des Athéniens, qu'ils révoquèrent aussitôt Tédit qu'ils avaient fait; ils prirent les armes , et résolurent de faire la guerre aux Mégariens. Solon fut choisi pour commander les troupes ; il s'embarqua avec ses gens sur plusieus bateaux de pêcheurs. Il était suivi d'une galère à trente-six rames, et il mouilla assez près de Salamine. Les Mégariens qui étaient dans la ville s'aperçurent de quelque chose , et coururent aux armes tout en désordre. Ils détachèrent un de leurs vaisseaux , qu'ils envoyèrent pour découvrir ce que c'était. Ce vaisseau s'approcha de trop près ; il fut pris par Solon , qui fit aussitôt lier tous les Mégariens qui étaient dedans; il fit embarquer à leur place les plus braves d'entre les Athéniens, et leur commanda de faire voile vers Salamine , en se cachant le plus qu'ils pourraient. Solon prit avec lui le reste de ses gens , et descendit à terre par un autre endroit; il alla à la rencontre des Mégariens qui s'étaient mis en campagne ; et pendant qu'il leur donna bataille , ceux qu'il avait envoyés dans le vaisseau arrivèrent , et se rendirent maîtres de la ville. Solon, après avoir défait les Méj^ariens , renvoya sans rançon tous les prisonniers qui avaient

été faits dans le combat, et érigea un temple à l'Iionneur du dieu Mars dans le propre lieu où il avait remporté la victoire. Quelque temps après, ceux de Mégare s'opiniûtrèrent inutilement à vouloir recouvrer Salamine : enfin on convint de part et d'autre qu'on prendrait les Lacédémoniens pour arbitres. Solon prouva , devant les députés de Sparte , que Philus et Eurifacès , enfants d'Ajax, roi de Salamine, étaient venus demeurer à Athènes, et qu'ils donnèrent cette île aux Athéniens, à condition qu'on les ferait citoyens d'Athènes. 11 fit ouvrir plusieurs tombeaux, et fit voir que ceux de Salamine tournaient la face de leurs morts du même côté que ceux d'Athènes, au lieu que les Mégariens les tournaient du côté opposé ; qu'enfin ils faisaient graver sur le cercueil le nom de la famille du mort, ce qui était particulier aux seuls Athéniens. Mais ceux de xMégare ne tardèrent pas longtemps à avoir leur revanche ; car les différends qui régnaient depuis longtemps entre les descendants de Cylon et ceux de xMégaclès s'augmentèrent jusqu'à un tel point, qu'ils pensèrent faire périr entièrement la ville. Cylon avait eu autrefois dessein de se rendre souverain d'Athènes ; sa conspiration fut découverte , il fut massacré avec plusieurs de ses complices. Tous ceux qui purent échapper se sauvèrent dansletemple de Minerve. Mégaclès, qui était pour lors magistrat, fit tant par ses belles paroles , qu'il leur persuada de venir se présenter devant les juges , en tenant un filet attaché par un de ses bouts à la statue de la déesse, afin de ne point perdre leur franchise. Comme ils descendaient du temple, le filet se rompit. Mégaclès dit que c'était une marque évidente que la déesse leur refusait sa protection ; il en arrêta plusieurs , qui furent aussitôt lapidés par le peuple ; ceux qui recoururent aux autels y furent presque tous massacrés , sans aucun respect. Il ne s'en sauva que quelques-uns, pour qui les femmes des magistrats s'employèrent , et les firent remettre en liberté.

Une action si noire rendit odieux les magistrats et leurs descendants , qui furent depuis ce temps-là très-haïs du peuple. Plusieurs années après, les descendants de Cylon de-

soLOiv. 350

\iiireut très-puissants ; la liaine qui était entre les deux partis s'allumait tous les jours de plus en plus. Solon , pour lors magistrat, craignit que leurs divisions n'entraînassent la perte de toute la ville ; il les fit consentir les uns et les autres à prendre des juges pour terminer leurs différends : les juges décidèrent en faveur des Cyloniens. Tous les descendants de Mégaclès furent bannis, et les os de ceux qui étaient morts furent déterrés, et jetés hors du territoire d'Athènes. Les Mégarieiis profitèrent de cette occasion favorable pour eux ; ils prirent les armes pendant que les divisions étaient dans leur plus grande chaleur, et recouvrèrent Salamine.

A peine cette sédition était apaisée , qu'il en survint une autre dont les suites ne devaient pas être moins dangereuses. Les pauvres étaient si endettés, qu'on les adjugeait tous les jours comme esclaves à leurs créanciers , qui les faisaient travailler ou les vendaient , à leur fantaisie. Quantité de gens du menu peuple s'attroupèrent, résolus de se choisir un chef pour empêcher qu'aucun d'eux ne fut fait esclave dans la suite, faute d'avoir payé ses dettes au jour nommé, et pour obliger les magistrats à partager tous les biens également , comme Lyçurgue avait fait à Sparte. Les troubles étaient si grands , et les séditieux tellement animés , qu'on ne connaissait aucun remède pour les apaiser. Solon fut élu , du consentement des deux partis , pour terminer toutes choses à l'amiable. Il fit beaucoup de difficulté d'abord d'accepter un emploi si épineux ; il n'y eut que l'envie de servir sa patrie qui l'y fit résoudre. Tout le monde lui avait entendu dire autrefois que l'égalité empêchait toutes les contestations ; chacun interprétait cette sentence en sa faveur : les pauvres croyaient qu'il voulait rendre tous les hommes égaux , les riches, au contraire, s'imaginaient qu'il avait dessein de mesurer toutes choses selon la naissance et la dignité des personnes. Cela le rendit si agréable aux uns et aux autres , qu'ils le pressèrent d'accepter la souveraineté. Les gens mêmes qui n'étaient point intéressés dans ces brouilleries , ne connaissant point de meilleur remède pour apaiser les divi-

sions , consentaient volontiers d'avoir pour maître celui qui passait pour le plus homme de bien et le plus sage de toute ia terre. Solon s'en éloigna fort, et déclara hautement qu'il n'y consentirait jamais. Ses meilleurs amis ne pouvaient s'empêcher de le blâmer. Vous êtes bien simple , lui disaient-ils : quoi! sous prétexte d'un vain nom de tyran, vous refusez une monarchie qui vous sera par la suite très-légitimement acquise! ïimondas ne s'est-il pas fait autrefois déclarer roi d'Eubée? et Pittaque ne règne-t-il pas aujourd'hui à Mytilène? Solon fut inflexible à tous ces discours. La principauté légitime et la tyrannie , répondit-il , sont à la vérité de trèshelies places, un très-bel endroit ; mais on est environné de précipices de tous côtés , et il n'y a point de chemin pour en sortir, lorsqu'on y est une fois entré. Jamais on ne le put résoudre à accepter ce parti avantageux qu'on lui présentait. Tous ses amis le traitaient de fou et d'insensé. Solon s'appli- (jua sérieusement à apaiser les troubles qui étaient à Athènes: Il commença par ordonner que toutes les dettes passées seraient entièrement abolies , sans que jamais personne en pût rien demander à ses débiteurs : et, pour donner exemple à tout le monde , il remit sept talents qui lui devaient revenir de la succession de son père. Il déclara nulles les dettes qui se feraient dans la suite sous obligation du corps , afin d'empêcher à l'avenir l'inconvénient qui avait été cause de tous les troubles. Les deux partis d'abord furent assez mécon-^ lents de ce jugement; les riches étaient fâchés de ce qu'on teur avait fait perdre ce qui leur appartenait; et les pauvres ne Tétaient pas moins de ce qu'on n'avait pas partagé les biens également. Mais les uns et les autres furent tellement convaincus par la suite de l'utilité des règlements de Solon , qu'ils le choisirent tout de nouveau pour apaiser les troubles causés par trois différentes factions qui partageaient la ville (l'Athènes, et lui donnèrent pouvoir de réformer les lois à sa fantaisie , et d'établir tel gouvernement qu'il lui plairait.

Les gens de la montagne voulaient que le peuple fût entièrement le maître des affaires ; ceux de la plaine prétendaient

soLOiv. 3GI

qu'il n'y eût qu'un certain nombre de citoyens des plus considérables ; et les gens de la marine voulaient que les magistrats fussent tirés de l'une et de l'autre condition. Solon , qu'on avait choisi pour souverain arbitre, commença par casser toutes les lois de Dracon son prédécesseur , à cause qu'elles étaient trop sévères. Les fautes les plus légères étaient punies de mort , comme les plus énormes crimes \ et il n'était pas moins dangereux d'être convaincu d'oisiveté, de voler des fruits ou des herbes . que de commettre des sacrilèges , des meurtres, et tout ce qu'on peut imaginer de plus noir. C'est ce qui avait donné lieu de dire qu'elles étaient écrites avec du sang. On demanda un jour à Dracon pourquoi il avait ordonné des peines de mort pour toutes sortes de crimes indifféremment : C'est parce, répondit-il, que les moindres méritent ce châtiment, et que je n'en.connais point de plus rigoureux pour les crimes plus énormes.

Solon divisa les citoyens en trois différents ordres, selon les biens dont chaque particulier se trouva alors en possession. Il donna entrée dans les affaires publiques à tout le peuple, excepté aux artisans qui ne vivaient que de leur travail. Ceuxlà étaient exclus des charges , et ne jouissaient pas des mêmes privilèges que les autres.

Il ordonna que les principaux magistrats seraient perpétuellement choisis entre les citoyens du premier ordre;

Que dans une sédition celui qui n'aurait pris aucun parti serait noté d'infamie;

Que si un homme qui avait épousé une riche héritière se trouvait impuissant, sa femme pourrait avoir commerce avec celui qu'elle voudrait des plus proches parents de son mari ;

Que les femmes n'apporteraient pour dot à leurs maris que trois robes et quelques meubles de peu de valeur;

Qu'on pourrait tuer impunément un adultère, lorsqu'on le surprendrait sur le fait.

Il modéra les dépenses des dames , et abolit plusieurs cérémonies qu'elles avaient coutume d'observer.

Il défendit de mal parler des morts.

FÉr^ELON. 3j

3<J2i SOLON.

Il permettait aux gens qui n'avaient point d'enfants d'instituer héritiers tous ceux qu'ils voudraient, pourvu qu'ils fussent dans leur bon sens lors de leur testament. *

Que celui qui aurait dissipé son bien serait noté d'infamie , et déchu de tous ses privilèges , de même que celui qui ne nourrirait pas son père et sa mère dans leur vieillesse. Le fils n'était pas tenu de nourrir son père , s'il ne lui avait fait apprendre un métier pendant sa jeunesse.

Que nul étranger ne pouvait être fait citoyen d'Athènes, s'il n'avait été banni à perpétuité de son pays , ou s'il ne venait s'y établir avec toute sa famille pour y exercer quelque vocation.

11 diminua fort les récompenses qu'on donnait autrefois aux athlètes.

Il ordonna que le public élèverait les enfants de ceux qui seraient morts en combattant pour la patrie ;

Qu'un tuteur ne pourrait demeurer avec la mère de ses mineurs , et que le plus proche héritier ne pourrait jamais être élu tuteur;

Que tout vol serait puni de mort, et que celui qui aurait crevé un œil à quelqu'un serait condamné à perdre ses deux yeux.

Toutes les lois de Solon furent gravées sur des tables. Les gens du conseil assemblés firent serment qu'ils les observeraient et les feraient observer exactement. Ceux mêmes à qui on en avait confié le soin jurèrent solennellement que si quelqu'un d*eux y manquait , il serait obligé de faire présent au temple d'Apollon d'une statue d'or aussi pesante que lui. Il y avait des juges établis pour interpréter les lois , lorsque quelques différends naissaient entre le peuple sur ce sujet.

Un jour comme Solon composait ses lois , Anacharsis se moqua de son entreprise. Quoi ! dit-il , vous prétendez avec quelques écritures réprimer l'injustice et les passions des hommes ? Telles ordonnances , ajouta-t-il , ressemblent proprement aux toiles d'araignées, qui n'arrêtent rien que des mouches.

lies hommes cardent bien les choses dont ils sont conve-

hOLO-N. 363:

nus ensemble, répondit Solon. Je ferai mes lois dételle manière, que tous les citoyens connaîtront qu'il leur est plus utile d'y obéir que de les violer.

On lui demanda pourquoi il n'en avait fait aucune contre les parricides: C'est parce, répondit-il, que je n'ai pas cru qu'il y eût jamais des gens assez malheureux pour tuer leur père ou leur mère.

Il disait ordinairement à ses amis qu'un homme de soixantedix ans ne devait plus craindre la mort, ni se plaindre des malheurs de la vie;

Que tous les gens de cour ressemblaient aux jetons dont on se sert pour compter, qu'ils représentaient plus ou moins , selon la fantaisie du prince;

Que ceux qui approchaient des princes ne devaient pas leu» conseiller ce qui était de plus agréable, mais ce qui était de plus avantageux ;

Que nous n'avions point de meilleur guide , pour nous conduire, que notre raison ; et qu'il ne fallait jamais rien dire ni rien faire sans l'avoir consultée;

Qu'on devait faire beaucoup plus de fond sur la probité d'un homme que sur son serment ;

Qu'il ne fallait pas se faire des amis si légèrement, mais qu'il était très-dangereux de rompre lorsque l'amitié était une fois liée ;

Que le moyen le plus sûr et prompt pour repousser l'injure était de l'oublier ;

Qu'il ne fallait jamais s'ingérer de commander sans avoir appris à obéir ;

Que le mensonge devait être en horreur à tout le monde ;

Qu'enfin il fallait honorer les dieux , respecter ses parents , et n'avoir jamais aucun commerce avec les méchants,

Solon s'aperçut que Pisistrate se faisait un gros parti à Athènes , et qu'il prenait les mesures nécessaires pour s'y rendre souverain ; il fit tout son possible pour s'opposer à ses desseins; il assembla le peuple au milieu de la place publique , où il parut tout armé, et découvrit l'entreprise de Pisistrate.

O Athéniens! s'écria-t-il , je suis plus sage que ceux qui ne connaissent point les mauvais desseins de Pisistrate, et plus courageux que ceux qui les connaissent , et que la crainte ou le peu de courage empêche de s'y opposer; je suis prêt h me mettre à votre tête , et à combattre généreusement pour la défense de la liberté. Le peuple, qui favorisait Pisistrate, traita Solon de fou. Pisistrate, quelques jours après , se blessa lui-même, et se fit porter tout sanglant sur un char au milieu de la place publique, et dit que ses ennemis l'étaient venu prendre en trahison , et l'avaient mis dans l'état pitoyable ou on le voyait. La populace s'émut aussitôt, et fut près de prendre les armes en faveur de Pisistrate. O fils d'Ipocrase ! lui dit Solon, tu joues mal le personnage d'Ulysse: Ulysse s'égratigna pour tromper ses ennemis , et toi tu te blesses pour tromper tes propres citoyens. Le peuple s'assembla : Pisistrate fit demander cinquante gardes. Solon remontra fortement devant tout le monde les dangereuses suites d'une telle mnovation; mais il ne put rien gagner sur la populace émue, qui permit à Pisistrate d'en prendre quatre cents, et de lever des troupes pour se rendre maître de la forteresse. Les principaux delà ville furent fort étonnés ; chacun songea à se retirer de côté et d'autre. Solon ne se rebuta point. A près avoir reproché aux citoyens leur bêtise et leur lâcheté : Auparavant, leur dit-il , il vous était plus facile d'empêcher que cette tyrannie ne se formât ; mais à présent qu'elle est établie, ce vous sera une plus grande gloire de l'abolir, et de l'exterminer entièrement. Quand il vit que tous ses discours ne pouvaient faire revenir les citoyens de la grande consternation où ils étaient, il s'en alla à sa maison, et prit ses armes, qu'il alla poser devant la porte du sénat , en s'écriant : O ma chère patrie ! je t'ai secourue autant que j'ai pu par mes paroles , et d'effet : j'atteste les dieux que je n'ai rien oublié pour la défense des lois et la liberté de mon pays. O ma chère patrie ! je pars , et te quitte pour jamais , puisque je suis le seul qui me déclare ennemi du tyran , et que tous les autres sont disposés à le recevoir pour maître.

Solon ne put jamais se résoudre d'obéir à Pisistrate ; et comme il craignait d'ailleurs que les Athéniens ne l'obligeassent à reformer ses lois, qu'ils avaient fait serment d'observer, il aima mieux s'exiler volontairement , et avoir le plaisir de voyager pour connaître le monde, que de vivre désagréablement à Athènes. Il passa en Egypte, où il demeura quelque temps à la cour d'Amasis. Pisistrate , qui estimait infiniment Solon , fut fort touché de sa retraite ; il lui écrivit cette lettre obligeante pour essayer de le faire revenir :

« Je ne suis pas le seul parmi les Grecs qui me suis emparé h de la souveraineté de mon pays ; je ne commets rien contre « les lois ni contre les dieux , puisque je tire mon origine de « Codrus , et que les Athéniens ont juré qu'ils conserveraient « le royaume à ses descendants, .l'ai grand soin de faire obser- « ver vos ordonnances , avec beaucoup plus d'exactitude que « si l'État était gouverné par la populace. Je me contente des « tributs que j'ai trouvés établis ; et hors certains honneurs « qui sont dus à ma dignité , je n'ai rien qui me distingue du « moindre des citoyens. Je u'ai aucun ressentiment contre << vous de ce que vous avez découvert mes desseins ; je suis ^< persuadé que c'était plutôt par amour pour la patrie que par « haine contre moi , parce que vous ne saviez pas de quelle « manière je me devais comporter; et si vous l'eussiez su, peut- « être n'auriez-vous pas désapprouvé mon entreprise. Reve- « nez donc avec assurance , et croyez sur ma parole que Solon « ne doit rien craindre de Pisistrate , puisque même je n'ai pas « voulu faire de mal à ceux qui de tout temps avaient été mes « ennemis. Je vous considérerai comme mon meilleur ami , « et vous aurez toutes sortes d'agréments auprès de moi, parc^ (<■ que je ne vous connais pas capable d'aucune infidélité. Si « vous avez des raisons qui vous empêchent de revenir à « Athènes, vous demeurerez partout où vous voudrez ; je serai « content , pourvu que ce ne soit pas moi qui sois la cause de « votre exil. «

Solon lui fit cette réponse :

u Je crois bien que vous ne me feriez aucun mal , car j'étais

« de vos amis avant que vous fussiez tyran ; et je ne dois pas « vous être plus odieux que tout autre qui hait la tyrannie. Je « laisse la liberté à un chacun de juger , selon sa pensée, s'il « est plus utile aux Athéniens d'être gouvernés par un maître « absolu que par plusieurs magistrats. J'avoue que vous êtes « le meilleur des tyrans ; mais je ne crois pas devoir retour- « ner à Athènes : car après y avoir établi un gouvernement lift bre, et refusé la principauté qu'on m'avait offerte, on aurait « raison de me blâmer, et de croire que j'approuverais votre « entreprise , si on m'y voyait revenir. »

Solon écrivit une autre lettre à Épiménide en ces termes :

« Comme mes lois ne doivent pas apporter un grand profit, «^ aussi en les cassant n'a-t-on pas causé une grande utilité à « la ville. Les dieux ni les législateurs ne peuvent servir de « rien aux villes, mais bien à ceux quimènentle peuple comme « ils veulent, lorsqu'ils sont bien intentionnés. Mes lois n'ont « point été utiles ; mais ceux qui les ont violés ont entièrement « renversé la république , en n'empêchant pas Pisistrate d'en- « vahir la souveraineté. J'ai prédit tout ce qui devait arriver ; « on ne m'a point cru. Pisistrate, qui flattait les Athéniens , « leur paraissait plus fidèle que moi qui leur disais la vérité. « J'ai offert de me mettre à la tête des citoyens , pour prévenir « les malheurs qui sont arrivés ; on m'a traité de fou ; on a ac- « cordé des gardes à Pisistrate , qui s'en est servi pour réduire « toute la ville en esclavage; et moi j'ai pris le parti de me « retirer. »

Crésus , roi des Lydiens , se rendit tributaire tous les Grecs de l'Asie. Quantité des plus habiles gens de ce siècle quittèrent la Grèce pour différents sujets , et se retirèrent à Sardis , capitale de l'empire de Crésus. Cette ville était pour lors trèsflorissante en honneurs et en richesses. Chacun y parlait si avantageusement de Solon , que cela fit naître à Crésus l'envie de le voir : il l'envoya prier de venir s'établir chez lui : Solon lui fit cette réponse :

« J'estime infiniment l'amitié que vous me témoignez, et je * prends les dieux à témoins que si je n'avais pas résolu , dès

« il y a longtemps , de demeurer dans un État libre, j'aime- «« rais mieux vivre dans votre royaume qu'à Athènes même, « pendant que Pisistrate y exercera une puissance tyrannique : ft mais je suis avec plus de douceur , selon le genre de vie « que j'ai embrassé , dans un lieu où tout est égal. J'irai pour- « tant vous voir , pour avoir le plaisir de demeurer quelque « temps avec vous. »

Solon s'en alla à Sardis, à la sollicitation de Crésus , qui témoignait un empressement extraordinaire pour le voir. En traversant la Lydie , il rencontrait quantité de grands seigneurs avec de gros cortèges et des trains magnifiques : il croyait à tout moment que ce fût le roi. Enfin on le présenta devant Crésus , qui l'attendait assis sur son trône , et qui s'était exprès revêtu de ce qu'il avait de plus précieux. Solon ne parut point étonné à la vue de tant de magnificence. Crésus lui dit : Mon hôte , je connais ta sagesse par réputation ; je sais que tu as beaucoup voyagé; mais as-tu vu personne vêtu si magnifiquement que moi ? Oui , répondit Solon ; les faisans, les coqs et les paons ont quelque chose de plus magnifique, puisque tout ce qu'ils ont d'éclatant leur vient de la nature , sans qu'ils se donnent aucun soin pour se parer. Une réponse si imprévue surprit fort Crésus ; il commanda à ses gens que l'on ouvrît tous ses trésors , et qu'on déployât devant Solon tout ce qu'il y avait de meubles précieux dans son palais. Il le fit venir une seconde fois devant lui. Avez-vous jamais vu, lui ditil , un homme plus heureux que moi ? Oui , répondit Solon ; c'est Tellus, citoyen d'Athènes, quia vécu en honnête homme dans une république bien policée : il a laissé deux enfants fort estimés , avec un bien raisonnable pour les faire subsister ; et enfin il a eu le bonheur de mourir les armes à la main , en remportant une victoire pour sa patrie ; les Athéniens lui ont dressé un tombeau dans le lieu même oii il avait perdu la vie , et lui ont rendu de grands honneurs.

Crésus ne fut pas moins étonné que la première fois. Il crut que Solon était un insensé. Eh bien , continua-t-il , quel est le plus heureux des hommes après Tellus .Ml y a eu autrefois

deux frères, rcpondit-il, dont l'un s'appelait Cléobis , et l'autre Byton : ils étaient si robustes , qu'ils sont toujours sortis victorieux de toutes sortes de combats-, ils s'aimaient parfaitement l'un l'autre. Un jour de fête, la prêtresse de Junou, leur mère , pour qui ils avaient beaucoup de tendresse , devait aller nécessairement faire un sacrifice au temple : on tardait trop à amener ses bœufs; Cléobis et Byton s'attelèrent à son char, et la traînèrent jusqu'au lieu où elle voulait aller. Tout le peuple leur donna mille bénédictions. Leur mère , ravie de joie , pria Junon de leur envoyer ce qui leur était plus avantageux. Quand le sacrifice fut fini , et qu'ils eurent fait trèsbonne chère , ils allèrent se coucher, et moururent tous deux rette même nuit. Crésus ne put s'empêcher de faire paraître sa colère. Comment, repliqua-t-il , tu ne me mets donc point au nombre des gens heureux ? O roi des Lydiens , répondit Solon , vous possédez de grandes richesses et vous êtes maître de quantité de peuples ; mais la vie est sujette à de si grands changements , qu'on ne saurait décider de la félicité d'un homme qui n'est pas encore au bout de sa carrière. Le temps fait tous les jours naître de nouveaux accidents , dont même on n'aurait jamais pu se douter; on ne doit point s'assurer de la victoire lorsque le combat n'est point encore fini. Crésus fut fort mécontent : il renvoya Solon , et ne demanda plus à le voir.

Ésope, qui était pour lors à Sardis , où on l'avait fait venir pour divertir Crésus, fut fâché de la mauvaise réception que Je roi avait faite à un homme d'un mérite si distingué. O Solon , lui dit-il , il ne faut point approcher les princes , ou il ne leur faut jamais dire que ce qui leur est agréable. Au contraire , répondit Solon, il ne faut jamais s'en approcher, ou bien il faut toujours les conseiller le mieux qu'on peut, et ne leur d i re jamais que la vérité.

Cyrus tenait prisonnier Astyage, son grand-père maternel , et l'avait dépouillé de tous ses États ; Crésus s'en offensa ; il prit parti pour Astyage, et fit la guerre aux Perses. Comme il avait des richesses immenses , et qu'il se voyait à la tête d'une nation qui passait pour 1.^ plus belliqueuse de tout le

monde , il croyait que rien ne lui était impossible ; il fut malheureusement défait, et se retira à Sardis, où il fut assiégé et fait prisonnier après quatorze jours de résistance. On le mena devant Cyrus , qui le fit charger de chaînes. On le monta aussitôt au haut d'un bûcher, où on l'attacha au milieu de quatorze enfants lydiens, pour y être brûlé à la vue de Cyrus et de tous les Perses. Comme on mettait le feu au bûcher, Crésus , dans cet état déplorable, se souvint du discours que lui avait autrefois tenu Solon. Il s'écria en soupirant : O Solon! Solon ! Solon ! Cela surprit Cyrus. Il envoya demander si c'était quelque dieu qu'il invoquait dans ses malheurs. Crésus ne répondit rien. Enfin, quand on l'eut contraint de parler, il dit, tout accablé de tristesse : Ah! je viens de nommer un homme que les rois devraient toujours avoir auprès d'eux , et dont ils devraient plus estimer la conversation que tous les trésors et leur magnificence. On le pressa d'en dire davantage. C'est un sage de la Grèce, continua-t-il , que j'ai autrefois envoyé quérir exprès pour lui faire admirer ma grande prospérité. Il me dit froidement, comme s'il m'eût voulu faire connaître que cela n'était qu'une sotte vanité , que j'attendisse la fin de ma vie, et qu'il ne fallait point trop présumer d'une félicité qui était sujette à une infinité de calamités. Je reconnais à présent la vérité de toutes les choses qu'il m'a prédites. Pendant que Crésus parlait, le feu s'était déjà allumé au bas du bûcher , et allait gagner le haut. Cyrus fut fort touché des paroles de Crésus. L'état déplorable d'un prince qui avait clé si puissant le fit rentrer en lui-même; il craignit que quelque disgrâce pareille ne lui arrivât dans la suite : il commanda aussitôt que l'on éteignît le feu ; il fit ôter à Crésus les chaînes dont il était chargé ; il lui rendit tous les honneurs possibles , et se servit de son conseil dans ses affaires les plus importantes.

Solon, après avoir quitté Crésus, se retira en Cilicie, où il bâtit une ville de son nom , qu'il appela Solos. On lui apprit que Pisistrate se maintenait toujours dans la tyrannie , et que les Athéniens se repentaient de ne s'être pas opposés à son usurpation.

870 SOLLON.

Solon leur écrivit en ces termes :

« Vous avez très-graud tort d'accuser les dieux de votre mau- « vaise fortune. Si vous souffrez maintenant, vous ne devez « vous en prendre qu'à votre légèreté et à votre folie, de n'a-» « voir pas voulu croire les gens bien intentionnés pour la pa- « trie, et de vous être laissé surprendre aux belles paroles et «' aux ruses d'un homme qui ne cherchait qu'à vous tromper. « Vous lui avez permis de lever des gardes , qui serviront à « vous tenir en esclavage le reste de votre vie. »

Périandre, tyran de Corinthe, fit savoir à Solon l'état de ses affaires , et le pria de lui donner conseil. Solon lui fit cette réponse :

« Vous m'écrivez que quantité de gens conspirent contre « vous. Quand vous vous délivreriez de tous vos ennemis en «i les faisant mourir, vous n'avanceriez pas beaucoup vos af- « faires. Ceux dont vous ne vous doutez point vous dresseront « des embûches. Ce sera quelqu'un qui craindra pour lui, ou « quelque autre qui ne pourra approuver vos manières défiau- « tes , ou enfin quelque autre qui croira rendre un bon service « à sa patrie. Le meilleur parti que vous puissiez prendre « est de renoncer entièrement à la tyrannie. Si vous ne pou- « vez pas vous y résoudre, faites venir des troupes étrangères « suffisamment pour tenir le pays en bride, afin que vous « n'ayez plus lieu de rien craindre, et que vous ne soyez plus « obhgé à exiler personne. »

Solon passa en Chypre : il fit amitié avecPhilocypre, prince d'OEpie. Cette ville était bâtie dans un endroit fort stérile. Solon conseilla à Philocypre de la rebâtir dans un meilleur pays. Il choisit une belle plaine très-fertile, conduisit lui-même toute cette entreprise, qui réussit très-bien. Phylocypre , par reconnaissance, voulut que cette ville s'appelât Soles.

Solon n'a jamais été ennemi du plaisir pendant tout le temps qu'il a vécu. Il a aimé la bonne chère, la musique, et tout ce qui peut contribuer à la vie délicieuse. Il haïssait les représentations où on ne disait jamais que des choses inventées à plaisir. Il croyait que cela était pernicieux à la république, et que de là pouvaient naître une infinité deséditions. Du temps

qu'il était en grand crédit à Athènes, Thespis commença luimême à jouer des tragédies qu'il avait composées. Cela plaisait merveilleusement au peuple, à cause de la nouveauté. Solon , qui aimait son divertissement , s'y trouva un jour. Quand tout fut fini, il appela ïhespis. N'as-tu pas de honte, lui dit-il , de mentir devant tant de monde ? Il n'y a point de mal , répondit ïhespis, car ce n'est que pour rire. Solon frappa la terre d'un bâton qu'il tenait dans sa main. Oui, répliquat-il; mais si on approuve de telles menteries en riant, nous ne tarderons guère à les trouver dans nos actes puLlics, et dans les affaires les plus sérieuses. C'est ce qui fit que, lorsque Pisistratese fut fait porter tout sanglant au milieu de la place publique, Solon, parlant de ces représentations, s'écria : Voilà la malheureuse source d'où naissent toutes ces fourberies.

Quelques-uns attribuent à Solon l'établissement de l'aréopage : c'était un conseil composé de ceux qui avaient passé par toutes les charges à Athènes. Ou demanda un jour à Solon quel État était le mieux policé. C'est celui , répondit-il , où les gens qui n'ont point été outragés poursuivent avec autant de chaleur la réparation de l'injure faite à autrui, que s'ils l'avaient reçue eux-mêmes. Sur la fin de ses jours, il avait commencé un poëme sur le rapport qu'on lui avait fait en Egypte d'une île Atlantide, qu'on plaçait au delà de l'Océan connu. La mort le surprit en Chypre , avant que sou ouvrage fût achevé. C'était dans la cinquante-cinquième olympiade, environ la quatre-vingtième année de son âge. Il ordonna qu'on portât ses os à Salamine, qu'on les brûlât, et qu'on en jetât les cendres par toute la campagne. Les Athéniens , après sa mort, lui dressèrent une statue de bronze, qui le représentait, son livre des lois à la main, avec les habits de prince du peuple. Ceux de Salamine lui en dressèrent une autre, qui le représentait en orateur parlant en public, les mains cachées sous les plis de sa robe.

11 florissait dans la 43* olympiade , et mourut la troisième année de la 52", âgé de soixante-dix ans.

Pittacus , fils d'Hirradius , originaire de Thrace , naquit à Mytilène, petite ville de l'île de Lesbos, environ la vingt-neuvième olympiade. Il fut pendant sa jeunesse fort entreprenant, brave soldat, grand capitaine, toujours bon citoyen. Il tenait pour maxime qu'il fallait s'accommoder au temps, et se servir de l'occasion.

Pour sa première entreprise, il se ligua avec le frère d'Alcée contre le tyran Mélanchre , qui avait usurpé la souveraineté de l'île de Lesbos, et le mit en déroute. Cette action lui donna une grande réputation de bravoure. Il y avait depuis longtemps une cruelle guerre entre les Mytiléniens et les Athéniens, au sujet de la possession d'un territoire nommé Achillitide. Les IMytiléniens choisirent Pittacus pour commander leurs troupes. Quand les deux armées furent en présence , et prêtes à donner bataille, Pittacus proposa de décider le différend par un combat particulier ; il appela eu duel Phrynon , général des Athéniens, qui était toujours sorti victorieux de toutes sortes de combats, et qui avait été couronné plusieurs fois dans les jeux olympiques. Phrynon accepta le combat. Il fut résolu que le vainqueur demeurerait sans contredit conquérant du territoire en question. Ces deux généraux s'avancèrent seuls au milieu des deux armées. Pittacus avait caché un filet sous son bouclier : il prit son temps si adroitement, qu'il enveloppa Phrynon lorsqu'il ne se doutait de rien , et s'écria : Je n'ai pas pris un homme , c'est un poisson. Pittacus le tua à la vue des deux armées, et demeura maître du territoire. C'est de là qu'est venue l'origine des filets qu'on représentait depuis sur le théâtre pour divertir le peuple.

L'âge modéra fort la grande ardeur de Pittacus; il commença peu à peu à goûter la douceur de la philosophie. Ceux de Mytilène, qui avaient un respect particulier pour lui, lui donnèrent la principauté de leur ville. Une longue et pénible ex-

périence lui fit regarder avec un courage élevé les différentes faces de la fortune. Après avoir établi un très-bon ordre dans la république, il renonça volontairement à la principauté qu'il tenait depuis douze ans, et se retira tout à fait de l'embarras des affaires.

Pittacus témoigna un grand mépris pour les biens de la fortune, après les avoir fort souhaités. Les Mytiléniens , en considération des grands services qu'il leur avait rendus , lui offrirent un lieu fort agréable , arrosé de ruisseaux et environné de bois et de vignes, avec plusieurs métairies dont les revenus étaient suffisants pour le faire vivre splendidement dans sa retraite. Pittacus prit son dard , qu'il lança de toutes ses forces , et se contenta de l'espace en carré qu'il avait pu atteindre avec le dard qu'il avait lancé. Les magistrats, surpris de sa retenue , le prièrent de leur en dire la raison. Il leur répondit, sans s'expliquer davantage , qu'une partie était plus avantageuse que le tout.

Crésus lui écrivit un jour pour le prier de venir voir ses richesses. Pittacus lui fit cette réponse :

« Vous voulez m'attirer en Lydie pour voir vos trésors : « sans les avoir vus je ne doute point que le fils d'Haliattes ne « soit le plus puissant des rois; mais quand j'aurais tout ce que « vous possédez , je n'en serais pas plus riche. Je n'ai aucun « besoin de bien; je me contente du peu qui est nécessaire « pour me faire vivre , moi et quelques amis. J'irai pourtant « vous voir pour vous contenter. »

Crésus , après avoir subjugué les Grecs d'Asie , résolut de faire équiper des vaisseaux pour se rendre maître des îles. Pittacus vint pour lors à Sardis. Crésus lui demanda s'il n'y avait rien de nouveau dans la Grèce. Prince , lui dit Pittacus , les insulaires ont acheté dix mille chevaux ; ils ont résolu de vous faire la guerre , et de venir attaquer Sardis. Crésus prit cela fort sérieusement. Plût aux dieux, dit-il, d'inspirer aux insulaires de venir attaquer les Lydiens avec de la cavalerie! Il semble, répliqua Pittacus, que vous souhaitez voir les insulaires à cheval et en terre ferme ; vous avez raison : mais ne pensez-

VOUS pas aussi que les insulaires riront bien quand ils sauront que vous voulez mener une armée navale contre eux ? Ils seront ravis de vous rencontrer sur mer , vous et les Lydiens , pour venger ri nfortune des Grecs que vous avez réduits en servitude. Crésus crut que Pittacus était instruit de ce qu'il méditait ; il quitta le dessein de faire équiper des vaisseaux , et lit alliance avec les Grecs des îles.

Pittacus était d'une ligure assez difforme ; il avait toujours mal aux yeux ; il était fort gras et fort négligé , et marchait désagréablement , à cause de quelques infirmités qu'il avait aux pieds. Il avait épousé la fille du législateur Dracon; c'était une femme d'une insolence insupportable, qui n'avait rien qu'un très-grand mépris pour son mari, à cause qu'il était mal fait, et qu'elle croyait être d'une naissance distinguée. Un jour, Pittacus avaitinvitéà dîner plusieurs philosophes de ses amis : quand tout fut préparé , sa femme, qui était toujours de mauvaise humeur , alla renverser la table , et toutes les viandes qui étaient dessus. Pittacus , sans s'émouvoir, se contenta de dire aux conviés : C'est une folle , il faut excuser sa faiblesse. Cette grande mésintelhgence , qui avait toujours été entre lui et sa femme , lui avait donné beaucoup d'aversion pour les mariages mal assortis. Un jour un homme vint le trouver pour savoir de lui quelle femme il devait prendre de deux qui étaient à son choix , dont l'une était à peu près de même conditon que lui, et l'autre beaucoup plus considérable par ses biens et par sa naissance. Pittacus leva le bâton sur lequel il était appuyé : Va-t'en, lui dit-il, dans ce carrefour où les petits enfants s'assemblent pour jouer ; suis l'avis qu'ils te donneront là-dessus. Le jeune homme y alla. Ces petits enfants se divertissaient de tout leur cœur, et se disaient : Choisis ton égal. Cela le détermina à ne plus songer à la femme qui était beaucoup plus considérable que lui, et à prendre son égale. Pittacus était si sobre qu'il ne buvait presque jamais que de l'eau de fontaine , quoique les vins les plus délicats fussent en abondance à Mytilène.

Il conseilla secrètement à Périandre de s'abstenir de l'usage

du vin , s'il voulait réussir dans le dessein qu'il avait de se rendre maître deCorinthe, et s'il voulait se conserver dans la tyrannie.

Il ordonna qu'un homme qui aurait commis quelque faute étant ivre serait puni doublement.

Il disait ordinairement que la nécessité était quelque chose de si fort que les dieux mêmes étaient obligés d'obéir à ses lois ;

Que c'était dans le gouvernement de la république qu'un homme faisait connaître l'étendue de son esprit;

Que les sages devaient prévoir les malheurs qui leur pouvaient arriver , afin de les pouvoir détourner, et que les gens de cœur les devaient supporter généreusement lorsqu'ils étaient arrivés ;

Qu'il était très-difficile d'être homme de bien ;

Qu'il n'y avait rien de meilleur que de s'appliquer toujours à bien faire ce qu'on fait dans le moment ;

Que pour réussir, il fallait méditer à loisir, et exécuter promptement les choses qu'on avait projetées ;

Que les victoires les plus estimables étaient celles qu'on remportait sans effusion de sang, et qu'afin qu'un empire fût bien gouverné , il fallait que le roi , et tous ceux qui étaient en autorité , obéissent aux lois comme les moindres particuliers.

Quand vous voudrez faire quelque chose, disait-il à ses disciples , ne vous en vantez jamais; car si par malheur vous ne pouviez venir à bout de votre entreprise , on se moquerait de vous.

Ne reprochez jamais à personne sa mauvaise fortune, de crainte que vous ne vous trouviez quelque jour en semblable cas.

Ne parlez mal de personne , non pas même de vos ennemis.

Conservez vos amis, et vivez avec eux avec autant de retenue que s'ils devaient être un jour vos plus grands adversaires.

Aimez la cliasteté, la frugalité et la vérité.

Respectez les dieux.

Rendez fidèlement le dépôt qu'on vous aura confié , et ne révélez jamais le secret.

Il avait fait certains vers où il disait qu'il fallait prendre son arc et ses flèches , et aller tuer un méchant homme partout où on le rencontrait ; parce que , comme son cœur était toujours double , sa bouche ne disait jamais rien sur quoi on pût se fier.

Crésus lui envoya une grosse somme d'argent dans sa retraite. Pittacus ne la voulut pas accepter. Il répondit froidement : Je suis plus riche de la moitié que je ne voudrais; car mon frère est mort sans enfants , et sa succession me revient.

Pittacus avait les reparties promptes et vives. Jamais il ne s'est trouvé embarrassé , quelque question qu'on lui ait faite.

On lui demanda un jour quelle était la chose la plus changeante? Le cours des eaux, répondit-il, et l'humeur d'une femme.

Quelle était la chose qu'on ne devait faire que le plus tard qu'on pouvait ? Emprunter de l'argent de son ami.

Quelle était la chose qu'on devait faire en tout lieu et en tout temps ? Profiter du bien et du mal qui arrivent.

Ce qu'il y avait de plus agréable ? le temps : de plus caché? l'avenir : de plus fidèle? la terre : de plus infidèle ? la mer.

Phocaicus lui dit un jour , qu'il voulait s'adresser à un homme pour quelque chose qu'il avait dans l'esprit : Vous avez beau chercher , répondit Pittacus , vous n'en trouverez jamais.

Tyrrée , fils de Pittacus , était un jour à Cumes dans la boutique d'un barbier, où les jeunes gens s'assemblaient ordinairement pour s'entretenir de ce qui se passait ; un ouvrier par mégarde jeta une coignée, qui tomba sur la tête de Tyrrée et la lui fendit en deux. Ceux de Cumes se saisirent du meurtrier, et l'amenèrent devant le père du mort. Pittacus , après s'être exactement informé de toutes les circonstances de l'action , trouva qu'il n'y avait point de la faute de celui qui avait fait le

coup. Il le renvoya libre, parce, dit-il , qu'une faute commise sans volonté mérite pardon ; et que celui qui se venge devient coupable par l'injuste punition d'un innocent.

Pittacus se divertissait quelquefois à la poésie. Il a écrit ses lois et quelques autres ouvrages en vers. Son exercice le plus ordinaire était de tourner une meule pour moudre le blé. C'est lui qui a été le maître de Phérécide , que plusieurs ont mis entre les sages de la Grèce, et dont la fin est assez extraordinaire.

On dit qu'un jour , lorsque la guerre était plus alluméeque jamais entre les Éphésiens et les Magnésiens, Phérécide , qui était fort porté pour les Éphésiens, rencontra un homme sur son chemin : il lui demanda de quel pays il était. Dès qu'il eut appris qu'il était d'Éphèse : Prends-moi par les jambes, lui dit-il , traîne-moi dans le pays des Magnésiens, et va promptement dire aux Éphésiens la manière dont Phérécide a voulu que tu le traitasses : avertis-les bien qu'ils ne manquent pas de m'enterrer dès qu'ils auront remporté la victoire. Cet homme traîna Phérécide, et alla aussitôt conter à Éphèse l'aventure qu'il avait eue. Les Éphésiens furent remplis d'espérance. Ils donnèrent bataille dès le lendemain, et remportèrent une grande victoire sur leurs ennemis. Ils allèrent promptemeut à l'endroit où on leur avait dit qu'était Phérécide. Ils le trouvèrent mort sur la place : ils l'emportèrent, et lui firent de magnifiques funérailles.

Pittacus mourut dans l'île de Lesbos, âgé de plus de soixante-dix ans ; c'était dans la cinquante-deuxième olympiade.

Contemporain de Pittacus, florissait du temps qu'Haliattes et ensuite Crésus régnaient en Lydie.

Bias de Priène, petite villedeCarie, fut en grande réputation dans la Grèce sous le règne d'Haliattes et de Crésus , rois de Lydie, depuis la qualricme olympiade jusqu'à sa mort. C'était

878 BTAS.

lin excellent citoyen , fort désintéressé, fin politique, honnête homme. 11 vivait simplement, quoiqu'il filt né très-riche; il dépensait tout son bien à secourir ceux qui en avaient besoin. 11 passait pour le plus éloquent orateur de son temps ; il employait son talent à défendre les pauvres et tous ceux qui étaient dans l'affliction, sans vouloir tirer d'autre utilité que la gloire de servir sa patrie. Jamais il n'entreprenait aucune cause qu'il ne crût très-juste : cela avait passé en proverbe par tout le pays : quand on voulait marquer qu'une cause était excellente , on disait : C'est une cause dont Bias se chargerait ; et lorsqu'on voulait louer extrêmement un orateur : Il réussit encore mieux que Bias.

Des pirates firent un jour une course proche Messène dans le Péloponèse, et enlevèrent plusieurs filles qu'ils vinrent vendre à Priène. Bias les acheta ; il les retira chez lui, et les nourrit comme ses propres enfants; il leur fit des présents à toutes , et les renvoya à leurs parents ; cette action généreuse lui donna une si grande réputation , que quantité de gens ne l'appelaient que le prince des sages.

Quelque temps après , les pêcheurs de Messène trouvèrent dans le ventre d'un gros poisson un vase d'or, où ces mots étaient gravés : Au plus sage. Le sénat de Messène s'assembla , pour délibérer à qui on le devait donner; les filles que Bias avait traitées si humainement se présentèrent à l'assemblée avec leurs parents, et ils crièrent tous ensemble qu'il n'y avait personne plus sage que Bias. Le sénat de Messène lui envoya ce vase. Bias le considéra , et , après avoir lu l'inscription qui était autour, il refusa de l'accepter, et dit que ce titre n'appartenait qu'à Apollon.

Quelques-uns croient que ce vase est la même chose que le trépied dont il est parlé dans la vie de Thaïes , et que cette histoire n'a point d'autre fondement que parce que le trépied fut renvoyé à Bias. D'autres même disent que ce fut lui à qui on l'apporta le premier.

Haliattes , roi de Lydie, après avoir ruiné plusieurs villes 'de la Grèce asiatique , vint mettre le siège devant Priène. Bias

était pour lors le premier magistrat de la ville ; il fit une vigoureuse résistance pendant très-longtemps. Mais comme Haliattes paraissait s'opiniâtrer à poursuivre son entreprise jusqu'à la fin , et que d'ailleurs la ville était réduite dans une grande misère, à cause de la disette des vivres, Bias fit engraisser deux beaux mulets, qu'il chassa vers le camp des ennemis , comme s'ils s'étaient échappés d'eux-mêmes. Haliattes fut surpris de voir ces animaux dans un tel embonpoint; cela lui fit craindre de ne pouvoir pas avoir la place par famine. Il trouva un prétexte pour envoyer un homme dans la ville; il lui donna ordre secrètement de remarquer en quel état étaient les assiégés. Bias se douta bien du dessein d'Haliattes ; il fit couvrir de grands monceaux de sable avec un peu de froment , et fit en sorte que le député d'Haliattes vît toute cette grande abondance , sans que cela parût affecté. Haliattes , trompé par cette ruse , résolut aussitôt de lever le siège ; il laissa les Priénéens en paix et fit alliance avec eux. Il eut la curiosité de voir Bias ; il lui envoya dire de lui venir rendre visite dans son camp. Bias répondit à ses députés : Dites au roi que je demeure ici, et que je lui commande de manger des oignons, et de pleurer le reste de ses jours.

Bias aimait fort la poésie : il a fait plus de deux mille vers , où il donnait des préceptes pour enseigner à tout le monde la manière dont chacun pouvait vivre heureux , et pour bien gouverner la république en paix et en guerre.

Il disait ordinairement : Tâchez de plaire à tout le monde : si vous réussissez , vous trouverez mille agréments dans le cours de la vie ; le faste et le mépris qu'on fait paraître pour les autres n'a jamais rien produit de bon.

Aimez vos amis avec discrétion ; songez qu'ils peuvent devenir vos ennemis.

Haïssez vos ennemis avec modération ; car il se peut faire qu'ils seront vos amis dans la suite.

Choisissez à loisir les gens que vous voulez prendre pour vos amis; ayez pour eux une même tendresse, mais distinguez leur mérite.

Imitez ceux dont le choix vous fait honneur , et soyez persuadé que la vertu de vos amis ne contribuera pas peu à votre réputation.

Ne vous pressez pas de parler ; c'est une marque de folie.

Tâchez , pendant que vous êtes jeunes , d'acquérir la sagesse ; ce sera toute votre consolation lorsque vous serez vieux : vous ne pouvez faire une meilleure acquisition ; c'est la seule chose dont la possession soit certaine . et qu'on ne pourra vous ravir.

La colère et la précipitation sont deux choses fort opposées à la prudence.

Les honnêtes gens sont très-rares ; les méchants et les fous sont en nombre inûni.

Ne manquez jamais de tenir exactement tout ce que vous aurez promis.

Parlez des dieux d'une manière convenable à leur grandeur, H rendez-leur grâces de toutes les bonnes actions que vous ferez.

Ne soyez pas importun : il vaut beaucoup mieux qu'où vous oblige à recevoir, que d'obliger les autres à vous donner.

N'entreprenez rien témérairement ; mais quand vous avez résolu quelque chose , exécutez-le avec vigueur.

Gardez-vous bien de louer un homme à cause de ses richesses , s'il ne le mérite d'ailleurs.

Vivez toujours comme si vous alliez mourir à tout moment, et comme si vous deviez rester longtemps sur la terre.

Avoir une santé vigoureuse est un don de la nature ; les richesses, ordinairement, sont un effet du hasard ; mais il n'y a que la sagesse qui puisse rendre un homme capable de donner de bons conseils à sa patrie.

C'est une maladie d'esprit que de souhaiter des choses impossibles.

On lui demanda un jour quelle était la chose qui flattait davantage les hommes? C'est l'espérance, répondit-il. Quelle était celle qui leur plaisait davantage? Le gain. Quelle était la plus difficile à supporter ? Le renversement de la fortune.

BiÂS. 381

Il disait qu un homme était bien malheureux , lorsqu'il ne savait pas souffrir les disgrâces qui lui arrivaient.

11 était un jour dans un vaisseau, avec quelques impies : il s'éleva tout d'un coup une tempête si furieuse, que le vaisseau était à tout moment près de périr. Ces impies , effrayés de la crainte de la mort, invoquaient les dieux. Taisez-vous, leur dit Bias , de peur qu'ils ne s'aperçoivent que vous êtes ici; car nous serions tous perdus.

Une autre fois , un impie lui demanda quel était le culte qu'on devait rendre aux dieux? Bias ne répondit rien. L'impie le pressa de lui dire la raison de son silence : C'est parce , répondit Bias, que tu me demandes des choses qui ne te regardent pas.

Il disait qu'il aimait beaucoup mieux juger un différend entre deux de ses ennemis qu'entre deux de ses amis , parce qu'on ne manquait presque jamais à se brouiller avec celui de ses amis qu'on avait condamné , et qu'il se pouvait faire qu'on se raccommoderait avec celui de ses ennemis en faveur de qui on aurait décidé.

Bias se trouva un jour obligé de juger un de ses amis qui devait être puni de mort. Avant que de prononcer l'arrêt , il se mit à pleurer en plein sénat : Pourquoi pleurez-vous , lui dit quelqu'un , puisqu'il ne tient qu'à vous de condamner ou d'absoudre un criminel? Je pleure, répondit Bias , parce que la nature m'oblige d'avoir compassion des malheureux , et que la loi m'ordonne de n'avoir point d'égard au mouvement de la nature.

Bias n'a jamais compté au rang des véritables biens aucune des choses qui dépendent de la fortune : il croyait que les richesses étaient des amusements dont on pouvait se passer aisément , et qu'elles ne servaient souvent qu'à détourner les hommes du chemin de la vertu.

Il se rencontra par hasard à Priène , lieu de sa naissance , lors de la prise et du sac de cette malheureuse ville : tous les citoyens emportaient tout ce qu'ils pouvaient, et s'enfuyaient dans les lieux où ils croyaient pouvoir se mettre en sûreté;

382 PERIANDRE.

le seul Bias demeurait tranquille au milieu d'une si grande désolation , sans se remuer non plus que s'il eût^été tout à fait insensible aux malheurs de sa patrie. Quelqu'un lui demanda pourquoi il ne songeait pas à sauver quelque chose comme les autres : Je le fais aussi , répondit Bias ; car je porte tout mon bien avec moi.

L'action qui termina les jours de Bias n'est pas moins illustre que le reste de sa vie. Il s'était fait porter dans le sénat, où il défendit l'intérêt d'un de ses amis avec beaucoup de zèle : comme il était déjà fort vieux , il se trouva fatigué; il appuya sa tête contre la poitrine d'un fils de sa fille qui l'avait accompagné. Quand l'orateur de son adversaire eut fini son discours , les juges prononcèrent en faveur de Bias , qui expira aussitôt entre les bras de son petit-fils.

Toute la ville lui fit de magnifiques funérailles , et témoigna un regret extraordinaire de sa mort ; on lui érigea un superbe tombeau , sur lequel on fit graver ces paroles.

« Priène a été la patrie de Bias, qui fut autrefois l'orne- « ment de toute l'Ionie , et qui a eu des pensées plus relevées <' que le reste des philosophes. »

Sa mémoire fut en si grande vénération , qu'on lui dédia un temple , où ceux de Priène lui rendaient des honneurs extraordinaires.

PERIANDRE,

Tyran de Corinthe , contemporain des philosophes précédents; on ne sait pas précisément l'année de sa naissance , ni celle de sa mort.

Il est assez extraordinaire que les Grecs aient donné le titre de sage à un homme aussi fou que Périandre. Ils se sont laissé surprendre à l'éclat de ses illustres maximes , sans avoir aucun égard à la vie déréglée qu'il a menée pendant qu'il a été sur la terre. Il a toujours parlé comme un véritable sage , et a perpétuellement vécu comme un enragé. Il eut pendant longtemps un commerce infâme avec Cratée, sa propre mère, sans avoir honte de se déshonorer. Un jour il fit vœu que,

s'il remportait le prix aux jeux olympiques , il ferait ériger une statue d'or en l'honneur de Jupiter : il fut victorieux dans les premiers jeux qu'on célébra; mais comme il n'avait point d'argent pour satisfaire à sa promesse , il fît arracher les ornements à toutes les dames qui s'étaient parées magnifiquement pour assister à une fête , et trouva par ce moyen de quoi accomplir son vœu.

Périandre était fils de Cypsèle, de la famille des Héraclides , et exerçait la tyrannie à Corinthe , ville de sa naissance , sous le règne d'Haliattes , roi de Lydie. Il avait épousé Lysis , fille de Proclée , prince d'Épidaure. Il témoigua toujours beaucoup de passion pour elle , et changea son nom de Lysis en celui de Mélisse. Il eut deux fils de ce mariage. Cypsèle, l'aîné , avait l'esprit pesant, et paraissait presque hébété; maisLycophroon , le cadet, avait un génie élevé , et était très-propre à gouverner un royaume.

Quelques concubines tachèrent de donner ombrage à Périandre de la conduite de Mélisse sa femme, qui était grosse pour lors , et lui firent quelques rapports dont il conçut une jalousie furieuse. Il la rencontra sur-le-champ comme elle montait un escalier; il lui donna un si grand coup de pied dans le ventre, qu'il la jeta du haut en bas , et tua la mère et l'enfant qu'elle portait. Il s'en repentit aussitôt ; et comme il était éperdument amoureux, il se jeta sur le corps mort , où la passion et le désespoir lui firent commettre la plus brutale de toutes les actions. Il fit éclater sa colère sur les femmes qui lui avaient mis ces soupçons dans l'esprit; il les fit prendre, et commanda qu'on les brûlât.

Dès que Proclée eut appris le cruel traitement qu'on avait fait à sa chère fille , il envoya quérir ses deux petits-fils , pour qui il avait toute la tendresse possible : il les garda quelque temps avec lui pour se consoler ; et , lorsqu'il les renvoya , il leur dit en les embrassant : Mes enfants, vous connaissez le meurtrier de votre mère. L'aîné ne prit point garde à ce que cela voulait dire ; mais le cadet en fut touché si sensiblement , que, quand il fut de retour à Corinthe, il ne voulut jamais

384 PERTANDRE.

parler à son père, ni répondre à ce qu'il lui demandait. Périandre , indigné de la mauvaise humeur de son fils , le chassa de sa maison. 11 fit plusieurs questions à Cypsèle son aîné, pour savoir ce que leur avait dit Proclée. Cypsèle , qui avait tout oublié, lui conta seulement le bon traitement qu'ils en avaient reçu. Cela ne contenta pas Périandre, qui se douta bien qu'il fallait qu'il y eût autre chose. 11 le pressa tant , qu'à la fin Cypsèle se ressouvint des dernières paroles que Proclée leur avait dites en partant , et en fit le récit à son père. Périandre comprit aussitôt ce qu'on avait voulu dire à ses enfants; il tâcha de mettre son autre fils dans la nécessité d'avoir recours à lui : il défendit à ceux qui le logeaient de le garder davantage dans leur maison. Lycophroon , chassé de son asile, se présenta pour entrer dans plusieurs autres maisons ; mais on le rebutait partout , parce qu'on craignait les menaces de son père. Il trouva à la fin quelques amis qui eurent compassion de son sort , et qui le reçurent chez eux , au hasard de désobéir au roi. Périandre fit publier que quiconque le recevrait, ou lui parlerait seulement, serait puni de mort. La crainte d'un châtiment si rigoureux épouvanta tous les Corinthiens ; personne n'osait plus avoir de relation avec lui. Lycophroon passait toutes les nuits à découvert sous les vestibules des maisons ; tout le monde le fuyait comme une bête farouche. Quatre jours après, Périandre, qui le vit presque mort de faim et de misère, fut touché de compassion; il alla à lui : O Lycophroon , lui dit-il , quel sort est le plus souhaitable , de mener une vie malheureuse comme tu fais , ou de disposer de ma puissance, et d'être entièrement le maître de tous les trésors que je possède ? Tu es mon fils , et prince de la florissante ville de Corinthe. S'il est arrivé quelque accident , j'en ai des ressentiments d'autant plus vifs que j'en suis moi-même la cause ; pour toi , tu t'es attiré toutes ces disgrâces en irritant celui que tu devais respecter : mais à présent que tu connais ce que c'est que de s'opiniâtrer contre son père, je te permets de revenir dans ma maison. Lycophroon , insensible comme un rocher aux discours de Périandre , lui répondit froidement :

PERIANDRE. ^185

Vous méritez vous-même la peine dont vous avez menacé les autres , puisque vous m'avez parlé. Quand Périaudre vit qu'il était entièrement impossible de vaincre la dureté de son lils, il prit le parti de l'éloigner de ses yeux; il le relégua à Corcyre , qui était un pays de son obéissance.

Périandre était fort irrité contre Proclée , qu'il croyait auteur de la mésintelligence qui était entre lui et son fils : il leva des troupes , il se mit à la tête , et alla lui faire la guerre. Toutes choses lui réussirent heureusement. Après s'être rendu maître de la ville d'Épidaure , il le fit prisonnier, et le garda sans lui ôter la vie.

Quelque temps après, Périandre, qui commençait déjà à devenir vieux , envoya à Corcyre quérir Lycophroon , pour se démettre en sa faveur de la puissance souveraine , au préjudice de son aîné , qui était peu propre à la conduite des affaires. Jamais Lycophroon ne voulut seulement répondre un mot à celui que Périandre avait envoyé pour lui porter cette nouvelle. Périandre , qui aimait tendrement son fils , ne se rebuta point; il donna ordre à sa fille d'aller à Corcyre, croyant, qu'elle aurait plus de crédit sur l'esprit de son frère que toutes les finesses dont il s'était servi jusqu'alors pour le gagner. Dès que cette jeune princesse fut arrivée , elle conjura son frère , par tout ce qu'elle crut le pouvoir toucher davantage , de vaincre son opiniâtreté. Aimez-vous mieux , lui ditelle , que le royaume tombe à un étranger qu'à vous ? La puissance est une maîtresse inconstante qui a quantité d'amants : notre père est vieux , et près de la mort : si vous ne venez promptement, notre maison va périr : songez donc à ne pas abandonner à d'autres les grandeurs qui vous attendent , et qui vous appartiennent légitimement. Lycophroon lui assura qu'il ne retournerait jamais à Corinthe tant que son père y serait. Quand la princesse fut de retour, et qu'elle eut raconté au roi son père la résolution de Lycophroon , Périandre renvoya pour la troisième fois à Corcyre , pour faire savoir à son fils qu'il pouvait venir quand il voudrait , se mettre en possession du royaume de Corinthe, et que pour lui il était résolu

(l'aller finir ses jours à Corcyre. Lycopliroon y consentit; ils se disposèrent l'un et l'autre à changer de pays. Les Corcyriens en furent avertis ; ils en eurent tant de peur, qu'ils massacrèrent Lycopliroon , de crainte que Périandre ne vînt demeurer chez eux. Périandre fut au désespoir de la mort de son fils. Il fit aussitôt prendre trois cents enfants des meilleures familles de Corcyre, et les envoya à Haliattes pour en faire des eunuques. Le vaisseau dans lequel ils étaient fut contraint de relâcher à Samos. Quand les Samiens eurent appris le sujet pour lequel on menait ces jeunes malheureux à Sardis , ils en eurent compassion. Ils leur conseillèrent secrètement de se jeter dans le temple de Diane : dès qu'ils y furent entrés , ils ne voulurent pas permettre aux Corinthiens de les en retirer, et leur dirent qu'ils étaient sous la protection de la déesse. Ils trouvèrent un moyen pour les faire subsister, sans se déclarer ouvertement ennemis de Périandre : ils envoyaient tous les soirs tous les jeunes gens de Samos , garçons et filles , danser autour du temple ; ils leur donnaient des gâteaux faits avec du miel, que ces jeunes gens jetaient dans le temple en dansant. Les enfants de Corcyre les ramassaient , et en vivaient. Comme ces danses recommençaient tous les jours, les Corinthiens s'ennuyèrent, et s'en retournèrent chez eux. Périandre eut tant de chagrin de ne pouvoir venger la mort de son fils comme il le voulait, qu'il résolut de ne pas vivre davantage : mais comme il ne voulait point que personne sût le lieu où serait son corps , il s'avisa de cette invention pour le cacher. Il fit venir deux jeunes garçons, à qui il montra un chemin détourné. Il leur commanda de s'y promener la nuit suivante , de tuer le premier qu'ils y rencontreraient , et d'enterrer sur-le-cl;amp le corps du mort. Il renvoya ceux-là, et en fit revenir quatre autres , à qui il commanda de se promener par ce même chemin , et de ne pas manquer à tuer et à enterrer aussitôt deux jeunes garçons qu'ils rencontreraient ensemble. Quand il eut renvoyé ceux-là , il en fit revenir un plus grand nombre , à qui il commanda pareillement de massacrer ces quatre-là, et de les enterrer dans le lieu où ils auraient fait le coup. Après qu'il eut

ainsi disposé toutes choses comme il le souhaitait , il ne manqua pas de se trouver à l'heure qu'il fallait dans le chemin détourné, où il fut assassiné par les deux premiers qui le rencontrèrent. Les Corinthiens lui firent une représentation de tombeau , où ils gravèrent une épitaphe pour honorer sa mémoire.

Périandre a été le premier qui s'est fait accompagner de gardes , et qui changea son nom de magistrat en celui de tyran. Il ne permettait pas à tout le monde indifféremment de demeurer dans les villes. Thrasihule , de qui il suivait fort les avis, lui écrivit un jour cette lettre :

« Je n'ai rien caché à l'homme que vous m'avez envoyé; je «t l'ai mené dans un blé , j'ai abattu en sa présence tous les épis « qui s'élevaient au-dessus des autres. Suivez mon exemple, « si vous désirez vous conserver dans votre domination : fai- « tes périr les principaux de la ville , amis ou ennemis , car « un usurpateur doit se défier même de ceux qui paraissent « ses plus grands amis. »

Périandre disait qu'à force de rêver et de travailler, il n'y avait rien dont on ne vint à bout , puisqu'on avait trouvé le moyen de rompre un isthme ;

Qu'on ne devrait jamais se proposer ni l'or ni l'argent pour récompense de ses actions ;

Que les grands ne pouvaient avoir de garde plus sûre que l'affection de leurs sujets ;

Que rien n'était plus estimable que le repos ;

Que le gouvernement populaire était meilleur que d'être soumis à une seule personne.

Et quand on lui demandait pourquoi il se maintenait toujours dans la tyrannie de Corinthe qu'il avait usurpée : C'est parce, disait-il, que quand on s'en est emparé une fois, il y a autant de danger à la quitter volontairement que par force.

11 croyait qu'on n'était pas seulement obligé de punir ceux qui faisaient du mal , mais encore ceux qu'on savait avoir dessein d'en faire.

Les plaisirs sont passagers, disait-il , mais la gloire est éternelle.

CHILON

Il faut être modéré dans son bonheur, et prudeut dans l'adversité ;

Ne révéler jamais le secret qui nous a été confié;

Ne point regarder si nos amis sont dans la prospérité , ou dans la disgrâce ; et avoir toujours les mêmes égards pour eux dans l'une et dans l'autre fortune.

Périandre aimait les gens savants. Il écrivait aux autres sages de Grèce pour les inviter à venir passer quelque temps il Corinthe, comme il avait fait à Sardis. Il les reçut agréablement , et fit tout son possible pour les bien contenter.

Il régna quarante ans , et mourut vers la quarante-huitième olympiade.

Quelques-uns croient qu'il y a eu deux Périandre , et qu'on a attribué à un seul les paroles et les actions de tous les deux.

CHILON

Il était vieux à la 32= olympiade ; ainsi on peut le regarder à peu près du même âge que Pittacus.

Chilon florissait à Lacédémone vers la cinquante-deuxième olympiade. C'était un homme d'un esprit ferme et résolu, qui restait toujours tranquille et égal dans l'adversité conime dans la prospérité. Il vivait retiré chez lui sans ambition , et croyait que le temps le plus mal employé était celui qu'on passait dans de longs voyages. Sa vie était un modèle d'une vertu parfaite. 11 pratiquait sincèrement tout ce qu'il disait. Son silence et sa grande modération l'ont fait admirer de tout le monde. Il réglait sa vie sur cette maxime dont il est l'auteur : Qu'en toutes choses il fallait courir lentement. Environ la cinquante cinquième olympiade , il fut fait éphore : c'était une dignité , à Lacédémone, qui contre-balançait l'autorité des rois. Son frère , qui y prétendait , en fut jaloux ; il ne put s'empêcher de lui en témoigner son ressentiment. Chilon lui répondit froidement : On m'a choisi , parce qu'on me croyait plus propre que vous à souffrir le tort qu'on me fait de me.tirer de mon repos, pour m'embarrasser dans les affaires et me rendre esclave.

Il croyait .qu'on ne devait pas entièrement rejeter l'art de

CHILON. 389

(leviuer, et qu'un homme , par la force de sou esprit , pouvait connaître plusieurs choses futures.

Un jour Hippocrate avait sacrifié pendant les jeux olympiques : dès qu'on eut mis la chair des victimes dans des chaudières pleines d'eau froide , l'eau s'échauffa tout d'un coup , et commença à bouillir de telle sorte , qu'elle se répandait pardessus les bords sans qu'il y eût de feu sous les chaudières. Chilon, qui était présent, considéra attentivement ce prodige ; il conseilla à Hipprocrate de ne se marier jamais ; et que si par malheur il l'était déjà , il ne différât point à répudier sa femme, et à tuer tous les enfants qu'il avait d'elle. Hippocrate se moqua de cet avis ; cela ne l'empêcha point de se marier , et il eut de sa femme le tyran Pisistrate , qui usurpa la souveraineté d'Athènes sa patrie.

Chilon , une autre fois , après avoir exactement remarqué la qualité du terroir et la situation de l'île de Cythère , s'écria (levant tout le monde : Ah ! plût aux dieux que cette île n'eût \amais été , ou que la mer l'eût submergée dès qu'elle a commencé à paraître ! car je prévois qu'elle sera la ruine du peuple de Lacédémone. Chilon ne fut pas trompé. Cette île fut prise quelque temps après par les Athéniens, qui s'en servirent pour désoler le pays.

Il disait ordinairement qu'il y avait trois choses difficiles : garder le secret , souffrir les injures , et bien employer son temps.

Chilon était court et fort serré dans tous ses discours. Sa manière de parler passa en proverbe.

Il disait qu'il ne fallait jamais menacer personne , parce que c'était une faiblesse de femme \,

Que la plus grande sagesse était de savoir retenir sa langue , et principalement dans un festin ;

Qu'on ne devait jamais mal parler de personne ; qu'autrement on était perpétuellement exposé à se faire des ennemis et à entendre des choses fâcheuses ;

Qu'il fallait plutôt visiter ses amis lorsqu'ils étaient dans la disgrâce que dans la faveur i

CHILON-

Qu'il valait mieux perdre que de faire un gain injuste el malhonnête ;

Qu'il ne fallait jamais flatter personne dans sa mauvaise fortune ;

Qu'un homme courageux devait toujours être doux , et se faire plutôt respecter que craindre ;

Que la meilleure politique dans un État était d'enseigner aux citoyens à bien conduire leur famille particulière;

Qu'il fallait épouser une femme simple , et ne se pas ruiner à célébrer ses noces;

Qu'on éprouvait l'or et l'argent avec une pierre de touche ; mais que c'était par le moyen de l'or et de l'argent qu'on éprouvait le cœur des hommes ;

Qu'il fallait user de toute chose avec modération, de crainte que leur retranchement ne nous fdt trop sensible.

L'amour et la haine, disait-il , ne durent pas éternellement : n'aimez jamais que comme si vous deviez haïr un jour , et ne haïssez jamais que comme si vous deviez un jour aimer.

Il fit graver en lettres d'or dans le temple d'Apollon à Delphes : Qu'il ne fallait point souhaiter les choses qui étaient trop au-dessus de nous ; et que celui qui répondait pour un autre ne manquait jamais de perdre.

Périandre fit tout ce qu'il put pour l'attirer à Corinthe , afin de se servir de son conseil pour pouvoir se maintenir dans la tyrannie qu'il avait usurpée. Chilon lui répondit : Vous voulez m' engager dans des troubles de guerres , et m'exiler loin de mon pays comme si cela devait vous faire vivre en sûreté ; sachez qu'il n'y a rien de moins assuré que la grandeur des rois, et que le plus heureux de tous les tyrans est celui qui a le bonheur de mourir dans son lit.

Chilon , se sentant approcher de sa fin, regarda ses amis assemblés autour de lui: Mes amis, leur dit-il, vous savez que j'ai fait et dit quantité de choses depuis si longtemps que je suis au monde; j'ai tout repassé à mon loisir dans mon esprit , et je ne trouve pas que j'aie jamais fait aucune action dont je me repente , si ce n'est par hasard dans ce cas que je

CLÉOBULE. ^91

soumets à votre décision, pour savoir si j'ai bien ou mal fait : Je me suis rencontré un jour , moi troisième, pour être juge d'un de mes bons amis qui devait être puni de mort suivant les lois ; j'étais fort embarrassé : il fallait de nécessité violer la loi, ou faire mourir mon ami : après y avoir bien rêvé, 1 je trouvai cet expédient. Je mis au jour avec tant d'adresse toutes les meilleures raisons de l'accusé, que mes deux collègues ne firent aucune difficulté de Tabsoudre ; et moi je l'avais condamné à mort sans leur en avoir rien témoigné. J'ai satisfait au devoir d'ami et déjuge; cependant je sens je ne sais quoi dans ma conscience qui me fait douter si mon «onseil n'était point criminel.

Chilon , accablé de vieillesse , mourut à Pise d'un excès de joie , en embrassant son fils qui venait d'être couronné aux jeux olympiques.

Les Lacédémoniens lui érigèrent une statue après sa mort.

CLÉOBULE

Contemporain et à peu près de même âge que Solon , c'est-à-dire qu'il a vécu entre le 35* et la 33^ olympiade.

Cléobule a été un des moins considérables entre les sages , mais il a été un des plus heureux. Il était fils d'Évagoras , issu d'Hercule , et naquit à Linde , ville maritime de l'île de Rhodes , où il florissait sous le règne de Crésus roi de Lydie. Il fit paraître une grande sagesse dès son enfance. Il était très-beau de visage, d'une taille avantageuse et d'une force surprenante. 11 employa sa jeunesse à voyager en Egypte pour y apprendre la philosophie , selon la coutume de ces temps-là. A son retour, il se maria à une femme très-vertueuse, et vécut dans une grande tranquillité au milieu de sa famille. Ce fut de ce mariage que naquit la célèbre Cléobuline, qui devint si savante , par son application et les bonnes instructions de son père , qu'elle embarrassait tous les plus habiles philosophes de son temps, principalement par des questions énigmatiques. Elle était d'ailleurs si honnête et si bienfaisante, qu'elle prenait soin

^^^ CLÉOBULE

elle-même de laver les pieds aux amis et aux étrangers qui étaient à quelque festin chez son père.

Cléobule fut choisi pour gouverner le petit État des Lindiens. U s'en acquitta avec autant de facilité que s'il n'avait eu qu'une famille à conduire. Il éloigna tout ce qui pouvait attirer la guerre, et entretint toujours une bonne intelligence , tant entre les citoyens qu'avec les étrangers. Son plus grand mérite dans les lettres était d'expliquer et de proposer subtilement toutes sortes de questions énigmatiques. Ce fut lui qui rendit fameux dans la Grèce cet usage des énigmes , qu'il avait appris des Égyptiens. Il est l'auteur de celle-ci :

« Je suis un père qui a douze fils , dont chacun a trente « filles , mais de beauté bien différente. Les unes ont le visage « blanc , les autres l'ont fort noir. Elles sont toutes immortel- « les , et si elles meurent tous les jours. »

Cette énigme signifie l'année.

C'est aussi lui qui a fait l'épitaphe qui est sur le tombeau de Midas, oii il loue extraordinairement ce roi. Quelques-uns l'avaient mal à propos attribuée à Homère , qui est beaucoup antérieur de Midas.

Cléobule faisait principalement consister la vertu dans la fuite de l'injustice et des autres vices. C'est dans ce sentiment qu'Horace a dit :

Virtus est vitium fugere, et sapientia prima Stultitia caruisse'

Il disait ordinairement qu'il fallait garder l'ordre , le temps et la mesure en toutes choses ;

Que pour bannir la grande folie qui régnait dans tous les États , 11 fallait obliger chaque citoyen à vivre selon sa condition ;

Qu'il n'y avait rien de si commun dans le monde que l'ignorance et les grands parleurs.

Tâchez , disait-il , d'avoir toujours des sentiments relevés , et ne soyez ni ingrat ni infidèle. Faites du bien à vos amis et

Epist. lib. i, ep.v,y. 41 ,42.

CLÉOBULE- 3U3

à VOS ennemis; vous conserverez les uns , et peut-être gagnerez-vous les autres.

Avant que de sortir de votre logis , songez toujours à ce que vous allez faire ; et dès que vous serez rentré , examinezvous et repassez dans votre esprit tout ce que vous aurez fait.

Parlez peu , et écoutez beaucoup.

Ne dites jamais de mal de personne.

Conseillez toujours ce que vous croirez de plus raisonnable.

Ne vous abandonnez point à vos plaisirs.

Accommodez- vous avec vos ennemis, si vous en avez.

Ne faites rien par violence.

Appliquez-vous à bien élever vos enfants.

Ne vous moquez point des malheureux.

Si la fortune vous rit, ne vous enorgueillissez point : mais aussi ne vous laissez point accabler lorsqu'elle vous tourne le dos.

Mariez-vous toujours selon votre condition : car, si vous épousez une femme d'une naisssance plus relevée que vous , vous aurez autant de maîtres qu'elle aura de parents.

Il disait qu'on devait avoir un soin particulier des filles , et qu'il ne les fallait jamais marier que lorsqu'elles étaient filles d'âge, mais femmes par la conduite et par la raison;

Qu'un homme ne devait jamais caresser sa femme ni la quereller devant les étrangers ; car dans l'un il y avait de la faiblesse , et dans l'autre de la folie.

Lorsque Cléobule sut que Solon avait entièrement abandonné son pays , il fit tout ce qu'il put pour l'attirer chez lui. Jl lui écrivit cette lettre :

« Vous avez une grande quantité d'amis qui ont tous des « maisons à votre service : je crois pourtant que vous ne pou- « vez être mieux qu'à Linde. C'est une ville maritime entière- « ment libre : vous n'aurez rien à craindre de Pisistrate , et « tous vos amis pourront vous venir voir en sûreté. »

Cléobule sut ménager heureusement toutes sortes d'avanta-

EPIMENIDE.

ges dans une condition médiocre , et dans une ville dégagée de l'embarras du monde. Il fut heureux père , heureux mari , heureux citoyen, heureux philosophe, et mourut enfin âgé de plus de soixante-dix ans, après avoir été fort honoré pendant toute sa vie. Les Lindiens témoignèrent un regret trèssensible de l'avoir perdu. Ils lui érigèrent un tombeau magnifique , sur lequel ils firent graver une épitaphe pour honorer sa mémoire.

ÉPlMENlDE.

vint à Athènes dans la 43« olympiade. On a prétendu qu'il avait été endormi cinquante-sept ans dans une caverne; qu'il en avait vécu cent cinquante-quatre, d'autres disent cent cinquante-sept, et d'autres deux cent quatre-vingt-dix-huit.

Épiménide , de Gnosse , florissait dans l'île de Crète vers le temps que Solon était en grand crédit à Athènes. C'était un saint homme , qui vivait fort religieusement. On le croyait fils de la nymphe Balte. Tous les Grecs étaient persuadés qu'il était inspiré de quelque esprit céleste, et qu'il avait souvent des révélations divines. Il s'appliquait entièrement à la poésie et à tout ce qui regardait le culte divin ; c'est lui qui a commencé à consacrer les temples , et à purifier les campagnes, les villes et même les maisons particulières. Il n'avait pas beaucoup d'estime pour les gens de son pays. Saint Paul , dans l'Épître à Tite , a cité un de ses vers où il disait , en parlant des peuples de Crète , que c'étaient de grands menteurs , des paresseux, et de méchantes bêtes.

Son père l'envoya un jour quérir une brebis à la campagne : Épiménide, en revenant, se détourna un peu du grand chemin, et entra vers le midi dans une caverne pour se reposer quelque temps, en attendant que la chaleur fût passée; il y demeura endormi pendant cinquante-sept ans. Quand il fut éveillé, comme il croyait n'avoir pas fait un long sommeil , il regarda tout autour de lui pour chercher sa brebis ; il ne l'aperçut point : il sortit de sa caverne, et fut fort surpris de voir la

ÉPIMÉMDE. 395

face (le la terre changée entièrement. Il courut fort étonné au lieu où il avait pris la brebis ; il trouva que la maison avait changé de maître , et que personne ne savait ce qu'il voulait (lire. 11 s'en retourna tout effrayé dans la ville de Gnosse : il rencontrait partout des visages inconnus , sa surprise augmentait à tous moments. Comme il entrait dans la maison de son père , on lui demanda qui il était , et ce qu'il voulait ; à la fin il se fit reconnaître avec bien de la peine par son jeune frère , qui n'était qu'un enfant lors de son départ , et qu'il trouva déjà cassé de vieillesse à sou retour. Une aventure si extraordinaire fit beaucoup de bruit par tout le pays ; chacun regarda aussitôt Épiménide comme le favori des dieux. Ceux qui ne sauraient s'imaginer qu'Épiménide ait pu dormir si longtemps croient qu'il employa ces cinquante-sept ans à voyager inconnu dans les pays étrangers , et qu'il s'appliquait à connaître les simples.

Après que Mégaclès eut fait massacrer cruellement ceux de la faction de Solon jusqu'au pied des autels-, les Athéniens furent saisis d'une frayeur qui les troublait tous les jours de plus en plus. Outre la peste qui désolait tout le pays, ils croyaient qu'il revenait des esprits par toute la ville. On consulta les devins, qui connurent par leurs sacrifices qu'on avait commis quelque abomination dont toute la ville avait été souillée. On envoya aussitôt Nicias en Crète ; on lui donna un vaisseau pour amener Épiménide , dont la réputation s'était déjà étendue danstoute la Grèce. Dès qu'Épiménide fut arrivé à Athènes, il prit des brebis noires et des blanches, qu'il mena dans l'aréopage, d'où il les laissa aller partout où elles voulurent. 11 les fit suivre toutes, et commanda à ceux qu'il avait choisis pour cela de les immoler chacune en l'honneur de quelque dieu particulier, dans le propre lieu où elles se seraient reposées. C'est de là qu on voyait encore autour d'Athènes, du- temps de Laërce , plusieurs autels consacrés à des dieux dont on ne savait point le nom. Tout cela fut exécuté fidèlement. La peste cessa aussitôt, et les fantômes ne troublèrent plus personne.

Page 1