‹ De l'éducation des fillesChapitre 103 sur 129 · ANACHARSIS · texte numérisé non relu

ANACHARSIS

Il vint à Athènes dans la 47* olympiade , et fut tué peu de temps après qu'il fut retourné dans son pays; par où on peut juger qu'il a été contemporain de la plupart des précédents.

Anacharsis , Scythe de nation , a tenu un rang considérable entre les sages. Il était frère de Gaduidas, roi de ScyUiie , et fils de Gnurus et d^une femme grecque ; c'était ce qui lui avait donné le moyen de bien apprendre les deux langues. Il avait beaucoup de vivacité et d'éloquence; il était hardi et constant dans tout ce qu'il entreprenait. Il s'habillait en tout temps d'une grosse robe double , et ne vivait jamais que de lait et de fromage. Ses harangues étaient d'un style serré et pressant; et comme il ne se rebutait point, il ne manquait jamais à venir à bout des choses dont il se mêlait. Sa manière de parler, hardie et éloquente , avait passé en proverbe ; quand quelqu'un l'imitait , on disait de lui qu'il faisait des discours à !a scythe.

Anacharsis quitta la Scythie pour venir demeurer à Athènes : dès qu'il y fut arrivé , il alla frapper à la porte de Solon , et dit à celui qui lui vint ouvrir d'aller avertir Solon qu'il était à sa porte , et qu'il venait exprès pour le voir et pour demeurer chez lui quelque temps. Solon lui Gt cette réponse : Qu'on ne devait faire des hôtes que dans son propre pays , ou dans des endroits qui y avaient quelque relation. Anacharsis entra là-dessus. Eh bien ! dit-il à Solon , puisque tu es maintenant dans ton pays et dans ta propre maison, c'est à toi à Êiire des hôtes : commence donc à faire amitié avec moi. Solou s'étonna de la vivacité de cette repartie ; il consentit avec plaisir de devenir l'hôte d' Anacharsis , et lia avec lui une amitié trèsétroite , qui dura pendant toute leur vie.

Anacharsis aimait fort la poésie ; il écrivit en vers les lois des Scythes , avec un traité de la guerre.

n disait ordinairement que la vigne portait trois sortes de raisins : le plaisbr , l'ivrognerie et le repentir.

Il s'étonnait de ce que , dans toutes les assemblées publi*

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ques qui se tenaient à Athènes , les sages se contentaient de proposer les matières , et que les fous décidaient. Mais il ne pouvait compienclre pourquoi on punissait ceux qui disaient des injures , et qu*on donnait de grandes récompenses aux athlètes et aux joueurs qui se frappaient rudement les uns les autres.

11 n*était pas moins surpris de ce que les Grecs , au commencement de leur repas , se servaient de verres médiocres , et qu'ils en prenaient de grands sur la fin , quand ils commençaient à être soûls.

Il ne pouvait souffrir les libertés que chacun se donnait dans les festins.

Un jour on lui demanda ce qu'il fallait faire pour empêcher quelqu'un de jamais boire de vin. Il n'y a point de meilleur moyen, répondit-il, que de lui mettre un homme ivre devant les yeux , afin qu'il le considère à loisir.

On voulait savoir de lui s'il y avait des instruments de musique en Scythie ; il répondit qu'il n'y avait pas même de vignes.

Il appelait l'huile dont se frottaient les athlètes avant de se battre , la préparation à une folle enragée.

Un jour, après avoir considéré Tépaisseur des planches d'un vaisseau : Hélas l s'écria-t-il , ceux qui voyagent sur mer ne sont éloignés de la mort que de quatre doigts.

On lui demanda quel était le navire le plus sûr : C'est , répondit-il, celui qui est arrivé au port.

Il répétait souvent que tout homme devait s'appliquer entièrement à se rendre le maître de sa langue et de son ventre.

Il avait toujours en dormant sa main droite sur sa bouche, pour marquer qu'y n'y avait rien à quoi nous dussions tant prendre garde qu'à notre langue.

Un athénien lui faisait un jour des reproches de ce qu'il était Scythe : Mon pays me déshonore , répondit-il; mais toi, tu déshonores le tien.

On lui demanda ce que les hommes avaient de meilleur et de plus méchant : C'est la langue , répondit-il.

11 vaut beaucoup mieux, disait-il, n'avoir qu'un ami, pourvu

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qu'il soit vrai , que d'en avoir une quantité qui soient toujours prêts à suivre la fortune.

Quand on lui demandait s'il y avait plus de vivants que de. morts : Ceux qui sont sur la mer, répondait-il, en quel rang les mettez-vous ?

Il disait que les marchés étaient des lieux que les hommes avaient établis pour se tromper les uns les autres.

Un jour, comme il passait dans une rue , un jeune étourdi lui fit quelque outrage; Anacharsis le regarda , et lui dit froidement : Jeune homme, si tu ne peux pas porter le vin dans ta jeunesse, tu auras tout le temps de bien porter Teau quand tu seras vieux.

Il comparait ordinairement les lois aux toiles d'araignées , et se moquait de Solon , qui prétendait, avec quelques écritures, empêcher les passions des hommes.

C'est lui qui a trouvé le moyen de faire des pots de terre avec une roue.

Un jour Anacharsis alla consulter la prétresse d'Apollon , pour savoir s'il y avait quelqu'un plus sage que lui : Oui , répondit l'oracle , c'est un ceitain Mison , de Chênes. Anachar* sis fut fort surpris de n'en avoir pas encore entendu parler : il l'alla chercher dans un village où il s'était retiré. Il le trouva qui raccommodait sa charrue. O Mison , lui cria-t-il , il n'est plus temps maintenant de labourer la terre! Au contraire, répondit Mison , il est même temps de raccommoder sa charrue quand il y a quelque chose de rompu. Ce Mison a été mis par Platon au nombre des sages : il s'était retiré dans la solitude , où 11 passa toute sa vie sans avoir de commerce avec personne , parce qu*il haïssait naturellement tous les hommes. On l'aperçut un jour dans un petit coin fort retiré, où il riait de toutes ses forces : quelqu'un s'approcha de lui, et lui de« manda pourquoi il riait si fort, puisqu'il n'y avait persomie avec lui. Il répondit que c'était cela même qui le faisait rire.

Crésus , qui avait fort entendu parler de la réputation d'Anacharsis , lui envoya offrir de l'argent, et le prier de le venir voir à Sardis. Anacharsis lui fît cette réponse :

« Je suis venu en Grèce , ô roi des Lydiens , pour y apprea-

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« dre les langues , les mœurs et les lois du pays. Je n'ai point « besoin d'or ni d'argent, et je serai très-content si je m'en re- « tourne en Scytbie plus habile que je n*étais lorsque j'en suis « sorti : j'irai pourtant vous voir , car j'ai beaucoup d'envie « d'être au nombre de vos amis. »

Après qu'Anacharsis eut demeuré longtemps en Grèce, il se disposa à s'en retourner. En passant par Cyzique, il trouva les Cyzicéniens qui célébraient avec de grandes solennités la fête de la mère des dieux. Anacharsis Gt vœu à cette déesse de lui faire les mêmes sacrifices , et d'établir la même fête en son honneur dans son pays , en cas qu'il y retournât sans péril. Quand il fut arrivé dans la Scythie, il voulut changer les anciennes coutumes du pays , et y établir les lois des Grecs. Cela déplut fort aux Scythes.

Un jour Anacharsis entra secrètement dans une épaisse forêt du pays d'Hylée, afin de pouvoir accomplir sans être aperçu le vœu qu'il avait fait à Cybèle ; il fit toute la cérémonie tenant en main le tambourin devant une représentation de la déesse à la grecque. 11 fut découvert par un Scythe, qui en alla avertir le roi. Le roi vint aussitôt dans la forêt ; il surprit sur le fait son frère Anacharsis. 1! lui tira une flèche, dont il le perça. Anacharsis expira aussitôt en s'écriant : On m'a laissé en repos dans la Grèce , ou j'étais allé pour m'instruire de la langue et des mœurs du pays , et l'envie m'a fait périr dans le propre pays de ma naissance. On lui érigea plusieurs statues après sa mort.

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