‹ De l'éducation des fillesChapitre 116 sur 129 · BION · texte numérisé non relu

BION

U fut disciple de Tbéophraste, qui avait succédé à Aristote dans i'écol« péripatétique, vers la 11 4" olympiade.

Le philosophe Bion étudia assez longtemps dans T Académie. Cette école lui déplut; il se moquait des statuts qu'on y observait, et en faisait tous les jours des railleries; il la quitta tout à fait. Il prit un manteau , un bâton et une besace , et embrassa la secte des cyniques; mais comme il y avait encore dans celle-là quelque chose qui ne l'accommodait pas, il la tempéra en y mêlant plusieurs des préceptes de Théodore , disciple et successeur d'Aristippe, dans Técole des cyrénaïques. Enfin , il étudia en dernier lieu sous Théophraste , successeur d' Aristote.

Bion avait l'esprit fort subtil , et était très-bon logicien ; il

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excellait ,daps la poésie et dqps fô musique , et avait un génie particulier pour la. géométrie. Il aimait fort ia bonqe chère, et menait une vie très-4ébauichée^ Il ne demeurait jamais longtemps en aucun endroit; il se promenait de ville en ville, et se trouvait à tous les festins , où son grand talent était de faire rire la compagnie, et de faire admirer son bel esprit. Comme il était fort agréable, chacun se faisait un plaisir de ravoir et de le bien régaler.

Bion sut un jour que quelques-uns de ses ennemis avaient fait des contes au roi Antigonus , au sujet de sa naissance ignominieuse; il n'en témoigna rien; et ne fit pas semblant même que cela lui fût revenu par aucun endroit. Antigonus envoya quérir Bion , croyant Tembarrasser fort , et lui dit : Apprends-moi un peu quel est ton nom, ton pays, ton origine, et de quelle profession étaient tes parenl^, Bion ne s'étonna point : Mon père, répondit-il, était un affranchi qui vendait du lard et du beurre salé. Il était impossible de connaître s'il avait été beau ou laid autrefois , parce qull avait le visage tout défiguré des coups que son maître lui avait donnés. Il était Sc}'the de nation , et originaire des bords du Borysthène. Il avait fait connaissance avec ma mère dans un lieu infâme, où il Tavait rencontrée; c^était là qu'ils avaient célébré leur beau mariage : enfin , je ne sais quel crimç mon père commit; il fut vendu avec sa femme et ses enfants. J'étais un jeune garçon assez joli; un orateur m'aclieta , et me laissa tout son bien en mourant ; je déchirai sur-le«chaisp son testament, que je jetai dans le feu, et me retirai à Athènes, où je me suis appliqué à la pliilosophie. Vous connaissez à présent mon nom , mon pays, mon père et toute mon origine, aussi bien que moi : voilà tout ce que j'en ai pu apprendre moi-même. Persée et Philonide n'ont plus que faire d'en composer des histoires pour vous donner du plaisir.

On demanda un jour à Bion quel était le plus malheureux de tous les hommes? Cest , répondit-il , celui qui souhaite avec le plus de passion de devenir heureux et de mener une vie douce et tranquille.

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Un jeune homme lui demanda une autre fois s*il devait se marier : Les femmes laides , répondit Bion , font mal au cœur ; mais les belles font mal À la^léte^

Il disait que la vieillesse était le port des maux , et que c'était là oà loas les meilleurs se retiraient en fook : qu'on ne devait eompter le nombre de «es années que par rapport à la gloire qu'on s'était acquise dans le monde : que la beauté était un bien, étranger qui ne dépendait point de nous, et que les richesses étaient le nœud dé toutes les grandes entréprises; parce que; sans cela, on né pourrait rien faire ^ quel« que habileté qu'on eût d'ailleurs.

Il rencontra un jour un homme qui avait mangé tout son bien ; il lui dit : La terre a englouti -A mphiaraûs; mais toi tu as englouti la terre.

Un grand parleur, fort importun d'ailleurs, lui dit qu'il avait dessein de lefMrîer de quelque diose : Je ferai volontiers tout ce que tu voudras , répondit Bion , pourvu que tu m'envoies dire ce que tu souhaites, et que tu n'y viennes point toi-même.

Une autre fois , il était dans un vaisseau avec plusieurs scélérats; le vaisseau fut pris par les corsaires; ces scélérats se disaient les uns aux autres : Ah ! nous sommes perdus si on nous reconnaît. Et moi , disait Bion , je suis perdu si oa ne me reconnaît point.

Il vit un jour venir vers lui certain envieux qui était fort triste : Test-il arrivé quelque malheur, lui dit-il , ou si c'est quelque bonheur qui est arrivé à un- autre?

Quand il voyait passer un avare, il lui disait : Tu ne possè» des pas ton bien , c'est ton bien qui te possède. Il disait que les avares avaient soin de leur bien, comme' s'il était effectivement à eux; mais qu'ils craignaient autant de s'en servir, que s'il appartenait à d'autres.

Il croyait i]u'ân des plus grands maux était de ne savoir pas souffrir le mal ;

Qu'on ne devait jamais reprocher la vieillesse à personne , puisque c'était un état où chacun souhaita. t parvenir ;

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Qu'il vtflait mieux donner de son bien , que de souhaiter celui d'autrui , parce qu'on pouvait être heureux avec un moindre bien , et qu'on était toujours malheureux lorsqu'on avait des désirs ;

Que souvent la témérité n'était point méséante à uo jeune homme ; mab que les vieillards ne devaient jamais consulter que la prudence;

Que, quand on avait une fois fait des amis, il fallait les ^rder quels qu'ils fussent, de crainte qu'il ne semblât que nous eussions fait société avec des méchants , ou que nous eussions rompu avec d'honnêtes gens.

Il avertissait ses amis de croire qu'ils avaient fait du progrès dans la philosophie, lorsqu'ils ne se sentaient pas plus émus quand on leur disait des injures que quand on leur faisait des compliments.

Il croyait que la prudence était autant* au-dessus des autres vertus, que la vue à l'égard du reste des sens;

Que l'impiété était une mauvaise compagne de la conscience, puisqu'il était très difficile qu'un homme pût parler bien hardiment lorsque sa conscience lui reprochait quelque chose, et qu*il croyait que quelque divinité était justement irritée contre lui ;

Que le chemin des enfers était bien facile , puisqu'on y allait les yeux fermés ;

Que ceux qui ne pouvaient s'élever jusqu'à la philosophie, et qui s'attachaient aux sciences humaines, étaient comme les amants de Pénélope , qui n'avaient commerce qu'avec les servantes de la maison, faute d'avoir pu gagner la maîtresse.

Un jour, comme Bien était à Rhodes , il vît que tous les Athéniens qui étaient dans cette île, ne s'appliquaient qu'à l'éloquence et à la déclamation; il commença à enseigner la philosophie. Quelqu'un voulut le blâmer de ce qu'il ne faisait pas comme les autres : j'ai apporté du froment, répondit Bion; veux-tu que je vende de l'orge? Il disait, en parlant a' Alcibiade , que dans sa grande jeunesse il avait débauché

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les maris d*avec leurs femmes; mais qu'après être parvenu à rage viril , 11 avait débauché les femmes d'avec les maris.

On demanda un jour à Bion , pourquoi il n'avait pas gagné quelque garçon pour demeurer avec lui? Cest, réponditil , parce qu'on ne saurait attirer un fromage mou avec un hameçon.

Quand on lui parlait de la peine des Danaïdes , qui tiraient perpétuellement dél'eau dans des paniers percés,* il disait : Je les trouverais beaucoup plus à plaindre si elles étaient obligées d'en tirer dans des vases qui n'auraient point de trous.

Pendant son séjour à Rhodes , il débaucha quantité de jeunés gens pour s'appuyer de leur autorité dans ce pays-lô.

Enfin, après avoir mené une vie infâme, il tomba malade à Chalcis , et languit pendant longtemps. Gomme il était assez pauvre, et qu'il n'avait pas seulement de quoi payer des gens pour avoir soin de lui, le roi Antigonus lui envoya deux esclaves, et lui fît présent d'une chaise, afin qu'il le pût suivre quand il voudrait.

On dit que Bion , pendant sa langueur, se repentit d'avoir méprisé les dieux : il eut recours à eux pour le retirer de ce pitoyable état ; il allait flairer les viandes des victimes qui leur avaient été immolées : il confessa ses crimes , et eut la faiblesse d'implorer le secours d'une vieille sorcière, à laquelle il s'abandonna ; il lui tendit ses bras et son cou , afin qu'elle y attachât ses charmes. Il tomba dans des superstitions extraordinaires; il orna sa porte de laurier, et était près de faire toutes choses au monde pour se conserver la vie; mais tous ses remèdes furent inutiles. Le pauvre Bion mourut à la fin , accablé des maux que ses débauches passées lui avaient causés.

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