‹ De l'éducation des mères de familleChapitre 31 sur 116 · DES SOURCES DU GÉNIE · texte numérisé non relu

DES SOURCES DU GÉNIE

le chaos. L'homme a pris pour la partie la plus

haule de lui-même ce qui n'était que la marque d'une animalité supérieure : qu'est-il arrivé ? une jeunesse ardente et savante a surgi de toutes parts. Chaque personnalité s'est lait centre; car rinteiligence^ loin d'unir les hommes, les divise : chacun vient avec des raisonnements particuliers, personne avec le sentiment du vrai. Et si, au milieu de cette anarchie , l'âme ne reprend son empire, noua ne verrons plus que des opinions sans morale et des ambitions sans freiu. C'est le propre de rintelUgence livrée à elle-même, d'accroître les jouissances de la civilisation et de tuer la société.

On cherche les causes de notre décadence dans les doctrines des philosophes ; mais les doctrines des pliilosopbes ne sont elles-mêmes que l'effet de nos éducations. Vous réduisez l'homme à l'intelligence, et l'intelligence donne ses fruits. Voyez un peu ce qu'est devenue notre littérature ? demandezlui ce qu'elle veut et où elle va? Vous entendrez des cris de liberté. On dirait un peuple en émeute: elle aussi a des rois à détrôner. Mais enûn quelles sont ses œuvres? qu'avons-nous substitué a la littérature héroïque de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV? Sommes-nous donc plus rapprochés de la nature? avons-nous plongé plus avant dans les sources du cœur humain? nous a-t-on fait plus «impies, pins vrais, plus passionnés? Non. A un cercle usé nous avons substitué un cercle étroit; à

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une littérature de conveotioa, une littérature de surface; aux règles, la licence. Nous avons rayé de ootre Poétique le sentiment, l'héroïsme, et jusqu'à l'esprit français ! Nous ne sommes plus poètesi, nouS'%ie sommes plus amants ; nous n^lmaginons plus, nous peignons : c'est le talent de David transporté dans la phrase. On veut parler aiift yeux, et l'on ne représenle de l'homme que le corps et les passions animales, ces passions dont l'assou» vissement est la fin. Ouvrea nos chefs^'œuvre nouveaux! étudiez celte littérature, qui certes ne manque ni de sève, ni de talent, mais qui a perdu sa mission régénératrice en se plongeant dans la matière! des figures hideuses vous environnent, des drames effroyables vous oppriment ; vous êtes dans un monde fantastique, en proie aux supplices et aux bourreaux ! Pas un regard vers le ciel ! pas un sentiment pour le cœur ! Â voir toutes ces for* mes humaines que le crime met en mouvement, vous diriez l'Albéric du Dante, marchant dans les mes de Gênes lorsque déjà son âme est descendue aux enfers. Ce n'est plus la vie, ce n'est pas la mort; c'est un cadavre animé par un démon : voilà le

type de nos créations littéraires, les héros de nos drames et de nos fonctions ! On dirait que le but de l'art n'est plus que l'épouvante et le dégoût ! ^

Mais nous copions la nature, mais nous reprodoisonsvle siècle et l'humanité : nos ouvrages, c'est rhomme! Oui! l'homme animal! Mais l'homme

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religieux, l'homme épurant ses passions au sentiment de l'infini 4 je le cherche inutilement dans vos ouvrages ! Et cependant là seulement est le pathétique , là seuiement est la vérité et Timmortelité ! Oh { vous n'avez point menti au monde, di* vîn Uichardson, vertueux Bernaidia de Saint- Pierre, éloquent Rousseau, vous n'avez point menti an monde en peignant les charmes de la pudenr et les sublimes combats de la vertu! Eh quoi! la source des larmes délicieuses serait-elle à jamais tarie? N'existe-l-il plus dans l'univers une seule émotion sainte , un seul sentiment généreux? Cette terre si vaste, cette nature si belle, cette civilisation tant vantée, n'oflfrent-elles à nos études que les scènes de la morgue, les drames de l'adultère et les pathétiques de T^hafeud ?

Voilà, il faut le dire, des œuvres de pure intelligence. Tous les effets en sont physiques : le corps frissonne, les sens se troublent, mais l'œil reste sec, le cœur aride ; rien ne va à l'âme, parce que rien ne vient d'elle. Ce qu'il faut donc apprendre aux philosophes, aux artistes, aux poètes; ce qu'il faut surtout apprendre aux mères, car ce sont elles qui font les grands hommes, c'est la science de l'âme, c'est l'art d'éveiller ses facultés et de les séparer des facultés animales, science véritablement humaine, puisque son but est de replacer l'hoiunie à son rang, d'où toutes nos éducations tendent à le faire descendre.

ET n LA VBETU. â43

Sachez ce qui Tclève et ce qui l'abaisse, uiontrez^lai rayiiissement dans ces habitudes matérielles qui ne dégagent pas la pensée, dans ces passions brutales qui la borueul et qui la tuent. Montrezloi surtout la gloire et le bonheur dans le développement de SCS facultés les plus sublimes : le sentiment du beau et Tamour de la vérité. Avoir la fureur do ttgre^ le courage du lioo, l'industrie du castor^ le dévouement du chien, c'est vivre de la vie de tous les animaux : la vie de Thomme ne commence qu'avec le sentiment de la Divinité.

CHAPITK£ XXI

d£¥BLOPPEIIEIIT DtJ SENTIMENT DU BEAU PAR L'ÉTUDE

BBS GRANDS MODiLBS.

DonooDS à rempire des femmes une tu^ blime direction ; que cette puissance enchanteresse dont elles disposent reçoive de nos propres mains une impulsion salutaire vers les grandes et belles choses> et qu'elles nous guident ensuite elles-mêmes vers celte amélioration morale, si inulUensenl cherchée par les philosophes.

(Rayuoma, Essai sur rEmulatioo, p. d5.j

Il se passe dans le monde intellectuel un phénomène sur lequel il nous semble qu'on n'a pas encore, assez réilécbi : c'est la chute de tout ce qui est faux et le triomphe de tout ce qui est vrai. Quel que soit d'ailleurs l'enthousiasme qui accueille le mal et l'indifférence qui accueille le bien, le dénouement est inévitable ; il faut toujours que le beau en tout genre reprenne sa place, qui est la

BÉVELOPFEMEIVÏ DU S£IHÏiM£?tT OU ££AU. â4«>

première dans la nature, qui est la première dans

l'âme humaine*

Yoilà pourquoi l'âme, dans ses transports, c'està-dire dans sa poésie là plus haute , se rencontre harmonieusement avec la nature dans ses perfections les plus idéales !

Il en résulte qu'en tous genres les chefs-d'œuvre seuls survivent. La conscience universelle , plus forte que toutes les passions mauvaises qui enfanlent toujours le mauvais goût, marque d'un trait fatal, dans les œuvres humaines, ce qui doit mourir et ce qui doit vivre* Et jamais le beau ne meurt, et jamais le médiocre ne vit; et ce^ria^e immense, oe travail de tous les jours, fait cie' la main du temps sous l'influence des grandes âmes, est sans oubli comme sans erreur. Ainsi nous arrivent Hoilière, Platon, Sophocle, Euripide, à travers la poudre des siècles , le front rayonnant d'une jeunesse éternelle. Ainsi le Tasse, Milton, Shakspeare, Molière, Corneille, Racine, Fénélon, forment, avec les beaux génies de la Grèce et de Rome , cette tehalne magnétique qui unit le passé au présent, et qui emporte aussi le présent dans l'avenir. C'est par l'Iliade que nous touchons aux temps MrtifltliM I nous touchons aux premiers jours du monde par le Vieux Testament, et par le Nouveau à toutrje genre humain!

Il y ^<ï^4onc dans les œuvres des hommes quelque chose d'immuable qui participe de la beauté

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éternelle , ei qui échappe ineessamineai à toales les révolalions de la pensée. Constater ce phéno* mène, c'est répondre d'avauce à ceux qui seraient tentés de récuser les grands modèles , c'est-à<<]ire les œuvres de tous genres qui nous sont parvenues au milieu de l'admiration des hommes et avec le eonsentement des siècles. Là, nous devons trouver la source d'une multitude de sentiments délicieux et de. ce goUt exquis qui uait de la connaissance du beau et de la conscience de notre moralité*

L'éducation des femmes est si superficielle , on les habitue si peu aux pensées sérieuses, que toute lecture, je ne dis pas d^instruction , mais de méditation , leur devient insupportable. Cette impression pénible est difficile à vaincre. L'âme , long* temps silencieuse, semble vouloir se venger par le dégoût de l'oubli où on la laisse. Mais lorsque, surmontant ses premières répugnances, vous coiv* tinuez les études qui l'éveillent et qui l'appellent, avec quel transport elle vous répond ! de quel torrent de jouissances elle vous inonde! Toutes les pensées des plus puissants génies deviennent vos pensées ; vous pénétrez avec eux dans les trésors du beau et (le l'infini qu'ils vous ont ouverts, et qui, sans leurs inspirations, vous seraient à jajaiais fermés. Vous vous sentez forts de leur force , vertueux de leur vertu , pieux de leur piété : ils vous émeuvent , vous , êtres vulgaires , des émotions des grandes âmes l Et dans ces études ravissantes de

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rinteliigencc et du sentiment , il vous est donné de yivre k la fois des pensées d^Homère et du Tasse, de Fénclon et de Socrate , de Montesquieu et de Descartes ; de voir la nature des yeux de Linnée , et la grandeur de Dieu des yeux de New^

tOD !

Cette puissance d'allumer notre âme au foyer

des plus belles âmes, de nous les ajouter, [nmv ainsi dire, est une des lois transcendantes de notre nature : elle fait que le siècle qui passe ne passe jamais inutilement pour le siècle qui arrive ; elle constitue notre perfectibilité. De plus, elle établit la seule égalité qui soit possible entre les intelligences; car, nepouvaut nous élever ni à Tiuspi*ration, ni à Tinvention , privilèges du petit nom* bre, elle nous en donne la jouissance, Tadmiration et la possession. Dans ces études délicieuses, nous empruntons au génie tout ce que le génie reçoit de la nature.

Que si , par malheur , toutes ces voix divines laissaient votre âme languissante et maladive, n'allez pas vous décourager; surtout ne condamnez pas les chefs-d'œuvre parce qu'ils ne vous inspirent que la fatigue ou Tennui. Une chose dont il est indispensable de vous convaincre , c'est que la iaiblesse est en vous, et non en eux. Persistez, faites effort pour arriver à les sentir : plus vous en aurez l'aptitude, plus vous approcherez de !.) perfertion, et Totre amour pour ces divins modèles deviendra

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la mesure de votre intelligence et de vos progrès. Alors seulement vous sentirez la justesse de ce versdeBoileau, épigraphe éternelle de tout ce qu'il y a de bon et de beau dans les arts et dans la littérature :

C'est avoir profité que de savoir s'y plaire !

Se plaire à la lecture des bons modèles, persister dans leur étude , c'est se donner à soi-même ce que tous les trésors du monde ne peuvent nous donner : les délicatesses du goût, la paix du cœur, le conlentement de l'esprit et les joies d'une conscience pure ; car la connaissance du beau nous conduit toujours aux jouissances de la vertu. La conscience et féloquence sont une harmonie divine, et tout ce qu'il y a de plus élevé dans notre âme répond sans cesse à tout ce qu'il y a de plus élevé dans la nature 1

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