CHAPITRE XXIX
DE LA CORMSIEIICB.
Nulle erreur ne pcul cfre utile « comme nulle vérité ne peut nuire.
(De Maistre, Soirées de Saint-Pétcr»- Lourgt i* U P* 491.)
Le Iriomplie tle la lumière a loiijour» clé favoralîlc :\ la grandeur et ù ranicliuration do respècc humaine.
(]Vl'"c T)K Stakl, Cousidi'ralions 8ur la Rcvolulioa irauçaise, t. 1, p. 2.)
C'est par Tédacation de la conscience que les
législateurs soumettent les peuples; aassi celte éducation c&t-clie la seule dont ils s*inquièLeiit : maîtres de la plus puissante de nos facultés, ils loi imposent des habitudes et des principes, ils la corrooipent pour la dominer, tournant sa force à leur proGt , en sorte que la conscience des nations n'exprime que le génie plus au moins moral, plus oa moins généreux de leurs législateurs.
2dâ D£ l'éducation
Avec deux ou trois sentiments qu'il isole , Ly*
curgue crée un peuple de héros : être citoyen de Sparte , c'est préférer la mort à Tinjustice , el sa patrie à tout. Léonidas aux Thermopylcs fait dire à Xercès, qui lui proposait le trône de la Grèce : «Si tu connaissais en quoi consiste le* bien de la vie humaine , tu ne convoiterais pas ce qui est à autrui. » Et une autre fois les Spartiates étani vaincus, et Antipater voulant leur imposer des conditions trop dures, ils les repoussent; et comme celui-ci s'emportait en menaces : « Si ta nous commandes chose plus griève que la mort, lui disent-ils , nous en mourrons tant plus facilement* »
Certes , si quelque chose doit étonner dans l'histoire de Sparte c^est moins l'accomplissement de ces actes d'une nature large et puissante , que leur accord avec les actes de la politique la plus sordide et la plus coupable. Que la loi l'ordonne , et ces guerriers prodigues de leur vie , et ces citoyens passionnés de la justice , vont se livrer au crime avec tout le calme qu'ils portent dans la vertu. Les voilà qui se glissent furtivement la nuit dans les campagnes , dressent des embûches , et comme des brigands , se ruent à Timproviste , non sur des ennemis digues de leur valeur , mais sur leurs propres esclaves , ' sur des misérables nus , sans courage , sans armes , et qu'ils égorgent couardement et impitoyablement. N*admirez-vous pas
DE LA CONSUEUCE. S8S
cette puissanee du législateur? comme il élève ,
comme il abaisse les âmes ! comme il fait à son gré des assassins ou des héros* Ici Thomme n'est qu'an être passif; ses crimes ne lui appartiennent pas plus que ses vertus : ils sont Taccomplissenient d'nne loi.
L'organisation d'une république est comme rorganisatioD d'un monde : la loi y prévoit tout , pai^ cpi'elle donne des limites & tout. Au-delà de ce qu'elle veut qu'on pense, il n'y a plus de pensées ; aa»delà de ce qu'elle veut qu'on voie , il n'y a plus de lumière. L'œuvre de Dieu dans l'univers, l'œuvre de l'homme dans les nations, se ressemblent en ce point , qu'elles se terminent par les ténèbres.
Seulement , le cercle du législateur étant moins étendu que celui de la création , les ténèbres arri* vent plus tôt. Obligé de restreindre les dons mêmes de Dieu , tout son travail consiste à choisir les lois de la nature, et à les coordonner à son ouvrage* Plus il aura de génie ^ plus ce choix sera généreux : mais si , oubliant cette mission divine , il briseces mêmes lois qui lui commandent d'être juste; si, pour accomplir sa pensée, il a besoin d'on peuple criminel , alors commence pour lui la nécessité de tromper les consciences : il ne dira point je vous demande un crime , on le repousse*
rait ; il dira : la patrie , la religion , vous imposent un devoir i il sanctifiera le meurtre en le couvrant
davoile d'iine faasse justice et d'une fausse piété*
Oh î l'homme doit être fier de sa conscience! c^esl UB assez beau témoignage eu faveur de la vertu ^ qu'il soit nécessaire de tromper les peuples pour les arracher à Tiiumanilé !
Ainsi lorsque , souillé du sang des Ilotes , le jeune Spartiate reprenait fièrement le chemin de la ville , ni sa mère, ni sa sœur , ni sa femme , ne lui criait à son passage : « Lâche assassin I » Aucune voix de guerrier ne s'élevait pour lui dire : Il Tu viens de faire , sur la grande route Tac- . tion d'un brigand , une guerre sans courage , une lâcheté, un crime.» Tous les bras étaient ouverts ; toutes les consciences étaient satisfaites ; il
venait d'accomplir la loi.
Hais qu'une seule idée nouvelle pénètre dans la cité, que le vol y redevienne un vol, le guett» f 3pens un guct-apcns , l'assassinat un assassinat , ^ iei toutes les combinaisons du législateur &'éva<* nouissent. Trois cordes de plus à la lyre , la république est en péril. Aussi , voyez quel fut son sort ! ce que n'avaient pu faire lea armes de la Grèce ,
• une simple ordonnance le fait. C'est dans l'école des petits enfants qu'un Grec , le dernier des Grecs, attaque cette puissance redoutable* En détruisant réducalion , il détruit le peuple , il lue le géant à son berceau : ainsi meiurt Sparte par déoret de Pbilopœmen !
Passons de la Grèce à Rome , à cette Home hé-
m LA COHëGISRGE.
loïque, qui élevait des autels à la vertu; là, comme à Sparte , les plus grandes &mes j les plus généreux caraotères, manq[uent sans remords , et, ce qui n'est pas moins triste ^ sans avilissement , a toutes les lois de rbumanité. Violer la liberté d'an Romain , Tatlaquer dans ses droits d'homme et de citoyen , crime irrémissible , qui trouble les oonsoienees el courrouce les dieux! violer la liberté des autres peuples, les égorger, les piller, les réduire en esclavage , vendre à renc^q comme un vil bétail la population entièr^^i^ villes, (raiter ainsi successivement et leatement toutes Jea fiaiioqs du glol>e , ce u'esi plus être coupable^ e'esl accomplir une loi sainte qui promet le uioujde aux armes des Romains. Kome doit commander et la terre obéir I voilà la maxime! Placée, dans toutes les âmes, elle lit pendant douze siècles tout le droit public du peupie-roi, touto la jurisprudence de rbumanité.
Nous ne serions pas dignes de lire Tliistoire si noDS n'en tirions rien pour nous-mêmes. Celle-ci n'est que ('expression Tire d*un principe général , « eif nous osons le dire , sans exception , savoir , que sur toute la terre Féducation à» la conscience détermine les formes de la société. Sous ce point de vue l'histoire prend une grande simplicité } elle se résume dans un tableau magnifique , où , d'une part , le législateur impose à la conscience des peuples toutes les croyances qu'il croit favoca-
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bles à êon pouvoir ^ laissant le reste dans les ténues; où, de l'autre 9 les peuples se dégageant peu à peu de? erreurs fatates qui les enchaînent , cèdcntîà cette loi de progression universelle qui emporte éternellement le genre humain vers la vérité. Loi sublime de la nature , destinée à triompher de toutes les tyrannies humaines !
Yoili pourquoi les gouvernements fondés sur Terreur s'opposent avec tant (rénergie à l'essor de la raison : contre les assassinats de iSparte, contre les fureurs religieuses, contre les sacrifices humains, contre l'esclavage , que fallait-il ? la liberté de la conscience et de l'intelligence. Ainsi , partout où est le mal , c'est la vérité qui manque ; ainsi, tous les crimes du pouvoir sont dans la conscience des peuples , et le pouvoir lui-même les y infuse pour s'en servir au besoin. Lisez l'histoire du moyen âge I lorsque les moines de Gtteaux , les inquisiteurs , les évéques , saint Dominique , parcouraient les provinces du nord de la France pour les soulever contre le midi ; lorsque, prêchant une guerre d'extermination et de mar* tyre , ils envenimaient toute l'Europe de la passion du sang des hérétiques ; lorsqu'enfin le légat du pape, directeur de la croisade, après le sac de trente villes et des massacres sans nombre, arrivé devant Toulouse , jurait que « dans ledit » Toulouse , ne demeureraient hommes ue femn mes, ne enfants, ne filles, que ne fussent; mis *
n à mort, sans aucuns espargner, tant soit vieux » que jeunes , et qu'ea toute la ville ue demeure- » Toii pierre sur pierre , que toute ne fast démolie » et dérochée ' )> : à qui s'adressaient ces paroles ef* frayables? au peuple ; et que faisait le peuple ? il se prosternait aux pieds des moines, qui exprimaient si bien les vœux de sa conscience ; puis il courait au Yol , à rincondie , au meurtre ; rasait les Tilles ,
tuait les habitants , sans épargner ni vieux , ni jeunes , ni femmes , ni enfants , comme il avait été promis , ayant soin toutefois de réserver quelques centaines de prisonniers pour satisfaire à la piété des pèlerins ^ qui les voyaient brûler vifs avec une joie inexprimable , cum ingenii gaudio, dit le moine de Vaux-Cernay', peintre naïf de Topinion publique à cette époque, c'est-à-dire de rinstrucLion donnée à la conscience de l'Europe par les évéques , les papes et les conciles^, douze cents ans après Jésus-Christ.
Ce serait méconuaitre Tobjet de ces études que d'y chercher un acte d'accusation contre le Cana-
1 HigioHa de loa faicit de Toioaa ^ p. 100, etc. — Hie-
toire des Français ^ par Sisraondi, t. VI, p. 508. — Voyez aussi Innocenta lll , lib. XYl, ep. 40, 41, 42, 44, 45 ; — et VHietoire du Languedoc, liv. XXII , ch. XLllI, p. 24t.
2 HiêL albig. , e. LI , p. 508.
^ Le concile de Lavaur et le concile de Latran. Voyes la ColiecHon de» Cancike du père Labbe, t. XI , p. 81, t17 , 240 , etc.
388 BB l'édogation
tisme sacecdoial : notre bal est d*aiie importance bien autrement grave ; il s'agit de constater les faits de la conscience , sa force , son pouvoir , ses lumières , son éducation son influence sur le
bonheur des masses ; nous faisons ici la psycliologie de Tliistoire; nous éludions l'âme humaine dans on peuple comme les philosophes rétodient dans un homme , et c'est par cette double étude que nous espérons atteindre la vérité.
Or , les faits qu'on vient de lire offrent ces résultats positifs : .
Que la conseience est un juge qui reçoit son instruclioii des hommes, et ses lumières de la raison , sous l'influence du siècle , de la religion et de la civilisation.
On objectera peut-être que dans tout ce qui précède , il ne s'agit que des peuples de l'antiquité et du moyen âge.
Eh bien ! aujourd'hui que les nations se communiquent , et qiie les lumières de là raison éclatent de toutes parts , voulez-vous voir des consciences muettes en face du crime ? réunissez un Turc , nu Russe 9 un Chinois, et, nous osons a peine l'écrire, un Américain des États-Unis : accusez le Chinois de l'assassinat de ses propres enfants, le Turc , de la mutilation des hommes ; le Russe , de vendre i la fois la glèbe et le paysan j. l'Américain , de nourrir des esclaves sur la terre de la liberté ; tous vous écoutent sans rougir , tous se livrent
iiiDoceminent à ces crimes qu'ils reçoivent de Topiiiioa publique et que Téducatioa couvre do ses voiles.
Ceux qui veulent égarer la conscience , commenceui par éteindre son flambeau ; en d'autres, terme», ils tuent la raison destinée à nous servir de guide, ils décumpièlcai l'homme.
Ainsi isolée, la conscience accepte tout sans examen; elle glorifie le crime et condamne la vertu, à cette coudition toutefois, condition bien remarquable , que le crime lui est présenté comme une vertu , et que la vertu lui est présentée comme un crime.
Les fédals du Vieux de la Hontagne et Jacques
Clément lèvent au ciel leurs mains sanglantes , et meurent dans les visions de la gloire et de la sainteté!
La conscience n'est pas bonne, parce qu'elle est joyeuse ou tranquille, elle est bonne si elle est tranquille et éclairée !
Nous arrivons ainsi à cette conclusion rigoureuse que notre seul moyen de salut, au milieu de tant d'influences mortelles, est la connaissance du devoir et du droit, c'est-à-dire de la vérité.
Mais qu'est-ce que la vérité? y a-t-il une vérité, et si la vérité existe , où sont ses preuves? où est SOD ouvrage sur cette terre de déception ? qui nous la montrera au milieu des erreurs des peuples , des systèmes des philosopbes et de Tenivrement
290 DE l'&DUCàTION fi£ Là. COPiSClENCË.
de nos passicms? Voilà sans doide une étode digne
de l'homme : la véritable éducation de la conscience y nous y consacrerons un livre entier : ce n^esl pas trop de quelques eentaines de pages pour constater la situation morale du globe, après Moïse, Socrate et Jésus-Christ ; pour mesurer les pas du genre humain sur une route de six mille ans.
BBS