‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 2)Chapitre 38 sur 84 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des ressources que peut offrir l'emploi du dessin et des estampes.

Apres avoir passé en revue les instrumens purement mécaniques qui appartiennent à la première classe, instrumens alphabétiques ou syllabaires, qui ont uniquement pour objet de rendre au sourd -muet les mots de nos langues, dans une matière et sous une forme compatible avec la privation qu'il éprouve, venons maintenant aux instrumens de la seconde classe, aux instrumens d'interprétation; c'est-à-dire à ceux qui ont pour objet de remplacer les mots eux-mêmes par un autre ordre de signes, ou du moins de préparer l'adoption des mots de nos langues, en s'interposant pour les mettre en rapport avec les idées.

Cette nouvelle classe d'instrumens se divise en deux branches , dont l'une comprend les diverses ressources que l'on peut tirer du dessin , l'autre celles que peut offrir la pantomime.

Jetons d'abord les yeux sur les diverses productions de l'art du dessin : car les observations qu'elles nous suggèrent s'appliqueront ensuite au langage mimique, et rendront plus facile la so-

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iution des questions que l'emploi du dernier a fait naître. Le dessin et le langage mimique ont également pour objet de retracer et de mettre en scène, sous nos yeux, à l'aide de l'imitation, l'image des choses que leur éloignement ou leur nature ne permettent pas d'apercevoir.

La plupart des instituteurs de sourds-muets, réduits à instruire leurs élèves dans l'intérieur d'une salle, et ne pouvant les promener sur la scène de la nature , pour leur faire observer les objets, ont été naturellement conduits à recourir au dessin, dès leurs premières leçons, pour retracer les contours des objets sensibles qu'ils n'avaient pas sous la main , et dont ils voulaient enseigner le nom à ces enfans; mais la plupart aussi, se sont contentés de cet essai, et n'ont point prolongé au-delà du début , l'emploi de cette ressource. Cependant Bulwer et Joachim Pascha avaient, dès l'origine, à ce qu'il paraît, fondé essentiellement l'art sur un moyen de ce genre, l'un dans sa théorie, l'autre dans sa pratique. Mais le détail de ces procédés ne nous est point connu. Vers le milieu du siècle dernier, le père Vanin suivit cet exemple; mais nous ne sommes guère plus instruits sur sa manière d'opérer. Il paraît seulement, d'après le témoignage de l'abbé de l'Epée , et les récits de Saboureux de Fontenay, que les résultats en étaient au moins très incomplets. Kerger, Àrnoldi, MM. Wolke, Watson,.

Venus , ont fait un usage plus ou moins développé du dessin et des estampes, en les combinant avec les autres moyens d'enseignement, en les faisant servir d'interprétation pour la nomenclature de la langue. M. Bébian seul a été plus loin, dans son manuel; il s'en est servi avec avantage pour expliquer la destination des articles , la formation des substantifs abstraits, et la construction de l'échelle des divers degrés de comparaison (1). Nous avons lieu de croire que, dans son enseignement, il multiplie ce genre d'applications, dont il a donné un aussi heureux exemple.

Aucun des écrits publiés sur l'instruction des sourds-muets ne nous a offert, néanmoins, sur le parti qu'on pourrait tirer des arts du dessin, les vues théoriques que nous aurions espéré y rencontrer. Les essais qui ont été tentés, jusqu'à ce jour, par un petit nombre d'instituteurs , paraissent susceptibles de recevoir une nouvelle extension et quelque perfectionnement; c'est peut-être l'une des branches de l'art , les moins exploitées ou les moins connues. On sait que l'abbé de l'Epée l'avait absolument rejetée, et le jugement qu'il en avait porté l'avait frappée d'une sorte de discrédit.

On rencontre , il est vrai , dans l'emploi de cet

(1) Manuel d Exercice pratique , etc., lome Ier; Modèles, nos 44, 47> 56, 62 , Planches xviii à xxii.

instrument , des difficultés matérielles qui ont pu contribuer à le faire négliger : il faudrait , ou être en mesure de dessiner à l'instant les objets qu'on voudrait retracer, ou avoir une provision d'estampes préparées dans le but qu'on se propose. L'exécution du dessin , pendant le cours des leçons, demande, de la part du maître, assez de temps et un genre de talent dont il est souvent dépourvu ; il ne serait point aidé par l'élève dans ce travail. Quant aux estampes, on ne possède presque aucun recueil qui soit spécialement accommodé aux besoins du sourd -muet, et ceux qui ont été conçus pour l'éducation ordinaire du premier âge , outre qu'ils sont en général fort imparfaits, supposent déjà, de la part des enfans, des notions dont le sourd-muet est privé.

Nous n'hésitons point à penser avec M. Wolke qu'il vaut beaucoup mieux, dans le début, montrer au sourd-muet l'objet qu'on veut lui nommer, que de se borner à en reproduire l'image dessinée, toutes les fois que le premier de ces deux procédés est praticable. Non seulement la présence de l'objet donne plus de vivacité et de netteté à l'idée que l'esprit en conserve; elle peut seule aussi permettre d'en examiner toutes les qualités caractéristiques. Dès qu'il a été une fois observé avec une attention suffisante, le dessin pourra le remplacer avec une précieuse économie de temps, permettra de reproduire son image dans chaque

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occasion où le besoin de l'enseignement le rendra nécessaire. On ne conduira point à l'objet par son dessin; mais, par son dessin, on rappellera l'objet connu. Le besoin peut s'en faire sentir à chaque instant, pour vérifier et confirmer les significations déjà données, et pour en tirer les conséquences : alors le nom de l'objet inscrit sur la planche noire ou sur le papier, à côté , à l'entour de l'image , au milieu même de l'image , s'il se peut , s'incorporera avec elle; le nom et l'image, mariés ensemble, tracés de la même main, -«sur la même surface, dans le même plan , avec le même instrument et la même matière, contigus l'un à l'autre, s'unissent intimement devant le regard, et s'uniront aussi étroitement dans le mémoire ; ainsi que nous l'avons déjà remarqué , le mot écrit subsiste, comme une sorte de vestige de l'image ellemême, alors que le dessin a disparu.

Si nous cherchons, en rentrant en nous-mêmes , à nous rendre compte du mode sous lequel les images des objets absens apparaissent à notre esprit , nous remarquerons que c'est généralement par celles de leurs qualités sensibles appartenant au domaine de la vue , qu'elles se représentent à notre pensée; ce qui s'annonce assez par la dénomination d'image que nous donnons à ce genre de phénomène : celle d'idée a aussi une origine semblable. Nous disons également que les objets se peignent dans notre entendement. Or, parmi les

qualités visibles sons lesquelles les objets se peignent dans l'esprit, celles des formes et des surfaces sont les plus spécialement caractéristiques. Les figures retracées par le dessin sont donc une imitation très rapprochée de cette scène intérieure sur laquelle s'exerce la pensée humaine, et par conséquent elle a , avec cette pensée , le rapport le plus intime : c'est une sorte de miroir dans lequel vient se répéter fidèlement l'image qui est connue. Voilà non plus seulement un langage, mais plus qu'un langage, un reflet de l'idée elle-même qui est mis à la disposition de l'instituteur , et avec lequel il peut se mettre en rapport immédiat avec l'intelligence de ses élèves.

Les figures du dessin se revêtent aussi, dans les gravures coloriées, de nuances qui viennent, dans les images de l'esprit, servir aux formes des objets, et l'imitation alors devient encore plus complète. Mais ces nuances appartiennent rarement aux caractères nécessaires pour faire discerner et reconnaître les objets sensibles.

L'immobilité des figures du dessin soutient l'attention du sourd-muet, lui permet de se reposer, lui aide à se fixer, lui rend un calme dont elle a souvent besoin. Le développement que le dessin peut recevoir permet d'embrasser à la fois plusieurs images dans un coup d'oeil simultané , de passer de l'une à l'autre, et seconde ainsi les comparaisons méthodiques. Il s'accoutume à revoir ce

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qu'il a vu, à le considérer avec suite, à décomposer un tout en ses parties. Dès-lors il classera les objets d'après leurs analogies, les opposera par leurs contrastes; il pourra se former une sorte de galerie distribuée avec ordre ; ces exercices le disposeront a mieux saisir la propriété essentielle de nos langues, celle qui en fait de véritables méthodes de classification. C'est un genre d'influence qui manque à la pantomime essentiellement mobile, et dont les signes ne se déploient que d'une manière successive. ,,

L'emploi des figures dessinées et gravées, pour l'enseignement de la nomenclature de la langue , lorsqu'il s'agit seulement d'expliquer les noms des objets visibles qui se caractérisent par des formes simples, est trop bien indiqué de lui-même pour donner lieu à aucune observation. Mais déjà cet instrument demandera des combinaisons plus difficiles, lorsque les caractères essentiels des objets reposeront sur des propriétés d'un autre ordre. Cependant, on peindra encore le mouvement, on peindra les qualités qui se dérobent au regard, par leurs effets ou par leurs causes , si ceux-ci peuvent s'offrir du moins sous un costume que le crayon soit habile à imiter. C'est ainsi qu'il nous fait concevoir et l'ardeur du feu et la chute du torrent. Mais c'est lorsqu'il s'agit de franchir les limites du monde matériel , que l'instituteur , quoique possédant encore , dans l'emploi du dessin , de grandes

ressources, y rencontrera cependant aussi de graves dangers , et que toute sa sagacité deviendra nécessaire pour tirer parti des unes , sans s'exposer aux autres. Loin de nous la pensée de refuser aux arts du dessin le pouvoir de servir d'organes certains et vrais aux phénomènes de l'ordre intellectuel et moral! Ses chefs-d'œuvre, qu'ont enfantés le ciseau du sculpteur et le pinceau du peintre , seraient là pour nous démentir. Ils peuvent peindre l'attitude de l'homme, ses actions; ils peuvent rendre la vie à sa physionomie , comme à toute sa personne; ils peuvent donc représenter ses sentimens et ses pensées , à l'aide des expressions que leur donna la nature elle-même. Ils feront plus encore : ils atteindront à un idéal que la réalité n'offrit point à nos regards, quoiqu'il nous soit permis de le concevoir; et, de même que de tous les traits épars de la beauté , ils composeront une tète céleste; dans les expressions de cette tête, ils feront respirer aussi une paix, une majesté presque divine. Sans doute nous ne nous flatterons point de faire comprendre au sourd-muet encore novice l'Apollon du Belvéder, ou la Communion de saint Jérôme ; mais oserions-nous lui enseigner, lorsqu'il n'a point encore réfléchi sur lui-même, les termes de nos langues qui expriment les plus profonds secrets de l'esprit et du cœur ? Il faut qu'il soit devenu capable de remarquer ce qui appartient aux modifications intérieures de son âme , pour lui en u. a8

offrir l'expression. Mais, c'est en fixant son attention sur l'image des scènes dans lesquelles viennent se peindre, par leurs effets extérieurs, les mouvemens secrets de l'âme, qu'on le préparera à cette difficile étude. Nous le conduirons donc dans les galeries où les arts du dessin nous font parcourir en quelque sorte l'histoire entière de la nature humaine. De même qu'en le promenant dans un jardin, dans les champs, on lui faisait observer les objets matériels , pour lui enseigner à les nommer, maintenant nous lui ferons voir en scène la joie, la douleur, la pitié, la colère, le courage , la bonté , les passions et les vertus. C'est ainsi que les portes du monde moral s'ouvriront pour lui. Une fois entré dans ce monde nouveau , il y fera, chaque jour, quelques pas; il deviendra, chaque jour, plus capable de concevoir ce qui appartient à la plus noble portion de sa nature. Nous épierons le moment où , par l'effet de la sympathie , il ressentira les impressions que la magie des arts doit exciter dans son âme , pour lui enseigner la valeur des termes qui les expriment dans nos langues.

Mais, ici, l'élève aura déjà besoin d'être convenablement disposé : l'instituteur devra lui donner des directions convenables pour démêler, sans incertitude , dans le tableau déroulé sous ses yeux , l'impression précise sur laquelle son attention doit se fixer. Ces impressions, d'ailleurs, con-

servent toujours un certain vague, et ne parviennent guère au degré de précision que demande l'interprétation des termes de nos langues. Aussi ne peut -on demander aux arts du dessin qu'un bien petit nombre de définitions pour les termes qui appartiennent à l'ordre des sentimens moraux , et bien moins encore pour ceux qui appartiennent à l'ordre des notions intellectuelles. Dès qu'on s'élève dans l'échelle des abstractions , dès que les idées se compliquent par des combinaisons variées, les arts du dessin n'ont plus de relation exacte avec les objets qu'il s'agit de faire concevoir. C'est alors qu'ils recourent du moins aux allégories , aux symboles , aux fictions de tous genres ; l'imagination ne leur en refuse guère ; elle a osé peupler de ces créations hardies le champ de la morale ; elle a osé , dans l'enfance de la science, les faire servir d'emblèmes aux phénomènes et aux lois de l'univers ; elle a porté la témérité jusqu'à les introduire dans l'ordre même des vérités religieuses. Ici le danger serait, pour le sourd-muet , d'autant plus sérieux que , moins instruit encore , l'élève serait plus accessible à l'illusion. Loin de lui rendre sensibles les notions supérieures qu'on espère mettre à sa portée , on les altérerait pour la vie, dans leur essence même. Loin d'élever sa pensée à la région intellectuelle, on matérialiserait pour lui, et on avilirait ainsi ce noble héritage dont un jour il doit entrer en pos-

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session. Non seulement il ne serait pas instruit; mais il serait jeté dans l'erreur, ce qui est plus fâcheux encore que de rester ignorant ; il contracterait de funestes préjugés qui fermeraient un jour l'accès aux rayons de la vérité , quand il serait devenu capable de les accueillir. Les allégories peuvent rappeler les notions inaccessibles pour les sens , a ceux qui sont déjà habitués à les concevoir; mais elles ne sauraient les faire naître chez ceux qui ne les avaient point conçues encore , et souvent elles les font déchoir progressivement, même chez ceux-là , en favorisant ce penchant qu'a notre faible intelligence à retomber du sein du monde intellectuel dans l'atmosphère des sens. Les écarts du père Vanin , et l'abus qu'il avait fait des estampes , suffiraient pour justifier cette crainte.

Imposons-nous donc dans l'emploi du dessin pour l'instruction du sourd-muet, une sévère et prudente discrétion. Ne lui demandons que des expressions exactes , précises, infaillibles.

Le dessin , au reste , ne se prête pas seulement à interpréter les noms des objets, il peut rendre le même service pour interpréter ceux des qualités , et pour faire concevoir l'alliance de la qualité avec son sujet. Il suffira de faire varier, dans le dessin, ce qui peut être considéré comme une propriété de la chose , en conservant les traits immuables qui caractérisent cette chose. Son office peut s'étendre à faire concevoir les relations , et par là même le

sens des prépositions dans le discours. De même qu'on peut figurer tour à tour un animal gras ou maigre , un arbre petit ou grand , etc. , on peut changer la position respective de deux corps, les directions marquées au mouvement, ce qui expliquera les mots avant, après, vers, à, de, etc. Sa fonction peut s'étendre encore à représenter un proposition entière , et à faire en même temps analyser ses élémens constitutifs : car on pourra peindre une action, signaler les divers personnages, l'auteur, les témoins, l'effet produit, l'instrument qui sert à le produire, la matière qui y est employée, les circonstances qui la modifient ou qui l'accompagnent. L'instituteur fera lire dans une estampe, mot à mot, les phrases suivantes: le loup mange V agneau, le bûcheron coupe le bois avec sa hache. Ces descriptions s'arrêtent en présence des pures conceptions de l'esprit, lorsqu'il s'agit d'exprimer ou les rapports qui existent entre les idées , ou ceux qui s'établissent entre les mouvemens de la volonté et les opérations de l'esprit. Cependant , quelles ressources ne peut pas se créer encore le génie de l'instituteur, même pour l'explication des termes de nos langues qui expriment seulement une manière de concevoir , lorsque M. Bébian a su emprunter aux estampes un procédé assez ingénieux pour faire comprendre le but de l'article , et la transformation que subit , dans le substantif abstrait, la notion de la qualité!

Un bon recueil de gravures fournira aussi une heureuse occasion de faire concourir l'étude réelle des choses, avec l'enseignement de la langue, d'étendre la sphère des connaissances de l'élève , pendant qu'on l'exercera aux formes grammaticales. Il donnera au travail du sourd-muet plus de variété et d'intérêt. On sait avec quelle curiosité les enfans parcourent les recueils d'estampes , la joie qu'ils éprouvent à reconnaître les objets qu'ils ont eU déjà occasion d'observer; cet effet peut être encore augmenté par le charme de la surprise. L'élève sourd-muet parcourra tour à tour, et à volonté , le théâtre de la nature et celui de l'industrie ; il assistera à divers phénomènes ou à divers travaux , à l'aide des descriptions qui en seront mises sous ses yeux. Dès que la sphère des connaissances acquises par notre sourd-muet commence à s'agrandir, nous pouvons tenter de mettre sous ses yeux l'image d'objets qu'il n'avait pas eu encore occasion d'observer, avec les précautions convenables pour ne point lui donner des idées fausses ou trop incertaines. Il suffira pour cela de choisir des objets qui rentrent dans des genres déjà connus, qui se caractérisent essentiellement par leurs formes , et de les comparer alors à ceux avec lesquels ils ont le plus de rapport et qui sont déjà familiers à l'élève. On saisira ce qu'ils ont, dans leurs formes, de plus essentiellement caractéristique; on fera ressortir les analogies et les différences. C'est ainsi qu'on

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pourra lui donner l'idée de plantes, d'animaux, d'instrumens , qu'il n'aurait point encore aperçus. Bientôt le cercle de l'instruction s'étendra : il embrassera l'homme et la société; les principaux événemens de l'histoire se dérouleront comme dans une sorte de galerie ; les saintes vérités de la morale seront enseignées dans des exemples, avant d'être rédigées en préceptes; les productions du dessin enseigneront à notre élève les divers rapports qui le lient à ses semblables. Le genre de vie que les élèves réunis mènent dans les instituts permet si peu d'excursions au dehors , et entraîne une telle uniformité, qu'on ne peut attacher assez de prix à promener du moins leur attention sur ces scènes fugitives qui peuvent leur retracer par avance les détails du monde réel dans lequel ils doivent vivre un jour. Tâchons de les préparer ainsi aux relations qu'ils doivent avoir avec les choses , en même temps qu'aux communications qu'ils doivent avoir avec les hommes! ne négligeons rien pour les garantir de cette tendance naturelle qu'a l'enseignement à se convertir en un vain appareil de formules !

Si nous pouvons puiser dans l'emploi du dessin des secours favorables pour les méthodes d'intuition , nous lui emprunterons encore une influence moins positive, moins directement liée aux intérêts de l'enseignement, mais assez puissante , cependant, sur les secrètes opérations de l'esprit. Nous

avons déploré pour le sourd-muet, dans la privation de l'ouïe , la perte de ces jouissances attachées aux sons et spécialement aux accens de la voix humaine, jouissances fécondes que les accords musicaux portent jusqu'au ravissement, et qui mettent en mouvement tous les ressorts de l'imagination. Nous avons invoqué pour le pauvre sourd-muet quelque compensation à cette perte immense. Eh bien ! les arts du dessin vont la lui apporter à quelques égards. L'harmonie des formes remplacera pour lui la mélodie de$ sons ; les proportions heureusement combinées sous ses yeux seront en quelque sorte pour lui comme les accords de la lyre; les productions de la nature , revêtues de tous leurs charmes, reproduites avec leurs contours majestueux, ou pleins de grâces, célébreront pour lui comme une espèce de concert; l'image de la beauté revivra sans cesse à ses yeux , sous mille aspects variés, toujours animée et brillante, grâces au crayon ou au burin. Ne nous bornons point au simple dessin; présentons quelquefois à notre sourd-muet des gravures coloriées , des gouaches , des bas-reliefs, des tableaux peints à l'huile , toutes les productions des arts du dessin, dans leurs plus riches parures. Dérobons aux fleurs leurs teintes les plus suaves, pour charmer l'oeil de cet infortuné ! qu'il croie en respirer aussi les parfums ! que de rians paysages , l'amenant en pensée au milieu des scènes de la nature , viennent rafraîchir et récréer

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son esprit, lui causer d'aimables illusions , le jeter, s'il se peut , dans de douces rêveries ! A cette première poésie , à cette poésie adolescente qui , quoique empruntant le langage des beautés sensibles , les ennoblit, les épure, et sait déjà retentir dans notre âme, viendra s'associer bientôt une poésie plus relevée; celle qui, s'adressant directement à l'âme, emprunte l'éloquence des affections, et puise ses charmes aux sources sublimes de la vie morale. Les arts du dessin n'ont-ils pas aussi le pouvoir d'évoquer ces beautés invisibles? Le sourd-muet, à mesure qne son cœur s'éveille et commence à battre pour de nobles sentimens , ne commencera-t-il pas à comprendre ce langage? sa pensée ne viendra-t-elle pas se rencontrer avec la pensée de l'artiste? ramenons-le alors, ramenonsle de nouveau dans les galeries où régnent les chefs-d'œuvre de nos arts! que ces admirables productions soient pour lui comme autant de poèmes dont la présence viendra émouvoir toutes les puissances de son âme! Il ne lui est plus permis que de voir; mais du moins il lui est encore donné de voir. Tirons donc pour lui , des jouissances de la vue , tout ce qu'elles peuvent lui donner de bonheur, de jeunesse, de force, de facultés nouvelles ! car, c'est toujours pour donner en nous un nouvel essor à l'être moral , que le bonheur nous est accordé, dans les bienfaisantes dispensations de la Providence.

Comme le sourd-muet est naturellement imitateur, naturellement aussi il est peintre. Que fait-il dans ses gestes, si ce n'est de s'essayer à peindre par les instrumens qui sont le plus immédiatement en son pouvoir? Toutes ses imitations se portent sur ce qui est du domaine de la main ou de l'œil. Ce genre d'imitation aura donc aussi pour lui et plus d'expression et plus de charmes ; il en démêlera plus rapidement les détails ; il en pénétrera plus facilement le but. Mieux exercé que l'enfant ordinaire, à observer les attitudes, les mouvemens de ceux qui l'entourent , à lire sur la physionomie , il sentira mieux la valeur des expressions que le dessin emprunte à ces symptômes extérieurs. C'est son langage d'action qu'il retrouvera fixé en quelque sorte dans des formes immobiles.

Un recueil d'estampes, approprié aux besoins du sourd-muet, est encore à faire ; le plan même n'en a point encore été proposé. Il devrait remplir trois conditions principales : le choix, la méthode et l'exécution. Dans le choix, on s'attacherait à ne mettre sous les yeux du sourd -muet, que des images dont l'intelligence fût à sa portée, et qui pussent lui fournir en même temps une instruction positive. La méthode consisterait à suivre une gradation convenable , soit pour se proportionner au développement des idées de l'élève, soit pour le conduire, dans l'étude de la langue, à l'explication des divers élémens du dis-

cours; les objets devraient être classés avec ordre, réciproquement éclairés par leurs similitudes ou leurs contrastes. L'exécution enfin devrait être assez nette, assez précise, pour ne laisser jamais aucun vague sur la véritable idée qu'elle devrait faire concevoir, pour la déterminer également et la détacher de celles avec lesquelles elle pourrait se confondre.

La variété des nuances donnerait quelquefois, non seulement plus de vérité aux images , mais des expressions nouvelles dont on pourrait tirer quelques valeurs.

En regard de chaque gravure, on placerait les mots de nos langues qui expriment les mêmes idées et les formes grammaticales qu'il s'agirait d'expliquer, de manière cependant à ce qu'on pût aussi voiler l'un ou l'autre terme de comparaison aux yeux de l'élève.

Ce ne sera point encore assez pour l'instituteur de sourds -muels d'avoir à la main un recueil semblable : nous voudrions , avec Arnoldi , qu'il sût dessiner lui-même, avec habileté et promptitude, pour que, dans l'occurrence et suivant le besoin de son enseignement, il pût placer sous les yeux de ses élèves, une explication visible de ce qu'il voudrait leur faire entendre. Témoins de son travail, les élèves prendraient encore un intérêt plus marqué à l'objet de la leçon ; l'attente exciterait leur curiosité; le développement pro-

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gressif du contour de la figure exercerait leur

sagacité.

Nous voudrions plus encore : au lieu de se borner à enseigner le dessin à un petit nombre d'élèves sourds-muets, de le leur enseigner lentement par de rares leçons, à l'aide de ces méthodes savantes qui rendent cette étude plus lente encore , nous désirerions que , dès l'entrée des sourds-muets dans l'institution , on s'emparât, avec empressement, du penchant qu'ils ont à imiter, pour les exercer tous au dessin , en suivant les procédés les plus conformes à la nature ; qu'on fît de ces leçons une sorte de jeux, où ils s'essaieraient à reproduire, d'une manière d'abord informe, mais progressivement plus fidèle, les objets qui leur sont familiers. Par là , ils s'instruiraient aussi à mieux étudier, à mieux connaître ; ils acquerraient des idées plus complètes ; les noms des choses qui auraient été pour eux l'occasion d'un tel travail ne s'effaceraient jamais de leur mémoire.

Quelque abondantes, quelque utiles que soient les ressources que peuvent nous fournir les arts du dessin pour l'instruction du sourd-muet, gardons-nous cependant d'en abuser. Nous ne parlons pas ici seulement du genre d'abus auquel peut donner lieu un emploi mal entendu des fictions et des emblèmes, par les erreurs dont il peut être la source; nous parlons encore de celui auquel donnerait lieu une prodigalité excessive

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dans l'emploi des peintures même les plus fidèles. Cette prodigalité entretiendrait dans l'esprit une sorte de mollesse, en le retenant dans l'oisiveté et dans des habitudes puériles. Il ne faut pas toujours montrer les choses; il est nécessaire aussi d'exercer à les concevoir. Il ne faut pas toujours exposer tous les détails ; il est nécessaire d'apprendre à les suppléer. Les yeux ne doivent pas usurper sans cesse les fonctions de l'imagination et de la mémoire. L'enseignement de la langue demande aussi que les mots, enchaînés entre eux, s'expliquent les uns par les autres , et se renvoient réciproquement la lumière. C'est surtout l'enfance de la raison qui a besoin de ces secours : mais , à mesure que l'esprit de l'élève se fortifie et mûrit, l'instituteur s'imposera une réserve et une économie toujours croissante dans l'emploi de ces procédés figuratifs.

Il n'est pas besoin de faire remarquer que l'emploi du dessin est nécessairement limité aux leçons pendant lesquelles se donne une instruction régulière ; qu'il ne peut concourir à cette autre instruction familière qui résultera des entretiens suggérés par les circonstances. C'est ici que la pantomime viendra heureusement en suppléer, en étendre l'usage.

On pourrait se demander cependant s'il ne serait pas possible , pour rendre à l'emploi du dessin , dans l'instruction du sourd-muet, ces facilités qui

lui manquent, de le délivrer de la lenteur d'exécution , des savantes études , de l'appareil qu'il exige, de le réduire à un simple trait rapidement esquissé , d'en faire ainsi une sorte d'écriture parlante aux yeux, telle que sans doute fut celle des Chinois à son origine , tels que furent les hiéroglyphes : ce serait tout ensemble et un dessin ébauché, et une écriture idéographique, qui conserveraient quelque vestige de l'imitation primitive.

Sans doute une création de ce genre serait possible, s'il existait un peuple de sourds-muets qui vécût à part , ayant ses institutions , ses mœurs , son langage. Cette création lui serait utile, éminemment utile ; elle serait celle qu'il faudrait lui donner : elle remplacerait avec avantage pour lui notre écriture alphabétique ; les analogies méthodiques qui pourraient y présider, lui donneraient même un caractère philosophique qui manque trop à nos idiomes.

Mais il ne faut jamais perdre de vue que c'est au sein de notre société, que le sourd-muet est appelé à vivre ; que c'est à cette société qu'il doit être rendu, pour s'unir avec elle par les rapports les plus intimes. L'écriture alphabétique est celle qui est adoptée pour le commerce de cette société : quelque incommode qu'elle soit pour le sourdmuet, il doit donc l'accepter telle qu'elle est. Une écriture figurative, faible vestige d'un dessin im-

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parfait, ne lui rendrait aucun service pour ses relations avec les autres hommes. Les productions du dessin auraient donc perdu pour lui la propriété qui en faisait un instrument d'intuition , sans acquérir celles qui en pourraient faire un instrument de communication. Au lieu de ces images sensibles qui devaient guider ses premiers pas, il n'y retrouverait plus que des emblèmes énigmatiques, dont le sens aurait besoin d'être fixé, pour les sourds -muets eux-mêmes, par des conventions expresses ; il ne serait guère en état d'apprécier ces analogies abstraites et lointaines, qui seules y présideraient encore. Plus on aurait cherché à simplifier les formes , plus les analogies primitives s'effaceraient et deviendraient difficiles à saisir. Ces débris des figures dessinées ne pourraient d'ailleurs servir à peindre un ordre d'idées , auquel les figures entières ne pouvaient ellesmêmes atteindre. Ainsi ce langage philosophique ne pourrait servir d'organe aux notions dont la philosophie se compose, et rendrait obscures les idées sensibles, sans rendre accessibles les idées abstraites. Les tentatives aussi hardies que malheureuses de Wilkins et de ses émules, récemment renouvelées encore par MM. Demaimieux et Wolke , ont confirmé , par l'expérience , ce qu'il est facile de démontrer à priori, que les notions produites par une longue suite d'élaborations de l'intelligence, ne pouvant être représentées idéo-

graphiquement, que par des signes qui fassent parcourir de nouveau la trace de ces opérations , ne peuvent retrouver, dans des caractères simples, l'entière fidélité des analogies; ou que du moins elles sont contraintes, comme dans les formules algébriques, pour exprimer l'ordre le plus relevé des analogies savantes et abstraites, de sacrifier progressivement les analogies primitives qui les rattachaient à la région sensible. Or, que feraient le sourd-muet qui débute , d'une langue semblable à notre algèbre? Renonçons donc pour lui à des espérances chimériques :*avant d'aspirer à en faire un métaphysicien, cherchons à en faire un homme.

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