‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 2)Chapitre 39 sur 84 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Du langage mimique , et d'abord des signes institués par le sourd-muet; réformes qu'ils peuvent subir.

De toutes les questions qui restent à résoudre relativement à l'art d'instruire les sourds -muets, celles qui sont encore peut-être les plus controversées, et dont la solution paraît la plus difficile et la plus délicate, sont celles qui concernent la fonction qui , dans cet art , peut être assignée aux signes mimiques.

<V examen de ces questions se simplifiera, et la solution se préparera d'elle-même, si l'on distingue les divers ordres de signes qui peuvent être mis à profit, les diverses opérations par lesquelles l'instituteur peut les adapter à l'enseignement , et les diverses parties de l'enseignement auxquelles l'emploi de ces signes peut être rapporté.

Nous distinguerons , dans les signes mimiques , quatre ordres ou degrés successifs; et, dans l'emploi qu'en peut faire l'instituteur, quatre modes de coopération.

Le sourd-muet arrivant pour la première fois auprès de son maître, a déjà une provision de signes qu'il s'est créés à lui-même : le maître peut s'en emparer.

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L'instituteur peut rectifier ces mêmes signes, mais sans en altérer la nature.

L'instituteur peut les grouper, pour en former de nouvelles scènes complexes et descriptives.

Enfin l'instituteur peut instituer lui-même à son tour de nouveaux signes mimiques élémentaires, soit pour enrichir la nomenclature de ce langage , soit pour lui donner les annotations grammaticales qui lui manquent.

Parcourons rapidement ces quatre ordres de signes, pour nous rendre, compte du mérite de chacun , de l'emploi qui peut en être fait , des avantages et des inconvéniens qui peuvent y être attachés , suivant la partie de l'enseignement ou la classe d'élèves à laquelle on prétend en appliquer l'usage.

La plupart des controverses ne sont nées peutêtre que de ce qu'on n'a pas assez distingué, soit ces quatre ordres de signes , soit les applications spéciales que chacun d'eux doit obtenir.

Les gestes remplissent, dans l'enseignement de la langue, pour un enfant encore au berceau, un rôle nécessaire et plus considérable que nous ne le supposons : ils servent à imposer les premiers noms aux objets. Car il faut, pour établir la convention en vertu de laquelle ces noms sont imposés , avoir déjà un moyen de s'entendre; et, quoi qu'on en dise, nommer un objet, est, entre l'enfant et sa nour-

rice, une vraie convention, dont la nourrice fait la proposition et les avances. Mais ils sont promptement abandonnés, dès que la provision des mots acquis suffit pour établir une première voie de communication entre l'enfant et ceux qui l'entourent. Le même moyen se présente, également nécessaire, mais plus considérable encore , au début de l'instruction des sourds-muets. L'élève ici arrive pourvu d'un riche appareil de signes. C'est un avantage dont tous les instituteurs ont dû être frappés, qu'aucun d'eux n'a eu garde de négliger : ils sont unanimes sur la convenance de s'emparer de cet instrument déjà confectionné , et qui fournit une base si large pour les conventions futures. Mais s'est-on bien défini la vraie nature du secours qu'on en peut retirer? a-t-on déterminé la juste mesure dans laquelle il doit être renfermé? a-t-on suffisamment examiné et comment on peut ou quelquefois en abuser, ou le rendre plus utile?

Dès que le sourd-muet possède un signe pour représenter un objet, il n'est rien déplus simple, pour lui enseigner le mot correspondant de nos langues artificielles, que d'associer ce mot et ce signe l'un à l'autre. Si donc le sourd -muet avait des signes semblables pour toutes les idées <}ue les termes de nos langues expriment, l'art se réduirait à une suite de traductions. Voilà le premier genre de secours qu'on peut tirer de cet instrument. En obtient -on, en effet, tous

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les avantages qu'on en pourrait attendre? Nous sommes loin de le penser. Dans un institut où le sourd-muet reçoit un enseignement collectif, il n'est même guère possible de laisser à l'élève la liberté de produire toutes les ressources qu'il possède. Car la plupart des signes dont il est pourvu lui sont spécialement propres; ils lui sont individuels; il doit donc bientôt les abdiquer; il faut qu'il entre, dès le premier jour, dans les voies communes. Le maître est plus empressé de lui montrer, que de l'interroger. Dans les instituts même où le langage mimique sert de base à l'enseignement, ce sont des signes nouveaux, en usage dans le commerce général de l'établissement, qui viennent remplacer ceux que l'élève arrivant avait apportés avec lui. 11 s'opère donc, pour lui, une double traduction : celle de sa pantomime particulière en celle qui est commune à ses camarades; celle de la pantomime commune en la langue qu'on lui enseigne. La première de ces deux traductions, il est vrai, est aussi facile que rapide; on s'en aperçoit à peine. De plus , l'instituteur peut retirer de la provision de signes apportée par son élève, un second avantage non moins considérable que le précédent, moins apprécié, toutefois, et bien moins mis à profit : c'est la lumière qu'il aurait à puiser dans ces témoignages vivans , pour pénétrer dans le cœur et l'esprit de l'élève désormais confié à ses soins , et qu'il lui est si nécessaire

de bien connaître. Les signes propres au sourdmuet, lorsqu'ils sont le produit de sa création individuelle et spontanée, produisent en relief, mettent en scène tous les secrets de l'état intellectuel et moral auquel il est parvenu, secrets ignorés de lui-même , et dont en vain on lui demanderait compte. Ils nous offrent l'image et la garantie tout ensemble , des dispositions du sourd-muet , la mesure de sa capacité présente. Avec eux, nous dresserons l'inventaire des idées que le sourd-muet a déjà acquises ; nous découvrirons par quels liens ces idées s'unissent entre elles, sous quels rapports l'enfant a considéré les objets, les déductions qu'il a su déjà concevoir; nous découvrirons la marche et la tendance de son esprit, et ce qui constitue sa manière de penser, en tout si peu semblable à la nôtre. Pour recueillir toutes ces lumières, les signes qu'il faut consulter , ce ne sont pas , comme on le voit , ceux qu'il acquiert par des échanges , dans l'institution où il vient recevoir un enseignement collectif : ce sont ceux qu'il possédait en y entrant. Ce qui nous porte à penser qu'on n'a pas pris encore assez de soins pour les noter, les observer , les enregistrer , c'est qu'aucun recueil de ce genre , quoique bien propre à piquer la curiosité , n'a été publié jusqu'à ce jour.

Il est un troisième avantage dont le prix sera senti par les instituteurs exercés à connaître les vrais ressorts dont dépend le succès de l'enseigne-

ment : c'est qu'à l'aide des signes dont le sourdmuet est l'auteur, on peut, dès le début, lui faire prendre une plus grande coopération à sa propre instruction; on l'appelle à agir, à se produire; on le met en scène. L'élève alors vient au-devant de son maître ; il questionne , et on lui répond ; c'est lui qui demande les mots , plutôt que ce n'est l'instituteur qui les donne.

Pendant que ce concours actif, par lequel il coopère à l'enseignement , excite l'élève , l'encourage , l'adoption de son propre langage par le maître qui le reçoit, lui inspire envers celui-ci bien plus de confiance : il sait qu'il en est mieux compris; il s'établit entre eux des rapports plus intimes. L'un s'ouvrant à l'autre avec un plus entier abandon , obéit en retour avec moins de résistance et moins d'efforts, aux directions qu'il en reçoit.

Ces quatre genres de secours se présentent, comme on voit, dans la première période de l'éducation du sourd -muet; mais ils lui sont spéciaux; ils cessent à peu près avec elle. L'utilité qu'on peut trouver à en conserver l'usage dans les périodes subséquentes, dépend d'un autre ordre de considérations. Ici , nous devons étudier , examiner jusqu'à quel point leur emploi habituel peut contribuer au double succès des opérations de l'esprit et à l'étude de la langue ; nous devons pénétrer par conséquent dans les propriétés qui caractérisent la pantomime comme un système de signes,

On ne saurait attendre sans doute du langage mimique institué par un pauvre sourd-muet livré à ses seuls efforts , une régularité , une exactitude qui suppose, soit des observations faites avec soin et méthode sur les objets qui l'entourent, soit des réflexions profondes et délicates sur ce qui se passe en lui-même. Mais, moins il peut mettre d'art dans cette création , plus on se flatte de le trouver du moins fidèle aux indications de la nature. Cette attente pourrait bien n'être pas entièrement satisfaite.

Le langage mimique institué par le sourd-muet isolé, est en partie le produit de la nature, en partie celui des circonstances. Tout ce qu'il doit à cette première origine aura un caractère universel et constant : ce sera un langage fondé sur l'intuition elle-même. Tout ce qu'il empruntera à la seconde origine sera fortuit, par conséquent mobile, incertain , spécial ; ce sera un langage fondé uniquement sur l'habitude particulière à celui qui l'emploie.

Faisons la part de ce qui doit être rapporté à ces deux origines.

Il y a trois ordres d'élémens dans la pantomime :

Le premier comprend ces phénomènes extérieurs répandus sur nos organes, par l'effet spontané des phénomènes intérieurs de l'âme; il comprend l'attitude , certains gestes involontaires , l'expression générale des traits , celle qui se peint

sur le front, se dessine sur les lèvres, mais surtout cette indéfinissable vertu du regard qui semble ouvrir le passage aux rayons qui s'échappent, en traits rapides, du foyer de l'intelligence. Ces signes furent des signes , avant même que celui qui les produit songeât à leur donner ce caractère. Ils appartiennent en entier à la nature ; car ils sont fondés sur les lois de notre organisation ellemême; ils révèlent notre pensée à notre insu, et quelquefois même contre notre volonté réfléchie. Mais ils ont, en générai, quelque chose de vague et d'indéterminé ; il est rare qu'ils rappellent une idée spéciale, précise, circonscrite : ils expriment plutôt une disposition, une émotion, un sentiment, qu'une conception proprement dite.

Le second ordre d'élémens comprend une espèce de copies que la pantomime peut exécuter, en s'emparant des formes et des mouvemens qui appartiennent, soit aux objets, soit aux actions , lorsqu'en effet les uns et les autres se caractérisent par des formes et des mouvemens que les gestes peuvent imiter. Ici la réflexion commence déjà à prendre une part dans l'institution du signe ; ce signe a été choisi à dessein : il a fallu observer, imiter, avec l'intention de se faire entendre. Cependant on peut dire que ce langage est en quelque sorte suggéré par la nature , puisque c'est elle-même qui a placé en nous l'instinct de l'imitation : il est d'ailleurs en partie autorisé par la nature , en tant

du moins que l'imitation sur laquelle il repose a emprunté ses modèles à la réalité , et en tant aussi que les formes ou les mouvemens qu'elle a puisés dans la réalité, sont bien en effet les caractères généraux et constans des choses. Mais ce second ordre de signes est en partie aussi le produit des circonstances : car, entre les mouvemens et les formes qui pouvaient être imités, il est fait un choix ; ce choix , souvent irréfléchi , fait au hasard, dépend de l'aspect sous lequel un objet s'est offert, des dispositions dans lequelles se trouvait celui qui l'observait, du lieu, du temps, des accessoires ; souvent même ces formes , ces mouvemens , n'appartiennent point en propre au modèle de la prétendue imitation : quoique fidèlement copiés, ils ont été saisis d'après un accident passager. Les copies qui constituent cette espèce de signes sont nécessairement incomplètes , et d'autant plus incomplètes , qu'elles sont plus simples et plus abrégées ; car l'imitation de la pantomime n'a de pouvoir que pour reproduire une portion très limitée des propriétés des objets.

Le troisième ordre d'élémens, enfin, comprend les métaphores : c'est celui à l'aide duquel la pantomime cherche à faire supposer et concevoir, du moins, ce qu'il lui est refusé de peindre par l'imitation. C'est ainsi qu'elle fait concevoir la cause, par son effet ou son instrument , le tout par ses parties, l'antécédent par le conséquent, le contraire

par son contraire. Ici l'art et la réflexion ont une part plus considérable encore à l'institution du signe ; mais ici également le langage de la pantomime est non seulement légitimé, mais même en quelque sorte inspiré par la nature. Il est légitimé par la nature, en tant que les associations sur lesquelles il s'appuie représentent en effet l'enchaînement non seulement réel , mais constant et général , qui existe entre les phénomènes. Voici maintenant la part des circonstances : il y a un choix à faire ent^e les diverses relations qu'on peut emprunter pour en tirer une métaphore; une circonstance purement accidentelle, le caprice, le hasard peut souvent en décider. La métaphore peut aussi être empruntée à une relation passagère ou spéciale. Ces métaphores sont souvent incertaines, soit parce que la relation sur laquelle elles se fondent n'est point assez bien reconnue; soit parce que cette relation, se trouvant commune à plusieurs objets à la fois, laisse flotter l'esprit entre eux; soit enfin parce qu'on ne saisit pas au premier abord le genre de relation lui-même sur lequel la métaphore se fonde.

Si donc il y a, dans la pantomime, des signes qu'on pourrait appeler infaillibles et complets, et qui s'expliquent d'eux-mêmes, au premier instant, pour tous les hommes, d'une manière aussi constante que générale, il en est aussi qui, même

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quoique avoués par la nature, demeurent encore incomplets, et dont la signification ne s'achève qu'avec le secours d'une réflexion très attentive, ou d'une certaine habitude, ou de quelques accessoires propres à l'expliquer. Nous avons des exemples connus de ces deux genres de signes mimiques. Nous retrouvons le premier dans les gestes qu'un voyageur emploie pour se faire comprendre dans un pays dont la langue lui est inconnue ; nous les trouvons dans ces scènes de pantomime qui sont quelquefois exécutées sur nos théâtres. Nous observons continuellement le second, dans le débit des orateurs, des acteurs, dans les gestes qui accompagnent le discours chez les gens du peuple , et les paroles chez les personnes à imagination viye ou animées d'une passion forte. Le premier genre de signes s'explique subitement, et par lui seul : le second ne peut que servir de cortège à la parole ; il s'identifie avec elle ; il l'anime, comme il en est éclairé; il la commente, pendant qu'il est à son tour interprété par elle. Que si la pantomime, alors même qu'elle est avouée par la nature, n'a souvent qu'une valeur incomplète , qu'un effet incertain ; si elle a souvent besoin alors d'être achevée par le discours , que sera-ce de celle qui n'a son origine que dans les circonstances, ou du moins qui a, dans les circonstances , sa source principale ? Ce sera un langage plus ou moins arbitraire, dont la valeur

sera commune seulement à ceux que le hasard aura placés dans des circonstances semblables. Or, tel est fréquemment le langage mimique imaginé par le sourd-muet, lorsqu'il est encore livré à lui-même. Comment pourrait -il faire mieux, dans son ignorance , avec une attention peu exercée, et encore si fortement asservie à l'empire des circonstances ?

Du concours de ces différentes causes résultent , dans le langage mimique du sourd-muet tel qu'il l'a lui-même institué , les*imperfections suivantes :

i°. Ce langage est, en partie, à sa naissance, particulier à son auteur, et, pour nous servir de l'expression de M. Eschke , il offre autant de dialectes qu'il y a d'individus qui l'emploient.

i°. Lorsque, par des concessions ou des échanges, il devient commun à plusieurs sourds-muets, il prend dès -lors, en partie aussi, un caractère conventionnel , et chaque communauté de sourdsmuets aurait également son dialecte distinct.

3°. Il est quelquefois arbitraire : car ce qui a frappé le regard de l'inventeur dans un objet, peut ne point appartenir à cet objet, ou ne s'y être rencontré que par accident.

4°. Il est quelquefois variable : les circonstances qui ont influé sur sa formation venant à changer, l'inventeur corrige l'erreur qu'il avait commise, peut-être, il est vrai, pour en commettre une autre.

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5°. Il est souvent indéterminé : car le caractère qui, dans un objet, a frappé le regard de l'inventeur, peut bien n'être pas spécial à cet objet, ou convenir également à d'autres.

6°. Il est ordinairement plus propre à frapper l'imagination qu'à éclairer l'esprit : car les observations dont il est le fruit ont été inévitablement très superficielles ; et les traits qui auront été saisis dans un objet appartiendront plutôt à ses apparences sensibles, qu'à ses propriétés réelles et constitutives.

70. Le dictionnaire du sourd - muet sera très pauvre : il ne peut avoir plus de signes qu'il n'a acquis de connaissances, ou fait de réflexions sur lui-même.

8°. Ce dictionnaire ne formera point un ensemble systématique : il sera sans méthode, sans plan ; il ne sera point composé d'après un ordre constant d'analogie.

9°. Le langage mimique du sourd-muet est peu analytique : la pensée n'y est pas décomposée en ses élémens; les propositions sont représentées par un seul terme.

Une extrême ambiguité doit donc rester empreinte dans la nomenclature mimique que le sourd-muet s'est instituée, surtout aux yeux de ceux qui, ne vivant point avec lui, ne peuvent s'être associés à ses habitudes. Les imitations seront incomplètes, les métaphores équivoques, les

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associations arbitraires ou fortuites. C'est en effet ce que confirme l'expérience journalière.

Le langage mimique du sourd-muet a certainement sa syntaxe : car souvent il exprime un tableau, en détaillant successivement les diverses parties qui le composent. Mais cette syntaxe ressemble plus à la combinaison qui produit nos périodes, qu'à celle dont résultent nos propositions. Elle est d'ailleurs très imparfaite, sans lien grammatical. L'ordre et le concours des scènes y marquent seuls leurs fonctions.

Dans cette syntaxe, l'inversion prévaudra toujours : car notre ordre direct de construction se fonde sur des rapports métaphysiques que le sourd-muet ne peut soupçonner. La marche que nous appelons inversive est celle qui s'offre la première , celle que suggère l'élan de l'imagination , lorsque seule elle préside encore au langage. Il en est, à cet égard, du sourd-muet comme des enfans, comme de tous les peuples dans le premier âge de la civilisation.

Cette syntaxe sera fort elliptique : car le sourdmuet, peu exercé aux communications du langage, suppose que ce qui lui suffit à lui-même, pour rappeler tout l'ensemble d'un tableau qui lui est familier, suffit pour le représenter aux autres.

La syntaxe propre au langage du sourd-muet est donc aussi éloignée qu'il est possible des conditions philosophiques , et cela devait être ainsi.

Les imperfections que nous venons de signaler dans le langage mimique que le sourd-muet livré à lui-même a pu se créer par ses seuls efforts, montrent assez combien il serait peu utile de le conserver, sous cette forme, au-delà de la première période de son éducation ; elles font découvrir aussi les réformes que ce langage doit subir pour devenir, dans l'instruction, un instrument favorable.

Mais il faut se garder, en corrigeant, de dénaturer ce langage , de lui faire violence , de lui enlever sa physionomie originale. Il faut aussi, autant qu'il est possible, conduire le sourd-muet à le rectifier de lui-même, plutôt que de donner la réforme toute faite. C'est en conduisant l'élève à mieux observer, à mieux réfléchir, qu'on lui fera achever et perfectionner son ouvrage; en apprenant à mieux voir, à mieux se rendre compte de ce qu'il a vu, il apprendra naturellement à en donner une peinture plus fidèle. Ainsi rectifiés, les signes mimiques du sourd-muet redeviendront plus conformes à la nature, qu'ils ne l'étaient à leur première création. Ce n'est pas le seul exemple où les ouvrages de l'art sont plus fidèles à la nature, que ceux de l'irréflexion et d'un aveugle instinct qu'on prend pour l'inspiration de la nature elle-même.

Ainsi rectifiés, les signes mimiques pourront rendre deux sortes d'office à l'intelligence : ils favoriseront, à quelques égards, l'intuition; ils porteront dans l'imagination un principe de vie.

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Ce qui , dans les signes mimiques , est véritablement dérivé des sources de la nature , devient un moyen d'intuition pour l'esprit; c'est une empreinte levée sur l'objet, qui le fait encore revivre aux regards.

Toutefois le signe mimique, pour opérer à lui seul le phénomène complet de l'intuition, doit être du nombre de ceux qui sont compris , dès le premier moment, sans hésitation, par tous les hommes, et dont l'effet est aussi infaillible que constant et général. Or, lg nombre en est fort limité ; ils ne peuvent dépasser une certaine sphère d'idées; ils n'occupent que le portique de la science.

Les signes mimiques dont l'effet, quoique en partie fondé sur la nature , ne peut s'achever sans le secours d'une explication, exposeraient l'esprit, s'ils lui étaient offerts seuls et d'une manière absolue, à de pénibles incertitudes, à de fréquentes méprises. En s'unissant au langage conventionnel, comme le débit de nos orateurs, il pourra sans danger ramener autour de ce langage une auréole de lumière; il pourra accompagner une définition, pour en confirmer, en résumer les principaux traits. Il sera, pour l'instruction, un heureux auxiliaire.

Ainsi employés , les signes mimiques fidèles à la nature, c'est-à-dire à la vérité elle-même, deviendront comme une espèce de sceau que l'on imposera sur les mots de nos langues , pour leur im-

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primer leur valeur; ils seront comme le coin à Faide duquel sera frappée cette monnaie de l'intelligence , qui doit circuler dans le commerce de la société , et dont l'empreinte doit en garantir le bon aloi.

La pantomime ne peut avoir ni la délicatesse ni la richesse du dessin; elle ne peut, comme lui, déployer à la fois sous nos yeux un groupe de formes variées : mais elle a une puissance qui manque au dessin, celle de pouvoir reproduire le mouvement, et cela lui donne sur l'imagination une énergique influence. Le mouvement est, dans la pantomime, l'expression de la vie; c'est l'homme lui-même qui est en action et en scène. Toutes les idées qui ont l'homme pour objet y sont exprimées d'une manière directe; les autres mêmes y sont personnifiées. Celui qui parle , devenu actif, s'anime par son propre feu, et cette chaleur se communique à ceux qui l'écoutent. Le spectateur se met à sa place , entre dans ses impressions , s'identifie avec lui : car il retrouve, dans cette active démonstration , ce qu'il ferait lui-même en une situation semblable. Le regard, la physionomie entière accompagne les attitudes, les gestes s'adressent immédiatement à l'âme , en trahissant les secrets de l'âme. L'instinct de la sympathie entraîne le spectateur à imiter et à reproduire, en quelque sorte, par la pensée, l'action dont se compose la pantomime dont il est témoin. Ce ne sont plus

seulement les idées de l'acteur qu'il conçoit; ce sont ses dispositions elles-mêmes, ses sentimens, ses émotions, auxquels il s'identifie. De là vient que le langage d'action est empreint d'une si puissante éloquence. Si les productions des arts du dessin doivent restituer au sourd-muet la poésie cachée de la parole émise par la voix humaine , la pantomime lui restituera l'éloquence dont les accens de cette voix étaient doués , lorsque , par leurs modulations diverses, ils devenaient l'interprète des mystères du coeur.

Mais , une fois que les mots de nos langues correspondant à cet ordre de signes mimiques auront été donnés aux sourds-muets, qu'ils auront été monètisès par cette vigoureuse empreinte, serat-il nécessaire , sera-t-il utile que les mêmes signes mimiques continuent à trouver place dans ses entretiens ordinaires? Pourquoi alors ferait-il exception? pourquoi joindrait-il un second langage à celui qui lui est commun avec nous , et auquel il a été initié ? Pourquoi continuerait-il à interposer ce langage primitif qui lui était propre , entre la pensée et les langues conventionnelles ? Pourquoi ne lui suffirait-il pas , comme à nous , d'associer désormais directement celle-là à celles-ci , puisque les liens qui les unissent sont formés et reconnus? Rappelons-le sans cesse : il faut que le sourd-muet rentre dans nos rangs ; qu'il redevienne l'un des nôtres. C'est la langue de son pays qu'on veut lui

îaire acquérir ; elle doit devenir pour lui ce qu'elle est pour l'enfant ordinaire, ce qu'elle est pour nous : sa langue maternelle. Or , l'adoption de la langue de son pays ne sera jamais pleine et sincère, s'il continue à n'y voir que la traduction de ses propres signes; elle ne sera point sa langue maternelle; elle demeurera pour lui ce que sont pour nous les langues savantes. Donnant la préférence à l'idiome qu'il apporta , c'est dans cet idiome qu'il continuera de penser en secret. Les discours que nous lui adresserons n'auront point pour lui le même genre de valeur que pour nous ; ils ne s'adresseront pas immédiatement à son esprit. Il sera au milieu de nous comme un voyageur qui interprète sans cesse et tout bas, ce qu'il entend dire, et qui réfléchit à la manière dont il s'y prendra pour se faire comprendre dans un idiome qui n'est pas le sien. L'association des idées aux mots sera moins étroite ; les expressions seront moins rapides , moins vraies, moins correctes; les entretiens euxmêmes , moins familiers et moins intimes.

Il est une comparaison que nous croyons avoir vue quelque part, et qui donne à l'observation que nous faisons ici une évidence trop sensible pour que nous n'aimions pas à la reproduire. Un Fran çais qui, pour apprendre l'anglais, prendrait un maître d'anglais, mais continuerait d'habiter en France, et d'employer la langue française pendant le temps qui s'écoule hors des heures de ses leçons,

nous représente le sourd-muet conservant l'usage de ses signes, en apprenant la langue conventionnelle de son pays. Si le premier veut apprendre promptement la langue anglaise, se l'approprier réellement , il passera en Angleterre , il s'enfermera dans une famille, dans une société, où cette langue soit seule en usage. Il faut que le sourd-muet ait le courage de s'interdire souvent le langage qu'il s'était fait, et presque de l'oublier momentanément , s'il veut être véritablement initié à celui qui est en circulation parmi ses semblables. Sans doute, il y a, entre le langage mimique du sourd-muet et nos idiomes conventionnels , une distance bien plus considérable que celle qui existe entre les deux langues anglaise et française : mais c'est précisément ce qui rend plus difficile encore au sourdmuet l'adoption franche et entière de nos idiomes ; c'est ce qui lui rend plus nécessaire les exercices propres à rapprocher notre langue conventionnelle du tableau de la pensée. Pour le familiariser avec notre langue , il faut le familiariser avec notre manière de concevoir, dont il est détourné par le langage qui lui est propre.

On peut, du reste, en être certain : les sourdsmuets , réunis entre eux , n'abdiqueront point , dans leurs mutuels entretiens, ce langage mimique qui leur est justement cher , qui est celui de leur première enfance, qui est si rapide et si animé. Le maître lui-même continuera d'y recourir quel-

quefois, lorsqu'il aura besoin de réveiller vivement une idée assoupie, de porter la lumière sur un point trop obscur, de s'assurer s'il a été bien compris; mais, il en usera chaque jour avec une plus grande sobriété , à mesure qu'il avancera dans son ouvrage.

Nous venons de voir comment l'instituteur s'empare des signes mimiques apportés par son élève, et comment il concourt à en opérer la rectification ; il va en faire l'objet d'une troisième opération : il va s'en servir pour composer des scènes mimiques, plus ou moins développées, qui seront employées, comme autant de définitions , pour expliquer les mots de nos langues.

Lorsque nous ne trouvons pas le mot d'une idée présente à notre esprit et que nous voulons exprimer , nous employons une périphrase. Nous employons une périphrase encore, lorsque, traduisant un texte, nous rencontrons une expression de la langue savante, qui n'a point de corrélatif dans la nôtre. L'extrême pauvreté du langage que le sourd-muet apporte avec lui , le place continuellement dans un situation semblable ; il n'a pas de signe correspondant à la plupart des mots que l'instituteur voudrait lui enseigner; il n'a pas même les idées exprimées par ces mots. La pantomime n'offre que pour un nombre très circonscrit d'idées simples et familières, des signes dont l'intelligence soit infaillible , prompte , générale et con-

stante. Que fera l'instituteur pour expliquer et traduire le nouveau mot? il emploiera une périphrase mimique. Dans cette périphrase , tous les signes élémentaires, nous le supposons du moins en ce moment , seront exclusivement empruntés au langage propre du sourd-muet ; leur assemblage seul sera l'ouvrage du maître. Le premier aura fourni les matériaux ; le second sera l'architecte.

Ce sont ces périphrases, ces descriptions, ces scènes mimiques qui composent généralement le dictionnaire auquel l'abbé Sicard a donné le nom de Théorie des Signes. Mais elles peuvent varier jusqu'à l'infini, suivant le génie de celui qui les emploie, et les dispositions de celui auquel elles s'adressent. Souvent elles ne sont point prévues à l'avance: elles sont suggérées à l'instituteur , pendant le cours même de ses leçons, suivant les obstacles qu'il rencontre dans l'esprit de son élève, selon l'effet qu'il produit , les perspectives qui s'offrent à lui. C'est alors une sorte d'improvisation à laquelle la présence même de l'élève , et les impressions qu'il reçoit donnent quelquefois les formes les plus heureuses.

Ces descriptions, en l'absence des objets euxmêmes , en l'absence des dessins qui pourraient les remettre sous les yeux, viendront au secours des esprits faibles encore et peu exercés ; elles seront des définitions vivantes. Accompagnant les explications logiques elles-mêmes , elles en forme-

mut le commentaire ; elles rempliront un rôle semblable à celui que, dans l'enseignement classique ordinaire , dans nos discours mêmes et nos écrits, jouent les comparaisons, les exemples et les métaphores : elles répandront sur l'étude les lumières de l'intuition ; elles soutiendront l'attention ; elles prêteront des teintes plus vives aux images ; elles animeront et orneront l'enseignement; elles remédieront à la sécheresse des exercices ; elles serviront encore d'épreuve et de contrôle pour le succès des démonstrations. On pourra y avoir recours, pour reconnaître si l'élève a bien saisi le véritable sens des expressions de nos langues , en ramenant son esprit à la contemplation réelle des choses. Elles lui serviront de préservatif contre le danger de cette illusion si commune et si fâcheuse à laquelle l'enseignement ordinaire ne nous expose que trop , celle de croire que nous pensons et raisonnons réellement, quand nous ne faisons que combiner mécaniquement des mots dans notre mémoire.

Cependant, ces périphrases mimiques seront elles-mêmes sujettes à plusieurs imperfections. Les descriptions seront souvent incomplètes; les définitions générales, prenant la forme des exemples particuliers, se trouveront quelquefois trop restreintes; les allégories auxquelles on aura recours pour soumettre à une description sensible des notions inaccessibles aux sens, seront fréquemment

vagues, obscures, inexactes. L'instituteur exercé dans l'analyse philosophique des idées se défendra, autant qu'il lui sera possible , des écarts auxquels l'imagination peut entraîner dans cette espèce de peinture. Il s'efforcera de saisir, dans le sujet qui doit être ainsi mis en scène, les traits véritablement caractéristiques; il ne prendra, dans l'exemple, que les circonstances par lesquelles il se rattache au genre ; il évitera de matérialiser ce qui appartient à la haute région de l'intelligence. Mais, quelque soin qu'il se donne , s'il réussit à ne point jeter dans l'erreur l'esprit de son élève , il ne saura toujours prévenir ses incertitudes. Car, il est des sujets qui, désignés par un mot simple dans nos langues, exigeraient, pour être fidèlement décrits dans le langage mimique, un développement hors de mesure. La notion générale tend toujours d'ellemême à se replonger dans les spécialités ; elle ne s'en tient détachée que par les mêmes moyens à l'aide desquels elle en est sortie, par les comparaisons méthodiques. Les phénomènes de la vie intérieure, de la vie intellectuelle et morale, n'avouent jamais comme leurs légitimes images, les symboles empruntés à la nature visible. Ils s'inquiètent à bon droit d'un langage emblématique qui altère leur essence , et qui les travestit en les dégradant.

Vouloir peindre fidèlement aux yeux toutes les productions de la pensée humaine , d'une manière

DF.S SOURDS-MUF.TS. — PART. III , CIIAP. VII. ttfZ

satisfaisante pour les besoins d'une instruction sérieuse, c'est entreprendre au-delà de la puissance de l'art.

Lorsqu'une expression de la langue , encore inconnue à l'élève , et dont on veut lui expliquer la signification , peut être définie à l'aide de mots déjà connus , il convient souvent d'employer en effet ceux-ci , pour donner l'intelligence de celle-là. Cette marche est utile pour confirmer de plus en plus la valeur déjà imprimée aux termes dont l'élève est en possession, pour la faire reconnaître, la rectifier au besoin , en retrouvant ces mêmes termes dans des combinaisons nouvelles et variées; elle est utile pour familiariser l'esprit avec les divers rapports qui unissent entre elles les expressions de nos langues, d'après l'analogie des rapports qui existent entre les idées correspondantes. C'est à l'aide de ces exercices que la langue formera, pour l'élève , un tissu étroitement lié , que les mots s'appelleront réciproquement, que l'esprit deviendra capable d'exécuter ces transformations qui, soit par les combinaisons, soit par les analyses, s'opèrent continuellement dans l'emploi que nous faisons de la langue. Les mots doivent naître les uns des autres , pour que leur consanguinité soit établie : moins cette consanguinité est marquée par l'analogie des formes, dans nos langues conventionnelles , plus il est nécessaire qu'elle soit, reconnue par de fréquens rapprochemens qui accoutument

l'esprit à les distribuer en familles, d'après leur

enchaînement logique.

Nous serions enclin à penser que l'emploi des descriptions mimiques dans les dernières périodes de l'éducation, doit en général être plutôt indiqué par des conseils, que prescrit par des règles positives; qu'il doit être abandonné à la sagacité de l'instituteur. C'est lui seul qui , placé en présence de son élève, peut bien juger le moment où il est nécessaire de remonter aux premières origines , de ramener sur ses explications la lumière empruntée à la réalité des choses.

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