CHAPITRE XIII
Continuation du précédent. — MM. Daniel ^ Stéphaniy Ernsdor/fer, etc. — Autres travaux accessoires à l'art d'instruire les sourds-muets.
Parmi les écrivains qui se sont occupés de Téducation des sourds-muets , M. Daniel est le premier qui se soit proposé, pour but spécial et déterminé , de rendre ses méthodes applicables à Téducation domestique et aux écoles populaires (i). Une intention aussi louable donne à son ouvrage un caractère propre qui inspire le plus vif intérêt; elle appelle sur ses travaux notre attention la plus sérieuse; car elle est celle que nous nous proposons aussi ; elle est le vœu même de l'humanité. Les travaux de M. Daniel se recommandent aussi par leur exécution ; tout y est heureusement' en -rapport avec le but qu'il s'est choisi. Ses méthodes sont remarquables par leur simplicité ; ses principes sont clairs; sa marche est constamment guidée
( I ) Allgemeine Taub - Stummen und hlinden bildung. — Bcsonders in famille und Volksschulen ; par Wilh. Fred. Daniel, pasleur à Zuffenhausen , près Stuttgard. Siutigard ^ iSaS, I vol. in-8®.
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Ifr-nnieti, amune poar 1m iteoglet de naîsî, UD besoin de première nécessité que celui ? éducation qui les mette en possession des igatives de l'hum^aité ; qu'aucun d'eux ne être privé d'un tel bienfait danS' le sein ! société civilisée; que de là résulte pour les ememens, pour les parens, pour les iiistirs, un devoir impérieux et sacré de conr, par tous les moyens qui dépendent d'eux , e jouir en effet ces infortunés des fruits d'une fttion convenable. II fait reniarquer ensaite la ètabliuemeiis publics sont évidemifient BSsans pour f loconiplissement de cette condi- ; que le nombre des sujets appelés à recueillir niction dont il s'agit est beaucoup trop consible pour qu'ils poissent tous être recueillis < des instituts ; que ces instituts ne peuvent être
être mis en œuvre , pour les classes inférieures , dans les écoles ordinaires. Qu'on aime à entendre un tel langage, à partager de telles espérances! qu'il y a loin des vues qui inspirent un tel platl k ces spéculations d'intérêt privé qui ensevelissent les procédés d'instruction, pour les soufcis<^muets, dans un mystère calculé dont nous n'avons malheureusement rencontré que trop d'exemples!
Et d'abord, M. Daniel, en étudiant le soui-d-nmet lui-même, l'état de ses facultés, de des dispositions^ s'attache à montrer que cet élève, malgré l'infirmité ddnt il est atteint, a beaucoup moins besoin d'un système d'éducation entièrement spécial, qu'on ne le suppose communément ) qu'il est beaucoup plus capable qu'on ne le croit , d'être admis à profiter de l'application des méthodes ordinaires. Il combat l'opinion de Niemeyer et des autres écrivains qui ont considéré l'art d'instruire des sourds-muets comme entouré de si graves et de si nombreuses difficultés , qu'il exige, po«i^ être exercé, des sujets qui y soient appelés par une vocation marquée , qui soient doués d'une capacité toute spéciale, entourés de moyens extraordinaires dont les instituts publics offrent senk le secours (i). M. Daniel a donc commencé comme
( I ) Nicmeyer , Grundsaetzc der crvichung , 6' édition , a' Partitf , 4* section , art. ▼, §. 1 36 cl siiiv. NcutUngcriy \%\'\, S vol. in-8\
DES SOUROS-MUETS. — PART. II, CHAP. XIII. g?
oo ilevraît commencer toujours i et comme on a amiaieiicé si rarement, ptr étudier le sourdnmel tel qu'il est par lui-^méme, avant de teeé^ôir fiiittruétion. II a reconnu ausii , par un examen attentif et impartial dea frits, que cet infortuné est loin d'être aussi inepte qu'on se (riait comtnutté-' m^at à le supposer, et qu'on l'a dnpporié trop souvent, pour le plus grand honneur des procédés employés i opérer le prodige de sa trandbrraation intelleclueDe. « Le sourd-itmet voit le^ mêmes c oJb/ets que nous^ les voit du même aéÛ; il y déc mélo les mêmes portions , les mêmes qualités « sensibles; il s'en forme des images^ quoiqu'il n'ait K point, pour exprimer ces images, le secours des « expre^ons qui appartiennent à nos langues ; il « observe, il prévoit, il raisonne; car il lie l'effet « à sa cause : ne prend'^il pas en effet son manteau a quand il redoute la pluie? et cette précaution « ne renferme^relle pas un raisonnement? Il jouit u des intuitions du sens intime ; il connaît l'amour, « l'indifFérence, le mépris, la pitié ; il sait que nous a ne {lettons pas faire à autrui ce que nous ne « voulons ptu quon nous fasse (i). Sans doute, « continue le judicieux auteur ^ la privation d'un
(i) ycpyez, dans l'oavrage de M. Daniel^, ci-dessus ciié , l'examen de la question de savoir si tout sourrl-muci peut recevoir t éducation dans sa familU ou dans les écoles nrdi- 'tmrciy pag i5 ci suiv.
DK l'éducation
« sens aussi important que celui de l'ouïe, place le (( sourd-muet dans un état sensible d'infériorité. c( Toutefois, le point de départ, pour l'éducation , a est en lui le même que chez l'enfant ordinaire ; ce il ne s'agit que de s'emparer des sens qui lui (c restent, et, en se dirigeant d'après les mêmes c( principes, d'employer seulement d'autres instruit mens. »
Dans cet esprit, M. Daniel partage la marche de son éducation en quatre périodes distinctes.
La première période , entièrement préparatoire, a pour objet l'exercice régulier des sens et de Tatt^ntioa chez l'élève sourd-muet, en présence des objets réels, et sans appeler encore le secours du langage, mais en s'aidant des signes mimiques comme moyen d'imitation. Il conduit donc son élève sur le vaste théâtre d'observations, que la nature offre à nos regards; il l'exerce à observer avec soin, avec méthode; à reconnaître les diverses parties dont un objet se compose; à les rassembler ensuite dans un seul et même faisceau, à en visiter les différentes faces, à comparer entre eux les objets analogues, en remarquant les propriétés^par lesquelles ils se ressemblent ou par lesquelles ils diffèrent; à rechercher leur origine, leurs usages; à les considérer comme effets et comme causes. 11 mot en jeu, en même temps quo l'attention el rimagination , et la mémoire , et la ivllexiou ellc-HKnie, ot îa stMisibililé morale. Il les
M. Daniel se fait aussi cette question, et pense que les deux opérations peuvent en effet être réunies.
L'imposition des noms, ou, ce qui est la même chose, l'explication de la valeur des mots, forme la seconde période de M. Daniel. Ici, il fait marcher de front l'emploi de l'écriture, celui de l'alphabet manuel, celui de l'alphabet lalûal, mais en assignant à l'écriture le rôle principal et essentiel; les deux autres instrumens ne servent que d'auxiliaires à celui-ci. On ne peut trop âe hâter, suivant M. Daniel , d'occuper l'élève à la lecture, et de lui offrir des sujets de lecture habilement gradués, qui se mesurent aux progrès de son instruction, les secondent et les accélèrent Non seulement l'écriture , à ses yeux , est aussi propre que la voix à exprimer la pensée , mais elle s'y prête mieux encore. Notre auteur s'empare avec empressement et avec avantage des signes mimiques que le sourd-muet lui apporte avant son instruction ; mais il pense que , plus le cercle des idées de l'élève s'étend , plus l'emploi de ce geïire de signes doit se restreindre. Il approuve peu , comme on doit le prévoir, le vaste développement artificiel que les abbés de l'Épée et Sicard ont donné à ce langage d'action , et il en rejette absolument l'emploi, a L'abbé de l'Épée avait associé ces signes, « non aux objets eux-mêmes , mais seulement aux « mots de la langue française , sans prendre assez
g6 DE l'éducation
a Nicolaï, sur un élève de l'abbé Storck (i). Il ne « faut donc pas attribuer à l'art d'instruire les K sourds-muets , considéré en lui-même , les difiB- (c cultes que les abbés de l'Épée et Sicard y ont oc gratuitement portées ; ils en ont fait un art ce savant , mais en s'éloignant des voies simples et a faciles qu'indiquait la nature. » (a)
M. Daniel sous-divise en deux autres périodes l'enseignement de la langue artificielle.
Dans le cours de la première période, il montre à son élève , et la langue et ses formes, dans le simple usage habituel , sans s'occuper encore d'enseigner théoriquement les principes et les règles qui la régissent ; cet enseignement s'accomplit sous la forme d'entretiens familiers, et sans aucun appareil de définitions ou d'expositions didactiques.
Il réserve pour la seconde l'enseignement scientifique et classique. (3)
Mais, en recourant à l'usage habituel pour mettre d'abord l'élève en possession de la langue par la pratique, M. Daniel n'abandonne pas cet usage au
(i) Voyez ci*deYant, chap. VII, page 5oo. * (s) AUgemeine Taub-Shimmen und Blinden biidung, p. 35 à 45*
(3) Ici encore M. Daniel se rencontre avec l'auteiir du Syllabaire dactylologique, quoique l'un et l'autre n*eniplpient pas les mêmes procédés. ( Voyez chap. XVIII.)
DES SOUilDS-MLETS. PART. 11 , CIJAP. Xlll. g-J
liasard. n C'est une sorte de miracle, dit-il, que
• le^ eufans ordinaires réussissent à se former « quelques idées justes et exactes , lorsque l'ensei- 0 gnement de la nomenclature des langues est ■ livré pour eux à une confusion et k un désordre
• tel , que rarement un mot leur est offert dans « les conditions nécessairespour en faire bien dé- K tenoiner le sens. » Notre auteur n'aura garde d'imiter de tels exemples; au contraire, c'est sur l'intuition qu'il fonde ces exercices , comme c'est sur l'intuition qu'il fonde sa méthode tout entière, comme c'est sur l'intuition qu'il croit nécessaire de f(MMler, en général, tout bon système d'enseignement. C'est du «hoix des exemples, de leur disposition, de l'harmonie et de renchaînement établi entre eux , qu'il foit jaillir les lumières de cette intuition qui devient le guide constant de relève. Il u'& ^arde d'isoler la nomenclature, de la proposition', il conserve la proposition toute vivante dans son intégrité, et y foit voirie mot comme le membre dans an corps animé. Mais il sépare les propositions simples, des propositions composées; comme il sépare les phrases peignant des tableaux familiers, de celles qui expriment des pensées réfléchies. Cest dans les propositions simples et les tableaux Êuniliers, qu'il renferme d'abord les exerdcesde son élève; il rapproche les propositions par leurs analogies, les oppose par leurs contrastes ; il tourne et retourne une même proposi-