CHAPITRE XIV
Travaux récens en Suisse. — MM. Ulrich, Naéf;
Institut bernois.
L'art destiné à réhabiliter les sourds-muets de naissance fut transporté aux pieds des Alpes , par MM. Relier et Ulrich. Les premiers , ces deux instituteurs donnèrent à la Suisse un établissement dont elle était digne , un exemple qui a été imité avec empressement. Relier, pasteur de Schlieren , dans le canton de Zurich , avait consacré ses loisirs à l'éducation de deux jeunes sourds-muets. Il avait soumis ses vues à l'abbé de l'Épée , par le canal d'Hottingue, et avait reçu l'approbation entière de ce célèbre instituteur. Bientôt il forma et entretint avec celui-ci une correspondance suivie, le consultant dans toutes les difficultés qu'il rencontrait. Relier, cependant, loin d'être un imitateur aveugle, se dirigeait aussi par des vues qui lui étaient propres ; il emprunta en modifiant. Témoin des travaux de ce respectable pasteur, M. Ulrich fut admis à les partager, et se dévoua sans réserve à cette honorable mission; il entra en correspondance avec l'abbé de l'Épée, se rendit à Paris auprès de lui, passa un an à ses côtés, mérita son estime,
son amitié, se montra animé du même zèle et réviol dâftfc sa patrie où les infortunés privés de fonte , trouvèrent en loi un bienfaiteur, un père , autant qu'un maître. Il combina les procédés de l'abbé de lTÉpée avec ceux de Relier, sans s'attacher exclusivement ni aux uns ni aux autres, en s'appliquant à réunir les avantages de tous deux , en y joignant le fruit de ses propres méditations (i). C'est ainsi qu'il a adopté une marche qui lui est particulière , et dont les heureux résultats nous sont attestés par l'honorable témoignage que lui a rendu l'Académie dé Zurich (2). Plus tard , M. Ulrich, par un semblable succès obtenu sur une sourde - muette de Genève, a reçu un suffrage non moins remarquable de la part de la commission d'instruction publique de cette ville (3). Le mode de procéder de Relier et de M. Ulrich était essentiellement analytique. C'était en se rendant compte de l'origine des idées , qu'ils cherchaient à en donner une juste explication à l'élève ; ils s'atta-
(1) Voyez l'ouvrage intitulé Fersuch uber die teste lehrart Taub-Stummen zu unterrichten. Zurich, 1786.
(a) Voyez la .lettre de l'Académie de Zurich à l'abbé de l'Épée, à la suite de la Véritable Manière d'Instruire les S&unb*Muets, page 3os.
(3) Notice succincte relative à rétablissement d'une école pour l'Instruction des Sourds -Muets, à Zurich; brochure publiée sans date , il y a plus de trente ans.
chaient à réunir la simplicité avec l'enchaînement dans leur enseignement , et l'un de ces deux caractères était la conséquence de l'autre. Aux yeux de M. Ulrich les deux systèmes de la parole artificielle et des signes mimiques offrent, chacun, des avantages dont l'instituteur doit tirer parti, et c'est de leur association qu'il peut se promettre les plus grands avantages, (i)
Comme M. Ulrich s'était formé auprès du pasteur Relier, M. Naéf s'est formé à son tour sous les yeux et sous la direction de M. Ulrich. Gomme son digne maître aussi , il s'est approprié la méthode dont il a hérité ; il y a apporté des modifications importantes. Ayant placé son institut à Y verdun , dans la même ville où s'exécutaient les travaux du célèbre Pestalozzi , M. Naéf a été à
(i) Loin d'être le partisan exclusif d'une méthode particulière, M. Ulrich considère avec raison ces préférences trop souvent excitées ou nourries par l'amour-propre des instituteurs , comme un obstacle aux progrès de l'art et à la propagation de ses bienfaits. Il blâme les disputes qui se sont élevées sur ce sujet. Son expérience lui a appris que chaque procédé , employé à propos dans les limites qui lui conviennent, et par un homme de talent, a son utilité. Telle est l'opinion que ce respectable instituteur, aujourd'hui inagistrat et membre du Tribunal suprême du canton de Zurich , exprime dans une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire dernièrement , à l'occasion de ses travaux , dont il ne parle lui-même qu'avec une extrême modestie.
DES SOURDS-MUETS. PART. II, CRAP. XIV. I2t)
portée d'étudier les principes de cet instituteur; il y a puisé les vues qui l'ont dirigé dans l'enseignement des sourds-muets, et l'application qu'il a faite de ces principes a constitué le caractère spécial de sa manière de procéder.
Les observations que M. Naëf s'est étudié à faire sur les sourds-muets, l'ont conduit à reconnaître que ces infortunés, alors même qu'ils sont encore abandonnés, sont bien loin d'être réduits à l'état d'un pur automate , comme l'ont supposé plusieurs écrivains ; il s'est assuré que les sourds-muets possèdent déjà des idées dont ils n'ont pas encore les signes.
M. Naêf a essentiellement considéré sous un aspect philosophique la tâche confiée à l'instituteur des sourds - muets. L'intuition est l'esprit de sa méthode (i). L'enseignement, à ses yeux, ne peut
(i) « La méthode intuitive, dit M. Naëf, se fonde sur le < besoin qu'éprouve et que manifeste sans cesse la nature « humaine , d'être éclairée sur ce qui se passe en elle , et d'en « acquérir une parfaite conscience. Ayant pour principe fon- « damental de toujours suivre la marche de la nature , elle « doit, dans la première époque de l'existence de l'individu, « où celui-ci reçoit toutes ses notions par la voie des sens, « et principalement par celui de la vue, se proposer de dis- « siper la confusion avec laquelle tous les objets extérieurs « frappent les sens. A cet effet , elle prend pour guide l'or- « ganisation sensitive de l'être humain , et elle lui apprend « à classer les impressions variées qu'il reçoit suivant le»