‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 23 sur 56 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Travaux récens, en Angleterre , aux États-Unis. MM. Watson, Arrowsmith, Roget, Thornton> Akerfyy etc., etc.

C'est à M. Braitwood que l'Angleterre est redevable d'avoir vu se ranimer dans son sein l'étude d'un art qu'y avaient créé les Buh#r, les Dalgorno, les Wallis, les Holder, et qui, après eux, était demeuré si long-temps dans l'oubli. M. Braitwood commença à s'occuper, dans la ville d'Edimbourg , de l'instruction des sourds-muets , et transporta ensuite, en 1783, son école au bourg dTHacney, près de Londres (1). Neveu et digne successeur de cet homme de bien , M. Watson ne s'est pas borné à exercer ce bienfaisant ministère; il a, dans un ouvrage théorique et pratique tout ensemble , répandu sur l'art les lumières d'une saine philosophie; il nous a fait partager les fruits de sa longue expérience, et connaître le bel établisse-

(1) Instruction ofthe deafund Dumb, or a theoreûcal and praticalview, etc. Londres, 1809, Introduction, page xxiij» = M. Braitwood est mort en 1796.

(2) C'est l'ouvrage cité ci-dessus.

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ment dont la direction est depuis trente ans confiée à ses soins, aux portes de la capitale de 1* Angleterre. C'est dans des notions justes sur la nature, les propriétés du langage, et sur les fonctions des sens relativement aux acquisitions de l'intelligence (i), qu'il a pris son premier point de vue pour fixer les principes de l'art. C'est ensuite dans les observations faites sur le sourd-muet, dans l'étude de ses dispositions , de sa capacité relative, qu'il a cherché les indications propres à aider la marche de l'instituteur (2). Il a pris cet infortuné au berceaui^il a comparé sa situation à celle dç l'enfant ordinaire, pendant le cours du premier âge ; il a observé comment le premier se trouve condamné à une sorte d'inaction intellectuelle, pendant que le second puise , sans le soupçonner, des élémens d'instruction dans les rapports continuels avec tout ce qui l'entoure ; il a vu s'élever ainsi entre eux une différence toujours croissante. M. Watson s'empare du jeune sourd-muet à l'âge de neuf ans ; il lui donne ses soins pendant cinq autres années. Son plan d'enseignement réunit et tnet en accord la plupart des instrumens de communication adoptés dans les divers systèmes. L'écriture et la lecture occupent le premier rang;

(1) Instruction qfthe deafund Dumb, etc. , pages 40» 44 ,

(2) lbid., pages 73, 82.

L'alphabet labial et la prononciation artificielle se présentent de front pour imiter les services de la parole; l'alphabet manuel lie encore ces deux ordres de signes à ceux dé l'écriture; les signes mimiques et les estampes accompagnent ces divers appareils d'instrumens matériels , comme des moyens d'interprétation servant à faciliter l'explication des mots , et à seconder leur alliance $vec les idées. De la sorte, chaque mot se trouve, par un quadruple lien, soumis à la puissance de la mémoire; quatre voies sont ouvertes pour arriver à sa connaissance. M. Watson estime, d'après son expérience, que cette multiplicité de ressorts , sans entraîner aucune complication embarrassante pour l'élève, peut donner au contraire plus d'énergie à ses souvenirs , un plus grand essor à son intelligence. (1)

M. Watson a fait commencer ensemble l'alphabet labial, l'articulation artificielle, la lecture et l'écriture; il les fait marcher constamment d'accord, s'appuyant les uns sur les autres. C'est dans une étude approfondie du mécanisme de la parole ,

(1) Cette observation, ainsi que -plusieurs de celles qui composent le résumé qu'on va lire , sont puisées dans des lettres de M. Watson lui-même, que je dois à sa parfaite obligeance, et dans lesquelles il a bien voulu me donner de précieuses explications; je m'empresse de lui en exprimer ici toute ma reconnaissance.

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qu'il a puisé les moyens d'assigner à la formation de chaque lettre les conditions qui lui sont propres. Pour enseigner au sourd-muet comment il doit remplir ces conditions diverses, M. Watson se contente de lui faire observer comment elles se sont accomplies par ceux qui déjà sont doués de la parole. L'élève remarque du regard tous les mouvemens, toutes les positions de l'organe vocal qui se manifestent au-dehors ; il applique son doigt sur les muscles qui sont mis en action , pour en sentir le jeu; il s'efforce ensuite de les imiter (x). Cette première partie du procédé est entièrement individuelle, l'instituteur ne pouvant s'occuper que d'un seul élève à la fois. Mais, dès que chaque commençant a surmonté les premières difficultés , qu'il a appris à former les sons élémentaires, simples et composés, l'enseignement devient collectif et simultané. Les élèves sont alors distribués en classes de six, huit ou dix , pour apprendre les mots du vocabulaire. À la tête de chaque classe est placé un moniteur sourd-muet i élève aussi, mais plus exercé, qui en montrant le mot écrit et désignant son objet, prononce ce même mot avec force. Toute la classe répète à la fois ce qu'elle a vu faire , et chaque élève , en articulant de bouche le même mot, l'écrit aussi sur son ardoise.

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(i) Instruction of the deaf and Dumb, etc., pages 5, S, 1 1 et suiv.

Ainsi les élèves de l'instituteur anglais apprennent à lire sur les lèvres d'autrui , en même temps qu'à articuler, et c'est même l'un de ces deux arts qui les conduit à l'autre. Aussi acquièrent-ils une habileté surprenante dans la pratique du premier. Ils forment ainsi des entretiens et établissent des dialogues , soit entre eux , soit avec leurs maîtres. M. Watson ne pense pas que l'apprentissage de l'articulation artificielle retarde aucunement la marche de l'enseignement général; la simultanéité des exercices procure cet avantage, qu'on n'est pas contraint de consommer à celui de la parole un temps spécialement réservé. Les détails des procédés suivis par M. Watson sont déterminés par la prononciation particulière de la langue anglaise. Les singularités de cette prononciation, dans ses rapports avec l'orthographe , offrent de grandes et nombreuses difficultés, dont les élèves triomphent cependant sans beaucoup d'efforts.

Les élèves de M. Watson ne prennent connaissance des caractères imprimés, que dans \i quatrième année; nous ignorons pour quel motif.

Les deux instrumens d'interprétation , les signes mimiques et les estampes , prêtent à la fois , dès l'origine, leur assistance à l'instituteur anglais y pour suppléer à la présence des objets qu'il veut nommer ; mais de ces deux instrumens , le premier a reçu de M. Watson des limites beaucoup plus,

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étroites que dans l'Institut de Paris ; le second y a reçu, au contraire, un développement beaucoup plus étendu que celui qui est généralement admis dans la plupart des instituts de ce genre.

M. Watson a observé et recueilli avec soin les signes mimiques du sourd-muet, tels que celui-ci se les est créés à lui-même, pour établir une première communication entre le maître et l'élève. Dès le début de son enseignement , il y cherche une introduction, un passage nécessaire pour arriver à l'interprétation de mots qui appartiennent aux deux langages , l'un écrit , l'autre articulé , mais il n'approuve point qu'on étende l'usage d'un tel genre de signes au-delà de ces exercices préparatoires ; il rejette toute élaboration du langage mimique exécutée par l'instituteur , qui aurait pour but d'en faire un langage artificiel semblable à nos langues analytiques et régulières. La création et l'emploi des signes méthodiques ne seraient, à ses yeux, qu'une vaine fatigue, et l'objet auquel on voudrait les employer serait illusoire ; « car quelle « nécessité , dit-il , d'aller péniblement donner cette «. forme savante à l'idiome imparfait et barbare du '« sourd-muet, pour venir ensuite le traduire en « nos langues , lorsque nous pouvons directement « enseigner ces langues elles-mêmes en présence « des objets, au milieu des circonstances et des « occasions qui leur servent naturellement d'ina terprètes?»

En méditant les ouvrages des abbés de l'Épée et Sicard , l'instituteur anglais n'a point adopté cette portion de leur système (i). Nous regrettons que tors du voyage fait par l'abbé Sicard, en Angleterre, avec Massieu et Clerc, dans l'année i8i5, on n'ait point songé à établir un parallèle régulier «t approfondi entre les résultats obtenus par les voies diverses qui sont propres aux établissemens de Paris et de Londres.

On doit savoir beaucoup de gré à M. Watson d'avoir composé, pour l'usage spécial du sourdmuet , un recueil d'estampes destinées à replacer sous ses yeux les images des objets dont on lui apprend à connaître les noms; car les collections dp ce genre qui ont été exécutées pour les enfans ordinaires, outre qu'elles sont en général assez imparfaites, ne sont point disposées de manière à satisfaire aux besoins particuliers de nos élèves. M. Watson en a composé un volume entier, qui fait passer successivement en revue les diverses fonctions ou professions de l'homme dans l'état de société, les alimens, les membres du corps, les instrumens des métiers, les animaux, les plantes, les productions de l'art, les habitations, les phénomènes delà nature , les instrumens de musique, les armes,

(i) Instruction ofihe deaf and Dumb, etc., Introduction, page xxxiv. r= Of communicating a Knowledge of language to the naturaly deaf and Dumas , pages 82, 83 , etc.

en ne prenant dans chaque classe, cependant, qu'un petit nombre d'objets, ceux qu'on suppose les plus familiers. Ces images suppléent à la pantomime , et donnent une idée plus certaine et plus précise de la valeur des mots. L'estimable auteur eût rendu ce travail encore plus utile , s'il l'eût assujetti à un ordre plus méthodique, si leur succession était mieux en rapport avec le développement des idées de l'élève ; si , au lieu de se borner à employer ces estampes pour seconder l'interprétation des mots substantifs , il eût aussi combiné son plan , de manière à les faire servir pour connaître la valeur des adjectifs, des verbes, des prépositions, des adverbes par des rapprochemens ou des contrastes ménagés à propos.

Le vocabulaire des noms substantifs , placé à la suite de l'ouvrage de M. Watson , est divisé également en un certain nombre de classes, sur un plan à peu près semblable, où les parties du corps, les infirmités, les alimens, les remèdes, les vêtemens, les étoffes, etc., occupent le premier rang. Ce vocabulaire a le mérite d'être généralement conçu dans un système d'analogie, d'être restreint à une juste sobriété, et de ne contenir qu'un choix de noms bien entendus. Cependant nous désirerions aussi une progression plus logique dans les classes qui le composent. Nous désirerions encore , dans chaque classe, une distribution mieux entendue, où rien ne fût abandonné au hasard , où l'esprit

pût apercevoir plus nettement les rapports qui existent entre les mots d'une même famille.

Le zèle infatigable de l'instituteur anglais a fait présent aussi à ses élèves d'un recueil de vocabulaires pour chacune des parties de l'oraison, et, dans chacune , d'un choix de termes à l'usage des commençans (i). Ici l'auteur a cru devoir suivre Tordre alphabétique : son motif se fonde sur le désir de suivre une marche naturelle. En partageant le principe, nous ne saurions adopter la conséquence. L'ordre alphabétique, purement fortuit 9 n'a aucun fondement dans la nature : la voie que la nature invoque est celle de l'analogie.

Ce principe nous paraît plus justement appliqué par l'auteur, lorsqu'il se propose d'assimiler l'instruction du sourd-muet , dans l'intelligence de la langue, à celle que reçoit l'enfant ordinaire dans l'éducation maternelle. C'est par le témoignage des exemples , qu'il fait concevoir la valeur des verbes auxiliaires, des pronoms et des modes des verbes qu'il explique (a) : c'est dans quelques propositions très simples , qu'il montre la syntaxe en application , faisant connaître, avec la signification de chaque terme , les rapports qui les unissent entre eux, accoutumant ses élèves à changer

(i) A sélection qfverbs and adjectives, etc. Londres, 1826., (2) Instruction of the deqf and Dumb, etc., pages 99 et 108.

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tour à tour chacun des membres de la phrase, un à un, jusqu'à ce qu'ils parviennent à composer par eui-mêmes un discours, semblable, (i)

Dès que l'élève est en état de concevoir et de former ainsi une proposition entière , époque que M. Watson a la sagesse d'accélérer autant qu'il est en son pouvoir, l'instituteur se hâte d'employer ce nouvel instrument pour l'instruction du sourdmuet par une suite de dialogues, dans lesquels le maître d'abord, l'élève ensuite, jouent tour à tour le rôle d'interrogateur. C'est dans ces dialogues, comme dans une suite de cadres, que l'instituteur fait successivement entrer tous les termes qui composent sa nomenclature, appelant l'objet lui-même, ou son dessin, ou son signe mimique, pour rendre compte de la valeur du nouveau mot introduit dans la langue. Cette marche se répète sur les adjectifs et les verbes, (a)

Il n'est pas permis de douter que M. Watson ne soit essentiellement redevable de ses succès à cet enseignement animé, où la langue se montre dans l'expression d'un tableau entier, et où l'élève est sans cesse appelé à jouer un rôle actif.

Dans ses entretiens avec son élève, l'habile in-

(i) Instruction of the deqf and Dumb, etc., pages 100 et 101.

(2) Ibid.y pages 104 et io5.

stituteur se rattache à cette analogie, aux entretiens par forme de dialogues succèdent les exercices de lecture , et M. Watson n'a rien négligé non plus pour mettre le sourd - muet en état de profiter , le plus promptement possible , d'un moyen aussi précieux d'instruction. Il a composé, dans ce dessein, un choix de lectures proportionnées à la capacité du sourd -muet qui commence (i) : ce sont des phrases détachées, réduites d'abord à la plus extrême simplicité, qui se développent et se compliquent progressivement. Le choix, cependant, ne pourrait-il pas être mieux conçu? embrasse- 1 -il les connaissances élémentaires les plus utiles ? Les définitions grammaticales que ce petit livre renferme sont -elles nécessaires au sourd-muet ? sont-elles propres , dans le commencement surtout , à captiver son attention ? ne trouve -t-on pas, dès les premières pages, des propositions trop complexes, des notions d'un abord trop difficile? la gradation des difficultés est-elle convenablement observée?

Dès que l'élève est en état de construire une phrase , il doit fournir, chaque jour, à son instituteur, quelques lignes de sa composition ; on lui laisse le choix du sujet, on le corrige, et, le len-

(i ) A first reading boohfor Deaf and Dumb children learning the english language. Londres, i8a6.

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