‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 4 sur 56 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Continuation du précèdent. — MM. Cœsar, Petschke , Siemon, de Kempelen, Venus 9 etc. y etc.

La seconde classe des ouvrages publiés en Allemagne , comprenant ceux qui ont pour objet les méthodes d'enseignement pour les sourds-muets, pourrait être, à son tour, sous -divisée en trois branches, suivant que leurs auteurs ont donné la préférence soit à l'articulation artificielle, soit aux signes mimiques développés, ou qu'ils ont combiné à la fois les deux systèmes.

Dans le nombre de ceux qui accordent au système de l'articulation artificielle une préférence déclarée, nous remarquons deux hommes distingués, dont l'opinion est d'un grand poids, dont nous avons eu déjà occasion de citer, dont nous serons encore appelé à citer les travaux, MM. Caesar et Petschke.

Les sourds-muets ont inspiré à M. le professeur Caesar ce généreux et vif intérêt qu'ils doivent exciter dans le cœur d'un véritable ami de l'humanité : il s'afflige et s'étonne de l'oubli dans lequel on laisse un si grand nombre de nos

frères, déshérités des biens les plus précieux de notre nature, lorsqu'il serait si facile de les réhabiliter dans toute la dignité qui leur appartient; il fait en leur faveur un éloquent appel à toutes les âmes accessibles aux sentimens du bien. Nous lui sommes redevables d'un tableau bibliographique fort précieux des écrits relatifs à l'éducation des sourds-muets dans les diverses langues, ainsi que d'une introduction à l'ouvrage de Raphel, où l'on trouve des vues utiles et des indications sur l'histoire de l'art. Il donne de justes éloges aux abbés de l'Épée et Sicard : cependant, il attribue la supériorité au sys&me de la parole artificielle; il se fonde sur ce qu'il est plus facile de penser avec les signes articulés, qu'avec les signes écrits; il reproche à ces derniers d'échapper facilement au pouvoir de l'imagination, de se confondre facilement les uns avec les autres, de manquer en quelque sorte d'empreinte ,' de n'avoir rien qui les rattache à notre organisation , d'être fugitifs , de ne pouvoir ainsi devenir de véritables expressions de nos pensées, si ce n'est par un usage long-temps répété, et de ne remplir, même alors, cette fonction que d'une manière très imparfaite. Les signes empruntés à la parole, au contraire, outre qu'ils sont sans cesse à notre disposition, paraissent, à M. Caesar, avoir une profonde racine dans notre organisation elle-même, et se distinguer entre eux par des caractères ineffaçables. ii. 3

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M. Caesar allègue en preuve que si , après avoir lu la lettre d'un ami ou le passage d'un livre , on veut ensuite réfléchir sur leur contenu, ce ne sont plus les caractères écrits qu'on se retrace , mais bien les mots articulés qui leur correspondent et qu'on répète tout bas en lisant : il tombe ainsi dans une illusion très ordinaire, eh prenant pour une loi de la nature ce qui n'est que l'effet d'une habitude, chez les individus qui n'ont en effet appris les signes de l'écriture, que long-temps après ceux de la parole , et seulement pour représenter ceux de la parole. L'une des causes de cette vertu particulière qu'il attribue à la parole pour l'expression des idées , consiste en ce que l'emploi de la parole détermine un plus grand développement de notre activité , par le jeu qu'il imprime à un système entier d'organes, (i)

Aux motifs du professeur de Leipsick, M. Petschke a joint encore d'autres considérations pour réclamer la prééminence en faveur du système de l'articulation artificielle. Il avoue qu'un très petit nombre de sourds - muets seulement parviennent à acquérir une prononciation parfaitement claire et distincte, qu'aucun d'eu* ne rétissit même à s'exprimer comme une personne douée de l'au-

(i) il/. Georg Raphels hunst Taub und Stumme reden zu lehren. = Vorrede der H. Prof. Cœsars, pages viij à xvij.

dition ; toutefois , cette articulation imparfaite est à ses yeux une expression plus nette, plus pure, plus véritable que celle dont l'écriture fournit les élémens ; il la compare à cette parole intérieure que nous murmurons tout bas en pensant ; il rappelle cette maxime du célèbre Lecat : « Il y a plus « de choses à voir dans le monde , qu'à entendre ; « mais , en fait de connaissances , il y a peu de « vérités qui se voient ; presque toutes s'enten- « dent » (i). En citant cette judicieuse observation de Tétens (2) , que « le sens de la vue est dans un « étroit rapport avec l'imagination ; qu'en se retrace çant l'image d'un objet extérieur, on se repré- « sente d'abord ses formes visibles ; que ce sont ces « formes encore qui prédominent dans nos songes», il ajoute cependant que les sons ont plus d'efficacité, de précision, de constance, pour opérer le réveil des idées (3). « Les sourds-muets, dit-il, « éprouvent eux-mêmes le besoin de parler, cherce chent à se faire entendre par des sons inarti- « culés (4). Concevons , dit encore M. Petschke, une « ligne de caractères arabes ou chinois , qu'on s'este saierait à imiter par un exercice assidu, dont on

(1) Traité des Sens, page 75.

(2) Philosophische Fersuche, etc., 3e Partie, page 409.

(3) Voyez Vorrede der H. Prof, Cœsars, etc., déjà citée, page 37, note a.

(4) M. Georg Rapkels kunst , etc. , note de la page 5o.

« apprendrait aussi la signification , mais sans leur « attacher aucune parole; supposons qu'on inter- « rompe cet exercice pendant quatre ou six se- « maines, et que, pendant ce temps, on s'applique « cependant à écrire d'autres caractères de ces deux « langues; si l'on veut ensuite tracer de nouveau la « ligne que nous avons conçue, on trouvera l'avoir « en partie oubliée ; on ne sera plus en état d'exé- « eu ter de nouveau cette opération. Tel doit être « l'embarras du sourd-muet lorsqu'il veut apprend « dre et employer notre écriture» (i). M. Petschke observe, avec raison, que la manière de penser propre aux sourds-muets doit être fort différente de la nôtre, parce qu'ils ne pensent point, comme nous , avec les mots , mais seulement avec la forme visible des objets eux-mêmes. Il rejette toute hypothèse de notions innées dans l'esprit du sourdmuet, comme celle d'une langue donnée à l'homme toute faite; il reconnaît dans nos langues artificielles une invention et un ouvrage de l'homme. Il ne se borne point à considérer comme indispensable, pour l'éducation des -sourds-muets, leur réunion dans un institut; il désirerait aussi que l'on formât en quelque sorte des communautés de sourds-muets, même après qu'ils ont reçu l'instruction, et que, réunis sous un même régime,

(i) M. Georg Raphels hunst, etc., note de la page 37.

ils fussent occupés aux travaux de quelque grande manufacture, qui seraient distribués entre eux, idée que nous ne saurions partager, (i)

Le système de la parole artificielle a trouvé, dans ces dernières années, un zélé apologiste dans M. Beckedorff (2). Cet auteur fiait presque un article de foi, de son opinion sur les privilèges qu'il accorde à la parole , et c'est à des vues mystiques qu'il emprunte ses raisonnemens. Prenant à la lettre les expressions figurées de l'Écriture-Sainte , il applique à la parole articulée ce qu'elle a en- - tendu dire du langage en général (3). « C'est à l'ouïe «seule, suivant lui, qu'il appartient de mettre « l'homme en rapport avec le monde supérieur et « éternel; par les autres sens, il dépend entière-

(i) M. Georg Raphels kunst, etc., pages 49» uo, m. = Vorrede der H. Prof. Cœsars , pages xxvj , dans les notes.

(a) Si toutefois il est Fauteur de l'article portant le n°n, et sans nom d'auteur, inséré dans son annuaire des Écoles populaires en Prusse, pour Tannée 1825.

(3) « Le Seigneur répondit à Moïse : Qui a fait la bouche « de l'homme? qui a formé le muet et le sourd; celui qui voit a et celui qui est aveugle ? N'est-ce pas moi ? Restez donc , et «je serai dans votre bouche, et je vous apprendrai ce que « vous aurez à dire. (Exode, chap. IV, §. 11 et 12.) Ce n'est « pas en vain, continue l'auteur, que dans le saint livre on « lit : Dieu dit, et tout fut; ce n'est pas en vain que dès l'éter- « nité le nom du Verbe a été donné au fils de Dieu , à celui « par lequel tout a été créé. »

« ment du monde sensible et destructible. La pa- « rôle est le lien mystérieux, ineffable, qui unit les « êtres corporels aux êtres spirituels. La parole « marque la limite , ouvre le passage entre l'empire ¥ de la pensée et celui des apparences extérieures. « Avec elle, en eller la notion intellectuelle sim- « pie , intérieure , revêt subitement une forme , « se produit au-dehors , entre dans la réalité , et « remplit l'espace. La parole est créatrice et vérifie tablement vivante. Aucune révolution ne s'opère « dans la région de la liberté, si ce n'est par la «parole. Tous les rapports de contraste ou de « communauté se fondent sur sa seule vertu. Dieu c< a parlé à l'homme , et sa parole est pour toujours « la règle de nos devoirs et la source de nos con- « naissances ; l'homme parle à son semblable, et sa « parole devient la cause des changemens qui sur- « viennent dans leur état réciproque. Comme la « lumière révèle à l'œil tout l'univers visible, la pa- « rôle révèle à Fâme l'univers invisible » (i). On doit s'attendre qu'en partant de semblables suppositions, l'auteur ne peut pas accorder le sentiment moral au sourd -muet privé d'instruction; aussi n'hésite-t-il pas à déclarer que cet infortuné est non seulement privé des avantages qui constituent la supériorité de l'homme , mais qu'il est presque

(i) Annuaire, etc., vol. 3, 2e cahier, n° 2, pages 8i, &*.

au-dessous des animaux eux-mêmes. « S'il diffère « de ceux-ci , c'est seulement parce qu'il a la figure «humaine, et aussi par l'abus qu'il fait de sa « liberté » (i). L'auteur suppose, comme on voit, que le sourd-muet jouit de la liberté des déterminations , quoique privé du sens moral ; opinion qui nous parait repQUSsée par la saine philosophie.

S'il était conséquent , il devrait en conclure aussi que le malheureux sourd-muet ne peut s'élever au-dessus de cette déplorable condition, même avec le secours de l'instruction que l'on tente de lui donner; car cette instruction ne saurait lui rendre l'ouïe , ce sens nécessaire pour communiquer avec le monde intellectuel , ni le rendre capable d'user réellement de la parole. L'auteur ne peut se dissimuler que l'articulation artificielle qu'on exerce le sourd-muet à employer, ne procure à celui-ci aucune sensation qui ait rien de commun avec la perception des sons; il n'en persiste pas moins à considérer cette parole artificielle comme la base nécessaire de toute instruction pour cet élève, comme le moyen naturel, essentiel à l'homme, pour communiquer sa pensée. Il veut que l'écriture ne soit, pour le sourd-muet, comme pour celui qui jouit de l'audition , qu'une peinture fixe de la parole ; il veut que le sourdmuet ne soit exercé à lire et écrire, qu'après avoir

(1) Annuaire, etc., page 95.

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été mis en possession de la parolg artificielle; que ce mécanisme soit le point de départ , le centre de toute l'instruction. C'est renverser, suivant lui, Tordre naturel , que de faire précéder le moyen de communication le plus imparfait , l'écriture , celui qui n'a qu'un rôle secondaire, qui ne possède que des valeurs d'emprunt. Il suppose que le sourdmuet, quoique n'attachant aucune sensation de sons au jeu de son propre organe vocal , sent toutefois, d'une manière très distincte, que, dans l'effet produit par un tel jeu , réside le moyen essentiel et naturel de communication entre les. hommes; il va jusqu'à penser que, dans l'espèce de frémissement produit dans l'intérieur de l'organe vocal , le sourd-muet ne peut s'empêcher de reconnaître une effusion immédiate , une transformation extérieure de ses sentimens et de ses pensées; que les gestes les plus expressifs , qui ne s'adressent qu'à l'œil r se réfèrent eux-mêmes naturellement à l'articulation vocale; que l'écriture est subordonnée à la parole par une relation nécessaire, (i)

On conçoit que l'auteur doit faire peu de cas du langage mimique, dans l'art d'instruire les sourdsmuets. Ce genre de signes lui paraît arbitraire, incertain, limité à l'expression des images sen-

(i) Annuaire, etc., pages 106 et 107

sibles; les signes empruntés à la parole ont au contraire pour lui un caractère de fixité et de certitude. Il pose en principe, que « l'esprit humain ne « pense point avec les choses elles-mêmes , mais « seulement avec leurs signes » ; axiome qui aurait besoin d'explication, et que l'auteur n'explique pas. Il partage en trois degrés l'instruction du sourd-muet : « le premier consiste à examiner et « parcourir le cercle des idées que l'élève a déjà « acquises ; le second , à lier les idées successive- « ment avec les mots de la langue articulée ; le der- « nier, à employer ensuite cet instrument pour lui « faire embrasser le domaine entier de la langue et « de l'instruction dont il est susceptible. » (i)

M. Siemon, créateur et directeur d'une institution privée pour l'éducation des; sourds-muets en Prusse, adoptant le même principe, a voulu faire reposer la théorie de l'art , sur les six axiomes suivans :

i . « La parole articulée est le moyen naturel et « propre donné aux hommes pour s'entendre mu- « tuellement.

2. « Non seulement les autres moyens, tels que « les gestes , l'écriture , les signes , sont beaucoup « plus imparfaits; mais ils ne peuvent être émet ployés qu'autant qu'ils sont mis en rapport avec « le précédent.

(l) Annuaire, etc., pages loi et toa,

3. « Chez l'individu entendant et parlant, ces « maximes sont hors de doute ; l'instruction pro- « cède de la parole à l'écriture, et non en sens in- « verse.

4- *t L'acquisition de la parole n'est pas imposer sible au sourd-muet, quoiqu'elle soit beaucoup a plus difficile.

5. a Cette acquisition rencontrera d'autant moins « de difficultés , qu'on s'y sera pris plus tôt pour la « Élire obtenir; les obstacles s'accroîtront à me- « sure que le sourd-muet s'accoutumera à d'autres ce moyens supplémentaires de communication avec « ses semblables. . ■

6. « Il n'y a donc pas de motifs raisonnables « pour ne pas suivre, dans l'éducation du sourda muet, la même marche qui a été tracée par la « nature même pour les élèves qui entendent et « qui parlent. »

En partant de là, l'instituteur divise l'éducation intellectuelle en trois périodes.

La première a pour objet d'exercer l'élève, d'abord à proférer des sons articulés, puis à reconnaître la valeur de ces sons tour à tour comme lettres élémentaires, comme syllabes, comme mots entiers, et enfin ,. à former des caractères écrits, latins et allemands, en majuscules et en lettres ordinaires.

Dans la seconde période, ces trois opérations successives sont continuées, mais dans un ordre

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différent. L'étude de la langue obtient le premier pas; la parole articulée et l'écriture lui succèdent. L'étude de la langue comprend ici la signification des mots, pour l'intelligence de la proposition et de la période; elle embrasse les déclinaisons et conjugaisons expliquées par les gestes , les images et les mots. L'élève se perfectionne dans la prononciation des périodes, entières; il les retrace par

écrit. Le dessin est associé à l'écriture. La troisième période est celle de l'enseignement

scientifique. Cet enseignement s'accomplit d'abord

par les gestes et les mots , ensuite par les seules

démonstrations orales, communes aux élèves qui

entendent et qui parlent. ,

M. Siemon a cru pouvoir réduire l'art aux neuf

règles suivantes :

i. «En même temps qu'on fait articuler à.l'élève

« une lettre ,, lui montrer le caractère écrit corres-

« pondant.

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