‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 38 sur 56 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Questions qui restent à résoudre. — Causes qui ont retardé les progrès de VarL

Le parallèle des divers systèmes, en faisant ressortir les points de contact qui les lient, et les lignes de démarcation qui les séparent , a fort circonscrit le champ des discussions sur le mérite de chacun d'eux ; il a ainsi simplifié l'examen qui nous reste à faire ; il a en même temps déterminé plus exactement le nombre et la nature des questions qui restent encore à résoudre; par là même, il en a préparé la solution , et cette solution sera favorisée encore par les lumières qui jaillissent, soit de l'accord des témoignages, soit des expériences acquises.

Sous le rapport du choix des instrumens, il s'agit essentiellement de se prononcer sur le mérite respectif de l'articulation artificielle et celui des signes méthodiques.

Mais , en examinant ces deux premières questions, on n'est point contraint de les décider dans le but de faire accorder la préférence à l'un ou l'autre système; car, on peut être conduit, ou à les rejeter tous deux, ou à les combiner ensemble.

Sous le rapport philosophique et grammatical , il s'agit essentiellement d'opter entre le plan qui divise l'enseignement de la langue en deux modes successifs; l'un familier, l'autre classique; et celui qui n'admet qu'un seul enseignement réunissant le double caractère.

Autour de ces trois questions principales viennent se grouper plusieurs questions subordonnées : car , après s'être fixé sur le mérite de telle sorte d'instrument , il reste à choisir entre les diverses formes qu'il peut recevoir, et entre les divers procédés imaginés pour son emploi; il reste à déterminer le rang qui lui sera accordé , l'ordre suivant lequel il sera mis en usage.

il convient d'examiner jusqu'à quel point l'enseignement usuel doit être abandonné aux caprices du hasard , jusqu'à quel point les théories de la métaphysique et de la grammaire générale peuvent être introduites dans l'enseignement raisonné et analytique ; si la nomenclature doit être montrée séparément et avant la syntaxe, et en quelle étendue. Il ne suffît pas non plus de juger si chaque procédé en particulier est utile ; il convient d'examiner jusqu'à quel point on peut, sans inconvénient, ou compliquer l'enseignement par leur réunion , ou le simplifier en se bornant à faire un choix.

D'ailleurs, il ne suffit pas de résoudre les questions qui naissent, soit des controverses qui ont eu lieu,

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soit de la divergence des systèmes existans , il reste d'autres questions entièrement neuves et fort importantes. "Ce sont celles qui se rapportent aux perfectionnemens encore désirables et possibles. Ici s'ouvre une carrière dont on n'aperçoit pas les limites. S'il n'y a pas d'instrumens d'un nouveau genre à procurer au sourd-muet , ne peut-on du moins donner une forme meilleure à ceux qu'on lui prête? Le langage des signes méthodiques , par exemple , n'est-il pas susceptible de recevoir un caractère qui réponde mieux à sa destination ? Combien ne reste-t-il pas surtout à faire pour la portion logique et grammaticale de l'enseignement, surtout si l'on veut débuter par l'instruction classique, et même si, adoptant la marche de l'éducation ordinaire , on veut s'affranchir des nombreux incon* véniens auxquels elle est sujette ?

Enfin, il ne faut pas oublier que les solutions de ces diverses questions peuvent être relatives, et se modifier suivant la destination particulière qui attend le sourd-muet dans le sein de la société; suivant aussi qu'il est instruit dans un établissement public, ou qu'il reçoit l'éducation particulière et domestique.

En cherchant à résumer, dans un coup d'œii général, l'histoire de l'art d'instruire les sourdsmuets , à observer la marche qu'il a suivie , à examiner son état présent, nous sommes frappé d'abord d'une première considération; c'est que

l'inventeur de cet art, le bénédictin D. Pèdre de Ponce , autant que nous pouvons en juger sur les témoignages qui nous restent de ses travaux, avait embrassé à la fois à peu près tous les moyens successivement employés depuis , à diverses époques et en divers pays , à l'exception des signes méthodiques , tels qu'ils ont été élaborés par les abbés de l'Épée et Sicard; qu'il avait aussi , s'il en faut croire les mêmes témoignages, obtenu des résultats aussi complets que ceux dont s'applaudissent aujourd'hui les instituts qui obtiennent le plus de succès ; c'est qu'il en fut de même après lui de Bonet , et que , dans l'écrit qui nous reste de celui-ci , nous trouvons à peu près le germe de toutes les vues qui ont été développées plus tard ; car il ne faut pas oublier que Bonet s'est emparé des signes mimiques du sourd-muet , quoique sans chercher à les étendre artificiellement , et qu'il a traité aussi l'art dans ses parties philosophiques et grammaticales, mérite qu'on ne lui avait point reconnu jusqu'à ce jour. L'alphabet labial est le seul instrument dont il a cru que l'usage ne pouvait être enseigné.

La pratique de cet art bienfaisant, nécessaire même à une portion de l'humanité , avait cependant langui; elle s'était bornée à des tentatives partielles et isolées. L'art s'est enrichi alors d'un nouvel instrument , celui des signes méthodiques ; mais la branche vraiment essentielle de l'art , celle

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par laquelle il se lie à la philosophie et à la grammaire , a été depuis cette époque cultivée avec, beaucoup plus de soin. Ce progrès remarquable est dû en grande partie aux discussions qui se sont élevées entre l'abbé, de l'Épée et ses adversaires, à la rivalité qui s'est établie entre les diverses écoles. Toutefois il est juste de reconnaître aussi qu'il est dû également à l'influence exercée par le système des signes méthodiques , qui a dû ramener les in* stituteurs à mieux étudier les secrets de la pensée pour les peindre dans le tableau vivant de la pantomime , qui a dû les faire remonter aux principes de la grammaire générale, pour donner à cette pantomime une syntaxe qui lui manquait, et pour la mettre en rapport avec nos langues.

Si cependant le perfectionnement de l'art n'a pas encore été porté aussi loin qu'on aurait dû l'attendre , dans un siècle où la théorie du langage a été l'objet de tant d'études profondes ; si même les principes fondamentaux de cet art ne paraissent pas encore avoir été, sinon posés avec certitude, du moins généralement reconnus ; si une sorte de vague et d'indécision subsiste encore, relativement au choix de la direction qu'il doit suivre , on en peut assigner sept causes principales.

La première cause consiste en ce que les diverses écoles et les divers instituteurs restent encore trop étrangers les uns aux autres , en ce qu'il n'existe point entre eux de correspondance régulière et

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générale. Ainsi, les expériences particulières sur les moyens employés, sur les résultats obtenus, ne sont point rapprochées, comparées entre elles : quelques controverses momentanées et partielles se sont. élevées et ont cessé, il faut le dire, plutôt qu'elles n'ont été résolues; mais aucune discussion méthodique n'a été ni engagée, ni soutenue; le parallèle raisonné des divers systèmes n'a pas même encore été établi.

L'étude de l'art est aussi restée, jusqu'à ce jour, trop exclusivement concentrée dans le cercle de ceux qui l'appliquent; et c'est ici une seconde cause qui a dû ralentir les progrès» Si la curiosité amène chaque jour des spectateurs aux exercices publics, on peut juger par leur étomiement et même par leur admiration, combien la plupart d'entre eux soupçonnent peu l'existence des principes qui président à ce genre d'instruction. Cependant , tout art a besoin , pour se perfectionner, d'un public éclairé qui soit le témoin , le juge impartial des travaux dont il est l'objet , dont les encouragemens ou les critiques soutiennent ou avertissent les artistes. On a droit de s'étonner surtout que, parmi les savans qui se sont exercés dans l'étude de la psychologie et de la grammaire générale , il s'en rencontre peu qui aient daigné les suivre dans l'une de leurs applications les plus immédiates.

Ici nous apercevons une troisième cause, et la ir. a3

plus importante peut-être , qui a retardé les progrès. L'art d'instruire les sourds-muets n'est point encore convenablement remonté à sa véritable source , à l'étude de la psychologie et de la grammaire générale : ces deux sciences sont en effet les deux flambeaux de l'art ; c'est du secours de ces deux sciences qu'il attend les vues destinées à compléter sa propre théorie ; c'est des rangs de leurs adeptes que doivent sortir les instituteurs des sourds-muets; c'est le suffrage de leurs maîtres qui doit prononcer sur le mérite des méthodes. Mais , la philosophie elle-même a-t-elle suffisamment résolu les problèmes relatifs aux directions que l'art d'instruire les sourds -muets lui demande? cet ordre généalogique des idées dans lequel réside véritablement et demeure encore enveloppé le principe vivifiant de l'art, a-t-il été établi d'une manière satisfaisante et complète , par les travaux des métaphysiciens? Nous ne le pensons pas; et, dans ce qui manque à cette théorie , nous croyons apercevoir une quatrième cause de ce qui manque aussi à son application. Les métaphysiciens ont sans doute clairement indiqué comment les notions générales naissent de la comparaison des idées particulières ; les classifications et les nomenclatures qui président aux sciences naturelles ont fourni d'admirables exemples et de précieux modèles de la manière de procéder, pour déterminer la progression des genres, et la valeur des noms imposés aux

objets sensibles. Mais le domaine des notions morales, dont l'importance est si grande , dont les productions se combinent sans cesse avec celles du monde sensible , n'a point encore été soumis à un semblable travail , et la subordination logique des notions qui lui appartiennent n'a point encore été tracée. C'est là le secours que nous invoquons de la philosophie. Mais, comme elle doit elle-même

* emprunter à l'expérience les lumières qui doivent lui révéler la marche de l'esprit humain , dans la formation de cette région supérieure de notions , c'est encore en se rapprochant des sourds-muets qu'elle recueillera les phénomènes les plus propres à l'éclairer; et, sous ce rapport, elle recevra de l'art qui les instruit, autant qu'elle lui aura donné.

Et ceci nous conduit à remarquer une autre cause qui a concouru à retarder les progrès de cet art : c'est qu'on a en effet généralement trop négligé d'étudier avec suite et méthode ce que nous appelons Y Histoire naturelle du Sourd-Muet, c'està-dire le phénomène intellectuel et moral que présente le sourd-muet, avant qu'il reçoive l'instruction d'un maître , et lorsqu'il n'a reçu encore que l'éducation des circonstances.

La première condition du succès dans cette éducation est, en effet, de bien connaître la capacité

. et les -dispositions du sourd-muet , les idées dont il est déjà pourvu, les formes dont elles s'enveloppent, les liens qu'elles ont entre elles, les

motifs qui le déterminent, les impressions qu'il reçoit, les influences qui agissent sur lui, et la manière de sentir et de concevoir qui est propre à un sujet placé dans une situation si différente de la nôtre. Cependant, on le compare aux enfans ordinaires, on veut le traiter comme eux, se hâter du moins de le rendre semblable à eux; cm lui fait presque un tort des obstacles que sa condition lui crée, et, quelquefois même, des erreurs* qu'on commettait envers lui ; on ne se met point assez à sa place : et , tandis qu'on s'embarrasse dans les difficultés que l'on rencontre , on ne tire pas assez de parti des ressources cachées qui subsistent. Mais il ne suffît pas, pour bien connaître le sourd-muet, d'observer l'effet de l'éducation qu'on tente sur lui. Lorsqu'il entre dans un Institut, placé sur un nouveau théâtre, dépaysé, étonné, ne pouvant plus laisser le même cours à ses habitudes, il n'est déjà plus le même, et ne peut être convenablement étudié ; bientôt il subit de rapides changemens. Il eût fallu l'observer dans le sein de sa famille, livré à lui-même, lorsque ses dispositions pouvaient se trahir naturellement. Ce ne serait rien encore d'avoir fait ces observations sur un petit nombre d'individus : elles devraient être répétées sur plusieurs, en différentes positions, à différens âges, et soigneusement comparées entre elles. A peine, dans le nombre des ouvrages publiés sur les sourds-muets, en trouve-

t-on quelques uns qui, comme celui de M. Eschke, aient apporté quelque document pour cette étude ; mais les expériences qu'ils nous offrent sont incomplètes, incertaines, souvent empreintes d'une évidente exagération. Ces expériences se contredisent entre elles : tandis que les uns nous présentent le sourd-muet sous l'aspect le plus défavorable, d'autres supposent, dans ce fonds mystérieux qui est voilé à nos yeux, plus de richesses réelles qu'il n'en contient. Ces signes mimiques propres au sourd-muet, inventés par lui, qui nous offriraient une image fidèle de ce qui se passe dans son intelligence, n'ont même encore été recueillis et tracés dans aucuiï vocabulaire.

Le dirons-nous ? Indépendamment des préventions trop facilement conçues à l'égard des sourdsmuets, indépendamment de la préoccupation naturelle à ceux qui exercent, en faveur des procédés qu'ils sont accoutumés à mettre en œuvre , et dont le mérite croît souvent à leurs yeux en proportion même des efforts qu'ils leur coûtent , on voit des instituteurs, des écrivains qui ont traité de la théorie de l'art, être encore esclaves des préjugés ordinaires que nous avons signalés au commencement de cet ouvrage. Ce n'est plus sans doute ce vieux préjugé vulgaire qui interdisait l'accès de toute instruction. Mais les uns continuent d'attribuer aux sons de la voix humaine , à la parole articulée, un privilège exclusif et mystérieux pour

représenter et exprimer la pensée; d'autres de— meurent persuadés que les langues artificielle» n'ont pu être inventées; d'autres ne peuvent concevoir que les caractères de . l'écriture puissent devenir des signes directs et immédiats des idées , et se croient obligés de chercher, dans la parole artificielle ou la pantomime, un intermédiaire indispensable : il en est qui croient obéir à la voix de la nature quand ils négligent la méthode , et qui réputent naturel un langage encore informe et dépourvu de règles ; comme si l'ordre n'était pas aussi un vœu impérieux de la nature, dans tout ce qui ressort de l'intelligence. On en voit, qui, s'ils n'excluent pas le sourd-muet de tout enseignement, renferment, du moins dans d'étroites limites, la culture qu'ils lui accordent, et qui ne consentent pas à lui laisser l'espérance d'un entier développement intellectuel. Combien n'en est-il pas enfin qui se sont fait un monstre des difficultés qu'ils avaient à surmonter; qui, n'espérant le succès que d'une sorte de prodige, ont cru dès -lors ne pouvoir assez multiplier et compliquer les ressorts de l'art , se sont donné beaucoup de peines pour suggérer à leur élève des idées dont celui-ci était dès long- temps pourvu, ont pris la peine de remonter aux abstractions les plus relevées, pour lui rendra raison de ce qu'il aurait conçu naturellement et sans effort !

Si l'enseignement laisse encore beaucoup à dé-

sirer, l'éducation proprement dite obtient -elle aussi, dans les soins donnés au sourd-muet, toute l'attention qu'elle réclame ? Sans doute le reproche qu'on peut faire, sous ce rapport, à un assez grand nombre d'écoles de sourds - muets , n'est autre que celui qu'on est en droit d'adresser aussi à la plupart des écoles ordinaires, d'après une erreur trop générale. Mais les conséquences en sont plus graves peut-être encore pour le sourdmuet de naissance. Car, d'une part, il s'agit réelle- . ment de l'introduire à la civilisation ; l'enseignement qu'on lui donne a essentiellement un but moral et social ;• il ne s'agit pas seulement de lui apprendre des mots; ce sont ses facultés intellectuelles et morales qu'il s'agit d'éveiller et de cultiver; c'est en vain qu'on ferait passer sous ses yeux le dictionnaire entier des expressions qui appartiennent aux sentimens et aux notions sur lesquelles se fondent les relations sociales, si on ne Fa rendu capable d'éprouver ces sentimens , et de faire les réflexions dont ces notions résultent. D'un autre côté, plusieurs circonstances agrandissent considérablement entre le sourd-muet et son instituteur, la distance qui sépare ordinairement l'élève du maître : cet intervalle doit être comblé ; on a besoin de sympathie pour se faire comprendre; les affections ont, pour seconder la transmission des idées, une puissance trop peu connue, et qui, quoique trop souvent négligée à

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l'égard du sourd- muet, produit sur lui un effet véritablement magique. On ne peut, du reste, appliquer aveuglement aux sourds- muets les maximes générales de l'éducation ordinaire ; la condition qui leur est propre , et surtout les habitudes qu'ils ont contractées, exigent pour eux un régime tout particulier. Nous cherchons, dans les traités publiés à leur sujet, les règles dont ce régime doit se composer, et, nous sommes contraint de l'avouer, nous n'y trouvons guère que quelques aperçus incomplets, sans liaison, jetés au hasard. Plusieurs instituteurs ont , dans la pratique , nous aimons à le reconnaître , . cultivé l'éducation des sourds-muets avec le zèle le plus respectable et aussi le mieux récompensé. Mais ils nous ont rarement fait partager comme nous l'aurions désiré, les fruits qu'ils ont recueillis de leur expérience , en nous mettant à portée d'étu* dier et de suivre leurs exemples. Cependant, c'est seulement lorsqu'on aura bien connu les moyens de rendre les sourds-muets capables d'attention, de réflexion , d'amour de l'ordre , de désir de savoir, d'attachement et de confiance pour leurs maîtres, qu'on pourra se flatter de posséder l'art de les instruire : les meilleurs procédés supposent, avant tout, dans le sujet auquel on les applique f les facultés et les dispositions convenables.

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