CHAPITRE III
Des exercices de ? Ecriture et de la Lecture, dans V instruction des Sourds-Muets.
Un accord unanime s'est établi de lui-même entre tous les instituteurs de sourds - muets , pour recourir à l'écriture, à défaut de la parole, dans l'enseignement de nos langues. La nécessité de cet instrument n'a jamais été contestée, au milieu de la divergence des systèmes. Il était naturel que des deux formes matérielles qu'empruntent nos langues, l'on en conservât du moins une, pour celui qui est privé de l'autre.
. Mais nous avons rencontré plus d'un instituteur qui, en s'emparant de cette ressource, n'a cependant consenti à accorder à l'écriture, dans l'instruction du sourd- muet, qu'un rôle secondaire. Comme notre écriture alphabétique n'a été instituée que pour représenter la parole , et que , dans nos usages, les signes dont elle se compose, ne contractent, avec les idées de l'esprit, qu'une alliance médiate , ils se sont persuadés que l'écriture ne pouvait avoir, avec la pensée, un rapport direct; qu'elle avait besoin d'un autre intermé-
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diaire, qui, à défaut de la parole, vint s'interposer entre les idées et les signes qu'elle leur prête. Les uns ont cherché cet intermédiaire dans l'alphabet labial et oral ; les autres, dans les signe? méthodiques.
Cependant l'écriture, à son origine, paraît avoir été généralement idéographique; elle a encore conservé ce caractère en grande partie , du moins chez quelques peuples, notamment à la Chine (i). L'écriture chinoise , introduite chez une autre nation , au Japon (2) , y a encore rempli la fonction de représenter directement la pensée, quoiqu'elle ait prêté en même temps ses caractères pour constituer une nouvelle écriture alphabétique. Et pour-
(1) Lorsque nous donnons à l'écriture chinoise le nom d'écriture idéographique, nous n'entendons par là que donner ce caractère d'une manière absolue : elle est en partie phonétique; nous n'entendons parler que de la portion de se» signes qui représente directement les idées. Voyez les JÊlé» mens de Grammaire chinoise de M. Abel Remusat , ouvrage qui est certainement le chef-d'œuvre des travaux de ce genre, dans lequel nous trouvons réduit à un ordre si lumineux , i une simplicité si étonnante, un système de signes qui effrayait par sa complication apparente.
(2) Voyez Y Explication du Syllabaire japonais, placée par M. Abel Remusat en tête de la nouvelle édition des Élémëns de la Grammaire japonaise , qu'a donnée dernièrement M. Landress. , Paris ^ i&25.
quoi des figures tracées par écrit ne pourraientelles pas recevoir, par des conventions, le pouvoir de réveiller directement les idées? Les signes de l'alphabet labial eux-mêmes sont-ils autre chose que des figures tracées sur les lèvres , plus délicates et plus fugitives que celles de l'écriture , qu'il faut lire comme celles-ci, et qui n'ont également, avec les conceptions de l'esprit, d'autre rapport que l'association formée par des conventions arbitraires ? Les signes méthodiques sont-ils autre chose que des figures qui se dessinent en l'air ou sur la personne de l'auteur? S'ils ont quelque rapport d'analogie avec les idées qu'on leur fait exprimer, n'est-il pas nécessaire cependant de déterminer, du moins par des conventions, ce que cette analogie eût laissé de vague et d'incertain dans le sens ? Enfin , cette parole elle-même qui servait d'intermédiaire entre la pensée et l'écriture , pour les personnes qui conservent l'ouïe, comment est-elle associée à la pensée, si ce n'est précisément par des conventions arbitraires du même genre que celles auxquelles on propose d'avoir recours pour donner, aux yeux du sourd -muet, une prérogative semblable à l'écriture ?
Il s'élève cependant une difficulté. Le caractère essentiel du signe est la simplicité; l'empreinte de l'unité lui est indispensable pour devenir le pivot autour duquel une idée déterminée se rallie. Mais un mot, tracé par écrit, présente à l'œil une
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suite de formes compliquées , qui ne se laissent point ramener à l'unité , qui ne peuvent devenir comme une sorte de pavillons sous lesquels les idées iront se ranger. Ainsi les sourds -muets ne pourront jamais penser avec l'image des signes écrits, ni faire reposer sur un semblable appui les conceptions de leur intelligence. Telle était l'objection d'Heinicke, objection qui parut fondée à l'Académie de Zurich , ou du moins à laquelle elle n'aperçut d'autre réponse que d'admettre les signes méthodiques, pour rendre à l'esprit les signes simples que l'écriture lui refuse.
Sans doute , il est fâcheux pour le sourd-muet d'être contraint de recourir à un genre d'écriture qui a été imaginé pour représenter la parole , qui ne peut ainsi lui rendre le même service qu'aux autres hommes , et qui n'a point été construit d'après ses propres besoins. Sans doute, rien ne doit lui paraître plus bizarre et plus embarrassant que ce long développement de figures tracées, sans aucune analogie que son esprit puisse saisir, et sans aucune forme dominante qui leur imprime le sceau de l'unité. Cependant, un exercice répété ne pourra-t-il point familiariser ses regards avec des signes aussi incommodes, et leur conférer une propriété qu'ils n'avaient point à l'origine? Pénétrons un instant dans l'imagination du sourd-muet, pour observer les phénomènes qui s'y passeront, les associations qui viendront s'y former; et , pour
cela, rendons-nous compte des associations qui s'établissent dans notre propre mémoire.
Il est un grand nombre de formes extérieures, plus ou moins compliquées , qui , en vertu d'associations arbitraires, formées par les circonstances seules , et confirmées par l'habitude , deviennent pour nous de véritables signes, et qui acquièrent ainsi la puissance de réveiller même très vivement nos souvenirs. En parcourant les rues d'une ville que nous habitons , l'aspect des édifices publics , celui des maisons habitées par des personnes de notre connaissance , nous retracent à l'instant l'image de la destination de ces édifices , des personnes qui occupent ces habitations ; et quel est alors le signe qui agit sur nous , si ce n'est la figure composée qui se dessine sur notre œil, d'après l'ensemble des formes et l'architecture de ces constructions? Il en est de même de l'aspect des lieux auxquels nous rattachons quelques souvenirs, de l'abord des villes ou des villages ; il en est de même du moyen qui nous fait reconnaître les personnes par la réunion de leurs vêtemens , de leur attitude , de leur démarche , par les traits de leur physionomie. Et cependant ces associations acquièrent tant de force qu'elles deviennent pour nous comme une seconde nature , que le réveil est aussi énergique que spontané. Voilà de véritables figures idéographiques, arbitrairement instituées par les circonstances. Toutes les formes des objets visibles
qui occupent la grande scène de la nature deviennent pour nous , par le double rapport de l'existence ou de succession , de véritables signes des propriétés des choses, ou des phénomènes qui échappent au regard, en vertu de la grande loi de l'association des idées. En cherchant à nous rendre compte de ce singulier phénomène, nous sommes surpris d'apercevoir qu'une simple combinaison de lignes droites ou courbes et de quelques nuances, puisse, en vertu d'une alliance arbitraire , exciter dans notre esprit de si vives images: voyez la puissance d'un étendard agité à la tête d'une armée !
L'expérience nous montre encore à quel point l'effet produit par les formes les plus compliquées peut se simplifier par un exercice fréquemment répété. En jetant les yeux du sommet d'une colline sur la ville que nous habitons, nous reconnaissons d'un coup d'œil , et ses diverses parties et ses alentours. A la vue d'un tableau , nous saisissons , par la pensée, la scène tout entière; l'artiste y démêle, dès le premier moment, une foule de détails d'exécution qui nous échappent. On voit, chaque jour, les personnes qui dessinent, retracer de mémoire, non seulement les images d'objets , de personnes, qui demandent une combinaison très étendue de traits variés et élémentaires , mais des scènes entières avec toutes leurs circonstances. Il faut donc que cette multitude de détails ne forme cependant
qu'un corps dans leur esprit. Les caractères de Técriture elle-même , bien qu'ils ne rappellent à notre mémoire que l'image des sons , doivent cependant être démêlés d'une manière distincte, pour remplir cet office ; et , avec quelle rapidité prodigieuse, les hommes d'étude ou d'affaires , exercés à la lecture, ne parcourront-ils pas les pages entières ! Un seul coup d'œil embrassera non pas seulement on nom, mais une ligne et presque une phrase. Or, dès que la perception d'une forme composite peut devenir instantanée, cette forme a acquis une sorte d'unité artificielle qui suffit, pour lui conférer sa propriété de signe.
Mais, s'il en est ainsi pour nous qui sommes dotés de Fouie , que sera-ce du sourd-muet , qui , privé de ce sens, moins distrait par les impressions dont ce sens est le véhicule , dirige et concentre toute son attention sur les seules perceptions de la vue , et acquiert dans ces perceptions une rapidité et une perspicacité qui nous sont inconnues ? Les mots écrits seront en quelque sorte ' pour lui, ce que sont pour nous les esquisses que nous avons prises au crayon dans nos voyages , et qui représentent les formes principales des sites , des monumens que nous avons observés ; ils composeront une galerie de dessins auxquels la nécessité aura fait attacher certaines images , auxquels l'habitude les aura si fortement associées , qu'elles se ranimeront à la présence des figures alphabéti-
ques. Les mots écrits réveilleront dans l'esprit du sourd-muet l'image des choses elles-mêmes, comme elles réveillent dans la nôtre l'image des sons , avec la différence cependant que les mots polysyllabi-^ ques ne rappelleront au sourd-muet qu'une seule idée, pendant qu'ils nous rappellent plusieurs sons à la fois. On ne saurait donc douter que , pour lew sourds-muets, notre écriture alphabétique, en perdant ce caractère , ne puisse devenir une écriture véritablement idéographique, (i)
Le problème est, au reste , résolu par le fait; il est résolu par le succès qu'a obtenu Wallis, lorsque, ayant renoncé à l'emploi de l'articulation artificielle , il s'est contenté de l'instrument de l'écri-
(i) J'ai plusieurs fois interrogé les sourds-muets de notre Institut, pour savoir s'ils pensent avec les mots écrits, si, dans leurs songes, ils se retracent les mots écrits comme cadre de leurs idées. Ma question les a , au premier moment , étonnés et embarrassés, parce qu'elle les interrogeait sur une chose dont ils ne s'étaient jamais rendu compte. Après y avoir beaucoup réfléchi , ils m'ont constamment répondu qu'ils ne se retraçaient, dans leurs pensées solitaires, comme dans leurs songes , que l'image des signes mimiques et nullement celle des mots écrits. Mais cette observation ne modifie aucunement ce que nous venons de dire. Il est tout simple que les sourds-muets instruits par la voie des signes méthodiques, et pour lesquels les signes méthodiques sont devenus , au lieu de la parole , un intermédiaire entre les idées et l'écriture , pensent avec ces signes , comme nous pensons avec la parole. Nous aurons occasion de revenir plus tard sur ce phénomène.
%ure pour représenter nos langues artificielles ; il «st résolu par le succès des instituteurs qui , à son exemple , ont réduit Fart à cette simplicité de procédés. U y a plus ; il est résolu par le témoignage même des institutions où les signes méthodiques ne. sont point adoptés , et où la prononciation artificielle est en vigueur. Caries exercices nécessaires .pour apprendre à faire usage des alphabets labial .et oral , sont trop longs pour qu'on puisse en attendre le résultat, avant de donner à l'élève l'intelligence du sens des mots. C'est à la vue des mots écrits que, dans ces instituts eux-mêmes, on attache d'abord la valeur idéale : l'écriture, même pour ces instituts, est, dès le premier jour, véritablement idéographique.
Tout en déplorant que notre écriture alphabétique soit si mal appropriée aux besoins du sourdmuet , nous devons donc reconnaître que l'instrument fourni par elle est celui qui doit jouer le rôle essentiel dans l'éducation du sourd-muet , et qu'à la rigueur il suffirait pour le mettre en possession de nos langues.
L'écriture est le seul moyen qui reste à la disposition du sourd-muet, et qui lui soit vraiment commun avec nous, pour être initié à nos langues artificielles , pour en faire usage : car les signes qu'il obtient, en lisant sur les lèvres de ceux qui parlent , et en s'essayant à prononcer luimême des sons qu'il n'entend pas, n'ont aucun 11. 24
rapport réel avec la parole, telle qu'elle existe pour nous. Mais les caractères de l'écriture représentent à son œil les mêmes figures qu'au nôtre.
L'écriture offre cet avantage considérable pour l'éducation du sourd-muet, que l'acquisition de cet instrument matériel exige de lui peu de temps et d'efforts. On peut, dès le premier jour, le faire servir à commencer l'enseignement des valeurs de la langue, par les noms monosyllabiques les plus simples. L'instituteur et son élève ne sont point distraits par des travaux mécaniques dont ce dernier n'apercevrait pas le but. Dès les premiers pas, sa curiosité est excitée, et ses efforts trouvent leur récompense.
L'écriture offre encore cet avantage, que le mot écrit , lorsqu'on le trace à côté du dessin qui représente les contours d'un objet, ou dans ce dessin même, semble en devenir le cadre, l'appendice; se marie , se confond avec lui ; qu'il offre un signé matériel du même genre que la figure dessinée, dont l'interprétation ne laisse lieu à aucune équivoque; que l'association peut ainsi se contracter d'une manière naturelle et facile ; que le mot écrit demeure seul ensuite, quand le dessin a disparti, qu'il semble subsister comme un vestige , comme un débris du tableau primitif, comme une sorte de dessin conventionnel.
C'est peu encore, et voici les motifs qui doivent faire , de l'écriture , l'instrument essentiel de Fin-
struction , en ce qui concerne , du moins , la portion mécanique de Fart. L'écriture est la véritable langue de l'étude. Dans l'éducation ordinaire ellemême , c'est à l'aide de l'écriture que s'exécutent ,
soit qu'on écrive ou qu'on lise , tous les travaux de l'esprit qui exigent une certaine suite, une certaine profondeur : elle a quelque chose de calme, qui prête à la réflexion une singulière faveur; son immobilité , sa permanence , permet à l'attention de se. reposer, de revenir sur ses pas ; elle permet de se corriger soi-même , ou de se confirmer dans ce qu'on a jugé , d'intervertir l'ordre de succession , de multiplier les rapprochemens , de retrouver, après un intervalle plus ou moins long, la trace des pensées antérieures, d'y revenir le lendemain , dans d'autres circonstances , dans d'autres temps. Un discours écrit forme un tableau dont toutes les parties sont exposées simultanément sous nos yeux; l'ensemble en est mieux saisi; les rapports de ses parties sont mieux déterminés ; les vues de l'esprit s'étendent dans une proportion semblable. L'écriture se prête à la formation de mille combinaisons diverses qui, par la distribution des mots, leur opposition , leur transposition , l'addition ou le retranchement, ou le changement de quelques uns d'entre eux, figurent les diverses opérations de l'esprit et les secondent.
Les secours que l'éducation intellectuelle des élèves ordinaires trouve dans l'emploi de l'écri-
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ture, deviennent d'un prix bien plus sensible encore pour celle du sourd-muet. Car l'emploi de ces instrumens remédie aux deux maladies principales dont son esprit est atteint : il captive son attention trop mobile ; il étend ses conceptions trop étroites. Les idées du sourd-muet sont flottantes, fugitives; elles sont aussi détachées, isolées les unes des autres; on les a comparées à des grains de sable: l'écriture les consolide et les enchaîne à un pivot fixe; l'écriture multiplie entre elles les associations, et prolonge indéfiniment les chaînes qui les unissent.
Sans doute l'écriture, par sa lenteur, l'appareil qu'elle exige , ne peut servir aux entretiens familiers qui se reproduisent à tous les instans de la vie : elle n'admet que des communications individuelles, directes, spéciales. Cependant elle se prête aux entretiens indispensables , et elle contraint du moins les interlocuteurs à employer, dans ces entretiens, une sévère économie qui a aussi son utilité. Les discours seront moins fréquens , moins prolixes ; mais ils seront plus sérieux, plus concis, plus substantiels. Le charme de 1$ conversation, les paroles suggérées par la circonstance seront souvent perdues pour le sourd-muet; mais enfin, quand on s'adressera à lui, il réfléchira mieux à ce qu'on lui dit, à ce qu'il va dire lui-même; il sera délivré de beaucoup de discours vides de sens et de vaines décla-
mations; il échappera mieux à cet abus des mots que favorise la rapidité de la parole, qui propage k son tour tant d'erreurs, et de cette funeste présomption qui s'alimente par la facilité que l'on trouve à s'exprimer de vive voix, sans s'exposer à un jugement sévère.
Remarquons, au reste, que si l'opération manuelle nécessaire pour écrire est beaucoup plus lente que la parole, d'un autre côté on lit bien plus rapidement qu'on ne peut entendre. Ainsi le sourd-muet peut retrouver d'un côté ce qu'il perd de l'autre. La lecture, voilà ce qui doit remplacer principalement la conversation pour le sourd-muet. Quelques efforts que l'on fasse, cet infortuné ne pourra jamais être pleinement initié dans nos entretiens habituels; son commerce avec ceux qui l'entourent sera toujours restreint. La lecture l'en dédommagera, multipliera ses rapports avec les absens, et offrira à son esprit un aliment plus solide. C'est surtout à l'aide de la lecture, qu'il devra et se perfectionner dans la langue, et étendre la sphère de son instruction réelle. Il peuf lire seul et sans le secours d'un maître, et cette instruction solitaire, qui peut se prolonger davantage, est souvent aussi plus fructueuse , parce que l'élève se l'approprie davantage. La lecture et l'écriture, en alternant successivement, se prêtent une heureuse assistance. L'élève peut choisir ses lectures , et ne pourrait guère choisir les entre-
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tiens dont il serait témoin : il peut résumer ensuite ses lectures par écrit ; il peut enfin relire ce qu'il a écrit lui-même, et devenir ainsi son propre
juge.
Efforçons-nous donc de faciliter et d'accélérer,
autant qu'il dépend de nous, les progrès du sourdmuet dans ce double exercice , et rappelons-nous que ces progrès dépendront surtout du degré d'intérêt qu'on saura en faire naître.
L'instituteur doit se garder d'imposer d'abord au sourd-muet qui commence , le travail inutile et fastidieux d'apprendre isolément les lettres de notre alphabet, et de lui faire composer des syllabes, pour arriver à former des mots. Il n'y a point de syllabes pour le sourd-muet; les lettres isolées n'ont pour lui aucune valeur, parce qu'elles ne représentent point pour lui, comme pour nous, des articulations ou des intonations. Un mot écrit est pour lui une figure , dont l'ensemble doit avoir une valeur idéographique. C'est sur cette figure et sur cette valeur, qu'il faut, dès le premier instant, diriger à la fois son attention. Par le même motif, on choisira pour lui les mots qui , en exprimant des objets familiers et à sa portée, puissent être peints par les formes les plus simples , comme eau, vin, clef, air, feu, etc. En comparant par la suite ces figures entre elles, il apprendra naturellement à les décomposer en un petit nombre d'élémens, et il formera successivement son alphabet. Il remar-
quera sans cloute aussi que certains groupes se reproduisent plus fréquemment que les autres : ces groupes deviendront ses syllabes.
On doit recowftander également d'éviter au sourd-muet , dans les exercices de l'écriture, la routine adoptée pour les enfans ordinaires , qui consiste a leur Étire faire ce qu'on appelle des exemples, en répétant continuellement certains i&Qte *A&$ liaison , certaines phrases vides de sens. Tout travail de l'écriture doit être , pour le sourdmuet, accompagné d'un travail de l'intelligence : il ne doit écrire un mot, que pour répéter la leçon qqi l'a instruit de la valeur de ce mot. La calligraphie est certainement pour lui d'une extrême importance ; mais elle ne doit point être l'objet d'une étude séparée et distincte. Mieux il connaîtra tout le prix qu'un mot peut avoir pour lui r par le sens qui y est enfermé , plus il sera disposé à redoubler de soin pour le bien peindre.
Les bons procédés de calligraphie, en même temps qu'ils seront simplifiés pour le sourd-muet, pourront répandre quelque agrément sur les exercices de l'écriture , en flattant l'œil de l'élève par la beauté des formes. 11 n'est point indifférent de disposer de bonne heure l'élève à apprécier le charme de la beauté, même dans les moindres choses, et de l'accoutumer à bien faire tout ce qu'il fait. On a réussi à décomposer les lettres de notre écriture cursive en un très petit nombre d'élémens , dont
les caractères et les combinaisons présentent la régularité la plus constante, et produisent les formes les plus parfaites. ( 1 )
Nous désirerions voir les murs des salles dans lesquelles les sourds-muets sont rassemblés, couverts de tableaux qui leur rappelleraient sans cesse les mots qu'il importe de fixer dans leur mémoire, .tableaux qui pourraient au reste varier de temps en temps , suivant leurs progrès. Nous désirerions que les instituteurs eussent une " provision* dé cartes mobiles , portant les noms des divers objets qui peuvent se rencontrer sur les pas du sourdmuet , et qu'on pût placer sur ces objets à mesure qu'ils viennent s'offrir à lui; que ces cartes fussent employées comme une sorte de monnaie circulante dans le commerce qu'on entretient avec le sourd-muet , dans les divers besoins qu'il éprouve. Nous désirerions que le bureau typographique dont l'abbé de l'Épée faisait usage , reparût aussi
(1) Une commission, formée en 1816 par la Société pour renseignement élémentaire , a composé une collection de modèles qui ont mérité l'approbation de cette Société , et qui remplissent au pins haut degré le but que nous indiquons ici. De six formes primitives , elle fait sortir la formation de tous les caractères , avec une constante régularité ; elle réunit aux avantages de l'écriture la plus nette et la plus expéditive, une beauté remarquable et une heureuse harmonie dans les proportions. == Ces modèles se trouvent à Paris chez Colas , libraire , rue Dauphinc.
entre les mains du sourd -muet. Nous désirerions que, dans leurs jeux, les élèves fussent encore ramenés à des exercices semblables , sous la forme d'amusement; que leur curiosité et leur émulation fussent excitées de mille manières ; qu'on s'empressât de saisir toutes les occasions qu'offre la vie réelle, pour leur faire bien comprendre qu'un nom n'est pas seulement l'objet d'une leçon donnée par un maître , dans sa classe ; mais le moyen usuel , la monnaie générale , qui sert entre les hommes pour obtenir ce qu'on désire, ou pour être averti de ce qu'il importe de savoir. C'est ce qu'on ferait quelquefois mieux comprendre dans un jeu, que par tout l'appareil de 'l'enseignement, (i)
Qu'on nous excuse si nous paraissons entrer dans de minutieux détails ; mais la vive affection que le sourd-muet inspire , la haute importance des trésors qui l'attendent dans l'instruction intellectuelle et morale , font mettre un prix réel aux moindres recommandations qui peuvent servir à lui ouvrir l'entrée de l'étude , et à abréger pour lui le long noviciat qu'avant tout il doit subir.
(1) Tel est, par exemple, le jeu qu'on appelle le sphinx, et qui consiste à composer , avec un choix donné de lettres détachées , un mot demandé.
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