CHAPITRE IV
Des diverses espèces d'Écriture abrégée, et de
la Dactylologie.
S'il n'est aucun instituteur de sourds-muets qui n'ait recouru à l'écriture comme à l'instrument naturellement indiqué pour rendre au sourdmuet l'usage de nos langues conventionnelles, il n'en est aucun également auquel la raison et l'expérience n'aient fait regretter l'extrême lenteur avec laquelle cet instrument s'emploie, et l'impossibilité où l'on se trouve d'en faire un usage continuel. Plus il est nécessaire de réparer, pour le sourd -muet, le temps déjà perdu, plus il est désirable de trouver, pour ses communications, les moyens les plus expéditifs, les plus faciles, ceux qui se prêtent à l'emploi le plus général.
Ce motif, qui a puissamment concouru à faire adopter les procédés de la lecture labiale et de la prononciation artificielle, a suggéré aussi l'idée de l'alphabet manuel, et en a rendu l'usage à peu près universel dans les Instituts de sourdsmuets.
Avant d'examiner le mérite de cet instrument et les perfectionnemens qu'il peut recevoir, nous serions tenté de nous demander s'il n'y aurait
pas d'autres moyens, des moyens plus directs d'affaiblir au moins l'inconvénient que l'écriture fait éprouver, dans la pratique, pour l'instruction du sourd-muet ? Les réflexions que cette question nous suggérera , si elles n'amènent pas à la résoudre d'une manière positive, trouveront du moins, dans l'examen de l'alphabet manuel, quelques applications utiles.
Les anciens se servaient, comme on sait, de notes abréviatives pour écrire : Cicéron employait et perfectionna, dit -on, les notes tironiennes; mais chacune de ces notes représentant un mot entier, c'était proprement un autre genre d'écriture, qui n'avait plus rien d'alphabétique, ou plutôt dont l'alphabet, différant de celui de la langue parlée, avait autant de caractères élémentaires qu'il y avait de mots dans la langue. Ce système avait le double inconvénient, de ne conserver aucun rapport d'analogie ni avec la parole , ni avec l'écriture ordinaire ; il avait de plus celui d'exiger un nombre prodigieux de signes élémentaires. Le sourd -muet n'y rencontrerait pas le premier de ces trois inconvéniens ; il y rencontrerait même un avantage particulier, celui de posséder, pour le rappel des idées, un genre de mots écrits , d'une extrême simplicité, dépouillé des combinaisons introduites dans notre écriture pour eu faire la représentation de la parole, propriété à laquelle le sourd -muet ne peut attacher- aucun
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prix. Cependant cet avantage serait fort réduit, par la nécessité où l'on se trouverait toujours de fonder l'instruction de l'élève sur l'écriture alphabétique ordinaire , comme étant le moyen général de communication adopté dans la société. D'ailleurs, l'immense multiplicité des signes élémentaires que l'élève devrait apprendre à connaître et à distinguer , serait toujours un tel fardeau pour sa mémoire , une telle fatigue pour son attention, que cette considération nous paraît suffire pour faire rejeter un procédé de ce genre.
Les ligatures des manuscrits grecs, les abréviations usitées dans' l'écriture du moyen âge , sont un second genre d'exemples, qui n'a pas les mêmes inconvéniens , et qui peut sans doute être imité, sans difficulté , dans les exercices de l'enseignement pour le sourd-muet. Mais ce procédé n'aura qu'un avantage très borné; les réductions qu'il apportera à l'écriture alphabétique ordinaire seront peu considérables : d'ailleurs, le sourd-muet n'en ferait guère usage qu'avec ses camarades et son maître.
Les Japonais, indépendamment de la valeur alphabétique qu'ils ont attribuée aux figures de l'écriture chinoise , ont deux syllabaires , tirés de cette même écriture, composés chacun de quarantesept signes élémentaires, qui se correspondent un à un. Les trois écritures, d'une commune origine, observent un ordre identique dans les signes et
les mêmes principes de combinaison. Les Japonais qui ont reçu une éducation libérale en font usage à la ibis, sans les confondre, (i)
Vers la fin du siècle dernier, de nombreux essais ont été tentés pour créer une écriture abrégée. Taylor en donne l'exemple dans sa sténographie ; M. Bertin la transporta en France; M. Emilio Amanti en Italie. La suppression des intonations dans l'écriture fut le moyen essentiel d'abréviation auquel ils eurent recours. Cette suppression entraîne des incertitudes et des équivoques inévitables, non seulement pour l'oreille, ce qui serait indifférent pour le sourd -muet, mais aussi pour la signification des mots, ce qui est, pour le sourdmuet, une conséquence très fâcheuse. (2)
M; Coulon-Thevenot , dans sa tachy graphie, a évité cet inconvénient; il reproduit à la fois et les consonnes et les voyelles, mais par des formes si simples, qu'il économise les deux tiers du temps nécessaire pour écrire : vingt signes élémentaires lui suffisent ; celui de la consonne réuni à celui de la voyelle, ne constitue pas, à beaucoup près, une forme aussi compliquée que celle de la plupart de
(1) Voyez V Explication des Syllabaires japonais , en tète des Élémens de la Grammaire japonaise»
(2) Voir le judicieux rapport fait par M. Jomard à la Société d'Encouragement pour V industrie nationale ', le 1 2 février 1817, n° CLIV des Mémoires de cette Société.
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nos caractères alphabétiques : ces signes observent d'ailleurs entre eux une analogie régulière, qui est inconnue à notre alphabet. Cette ta chy graphie nous paraît avoir atteint la solution la plus heureuse du problème relatif à l'abréviation de l'écriture.
Mais cette tachygraphie, ayant été calquée sur la parole, et s'attachant à rendre les sons bien plus qu'à rappeler les lettres écrites, se détourne du but que nous cherchons pour le sourd -muet; elle veut parler aux oreilles , et nous ne devons parler qu'aux yeux.
M. Barbier, dans son E xpêdio graphie > a combiné la tachygraphie avec la sténographie, en prenant la première pour base. M. Teissonière a apporté quelques modifications dans l'ordre auquel M. Coulon-Thevenot a soumis la série de ses signes.
M. Blanc, dans son Oky graphie, a pris pour modèle la notation musicale; par ce moyen ingénieux, la position seule des caractères en fait varier la valeur, mais tellement que trois signes suffisent pour représenter seize consonnes et huit voyelles. Mais les difficultés de l'exécution compensent ce qu'il y a de simple dans l'idée principale.
I*a nouvelle Sténographie présentée par l'auteur du Syllabaire dactylologique, à l'Académie de Troyes, exige, comme le procédé de M. Blanc, du papier réglé d'avance. L'auteur emploie un signe élémentaire, non seulement, comme M. Cou-
lon-Thevenot , pour chaque consonne et chaque ^voyelle de notre alphabet, mais aussi pour les consonnes et les voyelles composées , c'est-à-dire associées deux à deux ou trois à trois , suivant les groupes les plus ordinairement usités dans nos langues, et même pour les terminaisons les plus fréquentes. Il se contente ainsi de cent trente notations simples, qui se combinent d'ailleurs facilement entre elles. Ses signes élémentaires sont donc plus nombreux que ceux de la dactylologie. Ils ont l'inconvénient d'être isolés, et de ne pas se prêter aux ligatures. Les valeurs assignées aux différences de position peuvent facilement exposer à des équivoques, par l'erreur ou la négligence de la main qui tracera les caractères. Mais ces signes auraient, sur la tachy graphie , un avantage précieux pour l'usage du sourd-muet : ils ne s'asservissent point aux sons, ils s'asservissent à l'orthographe des mots écrits , dont toutes les lettres sont, pour le sourd -muet, un élément essentiel de l'expression.
Toutes les abréviations dont nous venons de parler ont cela de commun entre elles, que, comme notre écriture elle-même, elles ont constamment en vue la parole ; c'est sur elle qu'elles se règlent; ce sont ses élémens qu'elles veulent peindre, séparer, combiner ensuite. Le point de vue qui a présidé à leur construction est donc entièrement étranger au sourd -muet : pour lui
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il n'y a point de syllabes; la classe des voyelles ne
diffère en rien de celle des consonnes : dans les
unes, comme dans les autres, il ne voit qu'une
forme.
Toutes les abréviations dont nous venons de parler ont également cela de commun , qu'elles ne conservent aucune analogie avec les caractères jde notre écriture alphabétique ; ce ne sont point des réductions de nos lettres écrites, ce sont des lettres d'une nature toute différente. Ceci est pour le sourd -muet un inconvénient très grand; car c'est toujours à notre écriture alphabétique qu'il est contraint de se référer pour composer les mots qui doivent représenter ses idées.
La plupart de ces systèmes d'abréviation sont plus ou moins infidèles à l'orthographe* L'inconvénient a peu d'importance pour les personnes qui entendent , parce qu'il suffit pour elles de rappeler fidèlement les mots tels qu'ils se prononcent; une fois reconnus dans la région de la parole, ils reprendront facilement leur orthographe dans l'écriture ordinaire. Il en est bien autrement pour le sourd-muet : l'orthographe n'est pas pour lui un simple accessoire : comme il associe directement l'idée au groupe qui forme l'ensemble du mot écrit, la lettre qui constitue ce que nous. appelons l'orthographe, n'est pas pour lui moins essentielle que les autres.
Nous regrettons cependant qu'on n'aie pas. en-
core fait, pour le sourd-muet, l'essai de quelque procédé d'écriture abrégée , spécialement de la tachygraphie de M. Coulon-Thévenot , avec les perfectionnemens ultérieurs qu'elle a reçus, et que M. Recoing n'ait pas lui-même essayé la sténographie dans l'éducation de son fils. L'expérience seule peut indiquer jusqu'à quel point il serait facile au sourd-muet déjà exercé à l'usage des caractères alphabétiques, d'adopter ceux de la tachygraphie , et d'en user avec facilité , sans hésitation. Nos syllabes ne seraient, il est vrai, pour lui que des groupes dessinés ; cependant , comme ces groupes se combinent toujours pour former les mots , on peut les considérer comme une sorte d'élémens constitutifs : chaque signe tachygraphique représenterait pour le sourd-muçt l'un de ces élémens , et substituerait à un groupe composé une forme plus simple. Si, comme on peut l'espérer , un tel essai venait à réussir, il en résulterait une grande économie de temps dans l'enseignement du sourd-muet ; l'élève pourrait mieux tracer et conserver le résumé des leçons qu'il a reçues ; il obtiendrait un avantage très sensible pour ses études et ses travaux solitaires; sa plume, alors pour lui, suivrait plus rapidement sa pensée.
Sans doute , il faudra toujours qu'en pensant il se retrace l'image du groupe qui correspond à notre syllabe , puisque c'est à l'écriture ordinaire que ses idées se sont attachées ; mais , nous serions
ii. a5
porté à croire que son imagination et sa mémoire seraient moins fatiguées de la complication que présentent les figures de ces groupes, telles que nos syllabes les exigent , si à chaque figure correspondait un signe tachygraphique , simple , facile à remarquer; il deviendrait comme le pivot auquel la figure entière viendrait se rattacher, comme un signal qui aiderait à reconnaître, à distinguer chaque groupe dans la combinaison totale. S'il en était ainsi, les mots écrits, considérés comme signes directs des idées , n'offriraient plus un appareil aussi embarrassant au sourd-muet, dans les opérations de l'intelligence.
On se demandera peut-être s'il ne serait pas possible d'imaginer pour le sourd-muet une tachygraphie particulière , dont les élémens conservassent quelque analogie avec l'écriture alphabétique. C'est un problème à tenter; nous craindrions cependant qu'il ne fût difficile d'obtenir une telle analogie , sans sacrifier plus ou moins cette simplicité qui doit être le caractère essentiel d'un système semblable.
Nous n'avons pas besoin de remarquer, au surplus , qu'une écriture abrégée ne sera de quelque utilité au sourd-muet , dans le commerce de la vie, que pour les relations avec les personnes qui seraient exercées à s'en servir comme lui; c'est dire, dans l'état présent des choses , qu'il ne s'en servirait guère , sous ce rapport , que dans ses entre-
tiens avec son maître; car, en traitant avec ses camarades, les signes mimiques continueront probablement à obtenir la préférence.
Les questions relatives à l'alphabet manuel vont peut-être se présenter maintenant sous un point de vue nouveau, et qui en rendra l'examen facile.
Il n'a jamais été question , il ne pourrait être question de chercher dans l'alphabet manuel une base pour l'instruction du sourd-muet, une méthode d'enseignement ; l'alphabet manuel ne peut être qu'un instrument, un instrument matériel, un instrument accessoire , et n'a jamais été autrement conçu. On a bien moins songé encore à y chercher les moyens de donner l'intelligence des idées, ou de suppléer aux explications, que dans la lecture sur les lèvres et l'alphabet oral. L'erreur commise par l'abbé de l'Épée , lorsqu'il a prêté un dessein aussi absurde à Bonet et à Péreire , quoiqu'elle ait pu être partagée par quelques uns de ses disciples, ne saurait aujourd'hui se reproduire. Il n'y a pas , comme on l'avait imaginé , parmi les instituteurs de sourds-muets , une secte de dactylologues; il n'y a pas, parmi les systèmes adoptés pour l'instruction des sourds-muets, une classe spéciale fondée sur la dactylologie. Presque tous les instituteurs, sans exception, ont employé ce procédé auxiliaire , et l'abbé de l'Épée , lui-même , en a donné l'exemple.
Tous les instituteurs ont considéré l'alphabet
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manuel comme un moyen de transporter l'écriture dans la conversation, en l'affranchissant de l'appareil qu'elle demande. Péreire paraît s'être proposé d'en faire en même temps une sorte de tachy graphie, et de mettre ses signes en rapport avec l'articulation. L'auteur de la Dactylologie sjllabique a transporté sa propre sténographie dans la dactylologie , remplissant ainsi , comme Péreire, mais mieux que lui, deux fins à la fois, celle de suppléer l'écriture et celle de la simplifier; mais il n'a pas fait un usage combiné de ces deux moyens à la fois, dans l'éducation de son élève.
Ne serait -il pas possible, toutefois, de remplacer entièrement l'écriture elle-même par l'alphabet manuel , pour un sourd-muet auquel une circonstance quelconque ne permettrait pas d'apprendre à lire et à écrire sur le papier ? C'est ce qu'on ne s'est point demandé encore. Cependant , nous n'hésiterions pas à répondre par l'affirmative. Il est hors de doute que les formes tracées avec les positions et les mouvemens des mains et des doigts, peuvent devenir des signes directs et immédiats de la pensée, si l'on prend la peine de fonder , par des conventions expresses , des associations de ce genre. Ce sont les mêmes formes, c'est le même alphabet , dont le siège et la matière diffèrent. Le sourd-muet, instruit à l'aide de l'écriture et du syllabaire dactylologique , associe éga-
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lement ses idées d'une manière immédiate aux caractères de l'écriture et à ceux de la dactylologie ( i ). Cela vient de ce que la dactylologie, qu'il a été exercé à employer, n'a pas d'analogie avec l'écriture; dès-lors elle ne représente pas celle-ci dans la mémoire; elle n'emprunte pas le secours de celle-ci pour exciter les idées; ce sont deux ordres de signes indépendans et parallèles. Mais ce phénomène, très remarquable, en achevant de confirmer ce que nous disions dans le chapitre précédent, sur l'alliance immédiate que l'écriture peut contracter avec la pensée, montre aussi que l'al-
(i) J'avais engagé l'estimable auteur du Syllabaire dactylologique, à interroger son fils sur ce point. Son fils lui répondit d'abord, que, lorsqu'il pensait seul et qu'il rêvait, il avait présens à l'esprit lés caractères de l'écriture. Son père lui fit remarquer alors que souvent on lui voyait remuer les doigts, et faisant tout seul des signes dactylologiques. Il s'est rappelé alors que ces signes aussi lui étaient présens dans ses pensées et dans ses songes. Mais si, dans ses songes, il croit s'entretenir avec quelqu'un , alors il prête à chacun , et il imite en imagination à son tour, les signes spéciaux que , dans la réalité, il est forcé d'employer vis-à-vis de chacun d'eux : avec son père , il s'imagine voir et il exécute la dactylologie; avec son oncle, voir écrire, et écrire lui-même avec le doigt en l'air, ou sur la table; avec sa mère, voir écrire avec la plume, ou écrire lui-même; avec des étrangers, voir faire et répéter des gestes. Ainsi, dans le songe, il se joue avec autant de langages divers qu'il en emploie lorsqu'il est éveillé.
phabet manuel lui-même peut obtenir un semblable privilège.
Mais , il n'y aurait rien d'utile à substituer ainsi la dactylologie à l'écriture; il est très utile, au contraire , de les allier l'un à l'autre , et de subordonner la première à la seconde. Ces deux ordres de signes parallèles et analogues se prêtent , pour le sourd-muet , par leur concordance et leur harmonie, une assistance semblable à celle que se prêtent, pour les personnes qui entendent, la parole et l'écriture : ils se fortifient mutuellement. D'ailleurs, en retraçant les mêmes figures, ils ont des offices différens. Le premier sert aux études solitaires , aux communications avec les absens , avec ceux qui ne sont plus ; le second est appelé à servir dans les entretiens familiers de la vie. Le premier se compose de tableaux fixes et immobiles, dont chacun est embrassé d'un coup d'œil ; ils peuvent être considérés avec une attention suivie. Le second se compose de mouvemens successifs , qui ne peuvent être aperçus simultanément. Cette dernière circonstance condamne la dactylologie à se mettre au service de l'écriture; car une idée s'associe toujours plus aisément et plus fortement à un ensemble de formes juxta-posées, qui, groupées entre elles, et saisies à la fois par le regard, peuvent contracter ainsi une sorte d'unité artificielle , qu'à une série de formes fugitives , détachées, qui n'ont point de liens entre elles.
DES SOURDS-MUETS. — PART. III, CHAP. IV. 3f)l
La, dactylologie alphabétique s'apprend facilement en quelques heures : elle peut être employée hors de l'enceinte de la classe , dans le cours ordinaire de la vie; elle peut, à l'aide du tact, agir encore, même dans l'obscurité; elle peut s'adresser à la fois à plusieurs personnes ; c'est ainsi qu'elle supplée à l'écriture. Les signes dont elle se compose , affectant d'ailleurs des formes semblables à celles des élémens de l'écriture , les rappellent naturellement à la mémoire. Mais elle ne saurait jamais remplacer avec avantage l'écriture , toutes les fois que celle-ci peut-être mise en usage ; elle est d'une exécution plus lente ; ses signes sont mobiles et fugitifs, ne se développent que d'une manière successive; ils ne peuvent composer un mot, par un regard instantané. Les élémens des mots ainsi composés sont donc moins bien étroitement liés , en même temps que ces mots sont séparés entre eux d'une manière moins distincte (i). Les mots tracés avec l'alphabet manuel ne peuvent se distribuer, comme ceux qui sont écrits, en tableaux propres à faire ressortir l'analogie , le contraste ou
(i) Il est digne de remarque, cependant, que le sourdmuet auquel on débite un mot par l'alphabet manuel, le devine souvent tout entier dès la première lettre. Rien ne confirme mieux ce que nous avons dit de la facilité avec laquelle les formes les plus compliquées parviennent à former un corps dans l'imagination du sourd-muet.
3gi DE l'éducatioit
la filiation des idées. Cet instrument est donc en tout peu favorable aux travaux de l'intelligence et aux exercices logiques de l'enseignement.
D'un autre côté , son emploi est encore fort restreint. Il ne peut être mis en usage pendant le cours d'un travail manuel , du moins lorsque cette opération exige le concours des deux mains, sans forcer à le suspendre. Il condamne même à une semblable interruption la personne à laquelle le
discours s'adresse, en captivant ses regards. L'infortuné sourd-muet ne jouira de cette ressource qu'avec un très petit nombre de personnes , avec son maître et ses camarades, pendant le cours de son éducation; avec les personnes qui, vivant dans sa familiarité , lui portent une affection particulière, et lorsqu'il sera rentré dans le sein de sa famille. Ses parens , son frère , sa sœur , voilà les seuls interlocuteurs qu'il obtiendra. Quelque facile que soit l'adoption de l'alphabet, quels sont ceux qui iront se donner la peine de l'apprendre, pour l'unique avantage de pouvoir communiquer avec le sourd-muet, lorsqu'ils viennent à se rencontrer? Enfin , il ne pourra , dans tous les cas , recueillir, de cette manière , d'autres discours que ceux qui lui seraient directement et exclusivement adressés; il ne pourra prendre part, avec cet instrument , aux entretiens ordinaires que lient entre eux les autres hommes; il ne sera pas pleinement introduit dans le commerce de la société;
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la triste exception qui pèse sur lui, qui l'afflige et qui l'humilie , continuera de se faire vivement sentir.
L'abbé de l'Épée a distingué trois genres d'alphabets manuels , et a préféré avec raison le plus simple. Il a adopté pour ce motif celui qui s'exécute avec une seule main ; celui qui emploie les deux mains à la fois, s'il ne peut être employé d'une manière aussi constante , a cependant l'avantage d'être plus rapide.
La dactylologie syllabique échappe au grave inconvénient que l'alphabet manuel ordinaire rencontre dans la lenteur de l'exécution. Elle est précisément à l'alphabet manuel, ce que la tachygraphie est à l'écriture alphabétique; elle marche presque d'un pas égal avec la parole, et peut suivre celle-ci lorsqu'elle n'est pas trop rapide. Une personne dévouée au sourd-muet pourrait lui traduire à l'instant même un discours dont il serait le témoin , sans qu'il perdît un mot. C'est un avantage considérable dans la pratique. Si l'on considère quelle fréquente répétition , quel usage habituel est nécessaire pour familiariser l'élève avec notre langue artificielle, combien le sourd-muet est arriéré sous ce rapport en le comparant avec l'enfant ordinaire , on ne pourra s'empêcher de mettre pour lui un prix singulier à l'emploi d'un instrument qui accélère autant ses entretiens, et qui lui permet de prendre part à ceux qui ont lieu
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entre les autres. Non seulement il apprendra plus de choses en moins de temps ; mais les mots s'allieront plus fortement aux idées , par des rencontres plus fréquemment réitérées ; ils se définiront mieux à l'aide de ces commentaires indirects qui résultent, dans l'usage, des emplois variés qu'un mot reçoit , suivant les circonstances.
Mais la dactylologie syllabique, que nous appellerions volontiers la tachy graphie manuelle, achète ces avantages par plusieurs inconvéniens. Elle est contrainte d'employer un plus grand nombre de signes élémentaires que l'écriture alphabétique; les signes élémentaires , correspondant aux syllabes, ne pourraient conserver quelque analogie avec les lettres , qu'en perdant la simplicité qui doit être leur caractère essentiel. Il suit de là que la dactylologie syllabique sera beaucoup plus difficile à apprendre , qu'elle exigera une beaucoup plus grande habitude, pour être employée et comprise sans hésitation.
Les signes de la dactylologie syllabique , en perdant leur correspondance avec les formes de l'écriture alphabétique, perdent aussi l'avantage qui devait naître de cette concordance entre deux ordres de signes qui s'appuient l'un sur l'autre. Mais, il résulte aussi de là que les signes d'une dactylologie semblable peuvent devenir, par une association directe, les représentans immédiats des idées, et nous en avons vu un exemple dans l'élève qui a
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été instruit par un procédé de ce genre. Dès-lors , beaucoup plus simples que ceux de l'écriture, ces signes offriront à la pensée un pivot mieux détaché , un signal mieux déterminé , un point de ralliement plus saillant.
Pour qu'une dactylologie de ce genre rende tous les services dont elle serait susceptible, il conviendrait qu'elle fût combinée avec une tachygraphie dont elle serait la fidèle imitation. L'harmonie et le concours de ces deux procédés affaiblirait les inconvéniens particuliers à chacun , et accroîtrait les avantages qui leur sont propres. Nous n'oserions garantir entièrement le succès d'un essai de ce genre , avant qu'il ait été éprouvé par l'expérience; mais nous pensons qu'il mériterait d'être tenté, (i)
Il serait à craindre que les sourds -muets ne prissent pas de goût à un genre de signes qui
(i) Nous désirons beaucoup voir les résultats de l'intéressant travail entrepris par MM. Valade, et dont nous avons déjà eu occasion de parler, et nous espérons d'heureux fruits, si l'expérience des applications confirme les avantages que ee travail nous a semblé promettre , d'après l'idée générale qu'il nous a été possible d'en prendre.
Nous avons en cet instant même sous les yeux le plan d'un alphabet universel et sténographique , et d'une mécanique à l'aide de laquelle on pourrait écrire et imprimer avec une rapidité égale à celle de la parole , par M. Conti , de Novarre. Mais nous n'avons pu encore en faire un examen suffisant pour en exprimer ici une opinion.
ne leur offrirait ni le charme de leur langage mimique, ni les avantages d'un moyen général de communication avec les autres hommes. Mais s'ils pouvaient triompher de cette répugnance, l'enseignement prendrait pour eux une marche bien plus rapide; les démonstrations par écrit deviendraient aussi promptes que par la parole. Il est un dernier genre d'alphabet manuel, qui n'exige aucune étude de la part de celui qui l'emploie, ni de la part de celui qui en est le témoin: il consiste à tracer les lettres dans Pair ou sur une table. Les lettres se présenteraient à rebours au spectateur, si celui qui écrit en Pair était placé en face de lui ; il faut donc prendre position derrière le spectateur, et passer la main en avant de lui, ce qui est fort incommode, ou tracer les lettres en sens inverse, ce qui n'est pas facile. On ne rencontre pas cet inconvénient en écrivant du doigt sur une table ou avec une baguette sur le sol. Ces deux moyens peuvent , en beaucoup de cas, offrir une ressource utile au sourd -muet, lorsqu'il rencontre un étranger qui sait lire et écrire , et veut s'entretenir avec lui. Mais c'est ici , et en cherchant à faire usage d'un moyen si simple en apparence, que chacun reconnaîtra l'inconvénient de ces signes fugitifs , dont les divers élémens passent successivement sous les yeux. Ils échappent facilement à l'attention. Pour peu qu'un mot soit compliqué , on aura assez de
peine à réunir, par la pensée, toutes les lettres dont il se compose, et qui auront été figurées tour à tour. Il pourra se faire que quelques uns des mouvemens qui auront été exécutés soient déjà oubliés , avant que l'on ait fini d'écrire de la sorte la totalité du mot. Dans tous les cas , il faudra un moment de réflexion , pour attacher une idée positive à une expression semblable. Ce moyen serait donc trop imparfait pour occuper une place essentielle dans les exercices de l'entendement; il convient de le réserver aux circonstances dans lesquelles il est la seule ressource, ou du moins la plus commode.
Au surplus, l'utilité relative des procédés dactylologiques se réduit beaucoup, si elle ne s'efface presque entièrement , lorsque le sourd-muet est entré en possession de l'alphabet labial et oral : il retrouve , dans ce dernier moyen de communication, presque tous les avantages qu'il en cherche dans le premier, et d'autres plus précieux encore.